‹ Émile Zola (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · PREMIÈRE ANNÉE. — N · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ANNÉE. — N

Portraits d'Hier

ÉpiIiE ZOLfl^^^

« Avant de se pacifier dans l'immortalité, la destinée d'Emile Zola aura été étrangement tourmentée. Comme tous les hommes de génie — surtout les hommes d'un génie rude, tenace et humain, — Zola a créé, toujours, autour de lui, de la tempête. Il n'est pas étonnant que la bourrasque souffle encore.

« Son œuvre fut décriée, injuriée, maudite, parce qu'elle était belle et nue, parce qu'au mensonge poétique et religieux elle opposait l'éclatante, saine, forte vérité de la vie, et les réalités fécondes, constructives de la science et de la raison.

« On le traqua comme une bête fauve jusque dans les temples de la justice. On le hvia, on le frappa dans la rue, on l'exila : tout cela parce qu'au crime social triomphant, à la férocité catholique, à la barbarie nationaliste, il avait voulu, un jour de grand devoir, substituer la justice et l'amour.

« Sa mort fut un drame épouvantable et stupide. Lui qui, devant les rugissements des hommes, devant les foules ivres de meurtre, avait montré un cœur si intrépide, un si magnifique et tranquille courage, il n'a rien pu contre l'imbécillité lâche et sournoise des choses, car l'on dirait que les choses elles-mêmes ont de la haine, tme haine atroce, une haine humaine contre ce qui est juste et beau (2). »

Ces lignes sont d'Octave IMirbeau, l'un des écrivains d'aujourd'hui le mieux capable d'aimer et d'apprécier Zola. Elles devaient être inscrites au début de cette étude.

(i) Cette étude a été écrite en septembre 1908, deux mois avant que l'auteur fût jeté dans les géoles républicaines pour avoir librement exprimé sa pensée sur l'expédition du Maroc. (Note de l'éditeur.)

(2) La 628-E8.

Après six années écoulées, l'impression d'immense désolation que sema dans les âmes l'annonce de la fin tragique de Zola est encore vivante et persiste en nous. Ce fut par une journée pluvieuse et sombre, sous un ciel gris et sale, que l'affreuse nouvelle éclata. Une atmosphère lourde de tristesse et d'ennui enveloppait la ville comme assoupie. Brusquement, dans la monotonie de cet après-midi d'automne, l'imprévu d'une aussi soudaine catastrophe vint nous glacer d'épouvante. Quoi donc ! Pareille chose était possible ! Zola mort ! Zola suc- ' combant ainsi par surprise, de cette mort traîtresse. L'ouvrier robuste, le travailleur tenace dont les mains patientes édifiaient, pierre par pierre, un radieux monument de vérité et de beauté, l'homme admirable de l'Affaire, le courageux artisan de justice finissant de cette façon simple et bête, mourant de cette mort banale, comme aurait pu mourir le premier imbécile venu, un IMaujan ou un Dujardin- Beaumetz ! Quelle ironie terrible comportent les destinées !

Chaque fois que, dans l'écœurement d'une si quotidienne existence, surgit un événement inattendu qui vient secouer les torpeurs et fouetter les somnolences, l'esprit effaré, placé face à face avec les problèmes redoutables, se cabre sous l'angoisse qui l'étreint. On se prend alors à douter de tout ; l'inefficacité du geste, l'inutilité du talent et du labeur apparaissent, et dans le vide immense qui se fait dans l'âme, on va jusqu'à désespérer de toute justice et de toute bonté.

La mort de Zola, atteint en pleine force, en pleine santé, peut compter comme un de ces événements funestes d'un effet terriblement démoralisant. Cette cheminée fumant dans la nuit, cette agonie lente et sans témoins, se prolongeant plusieurs heures et, au lendemain, ce cadavre gisant sur le parquet, calmement, paisiblement, avec un visage de sérénité. Tout cela n'était-il pas à la fois absurde et poignant ?

L'aveugle fatalité en choisissant Zola au moment où il parachevait son. œuvre et alors qu'il lui restait encore quelque chose à dire témoignait de l'aveuglement ou du néant de la divinité qui préside aux destins de ce monde. Elle frappait le puissant écrivain en pleine maturité. Sottement, elle abattait ce géant de travail et de pensée dont elle taisait une pauvre chose inanimée, sans orgueil et sans voix. Et quand on songe aux services que Zola, vivant encore dix années, aurait pu rendre â l'humanité, quand on pense aux projets qu'avaient formés ce travailleur-infatigable conduit par une lente évolution à une vision plus nette et plus claire des problèmes sociaux et humains, on se prend à maudire cette bêtise sournoise, haineuse, atroce, des choses dont parle ?\Iirbeau et qu'il nous montre s'acharnant, elles aussi, contre ce qui est juste et beau.

Ce qui explique la rage persistante, la colère tenace des ennemis de Zola, c'est qu'il leur est absolument interdit de tenter la petite opération qu'ils réalisent généralement sur tous les grands hommes défunts. Après l'avoir injurié, sa vie durant, ils étaient parfaitement capables de le réclamer une fois mort. Ils ont accompli ce tour de force avec Hugo.

Le malheur, c'est qu'avec Zola la chose est parfaitement impossible. Celui-là est à nous, bien à nous, rien qu'à nous. Réactionnaires, catholiques, militaires, épiciers et académiciens sont bien obligés de nous l'abandonner. C'est pourquoi, ne pouvant l'accaparer, ils continuent, à le poursuivre de leurs injures. C'est pourquoi l'on voit 'M. Barrés, qui feint de tomber d'admiration devant Renan, s'essayer à la tribune de la Chambre à ébranler d'une petite secousse la gloire littéraire de l'auteur des Rougoii-Macqiiart. Ces criailleries ne dureront point et force sera à la bêtise et à la mauvaise foi de se résigner au silence.

Avec Hugo, l'opération présentait, d'ailleurs, quelque facilité ; il se prêtait complaisamment aux discussions. On pouvait donc ergoter, mettre la main sur ses livres, s'emparer de son œuvre. Avec Zola, nulle possibilité de risquer l'escamotage. Son œuvre est là comme un démenti éternel. Et il ne s'agit point d'une œuvre disparate où l'auteur a manifesté des tendances multiples, des sentiments divers et opposés, des pensées contradictoires — d'une sorte de salmigondis où chacun prend le morceau qui lui convient. L'œuvre de Zola, au contraire, est une ; elle apparaît comme le résultat d'années de patiente recherche et d'obstiné labeur ; elle se développe logiquement. On y sent l'effort constant de l'écrivain chercheur de vérités qui lutte pour la Science et pour la \'ie contre l'ignorance et le mensonge. Prenez Zola à n'importe quel moment de son existence : malgré des erreurs fatales et quelques faiblesses inévitables, vous le trouverez toujours — qu'il soit romancier, critique littéraire, critique d'art, homme d'action — dans la bataille contre l'autorité, contre l'esprit religieux, contre tout ce qui ne lui semble pas juste et vrai. Ses romans constituent le plus formidable des réquisitoires contre les puissances d'oppression en même temps qu'un plaidoyer ému pour les misérables, victimes de leur milieu et de leur hérédité. D'un bout à l'autre des Rougon-Macquart, il n'a cessé de dénoncer l'injustice sociale. Tour à tour, il nous a montré l'Eglise qui abrutit les masses pour le plus grand profit de quelques exploiteurs ; l'Armée qui tue et s'oppose aux justes revendications ; l'Argent pourrisseur d'âmes ; la Politique, farce lugubre qui se joue sur le dos du peuple ; la IMagistrature, instrument servile du pouvoir ; la Presse, qui sème le mensonge et la calomnie. Et ce réquisitoire, il l'a formulé sans \ aine déclamation, par la seule puissance de vérité de ses tableaux d'une réalité cruelle et saisissante. Aussi on s'explique la haine furieuse, inouïe, qui l'entoure aujourd'hui encore, alors que disparu de la scène du monde, il aurait quelque droit, semble-t-il, à l'impartiaRté de ses plus acharnés détracteurs.

Mieux que tout autre. Emile Zola a dû goûter cette âpre volupté dont parle Jules Vallès, dans le Bachelier : se sentir seul contre tous et rien qu'avec ses idées. A part, en effet, un cercle restreint d'admirateurs et d'amis, du début à la fin de sa carrière, Zola vit se dresser contre lui la totalité de ses contemporains. Incompris, blâmé, bafoué par ses confrères, il eut à soutenir le poids de la réprobation générale. Même parmi ses amis et disciples, il eut à souffrir des ingratitudes et trouva des désertions. Du petit cénacle de Médan, il ne lui resta guère de fidèle que l'auteur de La Fin de Lucie Pellegrin; les uns, comme Maupassant, le quittèrent pour un autre monde ; les autres, comme

Huysmans, le lâchèrent pour se plonger dans le bourbier mystique et religieux. Les derniers venus d'entre ses disciples littéraires ne lui furent pas plus indulgents. Qu'on se souvienne de la séparation bruyante dont le prétexte fut la Terre et dont firent les frais l'auteur de Chariot s'amuse avec, à sa suite, MM. Descaves, Rosny, Guiches et Margueritte.

De tous les reproches qu'on adressa à Zola, il en est quelques-uns que nous retiendrons plus particulièrement et sur lesquels nous reviendrons. Le plus courant, celui qu'on retrouvait sans cesse sous la plume des critiques et des journalistes était celui de s'être noyé dans la basse ordure. Son existence entière, Emile Zola fut, aux yeux des gens vertueux et moraux, un scatalogue se complaisant dans des descriptions de vice et pataugeant dans le fumier. A son premier roman, La Confession de Claude, il se vit conspuer et traiter d'(( égoutier littéraire ». Plus tard, à l'apparition de Thérèse Raquin, on nous montra l'écrivain se ruant aux plaisirs des sens, s'y vautrant cyniquement. Le noble littérateur Louis Ulbach trouva même une expression originale pour parler de la littérature naturaliste qu'il quahfiait de « littérature putride ».

Ainsi Zola marchait à peu près seul contre tous. A chacune de ses affirmations, c'était, dans la presse, un hourvari formidable, une tempête de récriminations et d'injures. Lui-même, d'ailleurs, ne ménageait pas ses ennemis. Enthousiaste et batailleur, assoiffé de clarté et de sincérité, il se jetait à corps perdu dans la bataille littéraire. Il s'insurgeait contre les idoles qu'il renversait et piétinait, criant bravement sa foi dans la Science, dans la Vérité, son dégoiit des fictions romantiques, des fadeurs romanesques d'un Octave Feuillet ou d'un ]\Iérimée ; s'attaquant au romantisme vieilli, affublé d'oripeaux usés, qui brillait en la personne de l'indiscutable Hugo. En art, il se prononçait également pour un petit groupe de novateurs hardis, rompant des lances en faveur des IManet, des Cézanne, des i\Ionet, dont il imposait bientôt les œuvres et les noms. En politique, -1 ne craignait pas d'exprimer son mépris des inutiles et des incapables que la bêtise populaire hissait au Pouvoir (i).

Cette attitude fut la cause première des inimitiés et des rancunes. Tous ceux qu'il avait choqués, meurtris, dénoncés, ridiculisés, flétris, devaient se liguer contre lui. Désormais Zola devient l'ennemi. Il aura

(i) Dans la préface à'Une Campagne, Zola écrit : « Ah ! vivre indigné, vivre enragé contre les talents mensongers, contre les réputations volées, contre la médiocrité universelle ! Ne pouvoir lire un journal sans pâlir de colère ! Se sentir la continuelle et inévitable nécessité de crier tout haut ce qu'on pense, surtout quand on est le seul à le penser, et quitte à gâter les joies de sa vie ! Voilà quelle a été ma passion, j'en suis tout ensanglanté, mais je l'aime, et si je vaux quelque chose, c'est par elle, par elle seule. »

beau accumuler les chefs-d'œuvre, élever peu à peu ce superbe monument de vie qu'est l'histoire sociale et naturelle des Rougon-Macquart, on ne lui pardonnera plus. Il aura beau exercer une influence considérable sur le mouvement social et littéraire de son époque, ses ennemis ne désarmeront pas.

Passons en revue quelques-uns des jugements formulés sur Zola. Nous les examinerons ensuite et nous verrons ce qu'ils valent :

Pour Brunetière, qui commence d'abord par comparer Zola à Restif de la Bretonne, vague auteur de « salauderies », sorte de Jean Lorrain avant la lettre, le père de Xana manque d'éducation littéraire, de culture philosophique. « Sa place est dans le camp des littérateurs sans littérature ( i). » A'oyez-vous ça. De tels reproches sont plutôt cocasses sous la plume de cet ennuyeux pédant qui s'embourbe dans les phrases avec la grâce d'un éléphant dans un parterre de fleurs.

j\I. René Doumic va plus loin. Il affirme tranquillement ceci : « Ce littérateur n'a. du reste, pour la littérature que peu de goût et qu'un lespect médiocre ; il ne la connaît pas et n'a jamais éprouvé le besoin de la connaître (2). » Excellent M. Doumic !

Le subtil Jules Lemaître, tout en rendant suffisamment justice à Zola (il n'était pas encore tombé dans le Royalisme), en fait un pessimiste noir, victime de son imagination perverse qui lui fait entrevoir le monde dans une hallucination, a La bestialité et l'imbécillité, écritil, sont, aux yeux de Zola, le fond de Thomme. » a Son œuvre nous présente un si prodigieux amas d'êtres idiots ou en prise au « sixième sens », qu'il s'en exhale — comme un miasme et une buée de fumier — pour la plupart des lecteurs, un écœurement profond, pour d'autres une tristesse noire et pesante (3). »

Passons à Paul Bourget. Le psychologue lui reproche naturellement de manquer de psychologie, puis il reprend à son compte l'accusation de pessimisme. ]\Iais l'on sait que AI. Bourget « grand videur d'âmes et de pots de chambre », selon l'expression de !Mirbeau, se fait une idée particulière du pessimisme qu'il voit partout, qui est en quelque sorte sa bête noire, qu'il découvre jusque dans les pièces de théâtre de ^Maurice Donnay (4). et dont il voit une des manifestations dans le mouvement de la Commune en 1871 (5).

(i) Le Roman naturaliste.

(2) Portraits contemporains.

(3) Les Contemporains.

(4) Voir son discours de bienvenue, à la réception de Maurice Donnay à l'Académie.

(5) Essais de psychologie contemporaine : Charles Baudelaire.

Tout cela, c'est encore de la critique. Alais à côté de ces messieurs, il y a les bons insulteurs, ceux qui ne raisonnent point, n'argumentent

Portrait d'après la pointe sèche de Marcellix Desboutix (vers 187b).

Extrait ; Emile Zola, en Images, par Johx Grand-Carteret, I vol., 5 fr. 50 ; chez Juvek.

point et se contentent d'injurier. Pour ces derniers, au nombre desquels il faut bien compter Léon Bloy, quelle que soit l'opinion qu'on

professe sur son immense talent littéraire, Emile Zola n'est qu'un méprisable individu, digne de tous les châtiments, un immonde écrivain qui déshonore la littérature. Il est parfaitement inutile de leur opposer son labeur énorme, la simplicité de sa vie, la scrupuleuse ^actitude de ses observations et la probité de son œuvre. Dès qu'on parle de Zola, ces messieurs se bouchent le nez et les oreilles.

Donc, Emile Zola, pour bon nombre de nos contemporains, est un faux littérateur, un écrivain sans style, un esprit chagrin, un noir pessimiste, un détraqué, un menteur, un ordurier. Ces épithètes et ces injures lui ont été jetées par paquets à chaque roman nouveau, à chaque livre paru. Il lui a fallu, véritablement, un courage tranquille et une foi ardente pour continuer, malgré tout, son œuvre. Un autre se serait écroulé sous cette avalanche de cris et d'insultes, sous cet amas de fumier et d'ordures. Il semble, au contraire, que cela l'ait stimulé. A l'en croire, c'était un « excitant merveilleux pour la besogne quotidienne. )) C'est ce qu'il appelle des « crapauds ».

« Mon grenier de ]\Iédan, écrit-il, en est plein jusqu'aux solives, et le pis est que ce tas grossit toujours ; le fleuve coule aujourd'hui avec l'emportement qu'il avait hier, rien ne le calme, ni mon œuvre ni mon âge. Décidément, l'orage est sans fin. le ciel crève et il pleut des

crapauds (i). »

Heureusement que Zola avait l'estomac solide. Il pouvait impunément avaler son crapaud quotidien sans en être autrement gêné. « Ah ! s'écrie-t-il, c'est que vous ne savez pas quelle belle vigueur il m'apporte depuis qu'il est entré dans ma vie ! Jamais je ne travaille mieux que lorsqu'il est plus particulièrement hideux et qu'il sue davantage le poison. Un vrai coup de fouet dans tout mon être cérébral, une poussée ^ qui me remonte, qui me fait m'asseoir passionnément à ma table de travail avec le furieux désir d'avoir du génie !... il tonifie, raffermit, élargit le cerveau et je lui dois certainement la flamme des meilleures pages que j'ai écrites (2). »

En tous cas, il fut copieusement servi. Même après sa mort, les crapauds vinrent croasser sur les marches de sa tombe et l'on peut voir qu'ils continuent à excrémenter sur le cadavre. Cette fureur que les années ne parviennent pas à calmer, s'explique fort bien si l'on consent â voir dans la foule des insulteurs de l'écrivain, les personnages mêmes qu'il a mis dans ses romans. C'est pour eux comme une sorte de revanche contre celui qui a si magistralement exhibé leurs tares, leurs crimes et leurs saletés. Ce sont les Butaud, les Lantier, les Macquart ; c'est Saccard, l'oiseau de proie ; Sanier, le bandit de presse, et les Nana, les Coupeau, les locataires de la maison de Pot-Bouille, les boursiers de

(i) Une Nouvelle Campagne.

(2) Ihid.

l'Argent, les fuyards de la Débâcle qui se coalisent contre lui. Tous ces enfants se révoltent contre leur père, s'insurgent contre celui qui leur a donné l'immortalité. Basse vengeance d'une basse humanité ! Zola l'avait si clairement compris qu'il se détournait rarement de son labeur pour s'occuper de la tourbe de ses insulteurs et qu'il ne parlait d'eux qu'avec un sourire de mépris, laissant tomber ces mots qu'on retrouve à chaque instant sous sa plume : « Ah ! les pauvres gens ! »

Pour mieux comprendre Zola, il faut le suivre dans la vie, devenir le témoin de ses débuts littéraires, connaître ses premiers rêves, ses espoirs, ses déceptions, ses douleurs, ses doutes. Paul Alexis nous a laissé là-dessus un livre qu'on ne peut se dispenser de consulter, si l'on veut consciencieusement biographier l'auteur de Germinal (i).

Emile Zola n'est pas venu au monde dans la bonne ville d'Aix, comme beaucoup l'ont cru et l'ont dit. Il est né en plein cœur de Paris, au numéro lo de la rue Saint-Joseph, à deux pas du Boulevard, de la Bourse et des Halles. Son père était italien et s'appelait François Zola. On se souviendra sans doute des étranges accusations dont il fut l'objet, au cours de l'affaire Dreyfus, alors qu'on cherchait à atteindre l'artisan de la revision et à diminuer le fils en salissant la mémoire du père. Accusations dont l'injustice fut abondamment démontrée mais qui, même justifiées, n'auraient absolument rien prouvé contre l'écrivain. Ce qu'on sait du père de Zola, c'est que venu en France de bonne heure, il exerça à Marseille la profession d'ingénieur et qu'au prix de mille efforts, au milieu d'obstacles qui paraissaient insurmontables, en dépit des inerties et des mauvaises volontés, il put faire construire un canal destiné à donner de l'eau à la ville d'Aix. Ce travail lui prit plusieurs années, nécessita de nombreux voyages. Ce fut dans un de ces voyages que l'ingénieur épousa une jeune fille de Paris, Emilie Aubert, qui, un an après, donnait naissance au futur écrivain.

Il y a donc dans Emile Zola un mélange de sang italien et de sang fr^çais. Il faut observer aussi que, quoique né accidentellement à Paris, il a passé son enfance à Aix, sous le chaud soleil de Provence. Les psychologues ne manqueraient pas de tirer de ces constatations de précieuses conclusions. Contentons-nous d'enregistrer les faits sans chercher les rapports mystérieux qui peuvent bien exister entre son œuvre, son talent, son esprit et ses origines. D'autant qu'il est assez dif-

(i) Paul Alexis : Emile Zola, notes d'un ami.

ficile de préciser l'influence dominante dans la formation du caractère de ce travailleur patient et obstiné qui n"a rien du tempérament italien, de la fougue méridionale ou de la gouaillerie parisienne et fait songer plutôt à un vigoureux paysan, un de ces paysans tenaces, robustes et optimistes de France.

]\Iort de bonne heure, François Zola laissa son fils âgé de sept ans ; il fut élevé par sa mère et ses grands-parents, au milieu d'une gêne persistante, parmi des procès incessants où partait le peu d'argent légué par le père. Bientôt, le jeune Emile fut placé au collège, après un stage assez court à la. pension Xotre-Dame. Il y resta quatre ans et demi et s'y conduisit en bon élève, récoltant, chaque année, nombre de prix. A partir de la troisième, il commença à manifester un goût très précis pour les sciences, alors qu'au contraire il éprouvait une répulsion marquée pour le grec et le latin. Il se montrait déjà le 'travailleur méthodique, patient et modéré qu'il devait être plus tard. En même temps, il ^-'essayait à la littérature, écrivait un grand roman historique sur les croisades, une comédie en trois actes et en vers : Enfonce le pion !

A ses côtés, un jeune élève poursuivait ses études avec lequel il ne tarda pas à se lier. Ce jeune élève s'appelait Cézanne. Tous deux devaient se retrouver à Paris et batailler côte à côte. En attendant ils utilisaient leurs vacances à courir la campagne, un livre de vers sous le bras, le plus souvent de ^lusset, ainsi que l'a raconté Zola lui-même. Ces premières années sont souvent évoquées dans les romans de l'écrivain naturaliste. Outre les Contes à A'inou, volume de jeunesse où l'on trouve des pages sur ces souvenirs, on sait le rôle que joue la ville de Plassans, qui n'est autre que la ville d'Aix, dans les premiers romans de la série des Rougon-\I acquart .

Peu à peu, cependant, la famille qui se saignait pour permettre au jeune Zola de continuer ses études, tomba dans une gêne très proche de la misère. D'abord, les grands-parents moururent. Sa mère fut obligée de vendre le mobilier et de partir pour Paris chercher des protections. Puis un beau jour. Zola dut la rejoindre. Il arriva dans la capitale un soir de février de l'année 1858.

• Grâce à un ancien ami de son père, Zola put continuer ses études au

lycée Saint-Louis où il entra après avoir obtenu une bourse. Il y demeura un peu plus d'un an. En 1859, il se présentait au baccalauréat, était reçu à l'écrit et échouait à l'oral, par suite de la mauvaise volonté d'un examinateur. Zola ne se laissa pas abattre pour cela. Il s'en alla passer ses vacances à Aix et se représenta, en novembre, à Marseille. Un nouvel échec le découragea définitivement. Il renonça au diplôme et revint à Paris.

Alors commence pour Zola une existence de misère et d'épreuves. II se trouve seul à Paris et sans ressources. Il lui faut s'occuper de gagner

Tableau peint par Maxet ;Salon 1868/.

Extrait : Emili Zola en Images, par John Grand-Carteret. I voL, 3 tV. 30 ; chez jrvEx.

son existence. Pour commencer l'ami de son père, 'M. Labot. qui lui avait fait déjà obtenir sa bourse au lycée, lui procure une place de soixante francs par mois aux Docks, rue de la Douane. C'était maigre.

Zola garda cet emploi deux mois à peine, puis se retrouva sur le pavé sans moyens d'existence. Cela dura deux années entières. Ce fut une période de noire misère. Malgré tout, le futur écrivain ne perdait pas courage. L'ambition littéraire le tenait. Il rimaillait des vers, adressait des nouvelles à de vagues feuilles de province. Parmi les poésies de cette époque, rassemblées par la suite sous le titre : ï Amoureuse Comédie, on en trouve de fort curieuses et qui ne laissent point deviner l'historien des Roiigon-Macqiiart. Paul Alexis nous en a exhibé, en outre, quelques-unes d'inédites. Ce sont : Rodolpho, V Aérienne, Paolo, etc.. C'est mauvais, franchement mauvais. On y sent surtout l'influence de Musset. On y voit que Zola n'était pas encore débarbouillé de la u sauce romantique ». Citons, à titre de curiosité, ce fragment :

Page 1