VISION
Est-ce une enfant blonde, est-ce un rêve, Un fantôme, une fleur d'amour, Que je vis un soir sur la grève.
Comme un blanc parfum qui s'élève, Flotter sous les baisers du jour ?
Est-ce une rêveuse indolente.
Une amoureuse d'ici-bas.
Qui, sur la vague murmurante.
Suivait la forme souriante D'un amant lui tendant les bras ?
Est-ce, souriant à l'aurore, Le bouton expirant demain ?
Est-ce la fleur qui vient d'éclore, Parfumée et brillante encore, Déjà gisant sur le chemin ?
Est-ce notre humaine misère.
Nos vains rêves, nos vains regrets.
Et notre éternelle chimère, Oui se dessèche et tombe à terre Comme la feuille des forêts ?
Des amovireux est-ce une fée, Oui les protège nuit et jour, Et qui, de romarin coiffée.
Mêlait à la brise étouffée Son haleine, philtre d'amour.
Est-ce une ondine blanche et frêle, Aimant un enfant de la nuit, Et souhaitant, pauvre immortelle, S'il n'était immortel comme elle.
D'être mortelle comme lui ?
N'insistons pas trop méchamment sur ces vers. Zola sortait du collège et venait à peine de s'échapper des campagnes provençales ; il avait encore dans les oreilles la chanson des cigales et dans les yeux la lumière du soleil.
Ces poèmes, on s'en doute, n'enrichissaient pas leur auteur. Durant d'interminables années, Zola connut les affres de la faim, logeant dans d'ignobles garnis, parmi des filles et des souteneurs, au milieti de descentes de police, telles qu'il nous les a racontées dans Xaiia. Il rêvait alors d'un grand poème : la Genèse, sorte de trilogie scientifique et philosophique où il se proposait de raconter la naissance du monde. Il avait déjà commencé cette œuvre immense qui n'a jamais été terminée et qui se compose uniquement de ces huit vers :
Principe créateur, seule Force première, Qui d'un souffle vivant souleva la matière. Toi qui vis, ignorant la naissance et la mort, Du prophète inspiré donne-moi l'aile d'or. Je chanterai ton œuvre et, sur elle tracée, Dans l'espace et les temps je lirai ta pensée. Je monterai vers toi, par ton souffle emporté, T'oft'rir ce chant mortel de l'Immortalité.
C'est tout. Dans cette idée de raconter l'histoire de la création, on sent déjà la tendance de l'écrivain aux vastes projets et aux études de longue haleine. Bientôt, dans son cerveau, devait naître la pensée de l'Histoire uaturelle et sociale d'ii.ie famille sous le Second Empire.
Xqxs la fin de l'année 1861. Zola put, grâce à la recommandation d'un membre de l'Académ.ie de Médecine, ami de sa famille, entrer chez Hachette, au bureau du matériel. Il passait là ses journées à ficeler des paquets. Le soir, rentré dans sa chambre, il écrivait des contes. Il avait définitivement renoncé à la poésie. Ses premières nouvelles : Le Sang, Simplice, Les Voleurs et l'Ane, Sœur des Pauvres, Celle qui m'aime, sont de cette époque.
La misère, désormais était vaincue. Mais c'était toujours la gêne.
avec son cortège de dettes et d'humiliations. Cela dura des années encore. ^lais Zola était plein de confiance. Il travaillait avec acharnement. Ses anciens camarades. Paul Cézanne et Baille, étaient venus le rejoindre. Le premier se destinait à la peinture, l'autre était élève à l'Ecole Polytechnique. Tous trois se communiquaient leurs rêves, leurs désirs, leurs ambitions, s'encourageaient, se remontaient. D'autres jeunes gens, venus d'Aix, entre autres le poète Antony A'alabrègue, faisaient partie de la petite bande. Déjà Zola avait pris l'habitude d<. recevoir ses amis tous les jeudis et de leur offrir une tasse de thé. « A ces premières réceptions, écrit Paul Alexis, on y trouvait la même tasse de thé et la même poignée de main affectueuse, le même accueil bonhomme de celui que la légende représente comme un malade d'orgueil passant sa vie à adorer son nombril et à se le faire adorer par une bande de galopins. » Pourtant, Zola était terriblement ambitieux ; il rêvait de conquérir la gloire et Tune des premières places parmi les écrivains de son temps ; il rêvait de bouleverser les traditions littéraires et de renouveler les formules. Ambitions très légitimes, d'ailleurs, au service desquelles il mettait sa ténacité, sa capacité de travail, son énergie farouche, prêt à passer sur le « ventre des autres pour réussir » ainsi qu'il l'explique lui-même dans ses premières lettres publiées depuis. Chose curieuse ! A un moment où tout était à la politique, où les jeunes gens se réunissaient pour conspirer contre l'Empire et parler de la République, la « bande » Zola, ne s'intéressait qu'à la littérature, professait pour la politique et les politiciens un mépris superbe, un mépris que Zola montra pendant son existence entière.
« J'ai eu, écrira-t-il plus tard, lors de mon début dans les lettres, un mépris extraordinaire pour la politique. Xon seulement, je m'en désintéressais, d'un air superbe d'écrivain qui dédaignait de descendre à cette basse besogne, mais je jugeais les hommes qui s'en occupaient avec une sévérité outrageante, les regardant en bloc comme des sots et des inutiles (i). »
Le premier volume publié par Zola fut un volume de vers, cette Amoureuse Comédie, dont nous venons de parler et qui fut éditée par son patron. Hachette. Suivirent ensuite, en 1864, 'es Contes à
(i) Une Nouvelle Campagne. Quelques années avant, dans le Figaro (1880), sous ce titre : Le Parti de VIndignatiou, Zola s'élevait avec véhémence contre les politiciens. Son article se terminait ainsi :
« Aux armes ! aux barricades ! Nous sommes trente-cinq contre un, nous n'avons qu'à descendre dans la rue pour les supprimer. Plus de républicains, plus de légitimistes, plus de bonapartistes, rien que des citoyens libres qu'on a trop enniiyés et qui ont fait justice ! »
AHiioii. L'année après, le jeune écrivain débutait au Petit Journal, où il donnait quelques articles, collaborait à la P^ie Parisienne et au Salut Public, de Lyon, où parurent ses études et ses critiques réunies plus tard sous le titre : Mes Haines (i). Enfin, cette même année 1865, parut son premier roman : La Confession de Claude, chez Lacroix. • Alors Zola, sentant le terrain plus solide sous lui, démissionna de son ■ emploi de chez Hachette, et résolut de gagner sa vie uniquement avec sa plume. Les difficultés, cependant, n'étaient pas entièrement aplanies. Il ne lui fallait pas songer à vivre de ses livres. Il se lança dans le journalisme. Villemessant, alors directeur de VEvcneinent, le prit avec lui et lui donna une rubrique: Livres d'aujourd'hui et de demain. Ses appointements étaient fixés à cinq cents francs. C'était la première fois que Zola touchait une pareille somme.
Très satisfait de ses articles littéraires, Villemessant confia le Salon à Zola. Alais, cette fois, les choses marchèrent moins bien. La première étude souleva une émotion extraordinaire. Cet inconnu qui se dressait contre les illustres de son temps et s'attaquait aux traditions provoqua une tempête. Zola exaspéra les lecteurs avec sa défense opiniâtre de Alanet, alors inconnu et bafoué. Cette période de lutte est peut-être la meilleure de son existence littéraire. Avant de juger les artistes, Zola proposait qu'on jugeât d'abord les juges, auxquels il reprochait d'avoir refusé les œuvres de jManet et de Brigot. Puis il tombait à bras raccourcis sur les célébrités officielles, déclarant qu'il faisait peu de cas de la poudre de riz de Cabanel, exaltant le Dîner sur riierbe, de Manet, et la fameuse Olympia, qu'il déclarait mettre bien au-dessus de la Cléopâtre en plâtre de Gérome ou des jolies personnes roses et blanches de Dubuffe. « Ceux qui doivent trembler, écrivait-il, ce sont les faiseurs, les hommes qui ont volé un semblant d'originalité aux maîtres du passé; ce sont ceux qui calligraphient des arbres et des personnages, qui ne savent ni ce qu'ils sont ni ce que sont ceux dont ils rient. Ceux-là seront les morts de demain; il y en a qui sont morts depuis dix ans lorsqu'on les enterre, et qui se survivent en criant qu'on ofifense la dignité de l'art si l'on introduit une toile vivante dans cette grande fosse commune du Salon (2). »
(i) A cette épioque, alors que Zola, encore inconnu, cherchait à placer sa copie dans des revues éphémères, il lui arriva de se présenter, un poème en mains, aux bureaux du Travail, périodique du Quartier. La rédaction délibéra sur ce poème et, sur l'avis de... Georges Clemenceau, Je refusa. Parmi les rédacteurs du Travail, on comptait Pierre Denis et un jeune étudiant en droit qui débuta par une étude sur Edgard Quinet. Ce jeune étudiant s'appelait Jules Méline.
(2) Mes Haines. On a pu voir par la suite si Zola disait juste. Il faut remarquer, à ce propos, qu'on a élevé des doutes sur le sens et les connaissances artistiques de Zola. On a prétendu que ses articles lui étaient inspirés par les Manet et les Cézanne dont il s'assimilait, avec cette facilité qui le caractérise, les théories. Il n'est pas facile de se prononcer là-dessus. Il y a l'Œuvre où Zola expose ses
Le résultat de cette campagne fut que \'illemessant, troublé par les protestations, lui retira le Salon. Zola fit alors ses adieux au public et s'expliqua une dernière fois. On trouve dans cet article quelques irrévérences à Tégard de Fromentin, une défense de Corot, auquel cependant il reproche ses uymphes; de Daubigny et de Pissaro, auquel il dit : « ]vlerci, monsieur, votre paysage m'a reposé une bonne demi-heure, lors de mon voyage dans le grand désert du Salon. » Puis il revient encore sur -Slanet, et déclare « qu'il l'a défendu, comme il défendra, dans sa vie, toute individualité franche qui sera attaquée. » « Je suis toujours, dit-il, du parti des vaincus. Il y a une lutte évidente entre les tempéraments indomptables et la foule. Je suis pour les tempéraments et j'attaque la foule. »
Après une année aussi bien remplie, Zola était connu ; mais il s'était attiré de redoutables inimitiés. Il avait commencé à exposer sa conception du « roman expérimental ». Il s'était battu centre des gens redoutables et redoutés tels que Barbey d'Aurevilly, qu'il appelait le « catholique hystérique ». Il avait attaqué sans réserves Mctor Hugo, le dieu du moment. On ne devait pas lui pardonner ses audaces.
Son Salon terminé, Zola publia, dans YEvcnement, le Vœu d'une Morte, qui n'eut aucun succès. En même temps, pour vivre, il écrivait un roman-feuilleton: Les Mystères de Marseille. Puis, sous le titre: Marbres et plâtres, il entreprenait une série de portraits signés « Simplice ». Flaubert, Taine, Edmond About, Jules Janin défilèrent dans V Evénement. Puis, cette feuille ayant été supprimée, Zola collabora quelque temps au Figaro. Cela nous mène à l'année 1867. L'écrivain commença alors à travailler à son premier volume: Thérèse Raquin.
Thérèse Raquin fut publiée dans Y Artiste, revue dirigée par Arsène Houssaye, sous le titre : Une histoire d'amour. Le roman parut en-
conceptions en art avec une sûreté de jugement qui semble prouver que son Salon était bien de lui et de lui seul. Mais, d'autre part, trente ans plus tard, dans le Figaro. Zola, qui ne fréquentait plus alors les Manet, les Degas, les Cézanne, écrit, sur le Salon, des choses déconcertantes. Après s'être plaint de la « note claire » qui domine, et de l'abus qu'on fait de la tâche, il s'emporte contre « la théorie des reflets ». On sent qu'il n'y comprend plus rien. « Rien n'est plus délicat, écrit-il, à saisir et à rendre que cette décomposition et ces reflets, ces jeux du soleil où, sans être déformés, baignent les créatures et les choses. Aussi, dès qu'on insiste, dès que le raisonnement s'en mêle, en arrive-t-on vite à la caricature. » Puis Zo'ia loue Alfred Stevens : Détaille, « d'une précision et d'une netteté admirables » ; RoU, « le poète ensoleillé des foules et des espaces ». Il ajoute : « Je nomme ceuxci, j'en devrais nommer d'autres, car jamais peut-être on n'a fait de tentatives plus méritoires dans tous les sens. » Il est heureux qu'il ne nomme pas les autres. Les premiers suffisent. De telles énormités sous la plume du défenseur des premiers impressioiïnistes font rêver.
suite en volume chez Lacroix, et obtint un certain succès. Dès son apparition, Louis Ulbach, qui faisait les lettres de Ferragus au Figaro, se mit à l'éreinter consciencieusement. Il alla jusqu'à parler de « littérature putride ». Déjà, avec Madeleine Férat, Zola s'était vu traiter d' « égoutier littéraire )). C'était le bruit qui commençait autour de ses livres et, avec le bruit, le succès assuré.
Mais Zola rêvait depuis longtemps de plus vastes sujets. Fortement influencé par Taine, il songeait à appliquer au roman la « méthode d'observation et d'expérimentation ». A l'exemple de Balzac, il fut tenté d'écrire toute une série de romans embrassant une époque et racontant l'histoire d'une famille, expliquée par les règles de l'hérédité et les modifications apportées à ces règles par les milieux. Pendant plusieurs mois, il étudia obstinément l'histoire naturelle, dressa son plan, traça son arbre généalogique, qu'on retrouve dans le Docteur Pascal, puis signa un traité avec son éditeur pour les quatre premiers romans. En mai 1869, il commençait la Fortune des Rongon.