ITI
Il nous faut maintenant examiner quelques-unes des critiques qui ont été formulées sur l'écrivain. On lui a reproché d'abord de manquer de psychologie. Il est certain que Zola n'est pas un psychologue à la façon de Bourget, par exemple. Il n'est pas de « ceux qui font des expériences dans la tête de l'homme » ; il « fait des expériences sur l'homme tout entier ». Mais, à la vérité, ses personnages, tels qu'il les prenait, soit dans un milieu de mineurs, comme dans Germinal, soit parmi les ouvriers de V Assommoir, soit parmi les paysans de la Terre, avaient-ils besoin qu'on analysât si minutieusement leur mécanisme cérébral ? L*état d'âme d'une Mayolin, d'une Mlle Saget {Le Ventre de Paris), d'une M""^ Lerat (Nana), réclamait-il une étude aussi méticuleuse et aussi fouillée' que celui d'un Julien Sorel? Ne suffisait-il pas d'indiquer leur physionomie par un trait pris sur le vif, de leur souffler la vie et de les faire évoluer dans leurs milieux respectifs?
C'est là ce que, de bonne heure, conçut Zola. Avant lui, Flaubert s'était écrié : « Soyons des miroirs grossissants de la vie. » Zola, lui, se révolte contre ceux qui ne voient que « l'homme intérieur », le « pantin métaphysique » ; il explique que l'homme n'est pas sensiblement différent de l'animal, qu'il est soumis aux lois inexorables de l'hérédité, qu'il peut se modifier selon les milieux où il vit, selon l'ambiance où il trempe. Le roman devient ainsi un chapitre d'histoire naturelle. Le rôle du romancier doit être assimilé à celui du savant, qui classe, observe ef décrit.
L'observation, cependant, ne saurait suffire. Il faut la compléter
par l'expérimentation. Ce n'est pas tout que de choisir un tempérament, d'en démonter et remonter le mécanisme ; il faut ausi instituer des expériences, voir comment un individu donné, avec ses tares, ses vices, ses facultés, se comportera dans des circonstances et des milieux donnés. C'est ce que l'écrivain explique très nettement {Préface de la Fortune des Rougon):
« Je me propose d'étudier comment vme famille, un petit groupe d'êtres, se comporte dans une société, en s'épanouissant pour donner naissance à dix, à vingt individus qtii paraissent assez dissemblables, mais que l'analyse montre intimement liés les uns aux autres... Et quand je tiendrai tous les fils, quand j'aurai entre les mains tout un groupe social, je ferai voir ce groupe à l'œuvre comme acteur dune époque historique ; je le créerai agissant dans la complexité de ses efforts. »
Le projet était grandiose et paraissait devoir excéder les forces et le talent du romancier. On a pu voir pourtant que Zola a su le mener à bien. Prenez les œuvres des psychologues qui s'amusent à écrire l'histoire minutieuse et détaillée de l'âme, et voyez s'ils ont jamais pu donner à leurs romans l'intensité de vie qu'on trouve dans Zola. Ce qui intéresse les psychologues, c'est l'étude d'un cas particulier, d'un état d'âme étrange ou morbide. Ce qui préoccupe, avant tout, Zola, c'est l'étude de la vie débordante, entière, pleine. Ses héros ne constituent pas des cas particuliers, ce sont des types généraux, incarnant des catégories, des classes d'individus. S'il est exact d'affirmer que l'homme intérieur fut fermé à Zola, en revanche, il faut bien reconnaître qu'il a su analyser l'âme des foules avec une maîtrise et une passion que nul écrivain n'a atteint avant lui, pas même Balzac, qui demeure inférieur à ce peintre minutieux et puissant, au style large et coloré.
Cependant, malgré son souci de réalisme et son besoin de vérité, Zola comptera peut-être parmi les romantiques. Quoiqu'il ait pu faire, il a gardé jusqu'au bout l'empreinte de Hugo et de IMusset. En vain, s'est-il élevé contre «la convention idéaliste qui ne voit que l'âme et néglige le corps » ; en vain, a-t-il accusé le « coup de folite romantique » et s'est-il refusé à « voir le monde dans un affolement cérébral, dans la vision des nerfs détraqués ». Alalgré ses efforts persistants, il n'est point parvenu à se débarrasser de son tour d'imagination romantique. La beauté de son œuvre, où se manifestent à la fois les tendances romantiques et réalistes, vient d'ailleurs de cela. Né au «confluent de Balzac et de HugO)), en même temps qu'il s'avère l'observateur rigoureux de l'homme, Zola devient le poète épique de son époque.
Jules Lemaître, qui n'est pas tendre pour Tauteur de N'alla^ a fort bien vu et indiqué l'idéalisme (i) de celui qu'il appelle l'auteur d'une « épopée fangeuse », et ailquel il reconnaît formellement un extraordinaire don de création. Il considère son histoire des Rougou-Macquart comme une épopée moderne. Ce qui est certain, c'est que Zola, tout en négligeant de fouiller profondément l'âme, parvient, selon le procédé romantique, à donner la vie à tout ce qu'il touche. Prenez la Bâte Jminaiiic, voyez cette machine qui s'enfonce dans la nuit, sans frein, sans conducteur. N'a-t-elle pas une analogie évidente avec ce canon désemparé de Qiiatrc-Vingt-Trcize , auquel Hugo prête une pensée et qu'il fait bondir et rebondir sur-un navire, comme une bête révoltée, s'acharnant après ses maîtres. De même, dans la Fortune des Roiigon, ce cimetière, où l'on voit les morts souffler leur haleine aux visages de jMiette et de Silvère et les inviter à l'amour.
Dans Germinal, c'est le Voreux qui devient une sorte de monstre, « avale les hommes par bouchées de vingt et de trente, d'un coup de gosier si facile qu'il semble ne pas les sentir passer », avec « son air mauvais de bête goulue accroupie là pour manger le monde ». Dans V Assommoir, c'est l'alambic du père Colombe « avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux )> ; dans le J'entre de Paris, ce sont les Halles; dans Au Bonheur des Dames, c'est l'énorme magasin qui mange les petits commerçants, absorbe tout un quartier.
On pourrait multiplier les exemples. Zola, d'ailleurs, savait parfaitement à quoi s'en tenir là-dessus. Il semble même qu'il a particulièrement souffert de ne pouvoir échapper à une influence qu'il jugeait pernicieuse. « J'ai trop trempé dans la mixture romantique, écrit-il ; je suis né trop tôt. Je le hais pour toute la fausse éducation littéraire qu'il m'a donnée. J'en suis et j'en enrage (2). » Et ailleurs : « Ah ! nous y trempons tous dans la sauce romantique. Notre jeunesse y a trop barboté; nous en sommes barbouillés jusquau menton (3). »
Pourtant, ce poète, dont l'œuvre est débordante de vie et de lumière, s'est vu refuser tout style et toute littérature. Ce qui est vrai, c'est que Zola n'a pas l'écriture artiste. Il ne recherche pas la couleur des phrases et n'use pas du pointillisme littéraire comme les Concourt. Il ne recherche pas davantage la précision du terme, le vocable juste comme Flaubert, ou la notation exacte fixée dans vme phrase simple et
(i) Les Contemporains.
(2) Le Roman expérimentai'
(3) L'Œuvre.
courte, comme Maupassant. Ses romans, surtout les derniers, abondent en répétitions, en clichés, en détails fatigants sur lesquels il insiste et revient trop souvent. Mais ce qu'il faut voir dans Zola, c'est l'ensemble. Jules Lemaitre l'a excellemment expliqué : « Dans les romans de Zola, écrit-il, tout est largement construit, fait pour être embrassé d'ensemble et de loin; il ne faut pas chicaner sur les phrases, mais prendre cela comme cela a été écrit, par grands morceaux et par blocs et juger de ce que vaut le style par l'effet total d'un tableau (i). »
D'ailleurs, il ne faudrait pas exagérer. Si le style de Zola n'est pas sans défaut, il n'en est pas moins vrai qu'on rencontre, dans ses premiers romans surtout, des pages absolument irréprochables, et que telles de ses descriptions, celle du bois de Boulogne, par exemple, dans la Curée, sont d'une netteté et d'une pureté de forme admirables. Le style de Zola est avant tout fait de clarté; c'est le style d'un homme qui, sans recherches d'effet, s'efforce de rendre exactement, avec les mots appropriés, ses impressions et ses pensées. Il l'a parfaitement indiqué lui-même:
« Ah! la clarté, la limpidité, la simplicité, imaginez-vous que j'en meurs! Pour moi, il n'est pas certain que deux et deux font quatre, et il faut que je le prouve. Si mes livres sont si longs, si je me répète tant, c'est que je crains toujours de n'avoir pas été compris... Oh! pas septentrional pour un sou. Latin dans le cœur et le cerveau, amant fou des belles architectures symétriques, constructeur de pyramides sur le brillant ciel bleu. Tel est mon état, je n'en comprends pas d'autre. Je voudrais la phrase de cristal, claire et si simple, que les yeux ingénus des enfants pussent la pénétrer de part en part, s'en réjouir et la retenir. Je voudrais l'idée transparente elle-même et d'une solidité de diamant dans le cristal de la phrase (2). »
Continuons à examiner les critiques dirigées contre Zola. Un des principaux reproches qu'on lui a adressés, c'est celui de plagiat. Zola plagiaire. \^oilà une accusation plutôt faite pour soulever les rires. Pourtant elle a été formulée. Zola n'a pas eit de peine à répondre à
(i) Les Contemporains. Jules Lemaitre ajoute : « Je fais bien mon compliment à ces esprits fins et délicats pour qui la mesure, la décence et la correction sont si bien le tact de l'écrivain que, même après la Conquête de Plassans, la Faute de l'abbé Mouret, VAssoniinoir et la Joie de Vivre, ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à l'école parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peut-être il n'écrit pas toujours parfaitement bien. Je ne saurais me guinder à un jugement aussi distingué. » *
(2) Nouvelle campagne. A la jeunesse.
ses détracteurs. Cela lui a donné simplement l'occasion de nous faire connaître ses procédés de travail, ses angoisses et ses tourments, durant la gestion d'une œuvre, de novis faire pénétrer plus avant dans son intimité.
« Que d'heures terribles, s'écrie-t-il, dès le jour où je commence un roman ! Et quand il est fini, ah ! quel soulagement. Non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échiné cassée (i). »
« Je pleure de rage, dit-il encore, sur mes manuscrits. — Je ne lance pas un livre sans le croire inférieur à ses aînés (2). »
Puis le romancier nous explique sa méthode de travail, comment il se documente, à quelles sources il puise. Il nous dit comment, à chaque roman nouveau, « il s'entoure de toute une bibliothèque sur la matière traitée », « interroge toutes les personnes compétentes », voyage, « va voir les horizons, les gens et les mœurs. » « Il ne s'agit pas, écrit-il, d'être im savant, de faire des découvertes, d'épuiser des vérités connues, mais simplement de savoir sur quel terrain on se trouve pour y bâtir l'hypothèse nouvelle qu'on apporte (3). »
(c Comment veut-on, ajoute-t-il, que je n'aie vécu que de moi, que je n'aie pas puisé les matériaux d'une telle construction dans tout ce qui m'entourait ! » En effet. Et pour chacun de ses romans, Zola s'adresse à des amis capables de le renseigner utilement, tente des démarches, compulse, étudie. Pour la Fortune des Roiigon, c'est le livre de Ténot sur les événements tragiques qui se passèrent dans le Var en 1851, qu'il met à contribution. Pour la Cnrâe, Jules Ferry lui fournit des notes pour faire vivre les transformations du Paris du baron Haussmann. Il s'adresse à Maxime du Camp pour le Ventre de Paris; à Haiévy, pour son théâtre, de Nana; le Sublime de Denis Poulot lui permet de construire V Assommoir; Chauchat le documente pour écrire Au Bonheur des Dames. De même pour les autres romans. C'est tantôt Frantz Jourdam qui lui donne des notes sur l'architecture, tantôt le docteur Maurice de Fleury, tantôt Henry Céard pour la musique, Thyébaut pour les questions de droit.
Dès lors, Zola a le droit de hausser les épaules quand on l'accuse de plagiat. Il nous a dit comment il bâtit ses romans, à l'aide de quels matériaux il construit son œuvre. Et l'on peut voir qu'il n'outrepasse nullement les droits du romancier. On connaît les procédés, la méthode. C'est clair, c'est net. Où peut-on découvrir le plagiat là-dedans? L'écrivain n'a-t-il pas quelque raison de s'écrier: «J'ai passé
(i) U Œuvre.
(2) Le Roman cvpérimental.
(3) Nouvelle campagne.
déjà plus de trente années de mon existence à créer, et les enfants sont là, plus de mille, sortis de moi, et des pages, et des pages, tout un monde de personnages et de faits. Est-ce que je n'ai point assez prouvé ma virilité de créateur d'hommes ? Est-ce que ma famille n'est point assez vaste, comment voulez-vous que le rire ne me soulève pas, lorsqu'on m'accuse de voler les enfants des autres (i). »
Ordurier !
Ça, c'est le grand reproche. A chaque roman nouveau de Zola, on est siir de le retrouver. Depuis Madeleine Férat, on a essayé de l'écraser sous cette épithète. On l'a montré se complaisant dans la plus basse bestialité, vivant dans les saletés et les ignominies. On a même ajouté que l'écrivain prodiguait les détails obscènes par calcul et pour amorcer les lecteurs. ]^Iais ce qui est le plus curieux, c'est que ceux qui accusent Zola de pornographie ne sont généralement pas exempts de reproches et formulent d'ordinaire leurs griefs dans un véritable langage de barrière (2).
Il n'est pas utile de répéter ici les arguments mille fois fournis en faveur du droit de l'artiste à tout dire, à tout exprimer, à tout peindre. Pourquoi le romancicF, désireux de tracer un tableau exact de la vie, serait-il tenu de cacher certaines choses, de déguiser certaines « réalités ? » Son rôle est de montrer aux lecteurs ce qu'il a vu lui-même et comment il a vu. sans rechercher si c'est ou non moral. « On ne s'imagine pas, dit Zola, un chimiste se courrouçant contre l'azote, parce que ce corps est impropre à la vie, ou sympathisant tendrement avec l'oxygène pour la raison contraire... Xous enseignons l'amère science de la vie, nous donnons la hautaine leçon du réel. Voilà ce qui existe; tâchez de vous en arranger... Je ne connais pas d'école plus morale et plus austère (3). »
Au fond, la morale n'a rien à voir en cette affaire. Le romancier n'a pas à s'en préoccuper. S'il lui convient de décrire un accouchement, c'est qu'il a trouvé l'accouchement dans la vie; s'il dépeint l'acte sexuel, c'est que cet acte sexuel fait partie de la vie. Les tares, les vices, les laideurs lui appartiennent ; il lui faut, dans im souci de réalité, les faire passer impartialement sous les yeux des lecteurs. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, que l'observateur dodt froidement, méticuleusement analyser, sans se soucier de jeter un voile sur des choses que le bon ton exige de bannir, mais que la vérité réclame impérieusement.
(i) Nouvelle campagne : Les droits dit romancier.
(2) Voir LÉox Bloy : Je m'accuse. « J'ai connu, dit-il, une vieille putain qui aimait Zola à la furie. »
(3) Le Naturalisme au thcâirc.
^ Il nous reste à contrôler l'accusation de pessimisme dont Zola a ete 1 objet. Il est étrange que tous les écrivains qui se sont occupés
y-ttaii^c^v^ ww^^Ta Avvtv*i\ ce^A^jUftjiK tuL^i^uf //-*«^ ^'-
Autographe d'E.MiLE Zola.
d'étudier l'auteur des Rougon-Macquart aient découvert en lui une
sorte de misanthrope, voyant tout en laideur, salissant tout ce qu'il
26 PORTRAITS d'hIER
touchait. Comment ne s'est-on pas aperçu, au contraire, que Zola était un amoureux fervent de la vie, de la vie telle qu'elle se montre, en dépit de toutes ses saletés, de tous ses vices. Comment n'a-t-on pas observé que Zola, loin d'être le noir et malfaisant détracteur de la vie qu'on représente, était, au contraire, un esprit de bonté. « Zola était bon, affirme Anatole France. Il avait la grandeur et la simplicité des grandes âmes. Il était profondément moral. Il a peint le vice d'une main rude et vertueuse. Son pessimisme apparent, une sombre humeur répandue sur plus d'une de ses pages cachent mal un optimisme réel, une foi obstinée au progrès de l'intelligence et de la justice (i). »
Ce qui caractérise, en effet, Zola, c'est son large esprit de bonté, une pitié immense et débordante qui embrasse les hommes, les bêtes et les choses, qui va de la plante à l'animal. Tout ce qui vit, tout ce qui est l'intéresse, sollicite le poète qui est en lui. (( La nature, écrit-il, c'est la force première, le moyen et le but, l'arche immense où toutes choses s'animent du souffle de tous les êtres (2). »
A chaque page, à chaque instant, son amour pour la vie apparaît. Ses personnages, si mauvais soient-ils, il se penche sur eux, nous démontre qu'ils ne le sont pas foncièrement, que c'est le milieu social qui les pourrit. Tous, d'ailleurs, ne sont pas aussi ignobles qu'on le prétend. Il y a Gouget, de VAssottimoir, l'ouvrier laborieux, loyal, admirable; Christine, l'épouse fidèle et aimante de l'Œuvre; Florent, le maigre rêveur du Ventre de Paris. Qu'on songe aussi aux miséreux sur le sort desquels le romancier s'efforce de nous apitoyer: les mineurs de Germinal, déroulant leur lamentable existence dans les corons sales et répugnants ; qu'on se rappelle la promenade, dans Pflris, de l'abbé Froment, à travers les quartiers pauvres de la Butte, parmi les taudis infects où nichent les Salvat.
« Je suis un homme, affirme Zola, qui aime les halles, les gares, les grandes villes modernes, les foules qui les peuplent, la vie qui s'y décuple, dans l'évolution des sociétés actuelles... Optimiste, oh! de tout mon être, contre le pessimisme imbécile, la honteuse impuissance à vouloir et à aimer. J'ai mis ma foi en la vie, je la crois l'éter-
(i) Anatole France : Discours prononcé aux funérailles de Zola. M. Bergeret ajoute : « Ce réaliste sincère était un ardent idéaliste. Son œuvre n'est comparable qu'à celle de Tolstoï. Ce sont deux vastes cités idéales élevées par la Ij're aux deux extrémités de la pensée européenne. Mais celle de Tolstoï est la cité de la résignation. Celle de Zola est la cité du travail. »
Jules Lemaitre (Les Contemporains) prétend que Zola « avec l'ardeur sombre d'un fakir, maudit la vie dans sa source et l'homme dès les entrailles de sa mère ». Nous avons vu, d'autre part, qu'il en fait un poète épique, épris d'idéalisme. Mais l'on sait que Jules Lemaitre jongle volontiers avec les contradictions.
(2) L'Œuvre.
nellement bonne, l'unique ouvrière de la santé et de la force. Elle seule est féconde, elle seule travaille à la cité de demain (i). »
Son amour de la vie est si grand qu'il s'attriste à constater les progrès de la dépopulation. Il rêve d'écrire un roman, le Déchet, où il dira « tout ce qu'une ville comme Paris tue de germes, dévore d'êtres à naître, consomme d'avortements ; une sorte de vaste poème où il plaidera les droits à la vie, avec toute la passion qu'il a dans le cœur (2). » En attendant, il part en guerre contre Schopenhauer, « avec sa théorie de la douleur de vivre, sa haine de la femme et de l'amour » : il bataille contre « nos petits Schopenhauer, nos petits Wagner, les dégénérés, les impuissants, les pâles éphèbes et les vierges insexuées, minces comme des perches » ; il souhaite « une société nouvelle, de braves hommes, de braves femmes, des ménages ayant chacun douze enfants, pour crier la joie humaine à la face du soleil » (3). Il va bien, le pessimiste.
De sa tendresse immense, il réserve une large part aux bêtes. Son œuvre est peuplée d'animaux, des lapins, des poules, des pigeons, des canards. Il y a la Minouche, la chatte délicate et curieuse ; le chien Mathieu, les chevaux Trompette et Bataille, les deux vieux martyrs de la mine ; la vache la Coliche, dont il a voulu « que les couches fussent le symbole de la vie immortelle, coulant de l'animalité et de l'htimanité éternellement ». Il y a, enfin, le petit lapin blanc Pologne, si câlinement couché sur les genoux de Souvarine, qui aime à le caresser en rêvant le bonheur du monde par le fer et la flamme.
Tel est le pessimisme de Zola, ce pessimisme spécial qui lui fait aimer les hommes, les animaux, les plantes et jusqu'aux choses inanimées qui l'entourent ; ce pessimisme qui lui fait exalter la vie et lui dicte un hymne « à toutes les semences, à tous les germes, à la vie que j'ai aimée dans son plus humble frisson, à la vie dont ma seule ambition a été d'écrire l'immense poème, quitte à lui sacrifier les choses admises et sacrées, l'estime des gens pauvres qui ne peuvent admettre qu'on accepte tout et qu'on dise tout pour la gloire de la vie » (4).
(i) Nouvelle Campagne.
(2) C'est là l'idée première de Fécondité. Selon ïious,, Zola s'est trompé grossièrement. Il n'a pas su voir que la femme doit, avant tout, être affranchie du fardeau de la maternité. Son amour des grandes familles l'a empêché de noter la misère et la douleur qui résultent du trop grand nombre d'enfants dans un ménage de pauvres gens. Puis ce chant continuel à la famille, au « ventre sacré », aux « germes », à la femme féconde devient agaçant. Cette Bible des femmes en gésine est franchement ennuyeuse. Fécondité est peut-être le plus mauvais roman de Zola, avec Travail et Vérité, évangiles enfantins où l'auteur se répète pendant des centaines de pages.
(3) Nouvelle Campagne.
(4) Ibid.
28 PORTRAITS d"hiER
Xous nous sommes efiforcés de dégager la véritable personnalité d'Emile Zola, en combattant pied à pied les critiques générales dont on l'accable. Cette méthode nous a permis de montrer le poète amoureux, fer^-ent et enthousiaste de la nature, dont l'ambition était de décrire la vie avec un souci de réalisme en même temps qu'il la chantait avec un optimisme inlassable. Deux êtres différents se heurtent dans Zola et finissent par s'harmoniser." Le réaliste, d'une part, qui s'efforce de voir les choses froidement et de les peindre d'un pinceau implacable ; l'idéaliste, que conduit un désir de plus en plus fort de justice, de bonté et de beauté. Il y a quelquefois lutte entre les deux, d'où le pessimisme apparent de certaines pages ; mais, le plus souvent, les deux tempéraments se fondent, et le poète fraternise avec l'observateur naturaliste.
L'histoire de Zola, depuis l'apparition du premier volume des Rougon-Macqiiarf. est celle de ses livres et de son évolution intellectuelle. Désormais sorti de la médiocrité et de la gêne, il gagne de l'argent, édifie luie fortune et commence à vivre bourgeoisement. Ce n'est que plus tard et à la suite de son rôle dans l'affaire Dreyfus qu'il jugera plus nettement les problèmes de son époque et montrera une compréhension plus claire des besoins sociaux.
Il est aisé de démontrer que d'un bout à l'autre de son existence littéraire, Zola n'a fait que marcher vers plus de vérité et plus de justice (i). Certes, comme tout homme, il a eu ses faiblesses et ses petitesses. Il fut une époque où il courut au devant du ridicule en s'obstinant à poser sa candidature à l'Académie (2), où il provoqua l'indignation en refusant de protester en faveur de Jean Grave (3).
(i) « Dans ses romans, dit Anatole France, il poursuivit d'une haine vigoureuse une société oisive, frivole, une autocratie basse et nuisible, il combattit le mal du temps : la puissance de l'argent. Démocrate, il ne flatta jamais le peuple et il s'efforça de lui montrer les servitudes de Tignorance, les dangers de l'alcool qui le livrent imbécile et sans défense à toutes les oppressions, à toutes les misères, à toutes les hontes. Il combattit le mal social partout où il le rencontra. Telles furent ses haines. » (Discours aux funérailles de Zola.)
(2) On a essayé de couvrir Zola de ridicule, au moment de sa candidature à TAcadémie. Pourtant, si l'on admet Tutilité de l'Académie, on devra reconnaître que la place de Zola y était tout indiquée. D'autres écrivains indépendants sont sous la Coupole, sans que nul n'ait tenté de les bafouer à ce propos. Par exemple le fougueux Jean Richepin, qui a écrit autrefois des pages irrévérencieuses sur les académiciens, et qui aujourd'hui se met à plat ventre devant les immortels.
(3) En octobre 1899, le journal VHomme Libre publia une lettre ouverte à Emile Zola (Dreyfus venait d"être gracié) lui demandant d'entreprendre une campagne pour la libération des anarchistes qui étaient au bagne (Monod, Liard-Courtois, Chevry, Beury, Lardaux, Vauthier, Régis, Meunier, etc.). Zola convoqua l'auteur de cette lettre et lui promit son concours. Il lui expliqua, en outre, combien il
Mais depuis, l'homme qui est devenu, selon l'expression d'Anatole France, un moment de la conscience humaine, a su, par le courage qu'il a montré et le dévouement dont il a fait preuve, mériter l'oubli, pour ses pitoyables erreurs.
Si l'on examine son œuvre dans son ensemble, et si on le suit, du jour où il publia ses premiers articles de combat jusqu'à l'instant où il laisse inachevé son dernier roman, on peut voir que Zola s'est efforcé d'aller toujours plus avant sur la route du progrès et de la vérité, que chaque fois qu'il a rencontré sur cette route un fléau, il l'a combattu, une injustice, il l'a dénoncée, et qu'ainsi il a fait une besogne de révolutionnaire.
Prenez-le au moment où il arrive sur la scène littéraire. Hugo trône alors en maître adulé et indiscuté. Tout de suite, Zola se met à guerroyer contre « les apothéoses creuses, les grands sentiments faux, les formules toutes faites et l'étalage de dissertations morales ». Aux fictions romantiques, il veut substituer les vérités scientifiques. Et du jour où il a compris que « le bonheur n'est pas dans le mensonge et l'ignorance ; qu'il est hors de l'illusion, du rêve creux qui amollit et désespère, dans la vérité, l'acception courageuse de la vie qui mérite d'être vécue », il ne cesse de magnifier cette vie, de chercher cette vérité, but éternel vers lequel vont s'orienter tous ses efforts.
Avec les Rougon-Macqiiart, il entreprend la satire démesurée, caricaturale parfois, des mœurs, des vices de toute « une époque de folie et de honte » (i).'Il attaque la vieille société, met à nu ses tares, ses injustices, dénonce le mensonge partout où il se glisse, arrache le masque des hypocrisies. Son J'accuse n'est pas d'hier. Il date du jour où Zola a pris une plume. D'un bout à l'autre de son œtivre, il n'a cessé d'accuser.
I) a accusé les politiciens et les hommes d'affaires de la Cureé et de V Argent; il a accusé Son Excellence Eugène Rougon. Dans la Faute de l'abbé Mouret, il a accuLé le monde clérical, l'ascétisme religieux; dans V Assommoir, il a mis en cause la misère et l'alcool; dans Nana, c'est la perversion et le vice des classes supérieures ; dans Germinal, c'est le capitalisme. Et dans ses autres romans, ce sont les grands magasilis, les paysans, les gens de finance, l'armée; toute l'injustice, tout le mal qu'il a accusés.
regrettait de n'avoir pas signé la pétition en faveur de Jean Grave, autrefois. Sa réponse recueillie parut dans le numéro de l'Homme Libre du 18 octobre 1899. Dans l'Aurore, Henry Leyret la commenta. Ajoutons qu'à la suite de Zola, une campagne vigoureuse fut menée en faveur des anarchistes qui aboutit à la libération de cinq d'entre eux. On peut voir par cet incident quelle évolution s'était accomplie dans l'esprit de Zola et comment le bourgeois paisible, éclairé par les lueurs de ce grand drame que fut l'Affaire Dreyfus, en était arrivé à des conclusions révolutionnaires, (i) La Fortune des Rougon : Préface.
Mais en même temps qu'il s'attaquait aux fléaux, Zola s'occupait des remèdes. Les questions sociales s'agitaient autour de lui, l'attiraient, sollicitaient $a curiosité. Il s'attachait à résoudre les problèmes qui se posent inexorablement ; il en poursuivait la solution. On peut voir, par ses derniers livres : Travail, Vérité, dans Paris, déjà, que le socialisme avait entièrement conquis son esprit (i).
Parfois, comme Renan, Zola semble admettre volontiers un gouvernement de lettrés, une sorte de mandarinat, de hiérarchie sociale avec les savants, les littérateurs, les artistes en haut de l'échelle, tenant les rouages de l'autorité. D'autres fois, au contraire, il penche pour le rêve de Proudhon : tme société sans grands hommes, sans génie :
« Ils sont terribles, d'un danger social extrême. Pour le juste, dont le rêve est le plus possible d'équité et de vérité sur la terre, les petits de ce monde ayant chacun droit au morceau de pain quotidien, le grand homme devient un monstre qui terrifie les humbles et mange leur part. L'effort de la nature devrait être de le détruire, de le ramener aux proportions communes, frère pour ses frères (2). »
Ce ne sont pas là affirmations d'un homme malade d'orgueil, gonfié de vanité tel qu'on a voulu le dépeindre. Ce sont les tâtonnements d'un esprit assoififé de fraternité et d'égalité, rêvant de la paix et du bonheur social. Bien avant l'affaire Dre3fus, où -il devait se jeter à corps perdu (3), Zola poussait ce cri : « Encore de la lumière et plus de lumière encore, et tout le soleil qui flambe et qui féconde. » Il s'élevait, contre le bas antisémitisme de son époque. Il s'affirmait internationaliste : « Désarmons nos haines, aimons-nous dans nos villes, aimons-nous par dessus nos frontières, travaillons à fondre les races en une seule famille enfin heureuse! Et laissons les fous, laissons les méchants retourner à la barbarie des forêts, ceux qui s'imaginent faire de la justice à coups de couteaux (4). »
(i) Ce n'est pas que nous admirions outre mesure ces Evangiles. Les derniers romans de Zola nous paraissent devoir compter parmi les plus mauvais. Travail, par exemple, n'est que le recommencement de Germinal, délayé, allongé, surchargé d'inutiles détails et agrémenté d'une « vision de l'avenir » plutôt puérile.
(2) Nouvelle Campagne.
(3) On est bien obligé de reconnaître, quel que soit l'esprit de parti, que Zola n'avait aucun intérêt à se jeter dans cette affaire. Sa gloire littéraire était immense, sa fortune respectable. Le calme se faisait peu à peu autour de son œuvre et nul doute qu'il ne fût parvenu tranquillement à l'Académie et aux honneurs. Son J'accuse réveilla toutes les fureurs, mit son existence en danger, souleva contre lui les foules hostiles du Palais de Justice. Qu'avait-il à gagner au milieu de ces haines et de ces colères, sinon la satisfaction du devoir accompli et la joie du « geste » ?
(4) Pour les Juifs.
Que restera-t-il de Zola? Jusqu'à quand et dans quelle mesure s'exercera son influence? Sans vouloir jouer au prophète, il est aisé de l'indiquer. L'influence de son œuvre dans la littérature moderne est indéniable; il n'est pas d'écrivains qui aient pu l'éviter. Certes, Zola n'a point laissé de disciples, au sens véritable du mot. Ses amis de Alédan sont très différents du maître. Maupassant ne peut être considéré comme son élève, pas plus que Joris Karl, ni même Paul Alexis. Mais chacun d'eux se ressent, malgré tout, de l'influence de l'auteur des Roiigon-Mac quart. Ils ont vécu de Zola, profité de ses leçons, usé de ses méthodes et, malgré une éclipse momentanée du naturalisme, un renouveau de l'art idéaliste, mystique et romantique, on reviendra à Zola, à la peinture fidèle des moeurs et des vices d'une époque.
Zola restera comme homme d'action et de travail, par le bel exemple d'énergie et de ténacité qu'il a donné (i). Il restera comme poète. S'il n'a pas créé de « types », si ses personnages ont quelque peu des allures d'automates, animés d'une vie factice, en revanche, ses foules, ses milieux vivent avec une intensité prodigieuse. Peut-être même pourra-t-on lui reprocher d'avoir donné trop de place à l'étude du milieu et d'avoir écrasé l'homme sous l'immense poésie des choses. On lui fera un grief aussi d'avoir poussé trop loin la négligence de la forme, notamment dans ses derniers romans, où l'observation cède la place à la thèse et où l'entassement des détails devient fastidieux. Malgré ces imperfections, Zola demeurera comme une sorte de prophète moderne, de sublime visionnaire, chantant la vie avec ses joies, ses douleurs et ses espoirs, les yeux fixés sur l'avenir, qui s'en est ailé sans avoir pu achever son œuvre et donner sa conclusion, léguant à ses descendants le soin de la continuer, de préparer le triomphe du vrai et du juste.
Derrière lui, d'autres viendront qui reprendront la besogne :
« Des hommes passaient, une armée noire, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes futures et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre. (2). »
(i) « On ne vit que de science, écrit-il. C'est la science qui prépare le vingtième siècle. Nous serons d'autant plus heureux et honnêtes que la science aura davantage réduit, idéal, l'absolu, l'inconnu. » (Le Roman expérimental.) Et il ajoute : « Travaillez, travaillez, tout est là. »
(2) Fin de Germinal.
l^pRIMcRlg
COOPEMTIVE
Le Gérant : Ernest Reynaud.
Emile ZOl^A
Compo?ition de De La Barre.
Gravé par Florian pour, la Revue Illustrée {i^ février 1887 Extrait : Emile Zohi en Images, par John Gband-Carteret,
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