‹ Émile ZolaChapitre 27 sur 32 · HOMMAGE A MANET · texte numérisé non relu

HOMMAGE A MANET

Lorsque Manet mourut en août 1883, officialisé par ses dérisoires mais utiles distinctions honorifiques, on eiit pu croire que rien n'eiit été plus simple que d'organiser en son honneur une grande manifestation qui vengeât enfin son nom des outrages du passé.

Ses amis songèrent aussitôt à organiser une exposition générale de ses oeuvres.

M^I. Théodore Duret, Antonin Proust, Gustave Manet et Mme Manet unirent leurs efforts pour obtenir de l'administration une salle de l'Ecole des Beaux-Arts, sur le quai ]Malaquais.

M. Th. Duret, exécuteur testamentaire, fit la démarche nécessaire auprès du directeur des Beaux-Arts d'alors, M. Kaempffen. Le fonctionnaire s'indigna d'une audace telle. Une glorification de l'auteur du Déjeuner sur l'Herbe et d'Argenteuil, dans le temple même où professaient MjNL Gérome et Cabanel...

— On eût dit, rapporte M. Duret, que je lui demandais Xotre- Dame pour faire dire une messe à la mémoire de Voltaire !

^Mais la démarche ne comptait que comme formalité indispensable. Au-dessus du directeur de la rue de Valois, il y avait le ministre de la rue de Grenelle ; au-dessus de M. Kaempffen, il y avait ^L Jules Ferr}', en ces temps préposé à l'Instruction publique.

C'est à lui que I\I. Antonin Proust, parlementaire influent, ancien ministre lui-même, mena le représentant du comité improvisé. M. Jules Ferr}' était de ceux qui font peindre leurs portraits officiels par M. Bonnat. Pouvait-on espérer que sa réponse ne fût pas l'exacte répétition de la réponse Kaempffen? Il n'eût pas écouté du tout. M. Duret. Il écouta M. Proust, membre de la majorité et rapporteur du budget, mais ce fut pour lui exprimer sèchement que si la demande était prise en considération, c'était uniquement par égard pour la qualité de l'ex-secrétaire d'Etat, et nullement par culte pour le nom de l'artiste en cause.

Courtoisement. MM. Proust et Duret crurent devoir le remercier de cet acquiescement, même de mauvais gré. Jules Ferry les en dispensa en insistant vivement sur ceci que l'autorisation, si elle était donnée, serait accordée au député Proust et non au souvenir de Manet.

La salle était donc obtenue. ^lais, vraiment pour une réparation

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que Ton eût voulue nationale, cela manquait d'entrain officiel. Le directeur des Beaux-Arts ne viendrait pas inaugurer; encore moins, le ministre de l'Instruction publique.

Antonin Proust se rappela que, quelque temps auparavant. M. Grévy, président de la République, était venu visiter l'Exposition organisée, dans les mêmes conditions, à la gloire de Gustave Courbet. — Courbet ! j\Ianet ! C'était un précédent. On tâcherait d'avoir M. Grévy.

La démarche fut faite à l'Elysée. M. Grévy répondit qu'il avait beaucoup d'estime pour la famille Manet, ayant été le collègue au barreau du père et du frère du peintre, mais que s'il s'était montré à l'exposition Courbet, c'est que Franc-Comtois comme celui-ci, il avait jugé de saine politique ce bon mouvement envers un compatriote républicain... Par contre, il se retrancha derrière l'impossibilité protocolaire d'honorer un peintre révolutionnaire qui avait contre lui les deux autorités compétentes, le directeur des Beaux-Arts et le ministre de l'Instruction publique. M. Grévy refusa donc sa visite à l'exposition jNIanet.

Dès lors, les organisateurs se contentèrent de ce qui leur avait été donné, c'est-à-dire l'essentiel, une salle dans une école de l'Etat.

Un comité fut aussitôt constitué, et d'importantes adhésions, cette fois, ne lui firent pas défaut : MAI. Antonin Proust, Emile Zola, Albert W'olfï, Théodore Duret, Alfred Stevens, Alfred Roll, Edmond Bazire, Philippe Burty, Durand-Ruel, Marcel Bernstein, Jules de Jouy, Charles Deudon, Faure, Fantin-Latour, x\lbert Hecht (chef de cabinet du niinistre), l'abbé Hurel, Gervex, Guillemet, Guérard, Georges Petit, Gustave et Eugène Manet, Ferdinand et Léon Leenhofï.

On pouvait, devant la reculade administrative, agir maintenant en toute indépendance, et le comité choisit, pour les exposer, précisément les œuvres qui avaient le plus violemment excité la critique, le public et les jurys. On réunit: le Déjeuner sur l'herbe, VOlyuipia, .le Fifre, V Acteur tragique, le Balcon, VArgenteiiil, le Buveur d'absinthe, V Artiste, le Linge. Ce n'était plus une sereine manifestation. C'était une provocation suprême aux autorités académiques.

L'effet, cette fois, fut plus que satisfaisant. L'affluence fut énorme. Le nombre des admirateurs grossit; celui des détracteurs diminua; et bientôt il y eut une majorité d'enthousiasmes qui impressionna, tout à la fois^ la Presse, le Pouvoir et la Foule.

Devant ce labeur d'une existence de grand artiste méconnu, devant la nouveauté, la force et l'éclat de ces œuvres célèbres, naguère unanimement honnies, il fut impossible de ne pas comprendre combien probe, génial, courageux et sincère avaient été l'homme et l'artiste, en Manet, durant ses cinquante ans de vie et ses trente ans d'inces-

EDOUARD MAXET 29

santé production toujours hardie, inventive, franche et saine. Aucune des huit ou dix toiles ainsi présentées n'était une réplique des précédentes. En chacune il y avait la puissance d'une recherche inédite, d'une réalisation nouvelle. En toutes un infatigable souci de progresser en science, en conception.

A quelque temps de là, une autre occasion de manifester à la gloire de Vianet fut donnée au public français. Et, cette fois, il n'y eut besoin de recourir ni à ^I. Kaempfen, ni au ministre Ferry, non plus qu'au président Grévy.

La situation faite à la veuve de l'artiste nécessita bientôt une opération pécuniaire; et les amis de Manet décidèrent qu'il y aurait vente de son atelier et des œuvres restées sans acquéreurs. A peine cette vente fut-elle annoncée qu'il y eut surprise, rumeur et... affluence! Le défilé fut incessant, les jours qui précédèrent la mise aux enchères, dans les salles 8 et 9 de l'Hôtel Drouot, réunies, par la suppression des cloisons, en un seul et vaste hall.

Au début, les amis furent inquiets. Le commissaire-priseur, Paul Chevallier, les experts, Georges Petit et Durand-Ruel, constatèrent l'absence des grands collectionneurs, lents à se risquer dans les aventures. La foule n'était-elle venue ici que pour rire, comme elle allait naguère aux Salons des Champs-Elysées, rire devant le Chemin de Fer, YArgcnteuil ou le Pcrtitiset ?

Or, voilà qu'au premier coup de marteau, les choses prirent une tournure sérieuse et marchèrent subitement au succès. Des amateurs inconnus et nouveaux surgirent, qui provoquèrent d'imprévues surenchères. I\Ianet n'avait pas révolutionné que l'art de peindre, en son vivant. !Mort, il rénovait le public des ventes. Coup sur coup on vit se présenter des personnalités jusqu'alors peu familières de ces solennités ; et ces nouveaux venus s'improvisèrent grands acheteurs avec un entrain admirable. Coup sur coup l'on paya 5.800 francs pour le Bar aux Folics-Bergcrc; 5.000 francs pour le Père Lathuillc ; 3.500 francs pour le Hamlet, d'après Faure; 4.400 francs pour la Leçon de Musique; 3.000 francs pour le Balco)i; 3.000 francs pour la Jeune Fille dans les Fleurs.

Puis il y eut de très gros prix. Pour 8.000 francs, le Linge devint la propriété de 'M. Paul Gallimard ; UOlympia fut rachetée par un groupe d'amis, après avoir été adjugée à 10.000 francs. Enfin YArgcnteuil fut payé 12.000 francs.

Il n'y eut plus à discute.-. En deux jours, les 4 et 5 février 1884, cette vente produisit net: 116.637 francs. Au mois d'août, Manet

avait forcé moralement les portes de la forteresse emiemie, de l'Ecole des Beaux-Arts. A présent il triomphait matériellement sur le terrain difficile et glissant du résultat budgétaire. Désormais Manet cessait d'être, pour le public, un fantaisiste sans portée, un amuseur de badauds incompréhensifs. Il entrait dans le cycle commercial de consécrations aurifères. Sa production comptait comme une marchandise de qualité; et ses œuvres les plus hardies, toutes fraîches encore de la glace récente des gros rires et des lourdes ironies. Il devenait valeur monétaire, comme l'étaient devenus successivement les romantiques de 1830 et les réalistes de la fin du xix® siècle, les Courbet, les Carpeaux, les JMillet, les Corot, les Charles Jacques, les Dupré, les Rousseau.

Une chose manquait maintenant. Que Manet entrât dans un musée de l'Etat

Là encore on se heurterait à l'incompréhension administrative. Mais ce n'était pas pour décourager ceux qui avaient déjà remonté tant de courants et vaincu tant de railleries hostiles.

D'abord, à la Centennale de 1889, il advint que les placeurs désignés par le Ministère furent précisément deux des plus chauds partisans : Ant'onin Proust et Roger Marx. Sur les cimaises nationales s'exposèrent tout à la fois : le Bon Bock, le Fifre, VArgenteuil, le portrait de Jeanne, etc., etc.. Mais ce n'était que le prélude de l'acte de réparation suprême.

En 1890, le peintre américain Sargent (ayant appris que M"^® Manet avait trouvé à vendre l'Olympia, en Amérique, pour une somme considérable) s'empressa d'en informer les amis de Manet et leur fit comprendre qu'il fallait que ce chef-d'œuvre français restât français. Une souscription s'ouvrit oii s'unirent les noms de MM. Bracquemont, Philippe Burty, Albert Besnard, Maurice Bouchor, Félix Bouchor, de Bellio, Jean Béraud, Béroudt, Marcel Bernstein, Bing, Léon Béclard, Edmond Bazire, Jacques Blanche, Boldini, Blot, Bourdin, Paul Bonnetain, Brandon, Cazin, Eugène Carrière, Jules Chéret, Emmanuel Chabrier, Clapisson, Gustave Caillebotte, Carriès, Degas, Des. boutin, Dalou, Carolus Duran, Ducq, Durand-Ruel, Dauphin, Armand Dayot, Jean Dolent, Théodore Duret, Fantin-Latour, Auguste Flameng, Guérard, M^^ Guérard Gonzalès, Paul Gallimard, Gervex, Gustave Geffroy, Guillemet, J.-K. Huysmans, Maurice Hamel, Harrison, Hellen, Jeanniot, Frantz Jourdain, Roger Jourdain, Lhermitte, Lerolle, Leclanché, Lautrec, Sutter-Laumann, Stéphane Mallarmé, Octave Mirbeau, Roger Marx, Moreau-Nélaton, Alexandre Mille-

EDOUARD MANET

rand, Claude ]\Ionet, Marius Michel, Louis jMulIem, Oppenheim, Puvis de Chavannes, Antonin Proust, Camille Pelletan, Camille Pissaro, Portier, Georges Petit, Rodin, Ribot, Renoir, Raffaelli, Ary Renan, Roll, Robin, H. Rouart, E. Rops, A. de La Rochefoucauld, J. Sargent, Scey-Montbéliard, Thornley, de Villefroy, Von Cutsen.

IJ Olympia fut offerte à l'Etat par ces souscripteurs et placée, le 17 novembre 1890, avec l'assentiment de M. Bourgeois, ministre de l'Instruction Publique, — et sur l'insistance de ]\L Camille Pelletan, — au musée du Luxembourg. Elle y demeura, isolée, parmi les œuvres d'art officiel, jusqu'en 1894. A cette date, le peintre impressionniste Caillebotte mourut, léguant ses collections à l'Etat. Le legs Caillebotte fut accepté; il était exclusivement composé d'œuvres d'artistes impressionnistes. Et Manet se vit, dès lors, entouré de l'avant-garde révolutionnaire Degas, Renoir, Claude Monet, Pissaro, Cézanne, Caillebotte et Sisley. Et VOlympia eut pour pendant, dans le musée d'Etat, le Balcon, qui se trouvait dans la collection conquérante.

Enfin, en 1907, l'avènement au pouvoir de M. Clemenceau, président du Conseil et ministre de l'Intérieur, fut marqué par un geste inoubliable. Sous son influence, MM. Briand, ministre de l'Instruction publique, et Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux- Arts, retirèrent VOlympia du Luxembourg pour la placer au Louvre.

Elle y est maintenant, en place d'honneur, dans la grande salle de l'Ecole Française du xix^ siècle, faisant pendant à VOdalisque, d'Ingres, et attestant ainsi la victoire finale de l'éclectisme national qui place sur le même plan de gloire, et parallèlement, l'œuvre la plus classique du plus magistral des classiques et le tableau le plus révolutionnaire du plus violent des maîtres révolutionnaires.

Nous ne saurions vouloir une meilleure conclusion à notre étude que cette moralité naturellement dégagée d'un tel parallélisme d'apothéoses où se font vis-à-vis, parallèlement immortels, l'élu de l'Institut et le patron de l'Impressionnisme.

Camille de Sainte-Croix.

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N° 20. — 1" Janvier 1910

Constantin Meunier

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