I. — Propos sur la Sculpture sociale
Constantin ^Meunier est le maître avéré de la sculpture sociale. Il ne messied pas, avant de parler de ce prestigieux créateur d'art prolétarien, d'établir nettement la formule qui trouva en lui, sinon son premier, du moins jusqu'ici son plus puissant traducteur.
La sculpture, parallèlement aux autres arts qui se transforment au gré des variations de l'intelligence et de la sensibilité, devait suivre la courbe fatale ; après avoir oublié la norme du moyen âge et s'être attardée longtemps aux conventionnelles majestés du classique Olympe, aux apparitions soigneusement arrangées, des jolis modèles d'atelier, la sculpture un jour s'avisa de puiser ses motifs dans les grandes préoccupations nationales et dans le spectacle de la vie. Alors, on vit Rude tailler la hurlante Marseillaise 'au flanc de l'Arc de "Triomphe, Bar}'e modeler de beaux animaux étudiés sur le \'if, Carpeaux plus tard grouper les souplesses de sa Danse à la porte de l'Opéra, Dalou plus tard encore ériger sa monumentale et paisible République.
Plus profondément épris pourtant de naturel, pareils aux coroplastes errants dans la blanche Tanagra et reproduisant les élégantes poses des ménagères et des coquettes, les élèves de Rude, de Carpeaux, de Barye même, se dégagèrent davantage de TEcole et s'attachèrent à trouver le secret des attitudes vraies rencontrées au hasard de l'observation flâneuse. Dans le même temps éclatait la tempête naturaliste où tonnait l'œuvre de Zola, où Courbet, Manet, Millet, bouleversaient l'art pictural tout bouillonnant des crises prochaines. En sculpture, quelques-uns de ceux qui aimaient la vérité se spécialisèrent dans la glorification d'un élément moderne, au premier plan surgit le travail.
Le monde laborieux levait la tête et secouait ses vieilles chaînes. Quoi d'étonnant à ce qu'enfin les artistes, dans ce remuement formidable de conceptions nouvelles, ressentissent à leur tour le frisson démocratique. X'était-il pas logique que pour exalter le travail, après
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avoir chanté l'Elégance, ils songeassent à en magnifier les deux types éminemment représentatifs : l'Ouvrier et le Paysan ? Parmi eux se dressa un génie, nullement chef d'école, à peine conscient de concentrer ce gigantesque effort au creux de ses mains artisanes. Et pour avoir dominé ce mouvement de toute la hauteur de son inspiration, Meunier a le droit d'être considéré comme l'Ancêtre ; et il gardera cet honneur lorsque, dans la suite des âges, on peindra la période héroïque de l'art populaire.
Mais encore, qu'est-ce donc qu'une sculpture populaire ? Ne rééditons pas les vieilles querelles relatives à l'art social, et n'étouffons point Constantin Meunier dans un cadre que fait craquer sa maîtrise. Contredira-t-on pourtant qu'une émotion moderne ait pu engendrer une moderne conception de la Beauté ? Le Beau, selon l'Ecole, c'était surtout la ligne classique, l'attitude noble, la forme impeccable. Or, voici qu'en regardant un berger profilant sa stature pensive sur un ciel campagnard, un faucheur rythmant sa besogne au coup circulaire de sa lame tranchante, un groupe de bardeurs de fer transportant au pas la poutre rigide qui endolorit leurs épaules, un paysan qui pousse son attelage au droit du sillon, bref, tous ces hommes, toutes ces femmes des champs, de la rue, de l'usine, du chantier, certains artistes ont palpité devant ces lignes qui n'étaient point celles de leurs modèles aux draperies académiques, devant ces corps vulgaires, tassés de fatigue, devant ces visages fanés par les privations, devant aussi ces admirables équilibres de muscles et ces rythmiques attitudes. Et ils se sont dit : Si nous gommes émus, c'est que gît en tout ceci un élément d'art. S'il y existe un élément d'art, c'est qu'il frissonne de beauté certaine.
Et c'était vrai. Il y a de la beauté dans le spectacle du peuple, parce que le beau, qui est peut-être ce que le décrétait l'Ecole, s'affirme autre chose encore : l'ensemble de tout ce qui nettement caractérise un individu, condense en lui son espèce, sa race, son milieu, l'élève enfin à la hauteur d'un type. Or, avant les premiers artistes sociaux, l'on ne voulait connaître qu'un type, le type aristocratique, celui qui garde la grâce ou la force des élites. Depuis eux on accepta au rang des sujets à traiter le type démocratique. Et l'on s'aperçut que lui aussi possédait des harmonies dignes de tenter l'ébauchoir et la palette. Constantin Meunier, plus profondément que quiconque vit et exprima la splendeur essentielle des plèbes et dégagea la sombre grandeur du travail.
Non seulement il y a de la beauté dans les mille mouvements si variés de la grouillante ruche des humbles, mais c'est là que l'artiste saisira le plus sûrement la franchise du geste. Ce que nous appelons la politesse n'ayant pas encore appris la dissimulation à ces gens simples, c'est parmi eux, réagissant mal contre les hérédités et les réflexes, que
se retrouvent le mieux et sans apprêt la race, la situation, le métier, la douleur, la joie, la moralité. Quoi de plus précieux que cette sincérité d'allures pour qui veut rendre le geste humain en vérité et en simplicité.
Il n'est pas jusqu'au vêtement — terreur des statuaires, car il s'avère si laid de nos jours ! — qui chez le peuple ne perde en partie son géométrisme achromatique et banalement correct. Voyez les blouses flottantes, les pantalons larges, les ceintures aux plis vagues, les chapeaux mous, comme ils l'emportent en pittoresque sur les vestons à angles et les pantalons à plis de nos tailleurs à la mode. Et même, chez les pauvres, quelle singulière revanche de l'esthétique fait que leurs vêtements de misère gagnent en charme à mesure que l'étoffe s'use, s'amollit, se teint étrangement sous l'action de la pluie et du soleil, prend des tons mordorés, des nuances passées et imprécises. Demandez à Raffaëlli ce qu'il pense des paletots exténués couvrant l'échiné des rois du trimard ! Constantin Meunier, lui aussi, a vibré, sympathique, aux accoutrements des misérables dont il a extrait ce qui, aujourd'hui, nous fait tressaillir d'admiration émue.
\'oilà donc, sommairement indiqué, l'intérêt en plastique du vidguju peciis. Cela suffit pour justifier théoriquement la sculpture sociale. Mais une thèse ne vaut que par les réalisations qu'elle engendre ou dont elle émane. Or l'œuvre de Constantin Meunier en est une, marquée au signe qui distingue les maîtres, riche en sève d'où jaillissent maintenant des ramures diverses, frémissante d'une humanité jusque là méconnue, dédaignée, pleine cependant de tout ce qui nourrit la pensée, l'enthousiasme et la rêverie.