‹ Émile ZolaChapitre 32 sur 32 · VIL — RÉFLEXIONS ET RÊVERIES ULTIMES · texte numérisé non relu

VIL — RÉFLEXIONS ET RÊVERIES ULTIMES

Les critiques d'art ont le tort, trop souvent, de subjectiver — ainsi baragouinent les Allemands — leurs sensations en face des œuvres ciu'ils jugent, et par ainsi de leur assigner une idée généralement étrangère à leur composition. Que n'a-t-on écrit sur « l'Ouvrier de Meunier » de même que sur « le Paysan de Millet ». Oyez les analystes :

« Le prolétaire de Meunier, écrit Eugène Demolder, a le front étroit et bas, la cervelle écrasée comme par une calotte de fer. Dans les fumées rouges, il profile sa face bronzée par les feux. Sa mâchoire est bestiale, osseuse, son œil enfoncé dans l'orbite. Son torse maigre, aux côtes en relief, solidement musclé pour le travail, est drainé par les suées. Les biceps saillent en vigueur. Sous la blouse qui se colle aux carcasses, on devine des ossatures solides de gaillards rompus aux labeurs rudes, incessants, qui ploient les corps, assouplissent la machine humaine, mais courbaturent, mangent les chairs, tarissent les moelles des eaux, brisent les plus robustes et dessèchent les poitrines aux atmosphères brûlantes des hauts fourneaux, aux sombreurs poussiéreuses des galeries. » « Si Meunier a glorifié le travail dans ce qu'il a de beau, de libéral et d'humain, affirme* Edmond Pilon, il l'a aussi célébré dans le destin effrayant à quoi le réduisent les maîtres

du monde. Son œuvre n "est pas seulement un hymne d'amour envers ces grands gestes du labeur quotidien qui assemble les hommes du globe et les appelle à vivre ; il est aussi l'hymne de révolte dédié à la douleur que ce poète des damnés, pour le rendre plus durable, grava vigoureusement dans le bronze immortel. » Rappelez-vous Gustave A'anzype, il disait exactement le contraire et louait Meunier de n'avoir pas fait de ses Semeurs et de ses Débardeurs des êtres qui souffrent, mais des êtres victorieux du destin. André Fontainas décide que «dans la colère pathétique et sans emphase de Meunier, monte la voix farouche et nette de la \^érité indignée. » « En sculptant l'ouvrier moderne, pense Hubert Krains, :\Ieunier a dressé l'effigie de l'homme tel que l'ont vu Schopenhauer et Nietzsche. C'est toujours un colosse qu'il nous montre, mais un colosse démoli... Les chairs sont fondues, les muscles usés, les os rouilles. La tête, émaciée, tombe tristement sur la poitrine creuse... L'homme de Meunier ne se lamente pas... Grave et sombre, il est celui qui ne se souvient pas et qui n'espère plus. » Dumont-Wilden se récrie contre cette caractéristique. Où diable a-t-on vu dans cette œuvre sculpturale, demande-t-il, une trace de cette banalité inspiratrice ordinaire des artistes à tendance sociale ? Et Jens Thirs, un Norwégien, d'affirmer : « Nul doute que Meunier soit socialiste. Toute son œuvre est un appel unique à notre instinct social. » Le roi Léopold II pensait de même. Raison de plus pour que ce soit une erreur !

Trop de subjectivisme en tout cela, répétons-le. Plus simple et plus vrai le mot de Georges Lecomte : « Son œuvre a la qualité de son âme. » Plus juste cette assertion de Tristan Leclère : « La qualité dominante de ces figures, c'est le caractère expressif. Tout l'art rtc Constantin Meunier sera subordonné à cette poursuite du caractère. Seulement il ne le recherche pas comme un Georges Minne, dans un type préconçu d'humanité, dans un donatellesque adolescent émacié, ployé selon tous les sentiments et toutes les attitudes. Constantin Meunier prend ses types dans la vie, et c'est en s'élevant peu à peu du particulier au général par le choix des détails, par la mise en valeur des traits dominants, par la simplification du modelé au détriment de l'accessoire et au profit de l'essentiel qu'il arrive à sculpter non pas un mineur isolé, mais véritablement le Mineur. » Voilà, loin des soucis de classification, d'école, de politique, la sobre et véritable signification de l'art de Meunier, art social parce qu'il s'est intéressé à des types de la majorité et non aux exceptions, aux modèles d'atelier, aux oisifs, mais art de généralité, de poésie héroïque, de synthèse profonde, par quoi il s'apparente aux maîtres de tous les temps. Cette synthèse ne se formula pas uniquement en chaque peinture, statue ou bas-relief ; mais ramassée elle-même à nouveau, quintessence de pensée, elle se quintessencia dans le fameux Monument

destiné à la glorification du Travail. Et c'est sur ce suprême effort, sur cet ultime aveu qu'il sied de terminer ces pages.

Ce Monument est moins complexe, moins embrouillé que la fameuse Tour diir Travail, toujours en maquette d'ailleurs, rêvée par Rodin, qui souhaite d'apparaître aux générations futures entre cette Tour symbolique et sa Porte de l'Enfer. Il est formé d'un socle rectangulaire, dont chaque face est une dalle sculptée et dont chaque angle est orné d'une figure ; sur ce socle, un Semeur.

C'est tout, et c'est grandiose. Les quatre bas-reliefs du soubassement disent la Terre mamelonnée, où dans les blés mûrs les moissonneurs portent la faux ; le Feu, où l'on devine sur la surface tourmentée la polychromie ardente des flammes en telle industrie où béent les gueules rouges des fours ; VEau, qui baigne un port encombré de l'activité des hommes de peine chargeant ou déchargeant les cargaisons encore chaudes des soleils lointains; VAir, dont un souffleur emplit la frêle et diaphane enveloppe des verreries délicates. Ainsi, autour du socle fabuleux, circule une vie frémissante caractérisée en ces hommes qui tous travaillent, et aussi dans ces quatre figures d'angle dont l'une sans doute rappelle Meunier lui-même, cet aïeul nu, au tablier de cuir, « la figure dégageant la splendeur tranquille et mélancolique des choses finissantes qui furent belles et utiles » (i), les yeux calmes, le front penché vers la terre qui va le reprendre, mais écoutant, d'une oreille attentive, la rumeur des siècles prochains.

Au-dessus de tout cela, le Semeur. Et ce ne sera plus de la littérature que d'admirer, d'applaudir, de frémir et de rêver. Car ici ie geste est trop clair pour qu'on risque une erreur. O noble épandeur de grains juché sur cette montagne de bronze, assise invulnérable et ferme d'un art souverain, d'une foi en la vie qui ne disparaîtra qu'avec l'évanouissement de la nature — et alors, parmi le néant des formes, des intelligences, des émotions, qu'importe l'écroulement de la beauté! — ô semeur qui dans ta main ne tiens pas que des graines d'où sortira le pain nécessaire à nos corps mais encore les germes d'où jaillira la nourriture spirituelle, va, fais-le bien vaste, ton geste, élargisle, suivant le mot du poète, jusqu'aux étoiles, c'est-à-dire aussi loin que tu pourras de par l'univers imborné! Et que ces semences tombent dans toutes les âmes, semences de vérité, semences de justice, semences d'idéal. Car vraiment nos luttes sont puériles devant la splendeur des choses, vraiment nos coeurs sont morts en face de la vie qui bout au creuset de la Nature. O semeur de Constantin Meunier! répands sur nous une bénédiction d'amour pour que les égoïsmes apaisent leurs rugissements, pour que les inégalités atténuent

(i) Sander Pierron.

COXSTAXTIX MEUNIER

leur violence grosse de révolutions interminables, pour que les philosophies s'amalgament en une religion très simple de fraternité positive, s'harmonisant aux fiertés et aux volontés individuelles, pour que les nations désarment leur colère latente et s'entendent à l'utilisation amiable de la riche croûte tellurique, pour que ne meurent jamais la poésie, l'art et le rêve, pour que le travail devienne une hygiène de joie, pour que le plus beau spectacle qui fasse sourire tendrement les pères délivrés des besognes exténuantes, les mères enfantant sans crainte, les vieillards qui se souviennent et les adolescents qui frissonnent de demi-compréhension, soit un couple d'amants passant entrelacé sous les frondaisons chantantes...

M.-C. POIXSOT.

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