VI. — Le triomphe, le rang et l'influence
Le triomphe de Constantin Meunier date de la fameuse exposition organisée à Paris, rue de Provence, chez Bing, en 1896, exposition dont le catalogue fut superbement préfacé par Georges Lecomte, critique d'art, si compréhensif à toutes les novations véritablement dignes de jalonner l'évolution de l'esthétique.
Et quand le triomphe, dans ce siècle de snobisme, porte un homme, il le porte, sur le pavois de la presse, au bout du monde. En 1897, le succès se répète, non moins éclatant, à Dresde, et en 1898, à Berlin, puis à Vienne, puis à l'Exposition Universelle de 1900. Alors Crefeld achète, Anvers achète, Bruxelles achète, le Luxembourg achète, l'Amérique achète. La Gloire prend la Fortune par la main et fait route avec elle. Constantin Meunier double le cap de la septantaine. Il monte. Il arrive aux derniers gradins. La Mort n'a plus qu'à le précipiter. Aussi se hâte-t-elle. Cet homme a lutté soixante-cinq ans, c'est bien. Il a joui sept ou huit ans d'une situation méritée, qu'il retombe aux ténèbres ! L'artiste n'est intéressant que sur le chemin du calvaire.
Constantin Meunier qui, riche et respecté, comblé d'honneurs, gardait d'ailleurs comme le bon vieux Rude et comme notre grand Bartholomé, sa simplicité cordiale d'ouvrier à la main large ouverte, acheva sa belle vie en continuant à semer, précieuses graines, ses œuvres d'un genre défini, mais toujours renouvelées: Laboureurs, hierscheuses, carriers, briquetiers, mineurs, se dressent à côté du Pardon, autour du Monument du Travail, synthèse magistrale, .et du Monument à Zola, resté inachevé, peuplent l'atelier du maître, et vont, fondus dans le bronze, reproduits et commentés, déchaîner l'enthousiasme à tous les coins de l'Europe, répandre la bonne leçon d'un art nouveau, de l'art de demain, plus vraiment humain, plus franchement social, plus en harmonie avec l'émotion, avec les soucis, avec les tendances modernes, de l'art que comprendra, — espérons-le, — qu'aimera le peuple éduqué peu à peu, et qu'il voudra voir, sans doute, aux portes de ses temples et au milieu de ses places, aux angles de ses carrefours.
Quand il s'éteignit, le 4 avril 1905, Constantin Meunier put rêver à des cités prochaines, érigeant pour la joie et l'édification des foules, et sous le regard de tous, des œuvres nées de l'inspiration qu'il venait de faire jaillir à son souffle, des œuvres de beauté formelle et de noblesse vaillante, des œuvres qui, évocatrices du travail, disséminent un peu partout des bronzes farouchement magnifiques, pareils à des accroupissements paisibles et formidables de lions (i).
(i) « L'œuvre de Constantin Meunier, par sa plénitude simpliste et pittoresque a,
Il put aussi juger de l'importance de son œuvre, enfin comprise, du rang qu'on lui octroyait dans l'histoire de l'art. Ce rang, on est unanime à le proclamer, reste le premier, non sans doute en avant de tous les autres, car les exagérations sont vaines, mais un front de bataille des hardis découvreurs d'émotion.
Consultez l'opinion. Elle s'accorde. « Meunier mérite de figurer à côté de ces deux maîtres qui assumèrent le plus intensément Tintellectualité esthétique de la fin de ce siècle : Puvis, par le rêve infini des âges, Rodin par le paroxysme nerveux de la passionnalité (i). » — « Meunier est comme Millet, Barye, Rodin, de la race de ceux qui savent les mouvements simplifiés, les souples musculatures, les résumés essentiels (2). » — « La sculpture devrait être le plus exceptionnel de tous les arts. Elle ne devrait fixer que quelques moments extrêmement rares et absolument, irréprochablement beaux de la vie, des formes, des joies et des douleurs humaines. Tout mouvement sculpté qui n'est pas admirable est une sorte de crime permanent, obsédant, inexcusable. De nos jours, Rodin et Meunier, l'un dans le monde des passions, l'autre dans celui du travail, sont les seuls qui aient réussi à saisir deux ou trois de ces moments, de ces mouvements sublimes (3). » — « La Belgique, rameau septentrional de la grande famille française, a marché avec nous depuis un siècle, à travers toutes les phases du renouvellement de son art. Remise en branle dans sa voie récente par deux grands maîtres français qui ont préparé son école moderne, David pour la peinture, Rude pour la statuaire, elle est à peu près le seul pays à côté du nôtre qui ait donné pour cette dernière forme de l'art une suite ininterrompue d'artistes de réelle valeur... Elle a aujourd'hui pour chef un artiste de valeur exceptionnelle qui domine son milieu local et prend place parmi les maîtres reconnus de notre temps, c'est Constantin Meunier... Et c'est une gloire pour notre Millet d'avoir fait naître un tel héritier de sa grande âme sympathique et humaine (4). » — « ... Crier en art des cris d'humanité ; se rapprocher des pauvres, des humbles, des ployés, réaliser en des plastiques magistrales les grandes atti-
en effet, une prédestination toute monumentale... Ses lignes synoptiques, en concentrant le regard sur une masse dense et centrale, appellent la large coulée des métaux et les hauts emplacements dans un cadre architectonique ou les horizons profonds d'un paysage... Je songe au suggestif relief que darderaient, d'un pan de mur, les deux Tètes de Puddleurs géminées, taillées dans un granit bleu des EcaussineSj à la vision forte du bas reief de l'Œuvre, incrusté en bronze clair au soubassement d'un édifice national... Ce sont là d'émotives et populaires figures qui s'accomoderaient des simples emplacements de la rue, si aptes à faire entrer la vie de l'œuvre dans la vie des masses. » G Lemonnier. (i) Camille Le.monnier.
(2) Gustave Geffrov.
(3) Maurice M.«:terlinck.
(4) Léonce Bé.xédite.
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tudes du travailleur et de l'ouvrier, surprendre des lignes nouvelles, créer une forme moderne, grâce aux gestes, aux allures, aux démarches, aux équilibres, aux mouvements des hommes du peuple ! Le • bourgeois n'a pu fournir une vie assez expressive pour que l'art, le vrai art l'incarnât... Cette vérité élémentaire fut comprise, en France, par Millet. En Belgique par De Groux et Meunier (i). » — « Comme Carrière, d'autre manière, Constantin Meunier continue le filon généreux et rude, Daumier, Barye, Millet, sans cependant procéder d'un autre que soi (2). « — « Trois influences ont aidé, fortement ou délicatement, à la rénovation trop tardive de la statuaire : 1° la poésie académique de Chapu qui refleurit, transfigurée, quoique rapetissée dans l'athénienne médaille de Roty : renouveau classique ; 2° la sensualité mystique de Rodin... ; 3° enfin Constantin Meunier. L'avenir dira : ce fut le Millet, plus nerveux, de la statuaire... (3). » — « Il y a beaucoup de grands peintres en ce siècle : il y a très peu de grands sculpteurs. On peut aisément compter ceux qui apportèrent dans l'art de la statuaire l'intérêt d'une vision nouvelle, la formule d'une sensibilité. Parmi les contemporains immédiats, on n'en peut guère nommer que deux : Auguste Rodin et Constantin Meunier (4). » — « ... A peine quelques sculpteurs d'aujourd'hui renouent-il la tradition (de la vieille école gothique et de l'école franco-flamande) en se contentant de regarder autour d'eux. De ceux-là sont, en France, Rodin, Louis Dejean, Roger Bloche; en Italie, Medardo Rosso; en Russie, Paul Troubetzkoy ; en Espagne, Mariano Benlliure, et en Belgique, Constantin Meunier... qu'on a souvent comparé à Millet (5). » — « Blés a créé un paysage, Rops un type de la fille ; Meunier crée à son tour une forme humaine, une forme puissante et rude qui ne ressemble à rien de ce que nous connaissons... et que l'on reconnaît aussitôt, de même qu'il y a une madone de délia Ouercia, un adolescent de Donatello, une figure symbolique de Denderio, et même un ange d'Agostino di Duccîo (6). » — « Deux grandes volontés dominent la sculpture contemporaine : Rodin et Constantin Î^Ieunier (7). )> On le voit, les mêmes noms, les mêmes comparaisons reviennent, logiques, fatales : Meunier est mis à côté de Rodin, de Puvis, de Millet, de Barye, de Carrière, de Daumier, de Saint-Gaudens. Le nom même de Michel-Ange vient sous quelques plumes. Eh ! les ouvriers du puissant pétrisseur de glaise ne sont-ils pas des titans eux aussi, et les plébéiens au cou
(i) Emile Verhaeren.
(2) Fagus.
(3) Raymond Bouyer.
(4) Louis DuMONT-WiLDEN.
(5) Trist;in Leclère.
<6) Albert Mockel.
(7) Charles Morice.
gonflé pour quelque traction surhumaine, les portefaix ployant sous les fardeaux énormes, les mineurs accroupis sous la roche qu'ils attaquent d'un pic irrésistible, n'évociuent-ils pas des Encelades fabuleux, précipités de l'Olvmpe en la fournaise des Etna, des Encelades soulevés à mi-corps, raidis tragiquement, le torse bosselé de muscles durs comme la pierre, les biceps, les deltoïdes bombes et ruisselants de sueur, et tâchant, d'une poussée herculéenne, a se dégager de la formidable étreinte de la terre.
L'Ouvrier de Constantin Meunier vainc, lui aussi, les puissances naturelles ; c'est une figure aussi vigoureuse que telle création du maitre toscan, avec ceci de plus émouvant pour nous : le dernier venu a cherché ses héros dans la Vie...
Le traducteur immortel des plèbes obscures, avec son instinct de primitif trouvant ou retrouvant une source de beauté, se place donc de droit parmi les pairs de cette Chambre haute où siègent les gémes qui forment le patrimoine de gloire de l'Humanité. Il n'honore pas que la Wallonie. Il appartient au Monde.
Son influence ? Elle se manifeste immense déjà. Tout un mouvement part de cet effort. Après lui, on n'a plus ignoré, on n'a plus dédaigné comme source d'inspiration, les humbles. Girstave Charpentier a écrit Louise où fredonna le cœur de toutes les petites ouvrières, Bruneau son « zolesque « Messidor, où s'élève la symphonie des étés féconds, la peinture et la littérature sociales se sont exprimées, craintives jusque là autour de l'orchestre tonitruant des Rongoii-Macquart, du Casseur de pierres de Courbet, des Glaneuses de Millet, des travaux patients, mais à peine émus, des Lhermitte et des Jules Breton... Mais restons dans le domaine de la pierre et du plâtre. J'ai esquissé, par ailleurs, le mouvement de la sculpture démocratique (i), illustrée' par les Armand Charpentier, les Roger-Bloche, les Bouchard, les Derré, les Prouvé, les Baffier, les Nivet, les Landowsky, les Hœtger, lès Hippolyte Lefebvre. J'ai nommé les Dubois, les Pinchon. les Bloch, les HugiJes, les Schneeg. J'ai relevé au Salon, l'an dernier, les ^loncheny et les Berthe Girardet, les bas-reliefs de Gras et les haut-reliefs de Morlon, les Rullon et les Perron... une nuée, et bientôt une majorité d'artistes résolus à chercher autour d'eux, dans l'immense et divers drame de la vie journalière, les sujets mêmes d'une conception qui va réconciher peut-être, par-dessus cinq siècles, l'Art et le Peuple.
Constantin Meunier, certes, eut des héritiers, — en peinture ou en sculpture, qu'importe le moyen d'expression. Il en eut deux ou trois, glorieux déjà par le pinceau, Alexandre Struijs, Laërmans, Léon Fré-
(i) Voir la NouTclIe Rez^ic, 15 septembre 1908.
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déric, dans cette Belgique où, à côté du maître il ne faut oublier ni l'admirable Jef Lambeaux ni le flamand Georges Minne, cependant plus enclin à incarner des personnages de rêve ; partout se lève une jeune phalange de tailleurs de pierre où brillent Charlier, dont les Carriers sont un si beau groupe, Rombeaux, Victor Rousseau, Braeke, Devillez, Van Biesbroek... Les autres pays ont suivi l'élan. Au hasard de la mémoire, je revois les œuvres sociales du Suisse Charles Fuller, de la Polonaise Julie Swirsky, du Genevois Angst, du baron finlandais Cedercrentz, de la Suédoise Ruth Milles, du Russe Tourguéneff, des Italiens Rossi, Vêla, Graziosi, ces deux derniers très directement inspirés du sculpteur Wallon... ]\Iais voici un petit fait bien plus significatif. Notre Ecole des Beaux- Arts, elle-même, fut touchée. En 1905, si je ne me trompe, le sujet imposé pour les envois de Rome fut : les Bardeurs de Fer !
Ainsi, avec une rapidité stupéfiante, preuve indiscutable que l'art de Constantin Meunier répondait à une émotion sourde et non encore figée aux splendeurs de la pierre et du bronze, la bonne parole du Messie a germé. D'ailleurs n'entend-t-on point s'élever partout la voix grave des nouveaux Evangiles ?