A UN ORATEUR RÉVOLUTIONNAIRE
Vous dites que je me suis fait conservateur. Je suis ce que je fus toute ma vie ; — Je ne joue pas si l'on se borne à déplacer les pions. Renversez le jeu, je suis votre homme. — Je ne connais qu'une seule révolution qui n'ait pas été faite par un gâcheur ; — Elle dépasse toutes celles que l'on a faites depuis, et c'est du déluge, que je parle. — Et pourtant, même en celle-là, le diable fut dupé ; Noé, comme vous savez, prit la dictature. — Recommençons la chose et plus radicalement. Il faut pour cela des lutteurs et des orateurs. — Vous vous occupez, vous autres, de faire couler l'arche ; moi, j'attacherai avec allégresse la torpille à ses flancs !
En 1897 — il avait 71 ans — s'étant retiré à Christiania, il écrit à Georg Brandes : « Devinez un peu ce que je rêve et médite et entrevois comme une chose délicieuse : me fixer sur les bords du Sund, dans un endroit découvert, d'où je puisse apercevoir les grands bateaux venant de loin ou s'en allant au loin. Ici je ne le puis pas, car tous les chemins sont fermés (donnez au mot plusieurs acceptions), toutes les voies sont barrées à la communication de la pensée. Cher Brandes, on ne vit pas impunément pendant 27 ans dans l'atmosphère large et libre des grands maîtres de la civilisation! Ici, près du Fjord, est ma terre natale, mais... mais... où est ma patrie? La mer est ce qui m'attire le plus fortement... »
Ibsen apparaît, à cette heure, tel qu'il a toujours été : un homme de force et d'action tourmenté jusqu'à la mort par le douloureux besoin d'idéal.
François Crucy.
ccoPEP«TrvE><.-.-I;% OUVRIERE ^0 Gérant : Ernest Reynaud.
"'^^^NÈiivr^iïïlSSûES'^''
= 15 Mai 1909 —^
Portraits d'Hier
Honoré de Balzac, par Auguste Rodin (Photographie Druet)
Par Manuel DEVALDÈS
LE NUMÉRO : 25 ci^
Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
Léon Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois A. Silvestre Paul-Louis Garnier
COIVIITÉ DE J^ÉDfiCTIOri
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda H. Buriot
Francis Jourdain Elie Faure Paul Signac l. et m. bonneff A. Delannoy Paul Cornu DisPAN de Floran
Numéros parus :
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PUVIS DE CHAVANNES, par Léon Wertii Magnifiques reproductions de Puvis, Rodin, un dessin de Gaston Raïeter
BEETHOVEN, par Georges Piocii Illustrations de Micualek, Bachm, etc.
■ Henrik IBSEN, par François Crucy Illustrations de Olaf Gclbransson, F. Vallotton, etc.
Paraîtra le i" Juin : Léon GAMBETTA, par R. de Marmande
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Daumier Michelet Seurat .
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etc.
En faisant paraître cette nouvelle revue nous nous proposons un double but :
1° Présenter à ceux qui les ignorent ou ne les connaissent qu'imparfaitement, les hommes qui ont contribué à former la pensée moderne sous ses expressions : artistique, littéraire, scientifique et politique ;
2° Mettre de l'Unité, introduire un ordre dans la multitude des sensations éveillées en nous par les productions du génie humain.
Peintres, littérateurs, théoriciens, musiciens, savants, hommes politiques et hommes d'action ; maîtres illustres consacrés par la renommée ; gloires plus obscures dont la notoriété ne dépassa jamais le cercle d'une élite, mais dont l'influence fut néanmoins prépondérante ; en un mot, tous ceux de nos aînés qui ont suscité les grands mouvements d'idées de la fin du xix^ siècle et du commencement du xx", ou enrichi d'un joyau nouveau la couronne de l'art, prendront place dans cette galerie.
COJSIDITIOJSIS D'jaLBOrJriElVIElStTS :
FRANCE, ALGERIE, TUNISIE
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o Jldresser tout ce qui concerne " Portraits d'Hier " o à H f ABI^E, 20, î^ue du Liouvre, et 131, F{ue Saint-Ho^oré — PAÎ^IS
Portraits d'hier
N° 5. — /5 Mai 1909
BûI^tiL, d'aprc:^ Davili jj'Aàoi.k^ i'^'l5j
Honoré de Balzac
Le 15 octobre 1902, devait être inauguré le Balzac de Falguière que la Société des Gens de lettres faisait dresser à Paris à la mémoire de l'auteur de La Comédie humaine et qu'elle avait préféré à l'ésotérique monument de Rodin. Pour une raison quelconque, la cérémonie fut reportée à une date ultérieure. A cette occasion, un cliché fit le tour de la presse réactionnaire : « la peur de Balzac (i) » ; le gouvernement avait peur du « grand penseur », du catholique et du monarchiste qu'il fut. Sans doute, la chose était embarrassante, ou plutôt elle l'efit été pour des caractères droits, mais, nécessairement, ce n'est point là le fait des politiciens, fussent-ils républicains. L'inauguration eut lieu pa^" la suite, mais les panégj^riques des valets de plume et de parole des gouvernants d'alors ne portèrent que sur une partie de l'œuvre balzacienne : la littérature pure et la peinture de mœurs ; ils se turent volontairement sur les opinions religieuses, politiques et socio-
(i) Titre d'un article de M. Georges Montorgueil dans V Eclair du 25 octobre 1902.
logiques de Balzac, dont cependant chacun de ses livres est rempli. Car Balzac est surtout un écrivain social ; sa littérature, son art est social dans le sens précis de haut didactisme esthétique que notre époque accorde à ces vocables juxtaposés. Il se regarde, selon le mot de Bonald, « comme un instituteur des hommes (i) ».
Nous qui ne sommes ni avec les uns, réactionnaires monarchistes et catholiques dont le rêve fou est de nous ramener à l'équivalence sociale d'un passé définitivement aboli, ni avec les autres, conservateurs républicains qui imaginent l'entreprise insensée de la stagnation sociale, l'arrêt d'une évolution qui approche de son terme révolutionnaire, nous ne prendrons point parti dans la querelle de boutiques politiques et religieuses qui s'est élevée autour de la personnalité toujours vivante de Balzac. — Messieurs les républicains, dirons-nous, il n'est pas le simple conteur que vous étiez intéressés à nous montrer. — Certes, messieurs les monarchistes et catholiques, dirons-nous encore, il prône vos principes sociaux, il exalte vos croyances, mais nous allons voir de quelle manière. Rira bien qui rira le dernier.
Nous analyserons l'œuvre du père intellectuel de Vautrin non seulement en amoureux d'art, mais aussi avec le souci d'un révolutionnaire qui a découvert dans les matériaux mis par cet « instituteur des hommes » à la disposition de sa postérité — peut-être inconsciemment, mais il n'importe — des béliers assez puissants pour enfoncer les épaisses murailles d'ignorance et de religiosité derrière lesquelles s'abritent les profiteurs de la douleur humaine.
Si les individus sont comme les peuples, qu'heureux ils n'aient pas d'histoire, il est naturel qu'on en écrive une longue de Balzac : sa vie fut une course effrénée vers le bonheur et la souffrance fut surtout son lot : souffrance dans sa vie et dans son œuvre, qui s'identifient toutes deux si intimement.
Conçu à Paris, il naît, le i6 mai 1799, à Tours, par le fait de la nomination de son père, fonctionnaire, à un poste en cette ville. Il n'est donc pas tourangeau, mais, ainsi qu'il se considéra toujours, méridional, par son père, cfe qui ne le garda pas d'une réelle sympathie pour cette terre tourangelle où « les douces et tranquilles pensées... poussent en l'âme comme la vigne en la terre (2) ».
(t) Avant-propos sur La Comédie humaine, contenu dans La Maison du Chat qui pelote, édition Calmann Lévy.
(2) Laure Surville, Balzac.
HOXORE DE BALZAC Ij,
François Balzac (i), le père, était languedocien. Il fut, sous Louis XVI, au dire de ses enfants, secrétaire ou avocat au Conseil du roi, mais le fait est contesté, avec beaucoup de vraisemblance (2). En 1793, il était officier municipal au service de la Commune de Paris. Sur la recommandation d'un conventionnel notoire, le Gouvernement révolutionnaire le chargea ensuite de l'organisation du ser\ace des vivres de larmée dans le Xord. Son esprit s'était formé à l'école de Rabelais, de Montaigne et de Jean-Jacques. A Tours, son originalité était proverbiale. ^Malgré ses a excentricités ». — mot qui l'irritait fort, alors que, simplement, ses idées étaient un peu en avance sur celles de son temps et de son milieu, — il y était aimé, étant bon et tolérant ; c'était un homme de pensée libre, très averti sur tout ce qui touchait aux nouveautés scientifiques et à l'évolution sociale. « Ses graves entretiens, — dit ]M™* Surveille, la sœur d'Honoré, — ses curieux récits avancèrent son fils dans la science de la vie et lui fournirent le sujet de plus d'un de ses livres (3). »
La mère de Balzac était fille d'un médecin directeur des hôpitaux de Paris. Elle avait dix-huit ans quand, en 1797. elle épousa François Balzac, qui en avait cinquante. Elle était d'une grande beauté, douée d'un esprit vif, d'une imagination ardente, portée au mysticisme ; son caractère ferme et décidé, son activité étaient remarquables ; son dévouement envers sa famille était inlassable, mais elle était pour ses enfants plus sévère que son mari, qui était animé d'une grande indulgence à l'égard de la jeunesse.
Telle est l'ambiance morale dans laquelle Honoré de Balzac se forme dès quatre ans, âge auquel il quitte, enfant rose et joufflu, la nourrice qui l'allaita dans la banlieue de Tours. Les qualités qu'il montra plus tard furent « certainement la conséquence logique de celles de ses parents ; il avait l'originalité, la mémoire, l'esprit d'observation et le jugement de son père, l'imagination, l'activité de sa mère, de tous les deux, enfin, l'énergie et la bonté (4) ».
Honoré suit de cinq à sept ans les cours d'un externat de Tours, puis sept années de son existence s'écoulent dans cette prison scolaire qu'est le collège des Oratoriens de \'endôme ; cette phase de sa vie lui inspira plus tard son étrange Louis Lambert, dont la première partie est une autobiographie. Louis Lambert, c'est Balzac lui-même, qui d'ailleurs a transporté ses aventures et ses sentiments dans la plupart de ses œuvres, — romans vécus, souflferts. Déjà, à quatorze ans, sourdement travaillé par la passion littéraire, pressentant confusément son
(i) On verra pilus loin ce qu'il faut penser de la « noblesse » de Balzac
(2) Voir Fernand Roux, Balzac jurisconsulte et criminaliste.
(3) Ouvrage cité.
(4) Laure Surville, Balzac.
avenir, il écrit ce Traité de la Volonté dont il est question clans le roman et qu'un de ses professeurs, furieux de le voir occupé à ce travail au lieu de ses devoirs, brûla devant lui. Il est, naturellement, noté comme un élève paresseux. Cependant, dans la dernière année de son séjour à Vendôme, il est gravement atteint d'une neurasthénie qui oblige ses parents à le ramener à Tours. Suivant ses propres termes, il souffrait d'une « congestion d'idées » due à un labeur cérébral excessif pour son âge ; il lisait et écrivait constamment ; au cachot, où il se faisait mettre volontairement, il s'était assimilé la majeure partie des livres de la bibliothèque du collège.
Revenu dans sa famille, le jeune Honoré se guérit de son surmenage intellectuel ; mais s'il ne lit pas, il observe, son cerveau enregistre les impressions touffues qu'il éprouve en présence des êtres, des choses et des paysages. Il fait encore un stage d'une année au collège de Tours. Enfin, son père étant appelé par ses fonctions à Paris, en 1814, il y fréquente successivement deux institutions où il est aussi mal réputé qu'à celles de province et il termine ses humanités en 1816, à l'âge de dix-sept ans et demi.
Secrètement, son père le destinait au notariat. Balzac notaire ! Heureusement, une volonté veillait en lui. Docile tant que rien de définitif n'était à redouter, il fit son droit, qu'il termina en 1820, à vingt et un ans, ayant en outre, dans ce même laps de temps, fréquenté assidûment l'étude d'un avoué, puis celle d'un notaire. Mais le moment se produisit de s'engager fermement dans la voie choisie par le père. On devait le marier richement et lui acheter une étude. Balzac se révolta, déclarant qu'il voulait être littérateur. Ce fut une stupeur générale dans la famille. Honoré littérateur ! C'était à mourir de rire ! Un ami intime de la famille le déclarait tout au plus bon à faire un expéditionnaire. Ce fut comme honteusement, en prétextant un lointain voyage, que ses parents, vaincus par sa ténacité, lui facilitèrent son séjour à Paris, où il devait faire ses essais. Deux années lui étaient à cet effet accordées, mais on comptait qu'avant la fin de ce délai la misère l'amènerait à la soumission.
Si la profession de notaire ne résulta pas pour Balzac de son passage dans la basoche, il profita des connaissances qu'il y acquit ; il s'y pénétra de l'esprit et de la lettre de la légalité, il y observa le mécanisme de la procédure : Les Paysans et Grandeur et Décadence de César Birottean, pour ne citer qu'eux, l'attestent. « J'ai trouvé, dit M"* Surville, chez un avoué de Paris, le livre de César Birotteau au milieu des œuvres des légistes ; il m'assura que cet ouvrage était excellent à consulter en matière de faillites (i). »
(i) Ouvrage cité.
Balzac s'installe donc, en 1820, très modestement, dans une mansarde de la rue de Lesdiguières, près de la bibliothèque de l'Arsenal. Il travaille à deux romans: Stella et Coqsigruc, à une comédie: Les Deux Philosophes, et à un drame en vers: Croiiizvell, dont aucun ne figurera à la vitrine d'un libraire ou ne verra le feu de la rampe.
C'est dans ses premiers temps de littérature que, durant un séjour à Villeparisis, en Seine-et-]ylame, il connaît M™*^ de Berny. Elle est son aînée de vingt-deux années. Alais ce n'est point là un obstacle à leur amour. Elle trouve auprès de lui l'oubli d'une vie domestique épouvantable entre un mari violent, un fils viveur et une fille folle. Pendant dix ans, jusqu'à sa mort, qui sera pour lui une grande douleur, elle sera sa confidente, sa conseillère, son inspiratrice ; même, à maintes reprises, elle lui ouvrira largement sa bourse : elle sera « l'ange auquel il doit tout (i) ». Elle marquera sa vie d'une empreinte indélébile. Ce sera d'elle qu'il s'inspirera pour tracer le touchant portrait de M'"^ de Alortsauf, l'héroïne du Lys dans la Vallée, dont il fut le Félix de Vendenesse — non platonique...
Débilité par quinze mois de « vache enragée » passés dans sa mansarde, Balzac revient au logis paternel, mais il ne renonce pas à ses ambitions. Bien qu'il n'ait encore obtenu aucun résultat, on l'avoue maintenant littérateur. Un jour, devant un aréopage d'amis réuni par ses parents, il lit son Cromzvell. L'effet est déplorable. La tragédie est jugée très mauvaise. Il récuse ses juges. Un arbitre est nommé, un professeur à l'Ecole Polytechnique, qui tranche la question : l'auteur de Cromwell doit faire « quoi que ce soit, excepté de la littérature (2) ».
Il abandonne son drame, mais ne se tient pas pour battu : la tragédie n'est pas son fort, sans doute réussira-t-il mieux dans le roman. Et à Tours, en cinq années, il écrit, ou plutôt il bâcle plus de quarante volumes (Jeanne la Pâle, Le Centenaire, Argozv le Pirate; Le Vicaire des Ardennes, etc.) qu'il signe de divers pseudonymes : Horace de Saint-Aubin, Viellerglé, Lord R'hoone, etc., car il sent l'imperfection de ces travaux et il veut ne signer que des œuvres d'une beauté accomplie.
Mais ses romans ne l'enrichissent pas, ils ne lui auraient pas même procuré le nécessaire. C'est alors qu'il se jette dans les spéculations commerciales dont les tristes conséquences pèseront sur toute son existence. Son désir, exprimé dès 1820, eîit été que, pendant un certain temps, sa famille lui assurât une pension de quinze cents francs qui lui permît de travailler à son œuvre sans crainte de la misère ni capitulations d'aucune sorte. Elle lui avait été refusée. Quelle destinée
(i) Correspondance de Balzac.
(2) Laure Surville, Balzac.
136 PORTRAITS d'hier
tout autre eût été probablement la sienne si cette pension lui eût été faite ! On a dit, sa sœur notamment, que la misère fut l'aiguillon de son génie. Fallacieuse excuse d'une famille qui manqua de clairvoyance! C'est sa vocation, nettement affirmée, qui lui permit de faire éclater son génie, et non la misère qui le fit se manifester génial. Ces quinze cents francs acquis, — et ses parents pouvaient les lui assurer, largement, — il ne se fût pas livré au mercantilisme littéraire; il eût parachevé les bons romans qu'il signa, clos peut-être le cycle demeuré inachevé de La Comédie humaine: il ne se fût pas fourvoyé dans les affaires commerciales qui l'endettèrent à jamais, le jetèrent aux mains des usuriers et le conduisirent à un surmenage qui; de l'aveu de tous ses biographes, fut, avec l'abus du café qui s'ensuivit, la cause principale de sa mort prématurée.
En 1823, à vingt-cinq ans, Balzac se fait éditeur. Il lance ces éditions compactes qu'on ne connaissait pas alors. Il publie en un seul volume les œuvres complètes de Molière, puis celles de La Fontaine. Mais il est en butte à Thostilité des autres éditeurs, que gêne son innovation. Les libraires boycottent les ouvrages de sa firme: il ne réussit pas à vendre vingt exemplaires de chacune de ses publications en une année. Finalement, il est réduit à s'en débarrasser pour le prix du papier. De cette époque date sa première dette.
Il s'établit ensuite imprimeur. Eh bien ! cette annuité de quinze cents francs que sa famille lui avait refusée pour la littérature, pour cette nouvelle tentative commerciale elle lui donne le capital qui eût servi à la constituer ! Il s'associe à un prote qu'il a connu en faisant ses corrections. Son imprimerie est située rue des Marais-Saint-Germain (aujourd'hui rue Visconti). Il y annexe peu de temps après une fonderie de caractères. Hélas ! le brevet d'imprimeur a coûté quinze mille francs, il lui reste peu d'argent, la clientèle est rare, il fait crédit, on 'le paie difficilement ou pas du tout. Il emprunte. M'"* de Berny et sa famille lui viennent en aide. La faillite est imminente, quand il vend son fonds à un ami qui, lui, y fera fortune. Il en sort avec des dettes nouvelles qui viennent arrondir son passif. Par suite, de 1827 à 1836, il ne pourra se soutenir qu'en faisant des billets qu'accepteront et escompteront les usuriers. Il pouvait écrire Gobseck et Mercadet : il les avait vécus. « Quelle dépense d'intelligence perdue ! » disait-il tristement, lorsqu'il avait perdu son temps en démarches pour avances de fonds ou renouvellements d'échéances (i).
Dégoûté du commerce, il revient à la littérature. Nous sommes à la fin de 1827. Balzac a vingt-neuf ans. Il habite une chambre de la rue de Tournon, où il a pour voisin un ami des artistes, Henri de Latouche,
d) Laure Surville, Balzac.
BaUac, d'après Louis Boulexger (1836).
le directeur de l'ancien Figaro. Dans la solitude et la pauvreté, il écrit Les Chouans. Lorsque ce livre paraît — le premier de ceux qu'il signera de son nom — le public lui fait bon accueil et la presse se montre bienveillante : ce n'est que justice. Encouragé par ce succès, il se remet au travail et écrit, en 1827-1828, Catherine de Mcdicis. Un différend surgit entre Latouche et lui, en 1829; il quitte la rue de Tournon et se réfugie dans un pavillon de la rue Cassini, près de l'Observatoire.
Là, il inaugure la méthode de travail qui sera celle de toute sa vie, Il écrit à sa sœur : « Je me couche à six heures, aussitôt dîné. L'animal digère et dort jusqu'à minuit. Auguste me pousse une tasse de café avec lequel l'esprit va tout d'une traite jusqu'à midi. Je cours à l'imprimerie porter ma copie et , prendre mes épreuves pour donner de l'exercice à l'animal, qui rêvasse tout en marchant (i). » Si l'on considère qu'outre la rédaction de ses ouvrages, il avait à accomplir un labeur important de correspondance intime, littéraire et commerciale, qu'il lui fallait aller parfois dans le monde et au théâtre, collaborer à diverses feuilles, corriger ses épreuves, etc., on comprendra qu'il n'eût pas trop de seize à dix-sept heures de veille. La correction de ses épreuves, surtout, était un travail formidable: il lui fallait en lire une douzaine avant qu'il se résignât à donner le bon à tirer. Cette complication s'explique déjà par l'habituelle désillusion qu'éprouve devant l'épreuve l'auteur qui a lu, relu et jugé bon son manuscrit,
(i) Laure Surville, Bahac.
mais chez Balzac il faut tenir compte aussi de la hâte avec laquelle il jette sur le papier sa pensée qui arrive pressée et de son désir de précision, de concision et d'ordonnance qu'il ne peut réaliser qu'à la correction, en quoi il ne réussit pas toujours.
C'est rue Cassini, durant la période comprise entre 1829 et 1833 qu'il acheva la Physiologie du Mariage et composa, entre autres romans, pour ne citer que les plus importants ou les plus connus, Gobseck, La Peau de CJiagrin, Louis Lamheft, Le Colonel Chaheri, L'Illustre Gaudissart, Le Chef-d'œuvre inconnu, Le Curé de Tours, SêrapJiita, Eugénie Grandet, Ferragus, Le Médecin de Campagne.
C'est également à ce moment de sa vie qu'il entretint le plus de relations féminines. Les femmes ont tenu une place considérable dans l'existence de Balzac, à divers titres, et toutes ont contribué à sa gloire, sinon à son bonheur. Il sut habilement les flatter dans son œuvre; c'est par là qu'il s'attirait leur sympathie. Depuis longtemps, outre M™® de Berny, il avait M"^^ Zulma Carraud pour confidente. Borna-t-elle là son rôle ? On l'ignore. On sait peu de chose sur les liens qui l'attachèrent à M™^ de Girardin et à la duchesse d'Abrantès. Que furent cette « Louise » inconnue, à qui sont consacrées vingttrois lettres de sa Correspondance, et une « Marie », non moins énigmatique, à qui il dédia Eugénie Grandet ? Simples amitiés, passionnettes sentimentales ou brèves amours de chair? Sur ces figures de femmes qui traversent sa vie sans y laisser de profondes traces, le mystère plane, d'autant plus impénétrable que Balzac était discret sur le chapitre de ses amours et, pour donner le change, posait volontiers au chaste.
Ce n'est guère que par les Souvenirs du mari (i) qu'on connaît les relations de Balzac avec M°'^ Werdet, et il va sans dire que Werdet ne nous a pas éclairés sur le sens exact de l'affection qui lia sa femme et Balzac. Comme il arrive fréquemment, il dut l'ignorer. Mais il n'est nul besoin d'être grand psychologue pour présumer que « la délicieuse bourgeoise « — ainsi que la désignait Balzac dans sa correspondance avec sa sœur — ne fut pas enthousiasmée que par les romans du grand homme, étant donné qu'à l'époque où elle le connut ils n'avaient encore qu'un succès modeste. Quoi qu'il en ait été, ]y[me Werdet apporta un sérieux appui à l'écrivain. Son mari était employé de librairie. Elle lui suggéra d'intervenir auprès de sa patronne, M""* Béchet, pour l'édition des ouvrages de l'ami. Il réussit, et Balzac reçut trente mille francs pour prix de douze romans. Mais elle fit plus, elle décida Werdet à quitter la maison Béchet et à se faire
(i) E. Werdet, Portrait intime d'Honoré de Balzac. — Essai sur la vie et le caractère de Balzac. — Souvenirs de là vie littéraire.
l'éditeur de Balzac. Il s'en fit aussi le banquier, lui prêta de fortes sommes... et fit faillite.
La femme qui règne sur lui en vraie maîtresse à l'époque où il habite rue Cassini, c'est cette marquise de Castries, qui fit à son cœur « de vives et saignantes blessures (i) ». Elle lui inspira sa Duchesse de Langeais, dont il est, lui, le pitoyable Alontriveau, et chaque fois qu'il aura à tracer un portrait de femme cruelle et perfide, il songera à elle. Ce fut à la suite d'une lecture de La Peau de Chagrin que cette grande dame ébavicha un roman d'amour avec l'auteur, par lettres anonymes d'abord, signées ensuite, suivies enfin dune invitation. Balzac, féru de « noblesse », comme on le verra plus loin, flatté dans ce côté vaniteux de son caractère, s'y rendit et fut tout de suite séduit par cette femme à la physionomie hautaine et que sa grande beauté avait rendue célèbre. Réellement, il l'aima, éperdùment. ]\Iais il n'avait plus affaire à la douce ~Si^^ de Berny. La marquise de Castries, esprit superficiel, était imbue de tous les préjugés de sa caste. Il eut beau essayer de se mettre à la hauteur de sa nouvelle situation d'amant d'une « femme du monde », modifier sa manière de vivre, mener de pair les occupations du bénédictin et celles du mondain, prodiguer ses forces et son argent, il ne parvint pas à adoucir ce cœur marmoréen, à affiner ce cerveau incompréhensif, à affranchir cette femme de ses préjugés et des conventions de son monde. L'enthousiasme de la « grande madame », de la « terrible marquise », comme il la désigne un jour dans ime lettre à sa sœur (2), tomba vite devant l'esprit à la fois trop profond et trop primesautier de Balzac. Son origine bourgeoise, qu'elle n'ignorait pas, son physique inesthétique, les manières rustaudes qu'elle lui découvrait l'avaient désenchantée et lui- fournissaient l'occasion de maintes vexations. Elle s'était asservi le grand homme qui tremblait de la perdre et cependant se révoltait. Ainsi il écrit à M"^^ Carraud : « Je me dis qu'une vie comme la mienne ne doit s'accrocher à aucun jupon de femme, que je dois suivre ma destinée largement et voir plus que les ceintures (3). » Il fallut une circonstance où elle le ridiculisa publiquement pour qu'il rompît enfin avec elle. Mais toute sa vie, même lors de sa grande passion pour celle qui deviendra un jour sa femme légitime, il souffrira de la blessure que sa rupture avec la marquise de Castries aura faite en son cœur.
Il était encore sous l'impression de la séparation quand, après des mois de correspondance, il rencontra cette autre femme en 1833, à Neuchatel, dans des circonstances romanesques voulues par elle.
(i) Correspondance de Balzac.
(2) Ibid.
(3) Ihid.
C'était une Polonaise, Evelyne Hanska, née comtesse Rzewuska, femme du comte Venceslas Hanski. Le comte était de vingt ans plus âgé qu'elle et peu sociable. Tous deux habitaient d'ordinaire le château de Vierzschovnia, en Ukraine, avec leur fille Anna.
Le truisme : « L'amour est aveugle « se vérifie une fois de plus en cette circonstance. Ils s'étaient fait l'un de l'autre un si puissant idéal qu'il ne vit pas telle qu'elle était cette femme aux allures masculines, à l'air dur, au front démesuré, à la physionomie ingrate, et qu'elle, devant le personnage d'apparence vulgaire que l'on connaît, ne fut point heurtée. Il est vrai que l'origine aristocratique de la comtesse Hanska flattait la manie nobiliaire de Balzac et que, pour elle, la réputation européenne de l'écrivain le nimbait de gloire.
]y[me Hanska était une désœuvrée, malheureuse en ménage, d'esprit médiocre et prétentieux, qui versait dans le spiritisme, le swedenborgisme et autres nébulosités métaphysiques. Elle aspirait à des amours angéliques. Mais le positif Balzac, qui avait été, pour plus de sécurité, présenté par elle à son mari, ne quitta la Suisse qu'après l'avoir possédée.
En réalité, cette mystique n'avait aucune affinité avec celui que ses rêves avaient fait à son image. Balzac n'était ni un sentimental comme on pourrait le croire après une lecture du Lys dans la Vallée, ni un mystique ainsi que pourrait le faire supposer Séraphita. .C'est un amoureux du réel. Cette femme que, par une erreur résultant de l'état d'âme dans lequel il se trouvait lors de la gestation de Séraphita, — livre que lui inspira sa mère, mystique elle aussi, mais avec moins de fugue, — - il considère comme une « âme sœur », sera, au contraire, pour lui, jusqu'à sa mort, l'Etrangère (pseudonyme dont elle signait ses premières lettres) vraiment, non seulement par la race et la nationalité, mais par le cœur et l'esprit. L'adultère ni le mariage n'aboliront cela. Ces divergences de tempérament et de caractère, Balzac s'efforce, mais en vain, de les annuler, au moins d'atténuer leur manifestation : dans ses lettres, par exemple, il a la faiblesse de désavouer, ou presque, des chefsd'œuvre tels que La Peau de Chagrin, qui la choque, et Une Vieille Fille, qui l'indiffère, et de soustraire à sa critique, par des arguments captieux, ses Contes drolatiques.
En quittant Balzac, M"^ Hanska lui avait imposé l'obligation de lui écrire chaque semaine une lettre où il raconterait sa vie, besogne fastidieuse qu'il accomplit consciencieu.sement. Un jour, le comte surprit deux lettres fort amoureuses envoyées par Balzac â sa femme, mais par un stratagème digne de l'imagination féconde du romancier, Balzac n'eut pas de peine à renouer une précieuse amitié avec le mari trompé, â l'égard duquel il avait des soins d'ami véritable, flatant sa manie de collectionneur d'autographes.
Portrait-charge, d'après Benjamin Roubaud.
Vers cette époque, la folie des entreprises industrielles le reprend. Il s'occupe de la composition d'un nouveau papier, puis après avoir consacré un temps considérable à des essais infructueux, il abandonne cette idée pour celle de l'exploitation de mines en Sardaigiie. Il se rend dans ce pays en 1833, mais en revenant, sur le bateau, confiant dans le capitaine génois qui le transporte, il lui expose son idée. Il se voyait déjà immensément riche et bâtissait des châteaux... en Touraine. Un an après, quand il se rend en Piémont pour obtenir le brevet d'exploitation, il apprend que le Génois a réalisé son idée et s'enrichit. En 1834, il engage un procès retentissant avec la Revue des Deux- Mondes, â propos de Scraphita. Il venait den gagner un, mais sans profit réel, contre l'éditeur du Médecin de Campagne. Il gagne là encore, mais se ferme les colonnes de la revue et s'attire l'inimitié de confrères qui, un peu lâchement, mais aussi contraints par le toutpuissant périodique, ont pris parti contre lui. La publication en 1843 d'Illusions perdues, où les feuilletonnistes étaient critiqués, devait achever d'ameuter la presse contre lui.
Cette même année, Balzac abandonne la rue Cassini pour la rue des Batailles, à Chaillot. Quelques temps après, il quitte ce domicile pour échapper à ses créanciers. En 1839, il achète à Mlle-d'Avray la villa des Jardies, que devait habiter plus tard Gambetta. Parmi les œuvres les plus connues parues entre ces deux dates, on note : La Duchesse de Langeais, Le Père Goriot, La Recherche de TAhsolu, Le Contrat de Mariage, La Femme de trente ans, Le Lys dans la Vallée, Melmoth réconcilié, La J^ieille Fille, La Messe de l'Athée, Le Cabinet des Antiques, La Maison Nucingen, Grandeur et Décadence de César Birot-
teau, Les Employés et Les Secrets de la Princesse de Cadignan. A cette époque aussi il fonde la Chronique de Paris ; il prend pour collaborateurs ses amis Théophile Gautier, Laurent Jan, Léon Gozlan et des jeunes, parmi lesquels Charles de Bernard. Il est bientôt obligé d'emprunter pour faire vivre son journal qui, malgré de nombreux appuis, sombre, faute d'argent et d'abonnés. Il renouvelle, en 1840, cette tentative en créant la Revue Parisienne, dont il rédige presque seul les trois numéros qui composent sa collection.
Cette même année, il écrit Z. Marcas, roman politique où l'on a voulu voir une prophétie de la vie de Gambetta, et il aborde le théâtre avec Vautrin, le 14 mars, à la Porte Saint-Martin, avec Frederick Lemaître pour principal interprète. Ce drame était d'une grande hardiesse de pensée. Le gouvernement de Louis-Philippe le jugea subversif et fit offrir à Balzac, pour le retrait de sa pièce, une indemnité qu'il refusa : dès la troisième soirée, la pièce fut interdite par la Censure comme dangereuse pour la moralité publique.
En 1841, traqué à nouveau par ses créanciers, il revend avec perte les Jardies et va habiter sous un faux nom au village de Passy, rue Basse, n° 12, où il demeure jusqu'en 1847 (i). Ses créanciers étaient si nombreux et si tenaces que pour leur échapper, lorsqu'ils guettaient sa sortie, il fit construire un escalier secret qui conduisait de son appartement au quai longeant la Seine.
Durant ce temps, Balzac donne le jour à des romans qui le prouvent plus jeune, plus viril que jamais et parmi lesquels il faut citer : Mémoires de deux jeunes mariées, Ursule Mirouct, Une Ténébreuse Affaire, Albert Savarus, Un Ménage de Garçon, La Maison du Chat qui pelote, Honorine, Splendeurs et Misères des Courtisanes, Illusions perdues, Béatrix, Modeste Mignon, L'Envers de l'Histoire contemporaine, Le Curé de Village, Les Parents pauvres et Les Paysans'. Le 19 mars 1842, Les Ressources de Quinola. une comédie dans la ma-
(i) Cette maison porte aujourd'hui le n" 47 de la rue Raynouard, dans le seizième arrondissement de Paris. Un fervent ballzacien, M. Baudier de Royaumont, y a installé la « Maison de Balzac ». Par une amère ironie de la destinée, tout récemment, un huissier agissant pour le compte de la propriétaire, fille de celle qui louait sa maison à C'écrivain, procédait à une saisie-gagerie du mobilier, le loyer n'ayant pas été payé au terme de janvier dernier. La propriétaire requérait en outre l'expulsion de son locataire. Parmi les objets inventoriés à cette occasion, on relève,, outre quelques meubles ayant appartenu à Balzac, des statuettes, bustes en plâtre, eaux-fortes, daguerréotypes le représentant, de nombreux ouvrages à lui relatifs, la coOlection complète de ses ouvrages et le manuscrit d'une œuvre inédite : L'Ecole des Ménages. Serait-ce le manuscrit sauvé des mains de l'épicier dont nous parlons plus loin?... A d'audience des référés du 7 avril dernier, le juge-président a levé la saisie, refusé l'expulsion du Docataire et lui a accordé un délai pour se libérer. (Voir le Journal du 8 avril 1909.) — Nous profitons de cette note pour exprimer nos très sincères remerciements à l'aimable conservateur de la Maison de Balzac, pour sa contribution à l'illustration du présent numéro de Portraits d'Hier.
ITOXORE DE BALZAC 143
nière du vieux théâtre espagnol, non moins hardie que Vautrin mais qui ne donnait aucune prise à la Censure, était représentée sur la scène de l'Odéon. Les nombreuses haines littéraires c[ue Balzac s'était faites le rejoignirent sur le terrain dramatique pour faire tomber la pièce. Il avait tenté, à la première, la suppression de la « claque » au théâtre, mais en cela aussi il fut vaincu. Les Ressources de Qidnola, attaquée de toutes parts, fut cependant publiquement soutenue par des amis de Balzac tels que ^'ictor Hugo, Lamartine, Léon Gozlan, !M"* de Girardin. Le 26 septembre 1843, la première de Paméla Girand avait lieu à la Gaité, et le 25 mai 1848, celle de La Marâtre au Théâtre-Historique.
En 1846, la mort du comte Hanski était survenue. Treize ans s'étaient écoulés depuis l'entrevue de Neuchatel, où la comtesse avait promis à l'écrivain le mariage au cas où cette éventualité — nous n'osons dire ce souhait — se réaliserait. Balzac se débattait toujours dans les embarras d'argent. Il en entretenait son amie dans ses lettres, mais la riche grande dame n'en était nullement touchée et Balzac, habitué aux sacrifices ou au moins aux consolations de ses amies à ce sujet, jugeait que l'amour de son « âme sœur » péchait par ce côté. Lorsqu'il lui rappelait sa promesse, elle se dérobait. Il s'entêtait à vouloir réaliser un projet si longtemps caressé et auquel il attachait un intérêt financier et d'.c honneur ». En octobre 1847, il se rend à \^ierzchovnia, auprès de ^I™* Hanska, dans le but de la décider enfin, mais elle lui oppose de bonnes raisons pour retarder l'issue. Il rentre à Paris le 11 février 1848, dans son hôtel de la Folie-Beaujon, rue Fortunée (actuelle rue Balzac). Dans ce même mois, la Révolution éclate à Paris. Des journaux où Balzac plaçait ses chroniques et ses romans, les uns consacrent leurs colonnes à la seule politique, les autres cessent de paraître ; les valeurs sur lesquelles il avait engagé son argent se déprécient considérablement : tout conspire â aggraver sa gêne. Il en est si impressionné qu'une hypertrophie du cœur se manifeste à lui, indéniablement, pendant une villégiature au château de Sache, près Tours. Il se remet d'aplomb, cependant, grâce à sa robuste constitution.
Au commencement de 1849, nouveau voyage en Ukraine, chez M™^ Hanska. Là-bas, il ébauche une pièce qu'il ne terminera pas : Le Roi des Mendiants. Il négocie la représentation de Mercadet, que la Comédie-Française a refusée et qui ne sera représentée qu'en 185 1, après la mort de l'auteur, au Gymnase. Mais le climat lui est si défa- •vorable qu'il prend bientôt le lit, malade du cœur, le cerveau luimême atteint. ]\I™^ Hanska a-t-elle eu pitié de lui, n'a-t-elle pas plutôt entrevu la mort proche et que son consentement ne la retiendra pas longtemps auprès de cet homme qu'elle n'aime plus ? Elle consent : Balzac, heureux, recouvre ou semble recouvrer la santé.
144 ■ PORTRAITS d'hier
Le 14 mars 1850, le mariage est célébré à l'église Sainte-Barbe de Berditchef. M'"^ Hanska est alors âgée de quarante-cinq ans ; elle est enlaidie et rhumatisante. En mai, les deux époux rentrent à Paris, à la Folie-Beaujon, que depuis plusieurs années Balzac meublait et enrichissait pour y recevoir celle dont il espérait faire sa femme. Balzac est libéré de ses créanciers, qui sont tous désintéressés. Mais la maladie de cœur le reprend, progressant avec rapidité : les organes essentiels sont atteints, tout travail intellectuel lui est devenu impossible, il est méconnaissable.
Il s'est alité pour toujours. Et le défaut damour de M"^" Ilanska se manifesta là. Un jour que Victor Hugo et Théophile Gautier vinrent le voir, ils s'étonnèrent que personne ne veillât le malade. L'Etrangère était sortie.
Le 20 août 1850, après une douloureuse agonie, Balzac mourait dans la situation qu'en visionnaire il avait décrite en 1842, dans Albert Savants : « Atteindre au but en expirant comme le coureur antique, voir la fortune et la mort arrivant ensemble sur le seuil de sa porte, obtenir celle qu'on aime au moment où l'amour s'éteint, n'avoir plus la faculté de jouir quand on a gagné le droit de vivre heureux, oh ! de combien d'hommes ce fut la destinée ! »
L'amour s'était éteint chez Evelyne Hanska. Peut-être avait-elle distingué la nature des sentiments derniers de son persistant fiancé et que le besoin d'argent était chez lui la raison dominante qui lui avait fait vouloir de toutes ses forces et de tous ses moyens obtenir leur mariage. N'importe, à un moment de sa vie il l'avait aimée, sans calcul, de tout son cœur. Et les considérations qui précèdent, si elles l'expliquent, ne justifient pas la conduite de cette femme sans grande humanité et de moins de féminité encore qui ne daigna pas veiller les derniers jours du grand mourant et qui, — cela est plus méprisable, — après sa mort, professa le plus injurieux dédain de sa mémoire et ne sut pas sauvegarder ce qui survivait, matériellement presque, de sa personnalité. De nombreux manuscrits dormaient dans le cabinet de travail. Parmi eux se trouvaient plusieurs romans inédits. Peu de jours après la mort de son mari, l'Etrangère vendait le tout au poids. Ce fut grâce â de patientes recherches que le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, l'historiographe des œuvres de Balzac, put sauver de la destruction une de ces œuvres inédites. Il l'avait trouvée chez un épicier...
L'histoire de sa vie projette déjà une certaine lumière sur le caractère de Balzac. Son être fut un singulier matras où se combinaient les forces passionnelles les plus antagoniques et d'où s'exprimaient les
Maison Je Balzac, à Passy Vue sur l'arrière-cour du numéro 47 de la rue Raynouard
sentiments les plus divers. A étudier son existence dans le détail on voit se manifester la franchise, l'exubérance, la naïveté à côté de la dissiipulation, du calcul et de la ruse ; une ambition immense voisine avec l'idéalisme le plus éthéré, les préoccupations du lucre s'allient à l'adoration du beau, l'égoïsme se marie à l'amour, mais tout cela en de telles mesures qu'on ne peut lui appliquer le gabarit du commun des hommes ni employer pour lui les qualifications de la morale de son milieu. Il apparaît comme un bel immoraliste. Et les vices et les vertus ne sont plus chez lui que des forces motrices — comme chez les plus grands et les plus agissants de ses héros, qu'il a bâtis à sa taille.
Il nous offre surtout l'exemple d'un orgueil immense. Les œuvres de ses biographes fourmillent d'anecdotes qui le témoignent. C'est ainsi qu'attendant le riche mécène qui aurait l'honneur de le tirer de la gêne, il disait de ce chimérique personnage : « Sa part sera belle dans l'avenir, on dira : Cet homme comprit Balzac, lui prêta de l'argent sur son talent, le mena aux honneurs qu'il méritait, ce sera sa gloire à lui, n'en a pas qui veut ! (i ) » et encore : a C'est quelque chose de se dire : J'ai sauvé un Balzac !... (2) » Cet orgueil était légitime chez Balzac, mais n'eiit-il pas dû le garder de la recherche de bien des vanités. Une fois le mécène venu il se voyait à l'Institut, de là il n'y avait qu'un pas à
d) Laure Surville, Balzac.
(2) Ibid.
faire pour entrer à la Chambre des pairs et il n'y aurait eu rien de surprenant qu'il devînt ensuite ministre. Le mécène ne vint jamais. Cela ne retint pas Balzac de postuler la députation à Angoulême, où les électeurs le renvoyèrent à ses chers manuscrits, et de poser deux fois sa candidature à l'Académie française, où il fut chaque fois évincé. Il sut plus tard que sa situation de fortune était une des plus importantes causes de ses échecs, mais sa littérature y était aussi pour quelque chose. Des quarante il n'obtint pas même le prix Montyon, pour l'obtention duquel il avait cependant présenté ce roman d'écrivain « bien pensant » qu'est Le Médecin de Campagne : celui-là, sans doute, ne pouvait en faire oublier certains autres, écrits d'une encre corrosive, qui le précédèrent.
Alais ce qui, malgré toutes considérations susceptibles de l'excuser, amoindrit un peu la grandeur du caractère de Balzac, c'est sa manie nobiliaire de parvenu. Le père de Balzac était originaire du village de La Nougayrié, dans la commune de Montirat, département du Tarn. Il était lui-même fils de Bernard-François Baissa, laboureur, ainsi que le porte son acte de naissance. « C'est le père de Balzac, dit le D"" Cabanes, qui, le premier de la famille, a modifié l'orthographe de son nom, mais c'est son fils Honoré qui a commencé à se servir de la particule nobiliaire, (i) » Edmond Biré, qui fut un de ses biographes les mieux informés et n'est pas suspect de partialité à son- égard, sur ce point surtout, ayant été comme lui royaliste, écrit : « C'est par un sentiment de vanité mesquine qu'il avait ajouté à son nom la particule, à laquelle il n'avait aucun droit. (2) » Il s'était confectionné une généalogie fantaisiste, prétendant descendre des Balzac d'Entraigues, avec lesquels il n'avait rien de commun.
Il aimait se frotter à la caste <( noble » dans la personne des amis qu'il se faisait et des femmes qu'il fréquentait- On sait l'importance qu'attribuent les aristocrates à l'élégance des attaches, preuve d'une ancestrale oisiveté, très respectable selon leur mentalité. Balzac arguait de la finesse de ses pieds et de ses mains pour affirmer son hérédité noble. Aussi remarque-t-on dans la plupart de ses effigies le souci de poser ses mains au premier plan. Et c'est un des plus vifs reproches adressés par maints balzaciens à Falguière, que d'avoir aggravé le Balzac en saindoux de l'avenue Friedland d'une paire de pattes à rendre jaloux un fort de la halle.
(i) D"" Caéanès, Balcac ignoré.
(2) Edmond Biré, Honoré de Balnac. — Entre autres documents, le suivant, extrait du registre d'entrée du collège de Vendôme, cité dans cet ouvrage, confirme l'origine roturière de Balzac : « Honoré Balzac, âgé de huit ans et cinq mois, a. eu la petite vérole, sans infirmités, caractère sanguin, s'échauffant facilement, est sujet à quelques fièvres de chaleur. Entré au pensionnat le 22 juin 1807. S'adresser à M. Balzac, son père, à Tours. »
II y a dans cette déviation de l'orgueil quelque chose de ridicule, mais il y a quelque chose d'attristarut dans ce fait de Balzac, fils de petits bourgeois, petit-fils de prolétaires, sengouant de sa noblesse de contrebande et flattant ensuite — au moins théoriquement, car en vérité la plupart de ses aristocrates forment un grouillement crapuleux, par rapport à sa morale — toute une caste de parasites, dont il est d'ailleurs la risée.
Ce qui rachète ces petitesses de sa personnalité, c'est la haute conscience avec laquelle il pratiqua son art. On sait quel souci constant d'esthétique il apportait dans son labeur d'écrivain. Certes, il ne réussit pas toujours à atteindre la perfection du style, c'est un lieu commun que cette constatation. Mais il faut attribuer ses imperfections de cet ordre aux difficultés nombreuses qu'il rencontra dans son travail, et, en somme, il lui reste des qualités de style, dont un pittoresque évocateur et l'originalité ne sont pas les moindres.
On n'ignore pas non plus quel vouloir de vérité matérielle et psychologique l'impulsait dans sa recherche des lieux, des types et des situations morales. Le réalisme est à la base de chacun de ses romans, lequel part habituellement d'un fait accompli, souvent vécu par l'écrivain, et ne s'alimente que des documents humains par lui recueillis et sur lesquels il greffe ce que son imagination et sa philosophie lui suggèrent. Il serait impossible d'indiquer dans le cadre restreint de cette étude l'origine vécue de chacun de ses romans, non plus que les sources de leur documentation accessoire, mais tout cela est connu.
X'a-t-il pas fait de son cœur un champ d'expériences? Il savait interroger les gens de son entourage, fouiller leur vie et déceler leurs pensées. De là sa subtilité d'analyse, notamment en ce qui touche à la femme ; de là aussi l'humanité profonde de ses drames qui vous empoignent tout entier.
Sans doute, il subit l'empreinte du romantisme qui régnait durant la grande période de son labeur, mais bien faiblement, et il sut s'en libérer. Son œuvre, marque le passage d'une école à l'autre : l'affabulation, les images, les thèses philosophiques et sociales de ses romans prouvent qu'il a un pied dans chacune d'elles, mais il est en marche : le pied qui est en arrière quitte le terrain romantique pour aller rejoindre l'autre dans le naturalisme- Il sera même plus, et mieux, qu'un simple naturaliste : il sera un écrivain d'art social.
Comme tout artiste qui s'efforce d'être véridique, Balzac fut accusé d'immoralité. Il dédaigna d'abord ce reproche et s'en amusa, ensuite il y fut plus sensible ; c'est que ses nombreux ennemis usaient de plus en plus fréquemment de cette accusation à mesure qu'il conquérait la faveur du public. Naturellement, ils réussirent à lui aliéner une partie de ce dernier qui, tant qu'on ne lui avait pas dit que Balzac était immoral, ne s'était pas aperçu qu'il le fût. Il eut donc à subir les diatribes
148 PORTRAITS d'hier
que plus tard essuya Zola, qui eut avec lui tant de points communs dans la vie et dans l'œuvre. On réussit «à faire interdire la vente de ses livres en Espagne et en Italie et le Vatican les mit à l'Index. Tout cela est fort compréhensible : les classes dirigeantes s'étaient reconnues dans le fidèle miroir de son œuvre, le miroir fut immoral...
Peintre de mœurs, — peintre de génie, — tel est son principal titre à la gloire. C'est à cette qualité de leur auteur que certains membres de la grande famille balzacienne doivent d'être inoubliables. Les personnages de Balzac forment une sorte de société où tous les types sociaux et moraux se rencontrent. Ce ne fut que six aniiées après avoir écrit Les Chouans qu'il songea à relier lesdits personnages en faisant participer chacun d'eux à divers drames de l'œuvre qui devait prendre le titre de La Comédie Juiiiiaiiie. Dès lors, il se considéra comme l'ouvrier d'un monument colossal. Il donna à la plupart de ses héros un caractère si vrai qu'ils semblent avoir possédé dans la vie une personnalité réelle. D'ailleurs, lui-même parlait d'eux comme s'ils eussent existé. Il faisait part à ses proches de leurs avatars passés et futurs, il détaillait leur psycho-physiologie. « Un jour, dit le D"" Cabanes, Jules Sandeau, revenant de voyage, parlait de sa sœur malade ; Balzac l'écoute quelque temps, puis lui dit : « Tout cela est bien, mon ami, mais revenons à la (( réalité: parlons d'Eugénie Grandet (i). »
Certains d'entre eux sont remarquables de beauté. Entre tous, Vautrin, qu'on retrouve dans plusieurs romans, est admirablement sculpté. Mais nous voulons surtout parler du personnage du Père Goriot. Cet être singulier, ce forçat évadé, un « de ces hommes en façon de barres d'acier trempées à l'anglaise » , sorte d'égotiste révolté dont le caractère participe de l'individualiste stirnerien, émet les vérités les plus mordantes sur le cœur humain et l'organisation sociale. Il est « seul contre tous les hommes )> ; il a réfléchi à « la constitution actuelle du désordre social » et il dit à Rastignac, qui fait son droit : « Nous nous faisons avocat pour devenir président d'une cour d'assises, envoyer au bagne les pauvres diables qui valent mieux que nous, avec T. F. sur l'épaule, afin de prouver aux riches qu'ils peuvent dormir tranquillement... Aboie après les voleurs, plaide pour le riche, fais guillotiner des gens de cœur... » Il y a de A'autrin, dans Le Père Goriot, des tirades admirables d'aisance naturelle dans l'expression et d'une vérité tout à fait subversive. « Vous croyez à quelque chose de fixe dans ce monde-là ! Méprisez donc les hommes et voyez les mailles par où l'on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est vm crime oublié, parce qu'il a été proprement fait. » Il explique le monde à Rastignac : « En y jouant quelques
(i) D"" Cab.\nès, Balzac ignoré.
Jardin de la maison de BaUac, à Passy.
petites scènes de vertu, l'homme supérieur y satisfait toutes ses fantaisies aux grands applaudissements des niais du parterre. » Il lui montre « les hommes comme des soldats décidés à périr pour le service de ceux qui se sacrent rois eux-mêmes... Ce que ces pauvres gens ne feraient pas dans leur intérêt, ils s'empressent de l'accomplir dès que le mot de Son Excellence est prononcé. » Mais il est impossible de relever toutes les critiques de \'autrin sur l'organisation sociale, tant elles sont nombreuses.
Les héros de Balzac sont inoubliables, parce qu'ils vivent. Quelle plus haute louange faire dun romancier ?
Balzac, nous l'avons dit, fut un écrivain catholique et monarchiste. f( J'écris, dit-il, à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements contemporains proclament et vers lesquelles tout écrivain de bon sens doit essayer de
ramener notre pays, (i) » Pauvres « vérités éternelles » qui s'effacent chaque jour davantage et dont la nécessité s'affirme de moins en moins, si ce n'est pour ceux qui en bénéficieraient. En ce sens, on le verra, Balzac fut, ou s'efiforça d'être, un écrivain de classe. En approfondissant sa pensée politique et sociologique, on songe à la conception de Nietzsche, qui rêvait d'une aristocratie souveraine, régnant sur un peuple d'esclaves, avec, entre elle et celui-ci, une classe de contremaîtres chargée des besognes viles du gouvernement matériel : grands fonctionnaires, industriels et négociants. Cette conception, sans la formuler de la même manière, Balzac l'eut avant lui. La monarchie, dans son concept, est l'armature du gouvernement aristocratique. C'est pour permettre à celui-ci d'exister que celle-là est une nécessité. C'est le Roy qui fait l'aristocratie. Il va sans dire que M. de Balzac en fait partie. Et c'est également la raison d'être de la religion.
Mais, par une contradiction constante dans son œuvre, il s'avère que cette aristocratie est la classe, sociale où pullule la plus grande somme des vices et des turpitudes qu'il prétend réfréner par le moyen religieux. Il n'est pas d'écrivain qui se soit plus étroitement attaché et ait plus complètement réussi à peindre, jusqu'en leurs plus secrets détails, les mœurs profondément dissolues, derrière un masque d'hypocrisie, le scepticisme ignoble qui inculque la croyance pour gouverner, en un mot toute une existence en contradiction continuelle avec une morale qui n'est faite que pour maintenir le privilège, — caractéristique hier de l'aristocratie de nom, îîlijourd'hui de l'aristocratie d'argent. Mais cela n'embarrasse pas notre philosophe ; son désir est d'assurer à cette classe la liberté des passions que les esclaves ont pour seul objet de servir.
Il nous le dit, au surplus : « Une noblesse sans privilèges est un manche sans outil (2). » Et, effectivement, même sous la monarchie constitutionnelle, à laquelle il préfère la monarchie absolue et qu'il ne différencie pas du régime républicain, — avec combien de raison, encore que cette raison ne soit pas la nôtre ! — il nous présente de nombreux exemples du parasitisme aristocratique, par ses cumulards, amplement pourvus de sinécures et de pensions et dont la famille est également nantie.
Quant à la classe-tampon, elle a l'estime de Balzac, estime qui rappelle celle d'un ministre de l'intérieur à l'égard d'un garde-chiourme : il y a en elle du mépris et de la condescendance. Enfin, il prend des allures d'un bon apôtre envers le peuple pour lequel il professe un égal mépris voilé de charité chrétienne.
De temps à autre, à travers ses romans, on rencontre une digression
(i) Avant-propos sur La Comédie humaine. (2) Le Bal de Sceaux.
philosophique ou une préface, voire une de ces longues dédicaces où il excellait à encenser quelque puissant, où il exprime la raison de son adhésion au catholicisme et à la monarchie. Parfois, tout un roman est consacré à l'exposition de ses idées sur ces deux points, tel Le Médecin de Campagne. C'est ainsi qu'il nous dit que « le christianisme, et surtout le catholicisme, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social, (i) »
On sait ce que sont, dans l'esprit d'un moraliste, catholique ou autre, les a tendances dépravées de l'homme». Il s'agit tout simplement de la nature humaine, avec ses passions, ses besoins, ses sentiments, ses intérêts légitimes, qui se rebelle contre les entraves de toutes sortes qu'on apporte à leur libre manifestation. Et c'est de la tentative de leur répression que naissent la violence et l'hypocrisie : lutte éternelle de la nature libertaire contre l'arbitraire de l'autorité sociale. Or, toute l'œuvre de Balzac est fondée sur ce fait de lutte. Mais ce grand psychologue, si puissant dans l'analyse, s'est montré incapable de synthèse : il n'a pas su découvrir la cause de cette lutte enlaidissante des individus (belle dans l'art seul) et au lieu d'aider à la pacification de la vie par l'enseignement de la liberté, il a contribué à perpétuer la lutte par ses affirmations autoritaires, — car on sait que penser du catholicisme « élément d'ordre social » .
Le désaccord de Balzac avec l'évolution s'accuse dans toute son œuvre. Il est réactionnaire et il l'avoue : « Sous ce rapport, écrit-il, au risque d'être regardé comme un esprit rétrograde, je me range du côté de Bossuet et de Bonald, au lieu d'aller' avec les novateurs modernes (2). » Son grand grief contre les institutions nouvelles, c'est qu'elles favorisent l'individualisme. Il n'ignore pas que l'individualisme est géniteur de liberté, destructeur de gouvernement. Or, il lui faut un gouvernement — fort. Mais il ne voit pas que si ces institutions favorables à l'individualisme — si faiblement, hélas ! — existent, c'est qu'elles sont voulues par les individus. Il s'élève donc, vainement, contre la force des choses et la force des hommes.
Sa politique est, à quelques variantes près, un délayage des théories absolutistes de de ]\Iaistre et de Bonald, — de celui-ci surtout qu'il tient en haute estime et qu'il nomme dans ses romans « le philosophe de l'Aveyron ». Il s'élève avec autant de force, en politique, contre la charte constitutionnelle qu'en droit civil contre l'abolition du droit d'aînesse. Son économie sociale, notamment au point de vue des rapports entre le travail et le capital, est un mélange des idées de l'ancien régime et de celles des économistes dits libéraux, avec toutes leurs
(i) Avant-propos sur La Comédie humaine. (2) Ihid.
âneries et leur férocité, nuancées d'une hypocrite bonhomie chrétienne. Il n'est pas de plus ardent défenseur de la propriété que cet homme qui, toute sa vie, aura vu son existence bouleversée et son œuvre entravée, amoindrie, au nom de l'institution propriétaire. A lire Les Paysans, par exemple, on ne s'imaginerait pas un homme sans cesse sous le coup de poursuites pour dettes, roulant le rocher de Sisyphe d'un passif qui ne s'éteindra qu'à sa mort. On en conclura qu'il n'a pas eu conscience des raisons profondes dont s'inspirent les problèmes sociaux qui déjà se posaient dans toute leur ampleur lorsqu'il écrivait. Parmi ses contemporains, Fourier mourait en 1837, et sa doctrine phalanstérienne lui survivait. Saint-Simon et Auguste Comte apportaient des idées nouvelles sur la nature et le rôle social respectif du travail et du capital. Ces problèmes, lui, il les résout par une méthode de stagnation, si ce n'est de régression, cest-à-dire à l'envers du progrès. Le Médecin de Campagne, c'est de la sociologie à l'usage des crétins du docteur Bénassis. Et c'est, par le machiavélisme qui l'anime, une sorte de Prince mis à la portée des gros propriétaires.
Mais, ce qui est admirable, c'est que dans tous les romans où il exaltera quelqu'vme des forces d'oppression : monarchie, catholicisme, propriété individuelle, mariage, etc., Balzac s'emploiera également à les discréditer. Il le fera d'abord par la simple peinture des mœurs de la caste bénéficiaire ; il le fera ensuite par ce que nous appellerons ses aveux. Et rien n'est plus curieux que de voir à l'œuvre ce démolisseur étrange portant le pic et la torche dans l'édifice qu'il vient d'élever à grand'peine.
Dans le discours 'qu'il prononça sur sa tombe, le 22 août 1850, Victor Hugo disait, après avoir évoqué La Comédie humaine : « A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur de cette œuvre immense et étrange est de la forte race des écrivains révolutionnaires. » Révolutionnaire, Balzac le fut, à son insu, et il le fut sans doute plus encore que Hugo ne l'entendait. Il apportait en littérature une formule nouvelle : le romantisme agonise dans son œuvre, le naturalisme, avant Flaubert et Zola, s'y affirme avec maîtrise. Il rénova vraiment la littérature et c'est lui, qui tua la formule dont Hugo fut l'initiateur, que celui-ci vient célébrer sur sa tombe. Mais la formule n'est qu'une chose secondaire : elle n'est que le véhicule d'une idéologie. L'idée seule importe vraiment. Or, nous l'avons vu et nous le verrons encore, dans le domaine de l'idée, contre sa volonté même, Balzac apportait un puissant élément révolutionnaire par sa critique de mœurs et la rétorsion de ses propres idées politiques, sociales et religieuses.
Dans cette controverse que nous instituons ici entre Balzac réactionnaire et Balzac révolutionnaire, nous voulons, dès l'abord, lui faire la partie belle ; voici de lui une affirmation précise : a Quand on voudra
Maison de Balzac, à Passy.
Vue donnant sur la rue Berton.
m'opposer à moi-même, écrit-il. il se trouvera qu'on aura mal interprété quelque ironie, ou bien Ion rétorquera mal à propos contre moi le discours d'un de mes personnages, manœuvre particulière aux calomniateurs, (i) )) Quels calomniateurs prévoyait-il ? Des partisans de la liberté ou de l'autorité ? Peut-être envisageait-il les catholiques et les monarchistes lui reprochant de compromettre leur cause par des réflexions intempestives. ]\Iais peut-être aussi songeait-il aux libertaires (on disait alors libertins) qui pourraient le mettre en contradiction avec lui-même, grâce à ces mêmes réflexions. Peut-être était-ce pour les uns et les autres, dans un besoin d'exprimer ce qu'il sentait être la vérité. Lui seul le sut. En tout cas, les susdits « calomniateurs » pourraient, à leur tour, qualifier cette dénégation préalable de manœuvre particulière aux jésuites. Quoi qu'il en soit, on verra que les aveux de Balzac réactionnaire expriment — consciemment ou inconsciemment, [jeu importe — ses opinions propres.
(i) Avant-propos sur La Comédie humaine.
Le manque absolu de valeur de la dénégation de Balzac résulte des considérations suivantes : il existe d'abord dans son œuvre ses affirmations personnelles, en dehors de tout interlocuteur, puis les affirmations de ses personnages. Supposons un jugement porté sur le catholicisme et la monarchie : si ce jugement, défavorable au catholicisme et à la monarchie, est placé dans la bouche d'un personnage « mal pensant », on peut admettre Balzac à répudier comme étranger à sa pensée personnelle ledit jugement; mais par contre, si ce jugement, par exemple un aveu que la religion est un moyen de gouvernement, est exprimé par un personnage « bien pensant » et qu'il soit la condamnation, par rapport à la vérité -contenue dans le devenir social, des deux fameuses (( vérités éternelles », nous sommes autorisé à enregistrer jugement et condamnation par Balzac lui-même.
Nous prenons un de ces aveux dans La Duchesse de Langeais, quand la duchesse, catholique et monarchiste, quittant son directeur de conscience, répond à son amant, le général de JMontriveau, républicain et libre-penseur, qui vient de lui reprocher de mettre son confesseur dans le secret de leur amour :
— Nous n'avons pas les mêmes convictions, général, j'en suis peinée. Il serait affreux pour la femme de ne pas croire à une religion qui permet d'aimer au delà du tombeau. Je mets à part les sentiments chrétiens, vous ne les comprenez pas. Laissiez-moi vous parler seulement des convenances. Voulez-vous interdire à une femme de la cour la sainte table, quand il est reçu de s'en approcher à Pâques ? Mais il faut pourtant bien savoir faire quelque chose pour son parti. Les libéraux ne tueront pas malgré leur désir, le sentiment religieux. La religion sera toujours une nécessité politique. Vous chargeriez-vous de gouverner un peuple de raisonneurs ? Napoléon ne l'osait pas, il persécutait les idéologues. Pour empêcher les peuples de raisonner il faut leur imposer des sentiments. Acceptons donc la religion catholique avec toutes ses conséqvxences. Si nous voulons que la France aille à la messe, ne devons-nous pas commencer par y aller nousmêmes ? La religion, Armand, est, vous le voyez, le lien des principes conservateurs qui permettent aux riches de vivre tranquilles. La religion est intimement liée à la propriété. Il est certes plus beau de conduire les peuples par des idées morales que par des échafauds, comme au temps de la Terreur, seul moyen que votre détestable Révolution ait inventé pour se faire obéir. Le prêtre et le roi, mais c'est vous, c'est moi, c'est la princesse, ma voisine; c'est, en un mot, tous les intérêts des honnêtes gens personnifiés. Allons, mon ami, veuillez donc être de votre parti, vous qui pourriez en devenir le Sylla, si vous aviez la moindre ambition. J'ignore la politique, moi, j'en raisonne par sentiment ; mais j'en sais néanmoins assez pour deviner que la société serait renversée si l'on en faisait mettre à tout moment les bases en question...
Tout commentaire est ici superflu. Le moyen de gouvernement qu'est le catholicisme est jugé — que ce soit par la duchesse de Lan-
geais ou par Balzac lui-même, peu importe — par un catholique ; comme tel il a une valeur de critique révolutionnaire absolue qu'il n'aurait pas dans la bouche de Montriveau. En définitive, nous avons là, il faut l'avouer, la quintessence de la pensée de Balzac sur la religion. Et c'est la force de la vérité qui emporte, malgré eux, les mensongers de toutes sortes qui a conduit Balzac à cette constatation.
Cette définition du rôle du catholicisme, laquelle correspond à la vérité expérimentale, nous en retrouvons ailleurs les preuves, et en si grand nombre, que nous ne pourrions les apporter ici. Celle-ci, cependant, mérite d'être citée. Blondet fait parler en ces termes l'idéale (( femme comme il faut » dont il trace le portrait :
— Ah! fi donc ! je vous croyais trop' d'esprit pour attaquer la religion! La société croule et vous lui ôtez son soutien. Mais la religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la propriété, c'est l'a^-enir de nos enfants ! Ah ! ne soyons pas égoïstes. L'individualisme est la maladie de l'époque et la religion en est le seul remède (i).
Ainsi la religion est, dans l'esprit de Balzac, un moyen de conservation sociale, — la société étant la chose d'une aristocratie. Elle permet aux forts, aux vainqueurs, aux riches, de vivre tranquilles.
^lais pour qu'elle règne sur les cerveaux, il ne faut pas de raisonneurs. Un homme qui ne s'inspire que de sa raison est bien près d'être un homme libre. Il est dangereux. Il faut donc tuer la raison en lui et lui imposer des sentiments. L'Eglise s'entend à mener cette besogne à bonne fin, par les moyens esthétiques dont elle dispose, contrairement à la destination réelle de l'art. Il faut lire, par exemple, la grandiloquente description de la cérémonie des obsèques de ^I"* Desmarets, à Saint-Roch : « Les incrédules eux-mêmes ne savent pas ce qu'ils ont. (2) » ]^Iais même lorsqu'il entonne, comme là, le dithyrambe du culte catholique, il nous donne l'impression qu'on joue à 1 église une comédie : la vérité transparait, comme ailleurs les profiteurs apparaissent.
Par une pente naturelle, Balzac, ouvrier de la pensée, en arrive à maudire la pensée, qu'il qualifie d'élément destructeur. Destructeur de quoi ? De l'autorité des maîtres, issue de la seule force, — une idée que l'on trouvera maintes fois exprimée dans Le Médecin de Campagne, livre dont il faudrait reproduire toutes les parties philosophiques pour éclairer le prolétariat sur les causes de son esclavage. Et à la pensée il apporte un correctif :
L'enseignement ou. mieux, l'éducation par les corps religieux est donc
(i) Autre Etude de Femme.
(2) Ferragus.
1^6 PORTRAITS d'hier
le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion. L'unique religion possible est le christianisme... Le christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera. De là, sans doute, la nécessité du principe monarchique. Le catholicisme et la royauté sont deux principes jumeaux (i).
Un de ses plus beaux types de viveurs, le comte Félix de Vendenesse, dit : « La pensée, prise comme marteau et par l'enfant qui sort du collège et par le journaliste obscur, a démoli les magnificences de l'ordre social (2). » On sait de quelles magnificences il s'agit.
Nous montre-t-il les effets de cette éducation religieuse ? Ce qu'il dit d'eux suffit à la condamner. Voici, par exemple, Augustine, la fille des Guillaume : « Ses idées religieuses et ses préjugés d'enfance s'opposèrent à la complète émancipation de son intelligence (2) » ; sa vie s'écoule en actes stupides et, après avoir été exploitée par son mari, elle meurt malheureuse. M"^ de Watteville, à dix-huit ans, est « une fille de la dernière insignifiance (4) », de par son éducation religieuse, raillée à merveille par l'invraisemblable palinodiste cju'est Balzac. Voici encore l'exemple typique d'annihilement de l'individualité qu'il nous montre dans Eugénie Grandet et sa mère, grâce à la résignation chrétienne qu'on leur enseigna. Dans cette famille, où la conception romaine du père maître absolu est épouvantablement réalisée, le catholicisme apporte un appoint considérable au vieil avare. Mais, là encore, les exemples sont en trop grande abondance.
Et, à propos d'Eugénie Grandet, n'y a-t-il pas, dans ces propres réflexions de Balzac, le naïf regret du mensonge religieux qui s'évanouit et qui permettait si économiquement le règne des riches :
Les avares ne croient point à une vie à venir. Le présent est tout pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle oi^i, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique et les mœurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d'une vie future, sur laquelle l'édifice social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une transition peu redoutée. L'avenir qui nous attendait par delà le requiem a été transporté dans le présent. Arriver per fas et nefas au paradis du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue des biens éternels.
(i) Avant-propos sur La Comcdie humaine.
(2) 4utre Etude de Femme.
(3) La Maison du Chat qui pelote.
(4) Albert Savarus.
HOXORE DE BALZAC
est la pensée générale, pensée d'ailleurs écrite partout, jusque dans les lois, qui demandent au législateur : Que payes-tu ? au lieu de lui dire : Que penses-tu ? Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple que deviendra le pays? (i)
Balzac ne songe pas qti'alors. le mensonge religietix disparu, les forces tendront un peu plus à l'égalité ; ou plutôt il ne le prévoit que trop : il envisage la disparition de l'ordre aristocratique et bourgeois et cela lattriste.
Quand on a créé et expliqué la crapuleuse figure de l'abbé Gudin, qui, pour le Roy, détrousse volontiers les « bleus « qu'il a fait tuer, dirige le pillage et l'incendie des maisons des républicains, les attaques de diligences et les exploits de « chauffeurs ». on a dévoilé le rôle politique de la religion. C'est ce qu'a fait Balzac. Ecoutez le marquis de Montauran renseigner ]\I"* de A'erneuil sur l'abbé :
— Ce gros homme de qui vous me demandiez le nom est un homme redoutable, l'abbé Gudin, un de ces jésuites assez obstinés, assez dévoués peut-être pour rester en France malgré l'édit de 1763, qui les en a bannis. Il est le boute-feu de la guerre dans ces contrées et le propagateur de l'association religieuse dite du Sacré-Cœur. Habitué à se servir de la religion comme d'un instrument, il persuade à ses affiliés qu'ils ressusciteront, et sait entretenir leur fanatisme par d'étroites prédications. Vous le voyez : il faut employer les intérêts particuliers de chacun pour arriver à un grand but. Là sont tous les secrets de la politique. (2)
Allons ! la cause est entendue. C'est en vain que AI™^ Surville dit de son frère : (( Ses sentiments religieux... ne l'abandonnèrent jamais (3) » ; notre méthode d'investigation psychologique, appliquée à l'auteur de La Comédie humaine, nous conduit à cette conclusion : Balzac ne fut pas un croyant, — cette honte, — mais un athée, et — cette autre honte — un athée catholique, selon l'expression maladroite, et qui nous est si précieuse, de MM. Jules Sourv-, Charles ]\Iaurras et consorts. Ce fut un non-croyant qui voulut qu'on inculquât la croyance au plus grand nombre possible d'individus, destinés par là même à produire au profit d'une minorité oisive et prétendument aristocratique, — au profit de 'M. de A^alentin, par exemple, dont le capitaliste Taillefer exprime ainsi les droits, c'est-à-dire la force :
— Bravo ! répliqua Taillefer. \"ous comprenez la fortune, elle est un brevet d'impertinence. \'ous êtes des nôtres. — ^Messieurs, buvons à la
(ij Eugénie Grandet.
(2) Les Chouans.
(31 Ouvrage cité.
158 PORTRAITS d'hier
puissance de l'or. M. de Valentin devenu six fois millionnaire arrive au pouvoir. Il est roi, il peut tout, il est au-dessus de tout, comme sont tous les riches. Pour lui, désormais, « Les Français sont égaux devant la Loi » est un mensonge inscrit en tête de la Charte. Il n'obéira pas aux lois, les lois lui obéiront. II n'y a pas d'échafauds, pas de bourreaux pour les millionnaires (i).
Nous voudrions que l'élite du prolétariat lût l'œuvre entière de Balzac. C'est dire notre absolue certitude que celle-ci ne convertira personne aux idées d'autorité. Ah ! les écrivains réactionnaires ne sont pas terribles, il s'agit seulement, devant leurs écrits, de lire entre les lignes. Précaution superflue même, le plus souvent, avec Balzac, dont chacune des œuvres philosophiques est, pour ainsi dire, le lieu d'une controverse : Balzac contre Balzac.
Balzac est-il le « grand penseur » que disent les monarchistes et les catholiques ?
Un grand penseur n'est jamais un réactionnaire. Il précède son temps. Il annonce et prépare le demain de l'évolution.
Balzac fut un grand écrivain au service d'un parti, d'une église et d'une classe — qui servit la vérité, inconsciemment.
Manuel Devaldès.
(i) La Peau de Chagrin.
coorEWTivE -;?^.C^^ouvRiÉRE ^-^ Gérant : Ernest Reynaud.
PRE>IliRE ANNÉE. — N° 6
= /" Juin 1909 :=
Portraits d'Hier
Par AMÉDÉE DUNOIS
CENTIMES
Études sur la Vie, les Œuvres et l'Influence des Grands Morts de notre temps
LÉON Werth R. DE Marmande Georges Pioch Hubert Lagardelle Gaston Syffert Amédée Dunois A. Silvestre Paul-Louis Garnier
co^viité de i^èdaction
Victor Méric François Crucy Gustave Hervé Maurice Robin Manuel Devaldès Miguel Almereyda Raymond Darsiles
Francis Jourdain Elie Faure Paul Signac l. et m, bonneff A. Delannoy Paul Cornu DisPAN de Floran
Numéros parus :
Emile ZOLA, par Victor Méric
PUVIS DE CHAVANNES, par Léon Werth
BEETHOVEN, par Georges Pioch
Henrik IBSEN , par François Crucy
Honoré de BALZAC, par Manuel Devaldès
Chaque numéro : 25 centimes franco — Etranger : 0.30
Paraîtra le ly juin : BAUDELAIRE, par Gaston Syffert
Numéros en préparation oti prêts à paraître
Elisée Reclus Karl Marx Baudelaire Blanqui
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Goethe
Flaubert
Dickens
Jules Vallès
Daumier Michelet Seurat Dalou,
etc.
En faisant paraître cette nouvelle revue nous nous proposons un double but :
1° Présenter à ceux qui les ignorent ou ne les connaissent qu'imparfaitement, les hommes qui ont contribué à former la pensée moderne sous ses expressions : artistique, littéraire, scientifique et politique ;
2° Mettre de l'Unité, introduire un ordre dans la multitude des sensations éveillées en nous par les productions du génie humain.
Peintres, littérateurs, théoriciens, musiciens, savants, hommes politiques et hommes d'action ; maîtres illustres consacrés par la renommée ; gloires plus obscures dont la notoriété ne dépassa jamais le cercle d'une élite, mais dont l'influence fut néanmoins prépondérante ; en un mot, tous ceux de nos aînés qui ont suscité les grands mouvements d'idées de la fin du xix*^ siècle et du commencement du xx', ou enrichi d'un joyau nouveau la couronne de l'art, prendront place dans cette galerie.
COflDITIOriS D'ABOflJSIE^yiEriTS :
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Portraits d'hier
N» 6. — /" Juin 1909
Michel Bakounine