NORA
Je ne crois plus à cela. Je crois qu'avant tout je suis un être humain, au même titre que toi... ou au moins que je dois essayer de le devenir... (i).
Que répondre à cela ?
Dans le beau livre qu'il consacre à Ibsen, M. Suarès s'en tire en opposant (( la très pure femme » à « l'ennemie de l'homme », une sœur de charité à une féministe. Des deux portraits, l'un est émouvant à souhait, et l'autre non dénué de vrai. Mais le parallèle est facile. C'est cependant du parallèle que l'auteur s'autorise pour conclure : « En possession de leur moi, les femmes n'ont pas acquis la bonté de l'homme, et elles ont perdu toute la bonté de la femme. Ainsi le monde humain, qui ne peut vivre que d'amour, se remplit d'aigreur et de haine confuse, et en paraît plus absurde encore (2). »
Singulier préjugé de croire que, certaines manières de vivre disparaissant, et certains modes d'apostolat, la bonté disparaîtra, et le don de soi. Singulier procédé et qui tient à cet autre : plus d'intelligence s'oppose à plus de sensibilité ; on aimera moins, dès qu'on connaîtra davantage.
— D'abord être soi-même, répète Ibsen.
Mais aimer, riposte M. Suarès, « rien ne vaut que d'aimer, qui est à dire : de n'être pas soi-même. » Et encore : « L'intelligence écarte de la vie... L'intelligence, un glacier solitaire ! » A quoi je répondrais que comprendre est supérieur à sentir, en ce sens que je sens plus vivement et plus profondément si je comprends davantage.
Si Nora comprenait et savait, Nora serait une mère idéale... Et c'est un défaut grave que l'ignorance, imposée ou voulue, de la « fille de la charité », de la a très pure femme », à laquelle il manque au moins (l'avoir librement accepté ses charges et d'exercer la bonté librement.
Quoi qu'il en soit, pour Ibsen, tout est là : être soi-même, et pleinement, pour être libre enfin.
Si Nora s'émancipe, envers et contre nous-mêmes, INI™*^ Alving échoue contre une plus forte contrainte.
A leur apparition, les Revenants suscitèrent en Norvège et dans les pays Scandinaves des protestations unanimes et violentes (3). Tous les théâtres refusèrent de jouer l'œuvre notivelle. Les libéraux, ces fameux libéraux qu'Ibsen devait cingler si fort, ne ménageaient pas leurs critiques. A les en croire, il fallait être impitoyable pour un homme qui osait attaquer le mariage, fondement de la société. La pièce fut aussi
(i) Maison de poupée.
(2) Suarès, Portrait d'Ibsen.
(3) C'est la première œuvre d'Ibsen qui ait été représentée à Paris, en 1892, par Antoine, au Théâtre Libre, et à l'instigation d'Emile Zola.
IliSEN 117
interdite à Berlin. Elle fut interdite en Suisse. Ibsen fut ouvertement, et par ses amis même, accusé d'athéisme.
« On cherche, répondit-il, à m'attribuer les opinions exprimées par quelques-uns des personnages. Il n'y a cependant pas dans toute la pièce une seule réplique qui traduise l'opinion de l'auteur. Je me suis bien gardé de commettre cette faute... Mon intention était de provoquer chez le public l'impression de faits empruntés à la vie réelle... Dans aucun autre de mes drames la personnalité de l'écrivain n'est aussi soigneusement écartée (i). »
Rien de plus vrai. Et c'est même dans le caractère réaliste de ces nouveaux personnages : le pasteur Manders, M"*^ Alving, Oswald Alving, Engstrand, lui-même, que je veux trouver la raison des clameurs que souleva l'œuvre nouvelle en pays protestant. Si la mère des hiboux de la fable, s'apercevant dans un miroir, découvrait ainsi sa laideur et la .''eur, nul doute qu'elle ne se précipitât contre, tête baissée, pour dissiper l'image.
— « Je m'attendais, écrivit alors Ibsen, à ce que la pièce provoquât une clameur dans le camp des partisans de la stagnation et cela ne m'afïecte pas plus que ne le feraient les aboiements d'une bande de chiens d'attache... Mais que dire de la frayeur de tous les champions de la liberté ? L'œuvre d'affranchissement ne serait-elle permise chez nous que sur le terrain politique ? N'importe-t-il pas avant tout d'affranchir les esprits ? Ces âmes de serfs sont incapables de tirer profit des libertés que possède la nation... »
Les attaques du parti libéral, qui avait la majorité en Norvège, jetèrent Ibsen sur une piste nouvelle. Proudhon lui avait appris que ce qui prend et transforme l'individu, dès sa naissance, et ne cesse de le rendre pire, ce sont les hommes mêmes qui, « en se réunissant, ont renoncé à leur expansion naturelle » et qui sont arrêtés dans leur élan vers la justice et l'idéal par les mutuelles concessions que nécessite la vie commune. Il voulut montrer l'individu ainsi contraint par la société.
L'histoire est connue de tous ; connue aussi, la conclusion :
« Les ennemis les plus dangereux de la vérité et de la liberté parmi nous, c'est la majorité compacte », proclame le docteur Stockmann. « ... La majorité n'a jamais raison : jamais ! C'est un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre de ses actes et de ses pensées doit se révolter... La majorité a la force... malheureusement ; mais elle n'a pas raison... La minorité a toujours raison. Je pense à cette élite qui est parmi nous et qui a adopté toutes les vérités naissantes. Ces gens-là se trouvent aux extrêmes avant-gardes, si loin, que la majorité compacte ne les a pas encore rejoints, et là, ils luttent pour des vérités qui sont encore trop nouvelles dans le monde pour être comprises et reconnues par la majorité. »
(i) Lettres.
Il8 PORTRAITS d'hier
Et encore
« Que sont généralement les vérités que la majorité proclame. Ce sont des vérités tellement vieilles qu'elles sont décrépites... Or, quand une vérité est devenue aussi vieille, on ferait mieux de l'appeler un mensonge, messieurs, parce qu'elle est sur le point de se transformer en mensonge... Une vérité normalement établie ne vit guère que quinze ou vingt ans ; rarement davantage. Et ces vieilles vérités, toujours horriblement maigres, sont les seules dont la majorité s'occupe et qu'elle recommande à la société comme une farine et comme nourriture... »
Pour avoir ainsi parlé, le docteur Stockmann est dénoncé comme un Ennemi du peuple.
Ibsen a su donner, cette fois encore, un relief saisissant aux divers personnages.
Le préfet, représentant de l'ordre et défenseur de « l'intérêt général » ; l'imprimeur Asiaksen dont le « cœur est toujours avec le peuple », mais dont la « raison incline du côté des gouvernants » ; Hovstad et Billing, rédacteurs au Journal du Peuple, l'organe de la presse avancée ; autant de types désormais classiques, au milieu desquels Stockmann, figure nouvelle, apparaît comme l'intégration même de la révolte... C'est qu'il ose s'en prendre au principe même sur lequel on pensait avoir assis et basé à jamais les sociétés, au principe sur lequel s'appuie désormais tout Etat, sur lequel toute démocratie est fondée, le principe des majorités.
Rarement Ibsen a frappé plus fort ; rarement il a été plus loin.
Vous savez ce qui advint à la représentation d'Un Ennemi du Peuple ! que donna à Paris, le hardi Lugné-Poë. On vit une salle partagée en deux camps, chacun applaudissant ou sifflant tour à tour... C'était que deux majorités se trouvaient en présence..., une de la veille, et ime du lendemain. L'une et l'autre se sentaient atteintes, et personne ne put se rallier. Chacun de ceux qui étaient là était sans doute l'homme d'un parti... Et Stockmann l'ennemi de toute majorité, l'homme seul, venait de se déclarer par là même l'adversaire de tout homme de parti (i).
Après la révolte contre la « moralité » conservatrice, voici la révolte contre la « socialité )> conservatrice. Un Ennemi du Peuple, c'est une protestation enflammée contre ce servilisme du caractère et de la pensée qui distingue les hommes satisfaits d'appartenir enfin à la majorité,
(i) « ... II se confirme de plus en plus à mes yeux, écrit-il à Bra'ndes en 1882, que s'occuper de politique et se rallier à un parti quelconque a quelque chose de démoralisateur. Bjôrnson dit : « La majorité a toujours raison. » Un politicien d'esprit pratique doit s'exprimer ainsi. Mais moi je dis : « La minorité a toujours raison. » ... Je p' nse à cette minorité qui marche en avant, laissant derrière eûle la majorité. J'estime que celui-là a raison qui est plus près d'être en intelligence avec l'avenir. »
dont le rôle sera, toujours et nécessairement, de conserver. Et Stockmann, c'est l'homme lancé à la conquête de la liberté : « Pour moi, écrit Ibsen, la liberté est la première condition de vie. Mes compatriotes se soucient assez peu de la liberté ; ils convoitent des libertés, en quantité plus ou moins grande, selon la nuance de leur parti... (i). »
Vous retrouvez ici le penseur, hanté par sa grande pensée, et l'homme d'action, toujours épris du désir de la réaliser. L'homme fort, selon Ibsen, c'est celui qui ne s'arrête jamais, celui qui sera toujours en chemin. Et il conclut hardiment : Tout homme cesse d'être fort qui rentre dans la majorité :
— « Je soutiens, répète-t-il, que, dans l'ordre intellectuel, un combattant aux avant-postes ne peut grouper une majorité autour de lui. Dans dix ans, la majorité aura peut-être pris position là où se tenait le docteur Stockmann pendant la réunion publique. Lui ne sera pas resté immobile en cet espace de temps. Il aura gagné une avance d'au moins dix ans sur la majorité... Pour ma part, en tout cas, j'ai le sentiment de cette perpétuelle marche en avant... (2). »
\'ers quoi, et pour quoi ? Pour la conquête de la liberté... qui n'a été, jusqu'à présent, qu'un mot, ainsi qu'il l'a montré.
On a voulu trouver dans le Canard sauvage la preuve pour Ibsen à un retour en arrière. « Un Ennemi du Peuple, le Canard sauvage, Rosmersholm... Les trois drames se sont succédé, écrit M. Prozor. Chacun d'eux est un pas de plus vers le pessimisme et le découragement (3). »
Toujours la manie de vouloir faire d'Ibsen un prédicant !
;M. Prozor entend-il dire qu'Ibsen est soudain devenu pessimiste ? Ibsen ne fut jamais un optimiste. Il n'eut pas été Ibsen. Il n'eut pas été cet impitoyable observateur de la misère humaine. Le traducteur des drames ibséniens a-t-il donc simplement voulu dire que le Canard sauvage livre la preuve d'un pessimisme accru chez Ibsen ? Sur le plus ou le moins en une pareille affaire, la discussion paraît bien vaine. L'ne seule chose importe, il me semble : dans quelle mesure cette œuvre, autant que pessimiste, peut agir sur nous.
Cela dépend de qui nous sommes. Car, dans le pessimisme même, il y a des degrés. Il y a le pessimiste qui se fait remarquer par son aptitude à la souffrance, qui ne voit rien en dehors de soi, et chez lequel la pensée pessimiste n'est, en quelque sorte, « qu'un abstrait de ses propres douleurs ». Celui-là est condamné d'avance. Et puis, il y a tous les autres, tous les êtres qui, doués d'une sensibilité délicate, souffrent aussi très vivement, et qui, par là même, portent en eux le germe du pessismisme, mais chez lesquels on voit la souffrance la plus vive créer
(i) Lettres.
(2) Ibid.
(3) Le Canard sauvage (préface).
'Wld^ tMMntJjuA. tt\ V»3(0tÇjl Wvj-Ov VJiiJîSiJ». WiA-aA. yjt^ VXfwk.
Traduction de l'autographe ci-dessus
Cher Monsieur Lugne Poë,
Christiania, 6 mai 1898. (
Par l'intermédiaire du consulat général de cette ville, j'ai eu le plaisir extraordinaire de recevoir le magnifique présent, fait en commun par mes amis français et mes compatriotes habitant Paris, et qu'ils ont eu la bonté et l'amabilité de m'envoyer à l'occasion de mon anniversaire. Comme les signataires de l'adresse sont en tel nombre qu'il me serait impossible de les remercier individuellement, qui serait mieux à même que vous de transmettre ces remerciements à tous, à la manière que vous déciderez vous-même.
Cette oeuvre d'art moderne a reçu une place d'honneur dans mon cabinet de travail et je serais heureux de la contempler tous les jours.
Votre dévoué et bien reconnaissant,
Henrik Ibsen.
une réaction encore plus vive de la volonté. Le drame d'Ibsen, tout pessimiste qu'il soit, au lieu de faire naître chez eux le découragement, leur révèle des forces nouvelles.
C'est qu'en effet le drame d'Ibsen, et quelle que soit sa conclusion, recèle toujours un peu de cette force consciente, qui, avant de céder, sait se dire à elle-même : « \'oilà pourquoi je cède ! » C'est une protestation de cette sorte que suscitera, chez les pessimistes même, la vue de ce Hialmar Ekdal, l'aboulique (un des types les plus vivants et les plus vrais de tout le théâtre moderne), qui se tourne contre lui-même par l'odieux que nous inspire son avortement perpétuel.
Rosmer est une autre nature, plus virile et plus forte déjà plus consciente. Mais si l'impuissance tient Hialmar, c'est le doute qui hante Rosmer.
RiBECCA
Ah ! ce doute mortel ! — Rosmer ! — Rosmer !
Rosmer
N'est-ce pas, Ribecca ? C'est affreux, mais je n'y puis rien. Ce doute, je ne m'en déferai jamais. Jamais je ne serai sûr que tu m'aimes d'un amour pur et sans réserve.
Ribecca
N'y a-t-il donc aucune voix intérieure pour t'attester qu'une transformation s'est accomplie en moi, et que c'est toi, toi seul, qui m'a transformée ?
Rosmer Non, Ribecca, je ne crois plus à mon pouvoir de transformer les âmes. Je n'ai plus de foi en moi-même, sous aucun rapport. Je ne crois plus ni en toi, ni en moi.
Ribecca Comment feras-tu pour vivre, en ce cas ?
Rosmer Je n'en sais rien moi-même. Je ne crois pas pouvoir vivre. D'ailleurs, je ne connais rien au monde qui vaille la peine de vivre.
Zarathoustra, guérisseur d'âmes, a dit : « Celui cjui n'a pas foi en soi-même ment toujours. » Et Rosmer, qui n'a plus foi en soi, court se jeter au torrent, rendant ainsi un dernier hommage à la vie.
Hialmar Ekdal et Rosmer sont deux frères, — et Stockmann, et M™^ Alving et Xora sont aussi leurs sœurs et frère. Tous ont la même aspiration, tous sont hantés par le même désir : se libérer, s'affranchir. Tous sont des êtres douloureux et vivants aux prises avec les circonstances, avec les forces de contrainte. Doute, impuissance, contrainte sociale, hérédité : autant d'empêchements â cette liberté après quoi
l'homme aspire. Stockmann fait tête ; Hialmar parodie ; Rosmer se tue... Parce que tous sont victimes de la nécessité, s'ensuit-il pour cela que l'idéal périsse ! Je le vois, au contraire, sans cesse proclamé, car chacun d'eux exprime, en un moment au moins, le désir de réagir. Que ce soit pouvoir ou vouloir qui "fasse à chacun d'eux défaut, il n'importe ! L'idéal subsiste et d'autre part la vie — réalité — se développe sans cesse. Pour vaincre l'opposition qui règne entre l'idéal et la réalité, il n'est donc que de persister.
Ibsen, du moins, persista.
Le troisième cycle
OPPOSITION DE l'idéal ET DE LA RÉALITÉ DANS L^\MOUR
Faut-il croire, comme on l'a dit, qu'Ibsen déjà vieux, se sentit atteint certains jours, par une profonde mélancolie ? Il avait donné toute une vie à l'action ; et il apercevait, étant sur le déclin, des êtres pleins de jeunesse, qui entraient dans la vie en se promettant de la donner tout entière à l'amour.
A cette heure, en effet, Ibsen fut peut-être effleuré par un doute qui ressemblait à un regret. L'aveu que fait le professeur Rubeck de l'impression qu'il éprouva, lorsqu'il eut enfin terminé sa grande œuvre, nous porte comme un écho du propre aveu d'Ibsen.
« ... Tout, vocation, travail d'artiste, et tout ce qui s'ensuit, ... oui, tout cela m'apparut soudain comme choses creuses, vides, insignifiantes, au fond. »
Ce serait, alors, à la lueur de cette crise, qu'Ibsen aurait entrepris ses dernières recherches. Comment, et pourquoi, si souvent, pour ne pas dire toujours, dans l'union de deux êtres, l'accord ne peut-il pas durer ? Quelle cause secrète contrarie la réalisation, empêche la durée de la parfaite entente entre l'homme et la femme qui se sont unis librement... au moins en apparence ?
Comme il en a pris l'habitude, c'est du dehors qu'Ibsen posa pour la première fois, ce problème nouveau, s'efforçant ensuite à le résoudre par le dedans. Dans la Dame de la mer, qui ouvre le troisième cycle, comme dans Brand, qui prélude au premier, comme dans les Soutiens de la Société, par quoi débute le second, Ibsen donne, encore une fois, visiblement le pas à l'idée sur l'être vivant, et puis, intervient à la fin pour livrer la solution.
C'est la fiction pure. Ibsen n'écrit la Dame de la mer que pour se poser le problème à lui-même. Ce qu'ayant fait, il se retourne vers la vie et revient à sa vraie manière.
Je vois, dans les cinq derniers drames, un même conflit qui se déroule, mais... derrière Hedda, derrière Solness et Rita, derrière Jean- Gabriel, et derrière Rubek, c'est l'âme d'Ibsen que j'entends haleter, l'âme d'Ibsen éprise jusqu'à la dernière heure de la même grande aspiration.
Avec Hedda Gabier, Ibsen est tombé sur un être qui détermine la puissance de l'instinct. Hedda Gabier veut vivre..., et l'homme à la vie duquel elle associa sa vie est justement un être qui redoute l'action, qui a peur de la vie.
— {( C'est une délivrance », crie Hedda, à la fin, en apprenant la nouvelle du suicide d'Eylert Loevborg, « c'est une délivrance de savoir qu'il y a tout de même quelque chose d'indépendant et de courageux en ce monde ».
Solness, lui, a conquis le succès, après de longs efforts. Le maîtreconstructeur pourrait vivre désormais en paix, s'il avait une âme paisible. — Mais Solness est inquiet ; Solness est jaloux ; Solness craint qu'on le remplace. Le talent de Ragnar Brovnik, son second justement, est plein de promesses... Solness le sait... Solness l'étouffera.
Un pareil état d'âme a une cause profonde. Solness, tout vainqueur qu'il soit, n'a pas rencontré le bonheur. Solness est désenchanté. C'est pourquoi il n'aime pas la jeunesse et la craint...
La jeunesse vient à passer sous les traits d'Hilde Wangel.
Hilde Wangel, qui s'avance en sommant la vie, est aussi passionnée et vibrante que M™^ Solness est soumise par avance, et par avance résignée. L'opposition des deux figures suffit à justifier l'amertume de Solness, comme l'espoir, qui naît en lui de conquérir Hilde Wangel, suffit à expliquer sa mort.
Ibsen a composé ses trois derniers drames entre 66 et y2 ans. Loin que ses facultés de comprendre et de sentir y paraissent diminuées, il me semble ne l'avoir jamais vu plus clairvoyant, plus humain.
Allmers, Jean-Gabriel Borkmann, le professeur Rubeck : trois hommes qui, au plein de la vie, se trouvent, le premier arrêté, les deux autres vaincus, faute d'avoir pu accorder, dans la vie, l'amour et l'action, l'idéal et la réalité. Crainte d'avilir le triple drame humain, je ne veux pas ici en retracer l'esquisse. Il n'est rien pour donner une idée du duel qui s'engage entre Allmers et Rita, que ce spectacle du duel lui-même. Le génie d'Ibsen, c'est justement d'avoir retrouvé les mots par lesquels Rita exprime, crie sa douleur d'être qui haït, tant il souffre de n'être plus aimé.
Ainsi, dans l'amour, l'amour même devient une force de contrainte !
Cependant, l'éternelle loi, agissant par plus, peut aussi agir par moins. A preuve, Jean-Gabriel ! Qu'est-ce que la volonté d'action, le désir de puissance, le génie de cet homme n'eut pas réalisé, même dans
le malheur, après une catastrophe, s'il avait eu à sa disposition le surcroît de force que l'amour d'un autre être peut apporter à l'être auquel échut le rôle de créer?
Et, comme Jean-Gabriel, et pour une même cause, le sculpteur Rubeck succombe. Une fois de plus, l'amour, qui pourrait être force libératrice, s'exerce comme force de contrainte.
Comme Solness, Rubeck a conquis la gloire, ayant achevé son chefd'œuvre. Puis le temps a passé. Le sculpteur Rubeck pourrait jouir de la vie : il ne peut. Il lui faudrait un aide pour reprendre sa tâche.
Rubeck Il me faudrait vivre avec un être qui, pour ainsi dire, s'ajouterait à moi... me compléterait... ne ferait qu'un avec moi dans tous les actes de ma vie.
Maïa, lentement.
C'est là une tâche trop difficile pour moi...
RUBÊCK
En efïet, Alaïa, il vaut mieux ne pas l'essayer.
Maïa, avec éclat.
Je n'en ai pas la moindre envie, je t'assure.
Rubeck Je ne le sais que trop. Et je n'espérai pas, en t'attachant à moi, que tu me prêterais cette sorte de concours vital.
Et Rubeck, quittant sa compagne, qui redescend librement vers la vie, s'efforce de gravir la montagne, mais en vain : l'avalanche l'engloutit.
Ibsen et nous
J'ai rempli mon dessein si j'ai suivi le fil qui, de bout en bout, court à travers l'œuvre d'Ibsen. Mais gardez-vous de croire qu'en ces pages hâtives j'aie pu vous révéler — pas même — vous indiquer, tout ce qui de cette œuvre fait la beauté.
La pensée d'Ibsen, étroitement liée à son œuvre, est si constamment active, et si intense, qu'elle renforce toujours le mot, dont elle épointe, dont elle aiguise le sens. Il agit sur nous deux fois, si l'on peut dire : par ce qu'il exprime, d'abord ; ensuite par ce qu'il suggère.
« Dans les petites phrases brèves et hachées de ses dialogues, observe M. Joseph Hansen, il fait glisser de vagues allusions à des choses insoupçonnées, des traits mystérieusement suggestifs qui recèlent des prolongements infinis sur l'âme humaine (i). »
(i) Joseph Hansen, La Satire sociale dans le théâtre d'Ibsen.
Une telle manière explique bien des choses, et notamment le singulier accueil que lui fit la critique, quand il parut en France.
L'Allemand placide et hospitalier, qui avait, le premier, accueilli, écouté son œuvre, avec ce bon vouloir, avec cette attention, ce désir de comprendre, qui font de lui, me disait Suzanne Desprès, le premier public du monde, l'Allemand ne se fâcha que le jour où il crut apercevoir qu'Ibsen osait bousculer la florale... Il suffit, toutefois, en cette circonstance, de quelques commentaires, et l'Allemand rentra dans sa tranquillité.
Ici, où la florale ne fait plus question, — et pour cause ! — la critique fit à l'œuvre d'Ibsen accueil à sa façon... Oh ! ce fut sans réplique : on publia, dans tous les feuilletons, que ce n'était pas là du théâtre à la manière de France, et qu'il était dès lors impossible d'y rien comprendre.
Avec le sang- froid tenace qui le caractérise, Lugne-Poë livra cent batailles.
En ce temps-là, feu ^I. Sarcey opprimait le théâtre. Et toute la critique le suivait. Je ne vois que deux journalistes qui aient osé défendre l'œuvre d'Ibsen, à l'époque : Henri Baûer, Octave ^^lirbeau. Je voudrais pouvoir reproduire intégralement ici l'article inoubliable que Mirbeau publia, au lendemain de la représentation de Peer Gynt, à r « Œuvre » :
« Les critiques ne viennent pas au théâtre pour comprendre et
être émus ; ils y viennent pour voir des décors, des petites femmes nues sur la scène... Et ils y viennent aussi pour entendre des calembours, des couplets polissons, des psychologies à la Dumas, des émotions en simili et des humanités en toc... Tout ce qui les dérange de leurs petites affaires, tout ce qui les distrait d'une belle cuisse, d'une belle croupe et d'un beau téton, tout ce qui les force à penser, voilà l'ennemi...
« Et puis le nouveau les irrite, les désoriente, les épouvante. Ils se sentent si seuls, si petits, si désarmés devant ce qu'ils voient et entendent pour la première fois ! Alors ils crient, ils crient comme ils peuvent, comme les pauvres chiens crient à la lune, et ils invoquent IMolière. Corneille, Bornier, Dumas, le génie de la race et la race du génie... »
Mais quoi ! les étrivières reçues, les critiques n'en restaient pas moins impuissants à comprendre. — a X'y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer ? » demande Candide. Et \oltaire répond : « Sans doute, c'est-à-dire qu'il y a du plaisir à n'avoir point de plaisir. »
Pour vivre plus tranquille, feu M. Sarcey, pris de lyrisme, un jour, exprima comme suit qu'on ferma la scène française à l'importation étrangère. Il dit:
126 PORTRAITS d'hier
Seigneur, préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Confrères, bons bourgeois et symbolistes même, Dans la nuit triomphants, de la littérature exotique, du théâtre de INIaeterlinck, ce Shaskespeare belge, de Henryk Ibsen, le Shakespeare norvégien, et si j'osai, j'ajouterai : « Préservez-moi, sur notre scène, de Shakespeare lui-même. »
Et, peu de temps après, au lendemain de la représentation de Soliicss le constructeur, renchérissait dans les termes suivants:
« De tous les ouvrages qu'on nous a donnés d'Henrik Ibsen, celui-ci est sans contredit le plus médiocre; il est tout à la fois obscur et puéril. Le second acte n'est presque tout entier qu'une longue conversation entre Solness et Hilde. Je défie bien les plus subtils abstracteurs de quintessence de savoir, après qu'ils ont parlé, ce qu'ils ont voulu dire. C'est du pur galimatias... Pour moi, je ne cesserai de l'écrire: Je suis fâché que des jeunes gens qui sont dévoués à l'art se donnent tant de peine pour nous apporter des œuvres qui ne s'acclimateront jamais chez nous, qui répugnent à notre génie fait de logique et de clarté et dont nous ne pourrons même jamais rien nous approprier. »
Je crois que feu AI. Sarcey était de bonne foi. La nouveauté l'épouvantait. Octave Alirbeau l'avait justement observé: cet homme ne pouvait pas comprendre ce qu'il entendait pour la première fois... Son successeur a fait quelque progrès, s'il faut en croire du moins le passage suivant, que j'extrais encore d'un feuilleton plus récent du Temps:
(( On ne haït plus Ibsen, constate M. Adolphe Brisson; on l'aime avec moins d'intolérance ; on éprouve pour lui cette solide estime qui fait le fond de l'amitié conjugale... Maintenant que nous sommes bien sûrs de son génie, nous ne craignons plus d'apercevoir ses défauts. Nous le discutons librement, nous le traitons en classique... Et classique, de quelque manière, il l*est devenu par l'influence qu'il a exercée sur notre jeune théâtre... »
Ainsi le gendre porte au pinacle ce que le beau-père envoyait à la fosse.
Ibsen a donc sa revanche.
Mais, â présent encore, chacun l'entend à son gré, comme au temps de la première représentation d'Un ennemi du peuple, chacun veut le tirer à soi. Cependant, Ibsen n'a cessé de le dire, Ibsen n'était d'aucun parti. Cet iconoclaste forcené fut le plus résolu des individualistes.
« Je vous souhaite un robuste égoïsme, écrit-il à Georg Brandes,
qui vous fasse considérer ce qui vous appartient en propre comme
ir.SEX
ayant seul une valeur, une importance réelle, tout le reste n'existant pas. Ne croyez pas, pour cela, que ma nature soit brutale. Vous ne sauriez mieux servir la société qu'en monnayant le métal dont vous êtes fait. Je n'ai jamais fortement compris la solidarité. Je l'ai acceptée ainsi qu'un traditionnel article de foi. Si l'on avait le courage de l'écarter complètement, on se délivrerait du poids le plus lourd qui gêne la personnalité. »
C'est que la solidarité est une entrave mise à la révolte de l'individu,' révolte qui apparaît à Ibsen, en l'état actuel des choses, comme la vraie fin de l'homme, et sa vraie raison d'être. Que l'esprit se libère des contraintes formidables que fait peser sur lui l'esprit : alors le plus dur sera fait. Si Ibsen l'eût connu, Ibsen eut repris à son compte le mot de Kropotkine: « ... que la couardise de l'esprit est « recueil sur lequel toutes les révolutions ont échoué jusqu'à ce jour ».
« Les idées nouvelles demandent une expression nouvelle, » dit Ibsen de son côté. « La Liberté, l'Egalité, la Fraternité ne sont plus ce qu'elles furent au temps de feue la guillotine... Les hommes ne veulent que des révolutions spéciales et localisées, des révolutions extérieures et politiques. Charlatanisme que tout cela ! Ce qu'il faut accomplir, ce qui, à tout prix importe, c'est la révolution de l'esprit humain. »
Ce qui reste cependant essentiel à ses yeux, c'est la révolte en son principe, la révolte, c'est-à-dire l'acte de ceux qui avancent, envers et contre ceux qui refusent d'avancer. Tout est justifié contre les « partisans de la stagnation », cette « bande de chiens d'attache ».
— (( Xe tombez pas dans la vulgarité en essayant de vous défendre », écrit-il encore à Brandes, au moment où celui-ci est le plus violemment attaqué par les conservateurs. « ... Ayez un calme, un sang-froid irritants, un dédain joyeux de tout ce qui branle et menace ruine autour de vous. Pensez-vous que des choses vermoulues puissent résister? Je ne sais ce qui sortira de cette lutte à mort entre deux époques. Tout plutôt que le maintien de ce qui est. Voilà pour moi la raison déterminante. Je n'attends pas de la victoire qu'elle nous donne une réforme durable; jusqu'ici la marche en avant nous a toujours fait passer d'une erreur dans une autre. ]\Iais la lutte a du bon'; elle est saine, elle rafraîchit... »
Et puis, elle a son but... Je vois en Ibsen un descendant direct du Titan, qui, tout attaché qu'il fut sur son roc, refusa toujours de se rendre, n'ayant jamais désespéré de se pouvoir lui-même un jour libérer :
« — Tout est considéré et arrêté depuis longtemps! » gémit Pro-
128 rORTRAITS d'hIER
métlieus enchaîné... Et le fantôme de reprendre : « La liberté pour Thomme est de confondre son vouloir avec la nécessité. »
« — Victime de la nécessité! confesse Ibsen à son tour... Et c'est la raison qu'il trouve pour persister dans la révolte... Il compte un à un les anneaux de la chaîne, regarde comment ils sont forgés. Comme il les secoue ! Comme il nous défie, en nous montrant quelle honte pèse sur nous, du fait de chacun des anneaux trop longtemps supportés ! »
Fataliste ! a-t-il dit. Et comment ne pas l'être quand on s'est imposé pour premier devoir de regarder en -face la réalité présente. Mais de ce qu'on est contraint, s'ensuit-il qu'on ait renoncé ! L'homme ne sera jamais tout à fait désarmé. Si le Moi le veut fortement, le Moi deviendra son maître.
Comme on lui reprochait un jour de paraître déposer les armes, il répondit en publiant l'ode suivante :