‹ EmilieChapitre 22 sur 23 · CHAPITRE XY1ÏI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY1ÏI

Conclusion.

Après trois années de séjour dans la capitale, Jules, qui avait mis à profit tous ses instants , se vit en état de passer sa thèse pour la licence. Il le fit d'une manière brillante et aux applaudissements de ses professeurs. Alors n'ayant pas de motif pour rester plus long-temps éloigné du pays natal , il revint en toute hâte à Mauriac. Sa sœur Louise allait se marier avec un riche négociant de la Limagne. On n'attendait que le retour du jeune licencié pour la célébration du mariage, qui eut lieu effectivement quelques jours après. Jules put voir, ornée de tous ses avantages extérieurs, sa cousine Emilie,

que trois années d'absence avaient encore embellie. A cette vue , il sentit bientôt que l'amitié qu il lui avait vouée dès l'enfance faisait place à un tout autre sentiment. Il ne tarda pas à faire confidence à sa mère de son inclination pour Emilie. Madame Chazal n'en fut pas beaucoup surprise , non plus que sa belle-sœur madame Dermance , à qui elle vint apporter cette nouvelle. Plusieurs fois elles avaient remarqué ensemble, avec plaisir, la prédilection de ces deux enfants l'un pour l'autre ; elles se trouvaient heureuses de pouvoir assurer leur bonheur en les unissant.

Mais quelle fut la joie du vénérable père Ambroise, quand ses deux nièces vinrent lui apprendre ce dent il était question , et lui demander son avis ! Ce digne vieillard avait perdu la vue depuis deux ans. Malgré son infirmité, il se leva avec vivacité, et se mit à marcher à grands pas comme s'il eût été clairvoyant. Ses exclamations, les pleurs qui coulaient le long

de ses joues creusées par l'âge, ses mains jointes et élevées souvent vers le ciel , annonçaient l'intime satisfaction dont il jouissait. Depuis long-temps il avait étudié le caractère de Jules, et s'était réjoui plus d'une fois du penchant mutuel qu'il remarquait entre cet enfant et sa jeune élève. Regardant dès -lors Jules comme l'homme le plus digne d'Emilie et le plus capable d'assurer son bonheur, le bon père Ambroise avait arrêté plus d'une fois ses vœux sur l'idée riante de les voir un jour unis l'un à l'autre.

Le père Ambroise, par l'effet de son âge et de sa cécité, ne pouvant que très difficilement remplir les principales fonctions de son ministère, était assisté d'un vicaire qui le soulageait de la plus grande partie des fonctions du sacerdoce. Mais pour le mariage des deux enfants chéris de son cœur, le bon vieillard revendiqua le bonheur de présider à cette cérémonie.

Elle ne fut célébrée que deux mois plus

tard, parce qu'il fallait attendre les dispenses de l'Eglise que faisait exiger le degré de parenté qui unissait déjà les deux futurs époux.

Le jour tant désiré parut enfin, et fut un jour de fête pour tout le village. D'abondantes aumônes, faites avec le discernement d'une charité éclairée, servirent de prélude à l'acte religieux. Madame Dermance ne voulait voir à la bénédiction nuptiale de ses enfants que des visages épanouis par le contentement. Sa bellesœur, Jules et Emilie imitèrent cet exemple. Tous les pauvres habitants du lieu bénissaient le jeune couple et faisaient des vœux pour sa félicité. Ceux qui avaient vu Jules et Emilie tout petits, souhaitaient d'avoir pour la consolation de leurs vieux ans , des enfants vertueux et bons comme eux. C'était de tous les côtés un concert unanime d'éloges naïfs et simples, expression touchante de la reconnaissance et de la sincérité. Lorsque les deux jeunes gens,

accompagnés de leurs parents, se présentèrent pour entrer dans l'église, il leur fallut fendre la foule empressée autour d'eux, comme pour leur offrir l'hommage de leurs vœux et de leur satisfaction.

Un prie-dieu, établi en face de l'autel, attendait les deux époux ; ils s'y placèrent, et la cérémonie commença au milieu d'un pieux recueillement. Le père Ambroise, conduit à l'autel par son vicaire, offrit le divin sacrifice. Ses cheveux blancs , honorés par tant d'années de bienfaits et de vertus, formaient comme une auréole autour de sa tête octogénaire ; son front était embelli de cette sérénité qui toujours accompagne la probité et la justice; ses traits nobles et vénérables avaient quelque chose des anciens patriarches; il n'y avait pas jusqu'à ses yeux éteints qui ne donnassent à sa physionomie une sorte de solennité. On eût dit une de ces têtes antiques dont les yeux fermés sur le présent, semblent plonger

un sublime regard dans un avenir qui leur est dévoilé. Tous les assistants, pleins de vénération et de tendresse pour leur ancien pasteur, étaient en extase.

Au milieu de la bénédiction nuptiale , il fut aisé de voir qu'en lui les sentiments de l'homme se confondaient avec les importantes fonctions du prêtre. Après les questions d'usage, il prit affectueusement la main de Jules, la mit dans celle d'Emilie, et prononça, d'une voix doucement émue, mais grave, les paroles sacramentelles qui les unissaient à jamais. Puis, remontant à l'autel, ce fut alors que son émotion se révéla tout entière par des paroles pleine^ de la tendresse et de l'esprit évangélique qui l'animaient.

« Mes chers enfants, je viens de prier le ciel, et je le prierai, avec la même ferveur, jusqu'à mon dernier soupir, pour qu'il daigne répandre d'abondantes bénédictions sur vous et sur votre famille. Je bénis aussi le Tout-Puissant d'avoir assez

prolongé ma carrière, pour que je pusse jouir d'un si beau jour ! Je puis dire aujourd'hui comme le vieux Siméon : «C'est maintenant , Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre serviteur», puisque j'ai pu de mes mains tremblantes unir celles de deux jeunes époux objets constants de mon affection et de ma sollicitude. Il m'est bien doux d'espérer qu'une paix inaltérable régnera toujours entre vous, que toujours vous marcherez côte à côte dans le sentier épineux de la vie; que vous vous soutiendrez , que vous vous guiderez mutuellement dans ce défilé rempli d'embûches et de précipices ; enfin que vos vertus ne cesseront pas un seul instant d'embeliir, comme autant de fleurs , la route que vous devez parcourir ensemble ! Car, ne l'oubliez jamais, mes chers enfants , il n'est point ici-bas de vrai bonheur sans la vertu, et celle-ci découle de la Religion, comme une eau claire et limpide découle d'une source pure. Je

vous suivrai peut-être encore quelques jours dans votre pèlerinage terrestre, mais le mien ne tardera pas à être fini; le poids de la vieillesse m'en avertit ; ma joie ellemême, toute parfaite qu'elle est, a peine à ranimer ce faible corps prêt à succomber à chaque instant; ces fonctions sacerdotales que je viens de reprendre un moment pour vous, m'accablent déjà, et me font sentir que je dois les déposer pour jamais. Vivez heureux, mes chers enfants, surtout vivez vertueux. A présent je mourrai satisfait , puisque j'aurai fait servir, à consacrer votre bonheur à tous deux, les derniers moments de mon sacerdoce et les derniers efforts d'une vie presque éteinte ».

Pendant cette touchante allocution, les jeunes époux , leurs mères , leurs amis , tous les villageois rassemblés dans l'église, étaient vivement attendris. De grosses larmes roulaient dans tous les yeux. Le père Ambroise acheva le saint sacrifice ,

et le reste du jour fut donné tout entier au plaisir et à la joie.

Lorsque les fêtes nuptiales furent passées , madame Dermance dit à Emilie qu'elle voulait lui faire un cadeau de noces , indépendamment de ceux qu'elle lui avait déjà donnés; puis tirant de sa bibliothèque un petit volume doré sur tranches et revêtu d'une couverture en velours, elle le lui offrit, en lui disant: « Ma chère Emilie, tu seras sans doute mère à ton tour ; si le ciel te donne des filles, voici ton guide pour leur éducation. C'est le traité de X Education des Filles, par Fénélon. C'est notre bon oncle Ambroise qui m'en a fait présent, en m'indiquant l'usage qu'on peut en faire, et en m'éclairant de ses excellents conseils. Ton éducation est le résultat de l'application des préceptes contenus dans ce précieux livre. Ainsi, en interrogeant tes souvenirs, et en t'aidant de tes lumières , tu pourras mieux qu'un autre te servir utilement de

cet admirable traité, et ne devoir qu'à tes soins des enfants vertueux et sages, dont le mérite sera ta plus douce récompense. » Comme il est important que l'homme ait une profession qui occupe utilement les moments de sa vie, Jules fit l'acquisition d'une étude de notaire dans le voisinage du château de sa belle-mère. Par ce nouvel arrangement, les deux époux ne cessèrent pas de vivre en famille. Quelques mois après leur mariage; ils fermèrent les yeux au bon père Ambroise , et donnèrent à sa mémoire , aussi chérie que vénérée, les justes pleurs de la reconnaissance et de la tendresse filiale.

Depuis, ils ont constamment suivi la route que leur avait tracée ce digne imitateur des vertus de Fénélon. Craignant Dieu , faisant du bien à leurs semblables, chérissant tout ce qui porte le sceau de la vertu, ils goûtent le bonheur d'être aimés de ceux qui les entourent, continuent à mettre en pratique les sages leçons dont

fut nourrie leur enfance, et rendent heureuse de la félicité dont ils jouissent, leur bonne mère, madame Dermance, qui ne peut regarder son Emilie sans s'applaudir de la perfection de son ouvrage.

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