CHAPITRE XVII
On finit la lecture du manuscrit rose. — Les plaisirs de la capitale. — Conférences chrétiennes à Saint-Sulpice. — Luxe et vanité des femmes. — Fin des vacances de Jules ; son départ.
Il ne faut pas croire que le jcurnal de notre étudiant en droit avait été oublié. Seulement le récit du père Ambroise, récit auquel il avait donné lieu, et les détails de la bonne action qui en fut la suite, avaient trop vivement préoccupé lous les esprits, pour que l'on pût en terminer la lecture. Mais on se souvenait fort bien qu'il en restait quelques feuillets qu'on ne connaissait pas encore.
Jules fut donc obligé de s'exécuter jusqu'à la fin.
Un matin que toute la famille était
réunie après le déjeûner, Emilie apporta malicieusement le manuscrit rose, et le mit dans les mains de Jules, en le priant de reprendre où il en était resté. «Les désirs de mes chers parents sont des ordres pour moi, dit Jules; ce n'est donc pas ma faute si je continue à les ennuyer de mes songes creux de jeune homme.
Heureusement pour vous et pour moi que je n'ai plus que quelques pages à vous lire. Permettez-moi, dans tous les cas, de m'applaudir de n'avoir pas poussé plus loin mon journal ainsi que j'en avais d'abord le projet; car je vois bien qu'on aurait été peu disposé à me faire la moindre grâce. Mais je reprends.
«Dès mon début à Paris à l'école, j'avais reconnu que la société des étudiants en général n'était pas celle que je devais rechercher. Sans doute il y a parmi eux des jeunes gens fort distingués et trèsestimables. Mais ce n'est que par hasard qu'on peut se lier avec eux, parce qu'ils font comme moi-même j'avais l'intention
de faire; ils assistent régulièrement aux cours et se tiennent éloignés de toute coterie d'étudiants. Ce n'est d'ailleurs que dans les cafés, les estaminets, les restaurants et autres lieux publics du même genre, que peuvent se former les liaisons entre jeunes gens. Or, je prends habituellement mes repas dans ma pension bourgeoise, où je n'ai pour compagnons que des personnes étrangères aux écoles; de plus, je ne me sens aucun penchant à aller passer mon temps à prendre du punch et à fumer des cigares; d'où je conclus hardiment que je ne m'exposerai guère aux relations dangereuses.
» L'emploi de ma journée et de ma soirée est fixé d'une manière assez régulière. Le jour, je vais entendre nos professeurs, puis j'étudie les matières qui ont fait le sujet de leurs leçons. Le soir, à moins que je n'aie à faire quelques visites de politesse, je me livre tantôt à l'étude de la langue anglaise que je veux apprendre à fond, tantôt à des lectures
solides et intéressantes, et je me délasse de tout cela en faisant un peu de musique. Au milieu de ces occupations diverses, je n'éprouve point d'ennui, si ce n'est celui-là seul d'être séparé de mes bons parents.
» J'entrai presque par hasard, il y a {rois semaines, dans l'église Saint-Sulpice, vers midi et demi. C'était un dimanche. Je venais d'entendre la grand' messe à Saint- Jacques-du-Haut-Pas, ma paroisse. Ce n'était donc que la curiosité, le désir de voir l'intérieur d'une église, dont l'élégante majesté du dehors frappait pour la première fois mes regards. A mon entrée sous le portique, j'aperçois une affluence extraordinaire dans la nef du temple. Des hommes seuls composent cette imposante réunion; là, je vois pêle-mêle des vieillards, des hommes d'un âge mur, et plus nombreux encore des jeunes gens qui semblent se presser autour de la chaire. A droite et à gauche de la nef, clans chaque travée
pratiquée entre les piliers , un grand nombre de femmes de tout âge et de toute condition, se serraient contre les barrières en bois qui ne leur permettaient pas d'aller plus loin.
» Qu'attendait avec tant de recueillement cette foule rassemblée? Je m'informe; on me répond, avec un air d'étonnement, que M. l'abbé Fraissynous va donner sa seconde conférence. Cette réponse m'explique tout. J'avais entendu plusieurs fois parler de l'éloquence de cet orateur chrétien; je savais qu'il était presque un de mes compatriotes. A ce double titre, je voulus le voir et l'entendre. Précisément, il montait en chaire; je me plaçai le mieux que je pus pour ne rien perdre de ses paroles.
» Avant que le prédicateur eût ouvert la bouche , le silence le plus religieux s'était établi comme pour lui exprimer l'impatience qu'on éprouvait de prêter l'oreille à ses enseignements. Cet orateur de la chaire n'est point un de ceux
qui se donnent beaucoup de mouvement pour produire de l'effet. Simple, grave, solennel, il ne cherche point à ébranler l'imagination; il ne s'attaque qu'à la raison et au cœur; ses gestes sont rares, son attitude noble et tranquille, son front calme et majestueux. Point de digressions inutiles, point de hors-d'œuvre; il ne voit que son sujet et l'embrasse tout entier. Sa logique franche et sévère tour à tour tempérée par les charmes d'une élocution soignée, ou fortifiée par une éloquence chaleureuse et pathétique, porte la conviction dans les esprits en même temps que la persuasion dans les cœurs. Son langage tout évangélique, à part les grands mouvements oratoires, me rappelait avec délices les instructions si solides et si affectueuses de mon bon oncle Ambroise. C'est vraiment un spectacle magnifiq' e que celui d'un prêtre , homme de foi , de savoir et de talent , laissant tomber , du haut de la chaire de vérité, sur les populations, la parole du
Dieu vivant , semblable à une rosée bienfaisante qui viendrait féconder une terre long-temps brûlée par les ardeurs de l'été. Rien n'est plus propre à donner une idée du lien invisible qui unit intimement le ciel à la terre. Les deux conférences que j'ai déjà eu le bonheur d'entendre, l'une sur l'immortalité de l'âme, l'autre sur l'éducation , non-seulement m'ont inspiré une haute opinion de l'orateur, mais encore m'ont éclairé sur plusieurs doutes et affermi dans la voie qui m'a été tracée dès mon jeune âge. C'est bien là une véritable école des mœurs.
Pourquoi faut-il que toute cette foule, si attentive, si recueillie au pied de cette chaire, soit aussi , à peu d'exceptions près, la même qui encombre tous les soirs les portiques des théâtres? Quant à moi, je me propose, dès à présent, d'assister assidûment aux conférences de Saint- Sulpice; je ferai mieux encore, si le ciel daigne m'en faire la grâce, je tâcherai de me nourrir des leçons qu'elles renferment pour devenir meilleur.
» Les maisons de Paris, dans lesquelles j'ai été présenté, ne m'ont paru offrir que bien peu d'attrait. Je me suis déjà vu forcé d'accepter plusieurs invitations à des soirées dansantes. Rien de plus monotone, de plus insipide, de plus guindé que ces réunions. Combien elles diffèrent de celles de nos montagnes, où préside ordinairement une gaîté si franche, si cordiale, si animée!
» L'envie de briller soit par la beauté, soit par les recherches de la parure, est l'aimant qui attire surtout nos dames de Paris dans la plupart de ces soirées, où, en réalité, elles ne sauraient trouver d'autres agréments. Qu'il y a de futilité et de sottise dans tout cela! Combien la simplicité de nos mœurs un peu rustiques me semble préférable à tout ce clinquant qui n'a d'éclat qu'à la clarté des bougies, et disparaît bientôt comme leur fumée ! Les élèves de mon oncle Ambroise ont reçu une éducation bien différente de celle de nos jeunes Parisiennes, et j'aurais bien
du plaisir à rappeler ici quelques-uns des conseils de cet excellent instituteur, sur la vanité de la beauté et des ajustements. »
» Ici se termine mon manuscrit, ajouta Jules en fermant le cahier. »
— Mon ami , lui dit le père Ambroise en lui pressant affectueusement la main, je te remercie beaucoup , pour mon compte, de la lecture de ton journal; tout m'y satisfait, la maturité des pensées, la sagesse des réflexions, la noblesse des sentiments. Mais tu m'as mis , par rapport à toi , dans la position du grand Roi (Louis XIV) à l'égard du poète Boileau; je puis te dire aussi :«Je t'aurais loué d'avantage , si tu ne m'avais pas tant loué. »
Cependant les vacances touchaient à leur terme. Il fallait que Jules, avant son départ , allât consacrer quelques jours à sa mère et à ses parents de Mauriac. Entre personnes bien unies et qui s'aiment , ces séparations ont toujours
quelque chose de pénible. Jules et Louise étaient tristes le jour de leur départ du château. Emilie ne se séparait pas non plus sans regrets des chers compagnons de son enfance. Cependant la voix de la raison se fît entendre , et l'on se consola avec la douce espérance des vacances prochaines, qui devaient être définitives. Huit jours après, Jules Chazal roulait en poste vers Paris.