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CHAPITRE PREMIER

Veuvage de madame Dermance. — Sa tendresse pour sa fille. — Le père A.mbroise.

Madame Dermance, jeune dame d'un naturel heureux, mais gâté par une mauvaise éducation, n'avait songé, depuis son mariage, qu'à paraître avec éclat dans les salons les plus brillants de Paris. Son mari, colonel de cavalerie, grand amateur de ce que l'on nomme représentation et des bruyants plaisirs de la société, lui avait fait adopter facilement ce genre de vie dissipée, et elle s'y était livrée avec un goût qui était devenu

bientôt déraisonnable. L'absence même deM.Dermance, que la guerre venait de rappeler sous les drapeaux , ne dérangeait rien aux nouvelles habitudes de sa femme. Elle continuait à être de tous les bals, de toutes les réunions où le grand monde se donnait rendez-vous; la toilette et les fêtes l'occupaient tout entière; aussi, par une suite inévitable de cette conduite irréfléchie, le plus grand désordre régnait dans sa maison; des domestiques avides et infidèles exploitaient à leur profit la négligence de leur maîtresse.

Madame Dermance ainsi plongée dans le tourbillon du monde, ne rêvait que brillantes parures, parties de plaisirs , lorsque les bulletins de l'armée vinrent lui apporter la foudroyante nouvelle de la mort de son époux. Le colonel avait perdu la vie à la mémorable journée de Marengo. Ce coup, d'autant plus terrible qu'il était inattendu, accabla de douleur sa veuve; elle aimait tendrement celui qu'elle venait de perdre; son chagrin alla

jusqu'au désespoir. Une fièvre ardente, accompagnée d'un délire effrayant, fit craindre pour sa vie pendant plusieurs jours. Quand elle revint à elle, sa petite fille Emilie, à peine âgée de quatre ans, était assise près de son lit; la vue de cet enfant, qui lui offrait le portrait vivant de son malheureux époux, la frappa vivement; des larmes coulèrent de ses yeux en abondance; puis prenant la jeune Emilie dans ses bras : «Ma fille, ma chère enfant, s'écria -t - elle avec une sorte d'exaltation , le malheur m'éclaire sur les devoirs qui me sont imposés comme mère; j'ai bien des torts à réparer à ton égard; trop long-temps j'ai oublié que je te devais tous mes soins. Tu es le seul gage qui me reste de la tendresse de ton père : que ne dois-je pas faire pour le conserver! Ah! si le ciel me donne la force de surmonter mes peines, je jure par mon époux , dont la mémoire me sera toujours chère, de consacrer à ton bonheur mon existence tout entière. »

Toutes les personnes présentes à celte scène touchante, augurèrent bien de la conduite future de madame Dermance.

Celle-ci parut soulagée par l'épanchement de sa douleur; ses regards s'arrêtaient avec affection sur sa chère Emilie, et semblaient y trouver un charme consolateur : le jour, elle voulait l'avoir sans cesse dans sa chambre, et prenait plaisir à lui prodiguer les plus douces caresses. Elle ne tarda pas à se rétablir, mais la mélancolie empreinte dans tous ses traits laissait voiries traces de son chagrin.

A peine madame Dermance fut-elle en état de sortir, qu'au grand étonnement de toutes les sociétés que jusque-là elle avait si assidûment fréquentées , elle s'occupa sans relâche des préparatifs d'un voyage qui paraissait devoir être trèsprochain. Tout le monde fut surpris encore bien davantage, lorsqu'en venant faire ses visites d'adieu, elle annonça que désormais elle allait vivre à la campagne, qu'elle disait adieu au monde, et

qu'elle se retirait dans un château de son mari, situé dans les montagnes de la Haute-Auvergne. Vainement on la plaisanta sur son projet de retraite; vainement on s'efforça de l'en détourner en lui exagérant les privations et l'ennui qui l'attendaient dans cette solitude; rien ne put ébranler sa résolution. Quoique à peine âgée de vingt-deux ans, elle avait été en un moment désabusée du monde et de ses amusements frivoles; un triste et long retour sur elle-même lui faisait voir clairement toute la légèreté, toute l'inconvenance de sa conduite passée; elle sentait combien il lui restait encore à faire pour devenir telle qu'elle devait être. et comme femme et comme mère : l'éducation de son Emilie allait réclamer tous ses soins; il fallait donc qu'elle se réformât elle-même clans beaucoup de choses, pour se rendre digne des importantes fonctions dont elle voulait se charger.

Demeurer plus long-temps à Paris, c'eût été s'exposer mille fois à voir ses

bonnes intentions détruites sans retour.

Dans certains cas, il est plus méritoire et plus honorable de fuir le péril que de le braver. Madame Dermance le sentit; aussi se mit-elle en route peu de jours après, n'emmenant avec elle que sa fille et une domestique nommée Julienne, à qui elle était très-attachée , et qui le méritait bien par ses bonnes qualités.

Arrivée dans sa nouvelle habitation , la jeune veuve s'empressa de mettre sa maison sur un bon pied. Elle y établit l'ordre le plus parfait; une régularité admirable y régnait jusque dans les moindres détails. Tout dépend des commencements; une fois cette première impulsion donnée, les choses se faisaient comme d'ellesmêmes.

Madame Dermance avait dans son voisinage un oncle de son mari, qui était venu à Paris pour son mariage, et pour qui, dès ce moment, elle nourrissait une affection vraiment filiale. C'était un pieux et vénérable ecclésiastique, de mœurs

aussi douces que pures, que tous les habitants du canton chérissaient comme un père, et dont le mérite rare était bien supérieur aux fonctions obscures de curé qu'il exerçait avec un zèle évangélique au sein de ces montagnes. Aussi humble de cœur que son esprit était éclairé, le père Ambroise (c'était son ancien nom de religieux) avait préféré cet asile simple et ignoré au séjour de la capitale, où ses talents auraient pu le faire remarquer. C'était dans ces montagnes qu'il avait reçu le jour; c'était la aussi qu'il voulait finir sa carrière, après l'avoir remplie, autant qu'il serait en lui , d'œuvres agréables à Dieu et utiles à l'humanité.

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