CHAPITRE II
Entrentien sur le plan d'éducation à suivre pour bien élever Emilie. — Conseils du père Ambroise. — Guide qu'il donne à sa nièce.
Le père Ambroise revit sa nièce avec un plaisir qu'elle partagea bien sincèrement. Tous deux s'entretinrent longtemps du malheureux Dermance, et ce ne fut pas sans répandre bien des larmes. La jeune veuve épanchant son cœur dans celui de son oncle, déplora amèrement les suites de la conduite légère qu'elle avait menée depuis son mariage; elle lui apprit aussi comment s'était opérée sa conversion, et l'instruisit des motifs qui l'avaient déterminée à fuir le séjour de la capitale. Le respectable curé la consola avec les douces paroles de la religion;
il approuva avec chaleur la résolution qu'elle venait de prendre, et l'assura qu'elle trouverait bientôt dans l'exercice des vertus chrétiennes, et dans la pratique de ses devoirs, un bonheur bien préférable à tous les plaisirs mensongers dont elle venait de faire le sacrifice.
«Mais, mon bon oncle, ce n'est pas tout, reprit madame Dermance, j'ai entrepris de faire moi-même l'éducation de ma fille. Sans doute cette tâche est bien au-dessus de mes forces, mais vos con^ seils me la rendront moins difficile. Je sais, par une triste expérience, qu'en général l'éducation publique ne réussit pas aux personnes de mon sexe. On dit que beaucoup de pensions de demoiselles sont des écoles de vanité. Les pensionnaires y entendent parler du monde comme d'une espèce d'enchantement; et rien ne fait une plus pernicieuse impression que cette image trompeuse du siècle qu'on regarde de loin avec admiration, et qui en exagère tous les plaisirs, sans en mon-
trer les mécomptes et les amertumes. Le monde n'éblouit jamais tant, que lorsqu'on le voit de loin, sans l'avoir jamais vu de près, et sans être prévenu contre ses séductions.
» — Vos raisons sont excellentes, lui dit le père Àmbroise, qui l'avait écoutée avec intérêt ; mais il me semble qu'il ne serait pas impossible de dissiper vos scrupules. Par exemple, je connais dans le voisinage une maison dont la régularité est exemplaire, et où les jeunes personnes
» — Je vous crois, interrompit vivement madame Dermance, mais j'ai des motifs d'un autre genre à alléguer; vou3 jugerez vous-même de leur valeur. Dans ces maisons religieuses, une jeune fille croit dans une profonde ignorance du siècle ; c'est sans doute une heureuse ignorance , quand elle doit durer toujours. Mais si cette fille passe, à un certain âge, dans la" maison paternelle, où à chaque instant on se trouve en contact
avec le monde , rien n'est plus à craindre que cette surprise et ce grand ébranlement d'une imagination vive. Une demoiselle qui n'a été détachée du monde qu'à force de l'ignorer, et en qui la vertu n'a pas encore jeté de profondes racines, est bientôt tentée de croire qu'on lui a caché ce qu'il y a de plus merveilleux. Elle sort du couvent comme une personne qu'on aurait nourrie dans les ténèbres d'une profonde caverne, et qu'on ferait tout d'un coup passer au grand jour. Rien n'est plus éblouissant que ce passage imprévu , et que cet éclat auquel on n'a pas été accoutumé. 11 vaut beaucoup mieux qu'une fille s'habitue peu à peu au monde, auprès d'une mère prudente et éclairée, qui ne lui en montre que ce qu'il lui convient d'en voir, qui lui en découvre les défauts dans les occasions, et qui lui donne l'exemple de n'en user qu'avec modération , pour le seul besoin ; et c'est ce que je veux essayer de faire pour mon Emilie. Dieu qui connaît ma bonne volonté, me donnera sans doute les vertus
nécessaires pour une œuvre aussi importante.
» — A merveille, ma chère nièce, à merveille, s'écria le père Ambroise en se frottant les mains en signe de joie; oui, oui, n'en doutez pas, le Ciel vous secondera et vous serez récompensée de votre pieuse sollicitude par les plus heureux succès. La proposition que je vous faisais tout à l'heure n'avait pour but que de mieux éprouver jusqu'à quel point vous étiez résolue d'élever vous-même votre Emilie. Vous me pardonnerez sans doute cette marque de défiance; je vois à présent que mon doute était injuste, et je le reconnais avec bien du plaisir. Si vous aviez plusieurs filles , je serais peut-être le premier à vous conseiller de les placer dans une maison où l'éducation serait soignée; mais n'en ayant qu'une seule à élever, et pouvant, par votre position, lui donner tous vos soins, je crois que vous saurez la diriger beaucoup mieux que personne. Les yeux d'une mère tendre, sage et chrétienne, découvrent sans doute
ce que d'autres ne peuvent découvrir.
Comme ces qualités sont très-rares, le plus sûr parti , pour la plupart des mères , est de confier leurs filles à des mains étrangères, parce que souvent elles manquent des connaissances indispensables pour les instruire; ou, si elles les ont, elles ne les fortifient pas par l'exemple d'une conduite sérieuse et chrétienne, sans lequel les instructions les plus solides ne font aucune impression; car tout ce qu'une mère peut dire à sa fille est anéanti parce que celle-ci lui voit faire. Mais quoique j'estime fort l'éducation des pensions régulières , je compte encore davantage sur celle d'une bonne mère , quand elle est libre de s'y appliquer, et qu'elle y apporte un zèle aussi éclairé que le vôtre. Je conclus donc que votre enfant sera mieux auprès de vous que partout ailleurs. »
Pendant cet entretien, Emilie, assise sur un petit tabouret aux pieds de sa mère, jouait très-paisiblement avec sa pou-^
i4 EMILIE.
pée, et lui parlait avec un air de gravité qui, de temps en temps, faisait sourire son grand-oncle. Le père Ambroise la prit sur ses genoux , et , considérant avec attendrissement son aimable figure qui lui retraçait l'image de son neveu, le pauvre Dermance , il l'embrassa , l'œil humide de larmes. Madame Dermance s'en aperçut, et ne devinant que trop bien la cause de son émotion , quelques pleurs s'échappèrent aussi de ses yeux.
«Allons, ma chère amie, lui dit le père Ambroise, que ma faiblesse ne réveille pas votre douleur. La mémoire de Dermance doit nous être toujours chère :
mais il ne faut pas qu'elle remplisse tous nos moments de tristesse et de deuil; le temps viendra où nous le rejoindrons, où nous n'aurons plus à gémir de son absence. En attendant, employons les jours que nous donne le Ciel à former l'esprit et le cœur de cette innocente enfant : qu'elle tienne ici-bas à nos yeux la place de celui que nous regrettons ! »
Madame Dermance prit les mains du bon curé dans les siennes, et les pressant avec affection, le remercia des bontés qu'il lui témoignait, du zèle qu'il montrait pour l'éducation d'Emilie, et l'assura qu'elle commençait à sentir au fond de son cœur, une satisfaction pure et vive qui lui avait été inconnue jusqu'alors.
Le lendemain au sortir de sa messe, le père Ambroise vint voir madame Dermance. Celle-ci était dans le jardin du château avec sa fille. Dès qu'elle aperçut le curé, elle s'empressa d'aller au-devant de lui. La 'petite Emilie qui, les premiers jours avait eu peur en le voyant, à cause de sa grande soutane noire, se montra cette fois beaucoup plus rassurée; elle courut en jetant un cri de joie, dans les bras de son grand-oncle, lui demandant de la faire sauter sur ses genoux. Le père Ambroise, ravi de sa gentillesse , ne se fit pas prier, et l'on fit une bonne partie, tandis que madame Dermance alla donner quelques ordres dans la maison.
Quand elle fut revenue prendre sa place sous les tilleuls du jardin, le curé, la regardant d'un air tout rayonnant, lui dit : «Vous étiez désolée hier, ma chère nièce, de votre peu de capacité pour faire l'éducation de votre fille; eh bien, rassurez-vous, je vous apporte du renfort, ou plutôt je vais vous donner un guide qui ne vous égarera pas. — Mais, mon oncle, n'est-ce pas vous qui devez être ce guide;' que voulez-vous dire ? » Alors le père Ambroise lui présentant un petit livre relié en maroquin rouge et doré sur tranches lui répliqua : «Le voilà, mon amie, le voilà, ce guide que je viens de vous annoncer! Ce livre est plein de l'amour de l'humanité et d'une morale toute évangélique; il est l'ouvrage du sage et sensible Fénélon; il vous apprendra tout ce qu'il vous importe de savoir , car c'est l'excellent traité de V Education des filles } l'un des chefs-d'œuvre que nous a laissés ce vertueux prélat, surnommé à si juste titre la colombe de Cambrai, à cause de son
extrême douceur. Vous ne trouverez dans ce livre rien de subtil ni d'abstrait; tout y est dicté par une raison supérieure qui, pour se mettre à la portée de tous, sait se rapetisser sans rien perdre de sa dignité. Tout y est exposé avec une intelligente et aimable simplicité qui fait concevoir facilement les clioses. De plus, ce petit ouvrage vous fournira des modèles pour les discours qu'il faut faire aux enfants sur les plus importantes maximes de morale et de religion : vous aurez ainsi devant les yeux un recueil tout fait des conversations que vous devez avoir avec Emilie, sur les matières les plus difficiles à lui faire entendre. Ce petit livre enfin sera une espèce de Mentor qui vous conduira commepar la main; les ressources de votre esprit et votre tendresse pour votre fille feront le reste. »
Madame Dermance fut enchantée du cadeau de son oncle, et l'en remercia mille fois. Son éducation avait été tellement négligée, qu'en fait de livres elle ne
connaissait guère que de mauvais romans, propres seulement à gâter l'esprit et quelquefois à corrompre le cœur. Sans doute le nom de l'illustre Fénélon ne lui était pas inconnu ; elle avait parcouru \es Aventures de Tëlëmaque , mais sans goût et sans intérêt; et ses connaissances n'allaient pas jusqu'à lui faire soupçonner que l'auteur de ce livre admirable eût écrit sur l'éducation des filles. Toutefois l'opinion qu'elle s'était faite, de confiance, des vertus évangéliques et du talent de ce grand prélat, lui inspira le désir de prendre connaissance sur-le-champ du livre que son oncle venait de lui offrir. Ce désir était d'autant plus vif qu'il se rattachait immédiatement au bonheur de sa fille.
Elle lut et relut ce petit ouvrage avec beaucoup d'attention et de plaisir, s'attachant particulièrement à ce qui pouvait se rapporter à l'âge actuel de son Emilie. Au bout de quelques jours d'une étude réfléchie et soutenue, elle commença l'apprentissage de ses nouvelles fonctions.