‹ Emilie Plater: sa vie et sa mortChapitre 5 sur 25 · XVJ PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVJ PRÉFACE

facile de prévoir que dans un avenir assez prochain, l'empire russe, sans lien réel, sans cohésion, sans force assimilatrice , sans unité , se dissoudrait inévitablement pour former deux ou peut-être même trois royaumes; mais avant cet événement qui serait une calamité pour lui, et une délivrance pour nous , par quelles terreurs n'aurions-nous pas à passer?

Ainsi donc, il est grand temps, pour les peuples de l'Occident, de pourvoir à leur sûreté, à leur indépendance.

Aujourd'hui, nous pouvons encore faire notre destinée, le pourrons-nous demain?

EMILIE PX.ATER,

€l)apUr( pttmitv.

ÉMIOE FMTOl

€i)apitvs ptttaUr,

Quelques réflexions. — Origine de la famille des Plalcr. —

Naissance d'Emilie.

Les circonstances ne font pas les hommes^ a dit un célèbre écrivain, mais elles les dévoilent. L'homme en naissant apporte en lui le germe de ce qu'un jour il sera, de ses vices et

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de ses vertus, de ses crimes et de ses gloires. S'il est né dépravé , la vie ne fera que développer le principe du mal caché au fond de son cœur. S'il est né beau et bon , il vivra pour des choses belles et sublimes, mais toujours son avenir devra beaucoup aux évènemens ; ce sont eux qui nous le montreront ce qu'il est ou du moins ce qu'il parait être. Chaque crise politique , chaque commotion, a mb au grand jour de ces âmes fortement trempées et avides de renommée , qui n'attendent que le signal , qu'une occasion pour s'élancer, et se placer à la tête du mouvement de l'humanité , dont elles sont les représentans et les chefs, les tyrans ou les pères , les bourreaux ou les bienfaiteurs.

Ces hommes ne font pas éclore ces évènemens qui les poussent et les mettent en évidence : ces évènemens proviennent quelquefois de cas fortuits, le plus souvent de la nécessité : ils arrivent parce qu'ils étaient inévitables, parce que telle était la marche de la société dans laquelle ils éclatent. Alors les payions fermen-

tent, les âmes s'ouvrent à Tambition , au désir d'avancer; et celui qui est animé de grands sentimens, d'idées nobles et utiles et répondant aux besoins de .l'époque ^ est bientôt porté là où est sa place , à la tête de la foule.

Qu'il est beau de suivre pas à pas ces êtres dans leur passage sur la terre ! de retracer leur vie noble et toute de sacrifices , et de les proposer comme modèles aux générations naissantes , aux peuples opprimés !

Ordinairement sortis de l'obscurité, du sein du peuple, et d'un peuple souffrant et qui rêve un meilleur avenir, ils grandissent peu à peu. Ils s'élèvent par degrés du milieu de la multitude où ils ont été quelque temps confondus et dont ils deviennent les guides. Ils sont la pensée incarnée , l'expression du mouvement ; ils défendent les droits d'une nation ; ils conquièrent son avenir et son repos. Apôtres de la liberté , ils la prêchent par la parole ou par le glaive , et les nations se groupent avec respect à l'entour d'eux, 1^ écoutent et les suivent

comme des prêtres et des rois. Quelquefois aussi ils succombent dans leur pénible carrière : trahis par les circonstances, ils laissent imparfaite

ou perdue l'œuvre qu'ils avaient entreprise.

Us arrosentde leur sang la terre qu'ils voulaient

délivrer, et maudits par le vainqueur, qui lés appelle brigands et rebelles, ils sont invoqués comme des martyrs par les opprimés. Martyrs de la liberté , ils méritent eux au3si des palmes et des couronnes, et s'ils n'ont pas triomphé, ce n'est pas à eux qu'en est la faute : le courage ne leur a pas manqué , c'est la fortune. Le souvenir de ces hommes glorieux, le récit de leurs exploits, font long-temps la consolation des vaincus : on redit à la dérobée leur histoire, sous la tente ou auprès du foyer, et ces actions héroïques pénétrant jusqu'au fond de l'àme , enfanteront un jour de nouveaux héros qui marcheront sur leurs traces , et , plus heureux peut-être, exécuteront l'œuvre grande pour laquelle leurs ancêtres sont morts.

Quelle cation a souffert plus que la natioq

polonaise pour le maintien de ses droits et de son indépendance? quelle nation depuis un demi-siècle a soutenu plus de luttes , et versé plus de sang sur cette terre sacrée; chaque ville , chaque hameau a été le témoin de grandes choses , et chaque sillon s'est fécondé des dépouilles d'illustres victimes.

C'est à l'histoire de recueillir les noms de ces défenseurs de la liberté d'un grand peuple, et de conserver religieusement le récit de leurs actions pour les transmettre à la postérité curieuse du passé et admiratrice de tout ce qui fut grand et généreux.

Nous allons essayer de retmcer la vie d'un de ces mille héros qu'a produits la Pologne dans ses combats contre la servitude et la barbarie. C'est la vie d'une femme que nous allons raconter, mais d'une femme qui ne l'a cédé à aucun homme en patriotisme et en courage ; c'est l'histoire d'Emilie Plater, femme forte , héroïne s'il en fut jamais. Qui n'a point

entendu son nom glorieux, quel cœur n'a tressailli d'admiration en apprenant les exploits de la jeune Polonaise?

La famille d'Emilie Plater, l'une des plus répandues et des plus connues de Pologne, tire son origine de la Westphalie en Allemagne.

Au commencement du treizième siècle , lorsque le monde chrétien s'occupait de répandre au loin la religion de Jésus-Christ, un des Plater passa en Livonie comme chevalier de l'ordre des porte-glaive pour convertir au christianisme ses habitans idolâtres. Depuis ce temps, les Plater, dont le nom se retrouve souvent dans les annales de* cette contrée , y ont joui de la prépondérance que leur donnait le double avantage de richesses immenses et d'une noblesse qui se perdait dans la nuit des âges. L'ordre des porte-glaive , à la fois religieux et guerrier, tour à tour allié ou ennemi de la Pologne, réclama enfin sa protection contre le pruel Ivan Yàssiliévitsch , Izar de Moscou, qui

ravageait la Livonie. En 1561, le grand-maître, Gothard Rettler, fit hommage et jura fidélité à Sigismond-Auguste , roi de Pologne; et la Livonie devint province polonaise. Dans la suite, les Plater prouvèrent par leur patriotisme qu'ils étaient dignes de porter le nom de Polonais. Uun d'eux, Sigismond, illustra son nom par une mort héroïque qu'il trouva en défendant la ville de Dûnabourg contre les Moscovites. En récompense de cet acte de courage , la république donna à sa famille la starostie ^ de Dûnabourg, starostie qui resta dans les mains des comtes Plater jusqu'en 1820, époque à laquelle ils en furent dépouillés arbitrairement par le gouvernement russe. Enfin, dans notre dernière lutte contre le despotisme, plusieurs membres

' Être nomnié staroste , c'est recevoir à vie ou à perpétnité. un iief de la coaronQc.

de cette famille se sont distingués par leur dévouement à la cause polonaise, et ont fait tous les sacrifices possibles pour rendre leur pairie . heureuse et libre. S'ils n'ont pu y parvenir, ils n'ont du moins rien à se reprocher.

Mais la personne qui a jeté le plus d'éclat sur cette noble famille est sans contredit Emilie Plater, celle dont nous commençons l'histoire.

Elle naquit à Wilna le 13 novembre 1806; son père , le comte Xavier Plater, avait épousé en 18.... la comtesse Anna de Mohl, jeune héritière qui possédait au suprême degré tout ce qui peut faire une femme distinguée dans la société et dans la famille. Douce, instruite, vertueuse , aimante, elle ne cherchait qu'à faire le bonheur de ceux qui l'entouraient et à se faire aimer. Malheureusement elle ne trouva point auprès de son époux la félicité et le repos qu'elle méritait à tant de titres : elle fut obligée de se séparer de lui et de se retirer en 1 8 1 5

dans laLivonie auprès d'une parente éloignée, emmenant avec elle sa fille , qui fit dès lors son unique consolation, et à l'éducation de laquelle elle consacra tout son temps.

€l)a|)ttn J^mmmi,

Madame Sieberg. — Séjoar d*Éiiiilie à lixna.

Son caractère.

Madame Sieberg, ainsi s'appelait cette parente auprès de laquelle se retira la mère d'Emilie, était veuve du chambellan de Livonie,

déjà avancée en âge, sans enfans, et possédait une fortune très considérable. Mais elle savait en faire un bon usage : la bienfaisance n'était pas la moindre de ses vertus. Jamais le pauvre ne la quitta sans être secouru dans sa misère , jamais un ami dans le besoin ne réclama en vain son assistance. Respectée de sa famille, dont elle était presque le chef, oracle des voisins, qui chérissaient en elle la bienfaitrice du canton ; mère de ses paysans, protectrice des pauvres, dont elle élevait les enfans, elle jouissait de l'estime universelle.

La mère d'Emilie fiit accueillie par sa parente avec ce vif intérêt qu'inspire toujours aux âmes bonnes la vue du malheur non mérité. La jeune Emilie, qui possédait tout ce qui plaît dans un enfant, naïveté, candeur, humeur douce et affable, esprit pénétrant, réparties enjouées, eut bientôt gagné le cœur de son aïeule, qui l'aima comme son propre enfant.

Le domaine de madame Sieberg €st situé dans la Livonie polonaise, qui, depuis l'envahis-

sèment de la Pologne par la tzarine Catherine II, fait partie du gouvernement de Witebsk. Résidence d'un riche particulier, Lixna , avec tous ses bàtimens ruraux et toutes ses dépendances, présente Faspect d'un grand château assis sur une colline , au bord d'une petite rivière qui va se jeter à peu de distance dans la Dzwina, dont on aperçoit au loin le cours majestueux. Cette position est des plus agréables. Tout y est vif, animé, riant, tout y repose agréablement la vue. Seulement à droite s'étend une vaste forêt de sapins noirs dont la sombre tristesse, contrastait avec l'air de gaieté des environs , semble n'être là que pour servir à compléter la beauté du paysage.

L'intérieur de ce domaine, la demeure du propriétaire, nous transportent involontairement vers le passé ; tout y porte l'empreinte d'un goût simple et sévère , mais étrange et suranné. Là le dix-huitième siècle est encore vivant avec ses prétentions, ses beautés bizarres et sa nature factice. La maison principale est bâtie

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dans un genre qu'on ne saurait définir. Il n'est point entouré de fossés profonds, on n'y pénètre point par un lourd et massif pont-levis; mais une longue enceinte de murailles l'emprisonne encore , et des tourelles, bien qu inoffensives , arment tous les coins de l'édifice. Ce n'est plus un château féodal , mais c'est moins encore un palais moderne. C'est l'architecture de nos jours jetée au milieu du moyen âge; le xvin* siècle marié au xv". Il est entouré d'un vaste jardin, ou plutôt d'un parc immense, où l'on chercherait en vain la simplicité et le gracieux abandon de la nature.

Tout y est gâté par l'art : c'est un vieux jardin français avec des espaliers bien symétriques , des allées tirées au cordeau , des parterres mesurés au compas, des arbres bizarrement taillés et qui revêtent toutes les formes excepté celles de la nature. A l'une de ses extrémités, se déroule un labyrinthe, froide imitation du parc anglais, dont les sentiers tracés avec art, courent, se croisent, se divisent et s'embrouil-

lent de mille manières pour faire égarer celui qui ose s'y aventurer*

En un mot, jardins, édifices, tout dans ce manoir, jusqu'aux domestiques qui ont vieilli auprès de leurs maîtres , était respectable et triste par sa vétusté. Mais en revanche aussi, on y trouvait des mœurs antiques , c'est-à-dire pures. La châtelaine qui a conservé les habitudes du passé, n'a point oublié l'hospitalité franche et cordiale des vieux magnats de la Pologne , et leur politesse moins prodigue de paroles que de services.

Emilie Plater passa en ce lieu la plus grande partie de sa courte existence. Son aïeule et sa mère lui montraient l'exemple des vertus privées ; la vie tranquille et monotone du château avait augmenté son penchant à la mélancolie , et l'air antique de tout ce qui l'entourait donna à son caractère la trempe de cette énergie mâle qu'elle déploya lors de l'insurrection.

C'est là aussi que se fit son éducation. '

Emilie , dès le plus bas âge , avait montré des goûts bien différens de ceux que montrent d'ordinaire les personnes de son âge et de son sexe. Les joujoirs d'enfans^ la poupée , ne lui avaient jamais plu; la danse était pour elle sans attrait. Elle ne concevait même pas qu'elle fut un plaisir pour les autres personnes; la musique douée et efféminée des salons parlait faiblement à son àme^ qui demandait des émotions plus fortes^ plus passionnées; le dessin lui plaisait davantage : mais c'est à la nature qu'elle demandait des modèles, et non à de froides peintures, copiées elles-mêmes d'autres copies. C'est dans la solitude, sous le ciel, au fond des bois, qu'elle cherchait ses inspirations.

Son éducation ne fut donc pas tout-àfait semblable à celle des personnes de son sexe. Il lui fallait à elle de quoi nourrir le cœur, des choses sérieuses et non des futilités. Aussi dès qu'elle eut atteint l'âge où elle put diriger elle-même ses études, elle laissa entièrement de côté tout ce qui est d'une

jeune fille, et se chercha des occupations plus en rapport avec son caractère.

L'étude de l'histoire fut celle qu'elle préféra à toute autre. Elle aimait voir se dérouler sous ses yeux les siècles passés avec leurs crimes et leurs vertus; elle assistait à ce grand drame du genre humain plein d'intrigues et palpitant d'intà^t ; elle suivait la marche progressive des opinions, et étudiait les hommes et les peuples ; son cœur s'enflammait pour tout ce qui était grand et noble ; et à ce titre quel pays dans le monde pouvait attirer son attention plus que la Pologne, sa patrie, la Pologne fidèle , généreuse, libre et fîère de sa liberté, déjà civilisée lorsque les autres peuples de l'Europe étaient encore presque barbares, libre lorsque tout était esclave, barrière de la chrétienté contre l'Islamisme ; toujours brave, toujours prête à secourir les opprimés, mais ne mettant jamais de prix à ses services, tombant enfin victime de l'ingratitude de ses voisins, dont. les uns lui devaient leur

existence , les autres leur conservation , et qui dans sa chute même a forcé le monde à Fadmirer et à la regretter.

Emilie Plater lut les annales de cette héroïque nation , et elle y trouva presque à cha* que page des leçons de dévouement et de sacrifices que la patrie demande à ses en£ans dans ses jours de danger^ et les pages sanglantes qu'y laissèrent les massacreurs de Praga, mirent dans son cœur une juste haine contre l'oppresseur du pays dont le gouvernement inique n'était nullement capable de se conci-^ lier l'amour de peuples subjugués par la force des armes.

En Pologne , l'éducation des femmes est plus sérieuse que dans les autres pays. Les femmes y apprennent qu'elles sont Polonai-^ ses avant de savoir qu'elles sont femmes; leur éducation est éminemment patriotique et peutêtre plus nationale que celle des hommes^ On développe leur intelligence en leur disant qu'elles pourront être utiles à la patrie. C'est à

cette éducation que nous devons tant de femmes célèbres. Les femmes en Pologne ont toujours égalé et quelquefois surpassé les hommes dans leur dévouement à la patrie.

Si nous remontons au berceau de notre histoire, nous voyons Wanda sacrifier sa vie pour la patrie, création fabuleuse peut-être, mais qui a été le type de nos héroïnes polonaises et leur exemple.

Nos vieilles traditions nous apprennent qu'une Polonaise ne pouvait conclure d'hymen avant d'avoir trempé ses mains dans le sang des oppresseurs étrangers. Ce témoignage nous est transmis par nos écrivains , et le savant auteur Des Femmes , leur condition et leur influence dans Tordre social chez différerui peuples anciens et modernes , a dit : « Les » femmes sarmates montent à cheval ou chas- » sent avec leurs maris, elles les accompa- » gnent dans leurs expéditions, et portent » alors les mêmes vêtemens. Quant au ma- » riage , aucune d'elles ne pourrait y aspirer

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» avant qu'elle ne prouvât qu'elle avait tué » un ennemi de sa main. Il arrive souvent » qu'elles atteignent un âge avancé sans être » mariées. » L'amour de la patrie et la haine de la domination étrangère ont toujours été les qualités dominantes des anciennes Sarmates ; nos contemporaines n'ont point dégénéré : elles ont été sublimes dans leur dévouement.

La jeune ef belle Hedwige (1384-1399), vouée au bonheur de la Pologne , ne pouvant supporter la domination et les brigandages que les Hongrois exerçaient dans les terres russiennes , se mit elle-même à la tête d'une armée et les en chassa. Przemysl, Jaroslaw, Grodek, Halicz , Trembowla et Léopol, prises par assaut ou par capitulation, rentrèrent sous la domination légitime de cette héroïne, et tandis que d'une main elle portait le glaive, de l'autre elle protégeait les sciences , les arts, et c'est à elle que l'université de Krakovie doit sa grandeur et sa célébrité.

Parmi les femmes qui ont régné sur la Po-

logne , les noms d'Hédiwge , d'Elisabeth , d'Hélène, vivront à jamais dans la mémoire des hommes.

Quand l'immortel Etienne Czarniecki , sauveur de la Pologae soujs Jean Kasimir (1556), quitta le foyer domestique poiu» aller combattre les Suédois , sa fille Alexandra-Catherine Czarniecka pleura amèrement de ce que son jeune âge ne lui permettait pas de combattre à côté de son père, dont elle aurait voulu partager la gloire et les dangers !

La mère de Henri II , duc de Breslau , en mettant entre les mains de son fils le sabre polonais qui devait combattre les Tatars, prononça ces paroles mémorables : « Mon fils, » si tu veux que je ne te renie pas, cours à la w défense de notre chère patrie. »

La vertueuse Sobieska saluant ses fils au retour de leur long voyage dans les pays étrangers , leur dit ces mots : « Je vous revois avec » bonheur, mais je ne vous reconnaîtrais pas » pour mes enfans si vous imitiez la lâcheté

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» de ceiix qui ont abandonné le champ de » bataille près de Pilawcé. »

Et quelle admiration n'a-t-on pas toujours eue pour la courageuse Chrzanowska qui sauva la ville de Trembowla(1674), que son époux ^ moins vaillant , voulait rendre aux Turcs qui l'assiégeaient.

La princesse Radziwill (1 764) accompagnait partout son frère le prince Charles ; au milieu de mêlées sanglantes , e^le ^e battait comme le plus brave des guerriers , et elle choisit pour époux celui qui s'était le plus distingué dans les combats.

Lorsqu'en 1 792 , l'infâme complot de Targowiça eut détruit l'œuvre de$ patriotes polonais , son chef, Stanislas-Félix Potocki , vendu aux Moscovites, osait écrire une lettre de félicitation , à l'occasion de la nouvelle année 1793 , à sa tante, madame Potocka , castellane de Kamienieç. La réponse qu'elle lui fît est un sublime exemple que les Polonaises n'oublieront jamais. « O tpi, lui écrivait-elle , qui que

» tu sois (car je ne donnerai pas le titre usur-^ » pé dont tu te décores), toi qui n'as pas craint i> d'armer ton bras impie contre la patrie ; toi î> qui, pour montrer par une indigne ambition » ce dont tu étais capable , n'as pas rougi de » chercher, par des moyens aussi injustes que j> honteux , l'oppression de tes concitoyens >) infortunés , tremble!.... Tu n'as travaillé qu'à » ton propre malheur, tu es devenu l'artisan » de ta propre ruine , l'auteur de l'ignominie )) et de la honte dont tu vas être couvert. Ces » boulets que tu fais fondre dans tes forges » seront tournés contre toi; ce fer que tu as >) aiguisé contre la patrie sera plongé en- » tier dans ton sein. Tu as voulu ton bonheur » et celui de tes infâmes complices par Top- » pression d'un peuple innocent ; mais écoute » ce que la sagesse divine te prépare.

» Je confondrai, dit-elle, tes conseils; je )) renverserai tes projets sacrilèges , je ferai » échouer toutes tes entreprises 5 tu devien- » dras la risée du peuple , l'objet de son indi-t

26 EMILIE FLATIR ,

» gnation. Tombé dans l'état le plus malheur

» reux , tu te verras abandonné de Tétranger,

» et en butte à la vengeance redoutable ^ que

» tu ne pourras alors éviter, de la part de ta

» propre patrie. »

Et la postérité confirma cet arrêt * !

La duchesse de Wurtemberg , née princesse Czartoiyska , se sépara de son mari ( 1 792 ),

parce qu'il servait dans l'armée des ennemis de la Pologne , et plus tard elle renia son fils pour le même motif.

Quelles preuves de dévouement n'ont--elles pas données ces admirables femmes dans la guerre de l'indépendance nationale^ en 1794, sous Kosciuszko? Quand on apprit à Varsovie que le héros de la Pologne avait été fait pri-^ sonnier sur le champ de bataille à Maciëiowicé, quarante mères enceintes sentirent leur firuit

■ Nous avons tiré cette lettre de la précieuse collection des pièces relatives à Thistoire contemporaine de la Pologne , réanies par Léonard Cfhodzko.

expirer et sortir sans vie de leur sein ; une organisation si frêle n'avait pu résister à Texal-» tation de cette patriotique douleur.

Nous sortirions du cadre que nous nous sommes tracé si nous voulions dire ici le patriotisme des Polonaises dans les années 1 806 y 1809, I8I2 , 1813 , et ce qu'il fut avant et pendant la dernière révolution. Presqu'à chaque page de ^histoire de Pologne on trouve des faits pareils. Elle a recueilli et légué à l'admiration de la postérité les noms de ces femmes, remarquables , comme elle recueillera les noms d'Emilie Plater, d'Antoinette Tomaszewska j de Marie Raszanowicz, et de tant d'autres héroïnes qui se sont distinguées dans la dernière lutte de la Pologne contre ses oppresseurs. Qui ignore la bienfaisance patriotique d'Emilie Szczaniecka , de Cunégonde Oginska, de Claudine Potocka, et de tant d'autres femmes polonaises , lithuaniennes et russiennes! Le courage en Pologne est la coquetterie des femmes, et le dévouement à la patrie est aussi

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commun chez elles qu'il est rare dans les fem-r mes des autres contrées.

Vers la fin de 1820 un grand mouvement se iit dans Thumanité. Les nations esclaves se levèrent et voulurent recx>nquérir, ou les droits qu'on leur avait ravis, ou la liberté dont elles commençaient à sentir le prix; un cri d'indépendance se fit entendre des bords de TEurotas aux rives de l'Orénoque , sur l'Olympe et sur les Cordillières : cri sublime et électrique qui réveilla de leur long assoupissement les nations croupissant dans l'esclavage. En plusieurs contrées ce cri d'indépendance fut com-r primé, et des peuples retombèrent dans les fers qu'ils avaient voulu briser; d'autres au contraire plus heureux, plus constans et plus forts, peut-être parce qu'ils avaient plus souffert , sortirent vainqueurs de la lice , après s'être décidés aux plus grands sacrifices , et rapportèrent la liberté , pour prix de leur longue lutte. A leur tête se place l'antique nation des Hellènes qui secoua le joug

pesant des Turcs et reconquit sa nationalité. — Emilie Plater, qui n'entendait retentir un cri de liberté qu'avec transport , embrassa avec ardeur la cause des Grecs. Elle partageait l'enthousiasme général de l'Europe pour cette nation héroïque ; elle suivait avec anxiété la marche de l'insurrection, et enviait la destinée de l'héroïne de Missolonghi. «Leshommes, disaitelle, font leur devoir et n'affrontent que la mort, Bobélina fait plus qu'elle ne doit, et brave encore l'opinion. »

Mais c'est Jeanne d'Arc surtout qui était l'idole de son enthousiasme , Jeanne d'Arc , vierge inspirée, femme merveilleuse, unique dans l'histoire , sauvant la France que son roi faible et indolent laissait envahir par les ennemis. Elle étudiait sa vie avec une prédilection marquée; elle recherchait tous les ouvrages qui parlent de cette époque , et les relisait souvent, trouvant une grande analogie entre la France opprimée par les Anglais , €t la Pologne gémissant sous le joug des Mos-

covites. Son cabinet était garni de nombreuses gravures, représentant cette guer^ rière dans les différentes phases de sa vie.

C'était une sainte à laquelle elle avait voué un culte de prédilection, et dont elle avait fait l'idéal de ses rêves; jalouse de sa gloire, elle brûlait du désir de faire un jour pour la Pologne ce que Jeanne fit jadis pour la France, et de rivaliser avec elle. C'était son ambition; elle en parlait souvent , et les hommes sages riaient de ce qu'ils appelaient extravagance , parce qu'ils ne pouvaient la comprendre et ne l'auraient jamais comprise sans les évènemens de 1830 qui réveillèrent dans tous les cœurs polonais le feu du patriotisme.

Emilie ne se contentait point d'exprimer ses désirs par de vaines paroles ; elle se prépara à pouvoir les accomplir un jour. Braver les rigueurs des saisons, les intempéries de l'air, monter à cheval, tirer au but, tels étaient ses amusemens favoris , ses récréations ordinaires. La comtesse, tremblante pour la santé de sa

fille, voulut d'abord lui défendre ces exercices; mais Emilie surmonta les craintes de sa mère , vainquit son obstination par des caresses, et obtint enfin la permission qu'elle demandait si instamment. Dès lors il fallut la voir, jeune amazone, s'élançant sur son cheval rapide, franchissant les fossés , traversant les plaines , perçant même les forêts; elle semblait infatigable : rien ne pouvait l'arrêter. Dans les salons, elle paraissait triste , rêveuse et abattue ; l'air d'étiquette l'étouffait, et le froid des bienséances glaçait son âme pleine de feu; mais lorsqu'elle pouvait courir les champs sur un cheval qu'elle maniait d'une main hardie, exercer son œil au tir, et braver les froids piquans du nord, la neige, la pluie ou les ardeurs du soleil, lorsque au milieu de ces exercices il fallait affronter quelque danger, c'est alors qu'elle déployait tout son courage et qu'elle retrouvait toute l'énergie de son caractère.

C'est ainsi qu'elle se préparait au grand jour des combats, au jour où il faudrait répondre

au cri d'indépendance jeté par Varsovie, et prendre les armes — jour désiré que son cœur semblait pressentir et que cependant rien encore ne faisait prévoir !

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