CHAPITRE IIX
C^apitrr Zromttat,
Associations des étadians de Wilna. — Lear bat. — PersécatioD de U jeunesse lithnaaieDiie. — Nowosiltzoff et Pélikao ; oDodamoations,
Dans ce même temps , la persécution du gouvernement russe frappa un membre de la famille de notre jeune héroïne. Son cousin ger-
main^ Michel Plater, fut condamné à être soldat dans l'armée russe. Pour expliquer les motife de cette condamnation barbare , il nous faut dire quelques mots de la guerre déclarée aux enfans de la Lithuanie par le prétendu vainqueur de Napoléon , guerre qui, faite à la sourdine, échappait aux observations des historiens du règne de l'empereur Alexandre , quoiqu'elle fît le malheur d'une contrée entière.
Elève de La Harpe, Alexandre était en même temps despote et philantrope^ son caractère indécis flotta long-temps entre les idées de son professeur et celles qui ont dirigé constamment tous les prince de sa dynastie.
D'une main il jprotégeait les lettres, de l'autre il étouffait la civilisation. D'ailleurs son règne arriva à une époque où les têtes couronnées de l'Europe empruntaient un masque libéral pour arrêter les progrès de la liberté, et tenir tête à Napoléon qui les battait au front au nom de l'affranchissement des peuples. Alors le roi de Prusse promettait une constitution à ses su-
jetsj M. de Metternich ne se cabrait point au seul nom de liberté, et protégeait même les associations secrètes.
En 1 8 1 5 , les rois qui n'avaient plus la crainte de leur grand ennemi, jetèrent le masque, et la sainte-alliance se forma contre les jacobins et les démagogues qu'on avait en quelque sorte flattés. Alexandre, chef de cette ligue, se décida enfin : Famour du despotisme étouffa en lui les idées philantropiques; il se repentait même du peu de bien qu'il avait feit, et il commença à travailler avec acharnement à détruire son propre ouvrage.
Les évènemens de 1812 lui avaient prouvé que les provinces polonaises desonempire,subjuguées mais non asservies, ne pouvaient être retenues spus le joug que par la force, et que le désir de reconquérir leur ancienne indépei\dance dominait dans les coeurs de tous les han bitans. Pour tuer donc cette nationalité qui lui était odieuse, il foula aux pieds ses engagemens, viola les lois du pays, proscrivit la lan-
gue polonaise^ et partout dans les tribunaux fit introduire l'usage du russe, détesté de tous- Cette violation d'une charte solennellemeat octroyée et d'institutions dont le maintien avait été juré à la face du monde , a déjà été jugée par de savans publicistes et de profonds historiens : l'infamie a été jetée à qui la méritait; le tyran, l'homme sans foi aura toujours le mépris et la haine ; son triomphe ne vaudra pas une glorieuse défaite.
Cependant la volonté puissante du despote échoua contre l'esprit national ; ses ukazes n'avaient aucune force et on les éludait. Le prince Czartoryski, chef de l'instruction publique dans ces provinces, faisait tous ses efforts pour éventer et détourner les projets nuisibles et conserver la nationalité polonaise. Spn ennemi lui-même, Nowosiltzoff^a dit'qu'une année de l'administration du prince suffisait pour anéantir ce qu'avaient fait les tentatives libertiddes de l'autocrate et des sbires pendant dix ans. L'Université de "Wilna devint une pépi-
nière d'où les jeunes gens sortaient polonais de cœur et d'àme. Lele wel y professait l'histoire , ses vastes études et ses profondes recherches le mettaient plus qu'en état de remplir dignement cette chaire; sa célébrité et son éloquence attiraient en foule les auditeurs à ses leçons, auxquelles il savait donner cette tendance libérale et patriotique qui règne dans tous ses écrits, et qui caractérise toutes les actions de sa vie ; et il finissait par faire de ces jeunes gens avides de science et de gloire, d'ardens patriotes, et des amis dévoués des lumières et de l'indépendance. Thomas Zan, Adam Mickiewicz , Léonard Chodzko , Michel Wollowicz, et tant d'autres Polonais connus , étaient ses élève3.
Toutefois , quoique répandue dans la nation entière, l'opposition était, pour ainsi dire, 'isolée , et, pour tenir ferme contre les tentatives du gouvernement, il fallait se réunir en un seul corps qui pourrait , par ses membres, dominer et diriger l'opinion publique. Thomas
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Zan saisit cette idée et l'exécuta. Il forma une Société dite des BayonnaTiSf dont le but était de propager les lumières, de défendre la nationalité, et de maintenir la langue contre toute atteinte. Cette association à laquelle adhérèrent presque tous les étudians de l'uniTereité, donna des ombrages au gouvernement ; les persécutions commencèrent en 1821 , et la Société fut dissoute par un ukaze.
Zan et ses camarades, loin d'être rebutés par cette dissolution, se réunirent une seconde fois sous le nom de Phtlarèlkes,etunesecoDde fois dispersés, ils se rallièrent de nouveau, mais déjà moins nombreux, sous le nom de Pkilomates. L'acharnement du gouvernement russe à les persécuter, en leur prouvant l'utilité de cette association , les engagea à persévérer dans leurs desseins. En conséquence, ils organisèrentleur société sur un plan beaucoup plus vaste, mais ils mirent plus de mystère dans leurs réunions. Cultiver les sciences et les lettres , propager l'industrie, détruire les préjugés nui-.
sibles au bien-être du pays , et graver dans tous les cœurs l'amour profond de la patrie et de la liberté, tel était le noble but qu'ils se proposaient d'atteindre. Il faut dire aussi que la Société , dirigée par Thomas Zan , homme d'un caractère énergique et d'un génie entreprenant, et comptant parmi ses membres tout ce qu'il y avait de plus éclairé dans la jeunesse du pays , n'était point au-dessous de la tâche qu'elle s'était proposée. Déjà même la Lithuanie commençait à recueillir les fruits de ses nobles travaux : une association typographique se forma pour la réimpression d'ouvrages polonais à bon marché; une autre vint après donner aux jeunes gens pauvres, mais laborieux, les moyens de continuer leurs études; une troisième avait pour but la rédaction d'une statistique complète et détaillée des provinces polonaises : et ce pays, jusqu'alors plongé dans une apathique paresse , s'étonna de voir s'opérer par le résultat d'associations ce qu'un individu seul n'aurait jamais été capable de faire.
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Grâce aussi aux efforts de la Société , le carac-r tère national fut retrempé : les préjugés tom^ baient ; on commençait à sentir le prix du tra-» vail et à croire qu'il n'y avait rien de dégradant; on faisait ainsi une guerre sourde au despotisme. Cependant aucune démarche ouverte ne prouvait la résistance au gouvernement. Zan savait très bien qu'il leur était physiquement impossible de lutter contre le géant du Nord; il comprenait qu'un mouvement prématuré y loin d'être utile à la cause du pays , ne pourrait que détruire tout le bien que la Société était en état de. lui faire; il travailla seulement à augmenter la force morale de la nation^ et voulut qu'au jour où la patrie aurait besoin de ses enfans^ aucun Lithuanien ne manquât à l'appel. A-t-il réussi? L'insurrection de 1831 est là pour répondre.
Le gouvernement russe voyait d'un mauvais œil l'existence de la Société des Philomates, mais le mystère dont elle s'enveloppait ne lui permettait pas de se procurer la liste de ceux
qu'il appelait conspirateurs; d'ailleurs^ pour sévir, il lui fallait un prétexte , et la Société étant très circonspecte dans ses actes , le gouvernement, tout dépravé qu'il était, avait encore honte de sévir contre sa pensée.
Un accident futile dans son origine lui fournit l'occasion de commencer les persécutions, qui durèrent deux ans de suite, et plongèrent dans le deuil presque toutes les familles lithuaniennes.
Le 3 mai 1 823 , anniversaire de la cél^Dre constitution que la Pologne se donna en 1791, les étudians de cinquième à l'Ecole de Wilna , s'étant assemblés dans leur classe , Michel Plater prit un morceau de craie et écrivit sur le tableau : Vive la constitution du 3 mail Grand Dieu ! qui nous la rendra ? Le professeur de langue russe dénonça aussitôt ce crime épouvantable au général gouverneur deWilna, Korsakaw : celui-ci expédia un courrier au grandduc Constantin, avec un rapport qui disait que la révolte avait éclaté; qu'heureusement la sa-
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gesse du gouvernement était parvenue à l'étoufFer, et que le comte Plater, chef des révoltés^ était pris. Le grand-duc^ toujours tremblant à la seule idée d'une révolution, s'empressa d'envoyer le sénateur Nowosiltz ^ff pour figure des enquêtes.
Celui-ci saisit avec joie l'occasion qui lui permettait non seulement de faire sa cour à son maître, mais aussi de nuire à son ennemi personnel, le prince Czartoryski; de le supplanter, et d'obtenir la direction de l'université de Wilna, place qui, richement dotée, présentait un vaste champ de rapines à son avidité. L'ambition , la vengeance et la cupidité stimulèrent à la fois le caractère méprisable de cet homme , qui ne voyait dans le pouvoir que la faculté de nuire et de s'enrichir.
Ce fut avec ces dispositions propres à trouver le crime dans l'innocence, qu'il arriva à Wilna, oii il fit comparaître à sa barre les cour pables prévenus de haute rébellion; on lui amena cinq enfans, dont le plus âgé avait tout
au plus treize ans. Il ne recula point devant le ridicule dont il allait couvrir son souverain en prenant au sérieux une escapade de jeunesse, et il se mit à chercher les traces d'une conspiration générale que son imagination se forgea d'avance. Ses projets personnels lui ordonnaient de la trouver, et peu lui importait d'ailleurs le sacrifice de quelques victimes et la ma-^ lédiction des mères, pourvu qu'il obtînt un sourire de son très gracieux maître , une marque de sa haute satisfaction.
Il trouva un associé digne de lui dans la personne du professeur de chirurgie à l'université, Venceslas Pelikan, qui, par intérêt, avait déjà abjuré la foi de ses pères pour la religion grecque, et qui se souciait peu d'honneur et de réputation , pourvu qu'il pût satisfaire sa vile ambition. Ces deux hommes vouèrent leur haine à la jeunesse lithuanienne. Zan fut emprisonné. Les gendarmes parcouraient en tous s^ns la province pour rechercher les coupables. Les couvens de Wilna regorgeaient de prison-
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niers qu'on y amenait tous les jours. On ne parlait de rien moins que de la Sibérie ^ les agens de police^ ainsi que les hommes payés par Nowosiltzoff, répandaient partout le bruit que M. le sénateur venait de découvrir un complot horrible tendant à renverser le trône et la religion. Cependant, malgré tout cela, non seulement les preuves , mais les plus faibles indices manquaient pour justifier ces persécutions.
Afin d'obtenir l'aveu d'un crime qui n'existait que dans leur propre imagination , NowosUtzoff et Pélikan eurent recours à des moyens barbares que le raffinement d'une cruauté froide inventa pour remplacer les tortures du moyen âge : on fustigeait les jeunes gens pendant l'interrogatoire, on les privait quelques jours de suite de sommeil , de lumière et de nourriture , ou bien on les forçait à manger des harengs salés, leur refusant toute sorte de boisson pour apaiser la soif. Mais rien ne pouvait leur arracher l'aveu du crime dont ils étaient innocens , rien aussi ne leur fit com-
hiettre d'indiscrétion qtîi pût compromettre leurs camarades , ou fournir de nouvelles victimes à la rage des bourreaux^ furieux de ne pouvoir rien trouver là où rien n'existait : ils forcèrent quelques ims des captifs à signer des interrogatoires forgés d'avance , et ils parvinrent ainsi à dresser l'échafaudage de cette conspiration dont la découverte devait servir à leur propre élévation.
U était temps de mettre un terme à cet amusement barbare qui durait depuis deux ans.
On ne pouvait imputer à la jeunesse lithuanienne aucun crime justiciable devant les tribunaux ordinaires , on créa donc un nouveau mot; et, qualifiant du nom de déraison^ leur attachement aux mœurs et aux coutumes du pays , on les condamna pour cette déraison à différentes peines : Zan fut envoyé à la forteresse d'Orenbourg : Mi ckiewicz , sept autres philomates et onze philarètes furent dis-
' Déraison, Tel est le propre terme de Takase de septembre 1824.
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peieés dans les différentes provinces de la Russie , et mis sous la surveillance spéciale de la police j Michel Plater et ses complices , étudiaus comme lui de cinquième, furent condamnés à être soldais dans Tarmée russe. Pour des peuplesquiregardentleseirice militaire comme celui où l'on est le plus susceptible sur le point d'honneur, cette dernière condamnation paraîtrait étrange, mais en Kussie le service militaire est une peine infamante à laquelle on condamne les plus vils malfaiteurs. Il faut le dire aussi : la position d'un soldat nisse est pire que celle d'un forçat dans les pays civilisés.
Tant de victimes injustement sacrifiées, et tant de larmes innocentes, servirent à fiaire couronner les vœux de Nowosiltzoff et de Pélikan : le premier devint curateur, l'autre recteur de l'université j une réforme eut lieu dans l'instruction publique , et chacun pourra facilement s'imaginer ce que devait être un plan d'éducation rédigé par un Nowosiltzoff, et confié à l'exécution de Pelikan.