Revue S. I. M., n" du ifî janvier
4. Lettre du 4 novembre 1882, avec notation de rythmes de danses locales [Revue S. I. M., du il avril 191 1).
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qu'elles pourraient friser tant ils sont grands, la peau d'un blanc mat ou de couleur orange selon la race, tout ça riant, gesticulant, dansant, buvant et se fichant pas mal de Montceau-les-Mines. « Voilà l'Andalousie. »
Certaines natures, surtout parmi les natures d'artistes, par leur caractère spontané, la bonhomie de leur accueil, l'obligeance et la bonté qui se devinent sous la rusticité des manières, exercent une espèce d'aimantation, de sorte qu'il est très difficile h ceux qui n'ont pas connu l'homme, de se rendre compte de l'attraction irrésistible qu'il produisait sur son entourage. Tel fut le cas du « père Franck », tel, dans un autre genre,celuideChabrier. Quelle que soit l'admiration d'un mélomane, il ne sera jamais à l'unisson d'un élève de Franck qui considère les productions de son maître du regard affectueux d'un disciple reconnaissant, ou d'un ami de Chabrier, qui ne sépare pas l'œuvre de l'individu. Or ce que juge, classe et consacre la postérité, c'est l'œuvre seule. Celle de Chabrier lui survivra-t-elle ?
Selon moi, Emmanuel Chabrier ne peut prétendre à prendre place, aux yeux de la postérité, parmi les maîtres de l'art musical. En dehors du drame lyrique, il n'a traité aucune des grandes formes qui donnent droit à ce titre, ni la musique religieuse, ni l'oratorio, ni la
musique de chambre, ni la symphonie proprement dite. Son génie indépendant ne se sentait pas attiré vers ces formes et même la rénovation qui, après 1870, a élevé l'idéal des compositeurs français, semble, — si l'on fait abstraction de l'influence wagnérienne, très superficielle d'ailleurs ! — n'avoir pas exercé sur lui l'ascendant auquel ont cédé plusieurs de ses contemporains : Vincent d'Indy, par exemple, et Gabriel Fauré.
Je ne sais quelle notice mal informée le fait passer pour élève de César Franck. Il ne l'a jamais été. Sinon, il aurait appris et appliqué les lois du développement. Mener à bien un mouvement de sonate ou de quatuor, un tempo de symphonie, était en dehors de ses aptitudes et il ne l'a point essayé.
Il est possible du reste, que si ses prodigieuses facultés instinctives avaient été disciplinées par un éducateur savant et dont la supériorité lui eût imposé, Chabrier eût acquis les qualités qui lui ont manqué, c'est-à-dire l'ampleur du dessein, l'art de la déduction, l'entente de la construction d'ensemble, le souffle qui engendre les œuvres de longue haleine, et qu'il ne faut pas confondre avec la boursouflure. La preuve, c'est que, en se modelant sur les formes traditionnelles dans certaines de ses pièces de piano, il est parvenu à suivre un plan
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bien tracé et à donner une impression d'harmonieuse symétrie, par exemple, dans la Ronde villageoise, le Scherzo-valse, le Menuet pompeux, la Bouî'7-ée fantasque, malgré ses singularités et, pour la musique vocale, dans l'Epithalame de Gwendoline. Mais ce sont là des exceptions dans son œuvre.
A la fin de sa notice, Hugues Imbert applique à l'artiste le verbe latin dont on décora le talent du peintre Manet : Manehit. Restera-t-elle, cette œuvre inégale, puissante, tumultueuse, grouillante et colorée ? Il semble bien qu'elle ait déjà perdu beaucoup de son ascendant, une fois disparu le charme de l'imprévu et de la nouveauté. La mode passe si vite en musique ! La moindre invention, aussitôt copiée par les habiles, entre dans le domaine public ; elle fait sourire au bout de dix ans et bâiller au bout de quinze,.. Or, les procédés de Chabrier ont été appliqués par tous les musiciens des générations subséquentes... Certainement Charpentier n'aurait pas écrit Napoli, Albeniz Catalojîa, Ravel sa Rapsodie espagnole, si Chabrier n'avaitpas tourné les têtes avec les rythmes frénétiques et le papillotage de couleurs à Esparia. Dans certaines œuvres de début de M. Ravel, la Pavane pour une infante défunte, par exemple, onpeut même constater une imitation plus directe. M. Debussy est une nature de
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musicien trop originale pour qu'on relève entre Chabrier et lui, autre chose que des affinités harmoniques. Cependant, le style grandiloquent et la partie de piano très symphonique des Poèmes de Baudelaire, attestent, qu'à ses débuts tout au moins, il a subi l'influence de l'auteur de Gwendoline.
L'école française coloriste et impressionniste procède donc de Chabrier. Elle a en ce moment la pleine faveur du public qu'elle éblouit de ses rutilances de sonorités. Si l'art musical persévère dans cette direction, Chabrier vivra, sinon par lui-même, du moins par sa lignée artistique ; au contraire, s'il s'oriente vers un autre idéal, je crains fort la prompte disparition de l'œuvre de Chabrier.
C'est pourquoi, sans plus attendre, j'ai tâché de faire revivre cette originale figure de musicien instinctif, primesautier, si différent de ceux qu'a formés et que forme chaque année l'enseignement patenté des Conservatoires !