LES PARISIENS
préservées de tous cotés des machinations trompeuses et artificieuses des moines et du levain babylonique. En outre, tous les enfants des catholiques sont dans le ciel. Car, élevés par les anges sous les auspices du Seigneur, ils ignorent tout ce qui est dans la religion de leurs parents. »
Sévère pour les moines seuls, SAvedenborg, homme du grand monde , fils d'évêque et parfaitement élevé , est très-convenable pour les papes ; mais il maltraite les saints comme les réformateurs.
La Yierge, bien entendu, est l'objet de ses respects les plus délicats. « Un jour, dit-il, Marie, mère du Seigneur, passa, et elle fut vue au-dessus de la tête en vêtement blanc; et alors, s'étant un peu arrêtée, elle dit, Qu'elle avait été la mère du Seigneur, et qu'à la vérité il était né d'elle, mais qu'ayant été fait Dleii^ il s'était dépouillé de tout ce qu'il tenait d'humain d'elle ; que par cette raison (parce qu'il n'a plus rien d'humain) , elle l'adorait maintenant comme son Dieu, et ne voulait point que personne le reconnût pour son fils (à elle), parce que tout le divin est en Lui. »
C'est aussi avec une grande courtoisie que Swedenbord parle de sainte Geneviève.
(( Il apparaît quelquefois aux Parisiens qui sont dans une société du monde spirituel une femme à une moyenne hauteur, avec un vêtement resplendissant et un visage de sainte, disant qu'elle est Geneviève. Mais quand quelques-uns d'eux se mettent à l'adorer, son visage aussitôt change ainsi que son vêtement, et elle devient semblable à une femme ordinaire. Alors elle leur reproche de vouloir adorer une femme qui, chez
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ses compagnes, n'est pas plus estimée qu'une servante, et s'étonne de voir les hommes du monde Tterrcstrc] se laisser aller à de pareilles niaiseries. »
Quant aux nations païennes, ce sont les Africains qui préoccupent le plus la pensée de Swedenborg. « L'aurore se lève sur eux. Il m'a été dit, du ciel, que des esprits angéliques dictent de bouche, aux habitants de cette partie de la terre , les choses qui viennent d'être publiées dans la Doctrine de la nouvelle Jérusalem sur le Seigneur, sur la Parole (il entend son traité sur les saintes Écritures), et dans la Doctrine de vie pour la nouvelle Jérusalem. »
Qu'on comprenne bien. On a dit à Swedenborg, dans les cieux ou de la part du ciel, que les anges dictaient aux Africains, « qui pensent d'une manière plus spirituelle que d'autres,)) les enseignements qu'il venait de publier dans ses traités. Mais Famour-propre d'auteur est-il donc faible à ce point , et la douce flatterie a-t-elle, même sur les esprits les plus droits et les âmes les plus vertueuses , des attraits tels que Swedenborg a pu se laisser aller à de telles suggestions ? Quoi, un homme tel que lui, qui se rit si franchement des enthousiastes et des visionnaires , a pu consigner dans un de ses écrits l'idée que les anges dictaient ses pages aux nègres originaires de la zone torride ! Il vivait en Hollande : ses amis d'Amsterdam lui auraient-ils fait des tableaux idylliques de quelques populations voisines de leurs colonies du Cap , et sa féconde pensée aurait-elle traduit ces récits de la langue japhétique en idiome sémitique?
Mais revenons à l'état des nations réformées, après le jugement dernier de 1737.
206 l'amour divin.
Les plus égarés , dans le monde spirituel, et les plus mal menés, par conséquent , ce sont les quakers et les frères moraves. «D'entre les premiers, il en est de si stupides qu'ils se croient l'Esprit saint... J'ai conversé avec leur fondateur (Georges Fox) et avec Guillaume Penn, ils m'ont dit n'avoir aucune part à ces choses...»
L'appréciation des frères moraves , qui clôt le traité , est plus sévère et plus erronée encore. Nous verrons qu'elle attira à l'auteur des représailles sensibles de la part d'un des membres de cette communauté.
En résumé, je dirai, avec une profonde tristesse, que ce traité si piquant et écrit avec un si rare talent de mise en scène touche un peu à la caricature; qu'il porte en partie le cachet des préventions personnelles de Swedenborg et se fait l'écho des jugements vulgaires de son temps , des injustices qu'affectaient les partis rehgieux les uns pour les autres, et que, par ci, par là, il est aussi peu digne de son objet que de son auteur.
J'y trouve d'ailleurs des principes qui répugnent au sens évangéhque comme à la raison, surtout cette bizarre idée, de parquer les chrétiens jusque dans l'autre monde et d'y séparer les catholiques et les réformés comme on fait dans nos cimetières de campagne, enfin d'y loger les réformés eux-mêmes , non pas selon leurs affinités spirituelles, mais selon leurs nationalités terrestres.
J'y trouve aussi d'inexphcables lacunes : pas un mot de l'Église de Suède , de celle de Danemark , de celle d'Ahemagne, fractions dont le rôle était, dans le monde spirituel , si je puis m'y porter sur les ailes de mon Voyant, aussi important peut-être que celui de l'Église
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d'Angleterre ou de TKglise de Hollande. J'ignore pour quelles raisons Swedenborg n'en a pas parle.
Le dernier des six traités d'Amsterdam a pour objet r Amour divin et la sagesse divine. La bannière sous laquelle il fut publié est celle la Sagesse angélique. Swedenborg ne veut pas prendre sur lui de parler de ces matières en son nom seul : c'est la sagesse des anges qu'il consulte sur l'amour et sur la sagesse de Dieu.
Au surplus ce n'est pas la seule fois qu'il parle au nom de la sagesse angélique, et il donnera la même origine à son traité sur les Délices de l'amour conjugal^ dont nous aurons à parler. Disons dès maintenant qu'il était juste et digne d'un Ihéosophe de grand sens, de prendre à la même source le plus pur amour humain et le plus grand amour divin. Mais ajoutons qu'il a fallu toutes les ressources du génie de Swedenborg pour développer, sous autant de formes et avec autant d'attrait, cette thèse fondamentale de son livre : V Amour est la vie de ïhomme. Car ceci n'est plus un simple traité, c'est un livre. L'auteur y expose sa haute théosophie, ses idées les plus spéculatives et les plus symboliques sur Dieu , principe de la chaleur spirituelle ou de l'amour. Ce soleil intellectuel est la vie de la vie de l'âme; parla raison que son amour et sa sagesse régnent dans notre volonté et dans notre entendement.
C'est ici encore que Swedenborg expose cette théorie, que l'amour est la volonté et que l'amour , qui est la volonté, ne peut, par sa forme humaine, faire aucune chose sans un mariage avec la sagesse, qui est rinteUigence.
Dans nos langues modernes, et en français surtout, cette terminologie théosophique est si rare que l'idée
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d'ailleurs la plus juste, l'alliance de la volonté et de l'intelligence par exemple, nous surprend dès qu'elle est rendue dans ce style matrimonial tant aimé aux siècles des profondes affections et des saintes unions. Quant à Swedenborg, il ne craint pas de montrer comment l'amour (la volonté) prépare la maison ou le lit nuptial pour sa future épouse, la sagesse. Pour lui celle-ci n'est pas autre chose que la Sophie céleste de Boehme , de Pordage, de Jane Leade et de Saint-Martin, quelque distance qui sépare le théosophe suédois de ces illustres métaphysiciens dont la mysticité est si antipathique à son éducation et à ses habitudes rationaUstes.
Son lucide esprit et sa connaissance de l'âme font d'ailleurs jaillir de ce langage figuré des leçons admirables de simplicité et qui ne se rencontrent que chez les moralistes sérieux. « L'amour ou la volonté est purifiée dans l'intelligence, si elles sont élevées ensemble. — Elle est souillée dans l'inteUigence et par l'intehigence, si elles ne sont pas bien élevées l'une avec l'autre. — Dès que la volonté ou l'amour de la volonté est ainsi atteint, il devient naturel, sensuel. »
On pourrait demander entre l'amour et la volonté une séparation plus conforme à la psychologie moderne; mais peut-être qu'il y a autant de profondeur dans la fusion voulue par Swedenborg que dans la distinction plus récente, et cette réserve faite, on trouve la leçon si belle qu'on est surpris de la rencontrer si peu.
En général il y a dans ce traité, comme dans tous les écrits de Swedenborg, à côté des vues les plus lumineuses, des idiotismes d'une théosophie originale, mais presque toujours, ce qu'au premier abord on est tenté
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d'accueillir avec un léger sourire sur les lèvres, se change, à l'examen un peu approfondi, en une observation piquante sur la vie intime. Aussi les aspirations éthiques de cette ame si noble et si pure dont toutes les émotions sont de l'ordre spirituel, très-vives et pourtant très-constantes et très-paisibles, vont-elles trèshaut, et surprennent néanmoins par Textrême simplicité avec laquelle elles se formulent.
Les émotions de Swedenborg, ses préoccupations de ce qui se passe, de ce qu'il voit et entend dans le monde spirituel pendant ces voyages pour lesquels nul ne doit lui chicaner le passeport, sont ardentes ; mais il n'y a jamais de trouble dans son âme, pas plus qwe d'apprêt ou de parade. L'activité est sa vie, l'agitation lui est inconnue. Pendant qu'il fait imprimer ses six traités à Amsterdam, logé chez de braves gens auxquels il ne donne que d'édifiants exemples sans nul embarras, il reçoit des visites, va dans la société et la surprend par ses étonnantes facultés qui ne le surprennent pas, lui, le moins du monde.
En effet, si nous en croyons une tradition recueillie par un écrivain notable, un des faits les plus propres à constater ses facultés les plus extraordinaires, se serait passé à Amsterdam pendant cette année (1762).
Un jeune prince d'origine allemande, du llolstein, Pierre III, occupait alors ce trône de Russie autour duquel se succédaient depuis plusieurs générations des drames si émouvants. Ami et admirateur enthousiaste de Frédéric le Grand, Pierre venait de rendre au roi la Prusse occupée par les Russes, de mettre à sa disposition un corps de 13,000 hommes, et de retirer la loi
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cruelle qui punissait de mort quiconque disait un mot contre l'Église grecque. Puis il allait, à la tête de son armée, entreprendre contre le Danemarck une guerre antinationale en faveur du Sclilesswig, lorsqu'une de ces conspirations qu'ourdit facilement une bande de mécontents lui arracha la couronne le 14 juillet 1762. Au moment même où un groupe de ces assassins titrés qu'une souveraine belle et sans principes trouve toujours pleins du plus coupable dévouement, arracha la vie à l'infortuné dont la conduite était d'ailleurs aussi déréglée que celle de sa femme , Swedenborg, au milieu d'une société nombreuse, vit à Amsterdam la scène de violence qui se passait au château de Ropcha. Il changea tout à coup de physionomie, dit un témoin oculaire, et on vit que son âme n'était pas présente, qu'il se passait en lui quelque chose d'extraordinaire.
Dès qu'il fut revenu à lui, on lui demanda ce qui venait d'arriver. Il éluda d'abord les questions, mais, sur des instances réitérées, il dit enfin : a En ce moment, en cette heure-ci, Pierre III est mis à mort en sa prison. (Il décrivit son genre de mort.) On n'a qu'à noter le jour, pour consulter l'avis qui sera donné dans les journaux qui annonceront sa mort. Et, en effet, les journaux ont ensuite annoncé cette mort pour le même jour (Yung-Stilling, Taschenbuch von 1809). »
Mais quel est le témoin oculaire qu'on nous cite? On néglige de nous le nommer, et tout ce qu'on apprend à son sujet , le voici :
« Un ami éprouvé des Pays-Bas » écrivit le fait à Yung-StiUing, lequel nous dit, Qu'il faut être privé du sens historique^pour en mettre eu doute rauthenticité.
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Mais si Stilling, j'ai le droit de le dire puisque je Tai connu par lui-même, par ses amis et par ses lettres, fut à la fois le plus honnête, le plus véridique et le plus saint des hommes , il fut aussi, en dépit de ses airs de fin critique et d'ingénieux investigateur des circonstances, airs qu'il se donnait volontiers, le plus croyant des mortels.
L'anecdote rapportée par Yung Stilling me surprend d'autant plus que je ne la trouve indiquée dans aucun écrivain réellement contemporain, et que le célèbre mystique de Carlsruhe n'admet pas l'état de perception de Swedenborg à titre de faculté surnaturelle ou permanente. Il attribue, au contraire, à la clairvoyance somnambulique la connaissance que le théosophe suédois aurait eue de la mort de Pierre III. Mais de son côté le Voyant de Suède ne reconnaissait pas cette clairvoyance ; il n'en était pas encore question en 1672. Ce qui distinguait Swedenborg, à l'entendre lui-même sur son état, c'était l'ouverture de sa vue intérieure, à ce point universelle qu'il lui était accordé d'aller dans la région des anges et des esprits partout où l'attirait son désir, afin de pouvoir expliquer au monde qui l'avait ignoré jusque-là, le sens spirituel des textes sacrés. Si Swedenborg ne parle pas spécialement de sa faculté de perception à distance comme d'un privilège, ce n'est pas qu'il l'ignore, c'est seulement qu'il n'en fait pas grand cas. Il raconte, par exemple, la vue de l'incendie de Stockliolm comme une chose toute simple. Mais il ne parle jamais de celle de la mort de Pierre.
Ce n'est pas qu'à ses yeux, c'eût été une chose plus étrange dans sa vie que bien d'autres, mais son silence
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me semble ajouter aux raisons qui doivent faire renoncer à l'anecdote de Yung-Stilling, même au risque d'être déclaré a en pleine déchéance de sens historique. » Nous touchons d'ailleurs , dans la \ie de Swedenborg, qui fait lui-même si peu de cas des choses extraordinaires qu'elle présente , à des événements beaucoup plus merveilleux que la perception isolée dont nous venons de parler, et, ce qui vaut encore mieux, à des écrits, sinon plus curieux, du moins plus importants que ceux que nous venons d'analyser.