CHAPITRE XVI
Le journal intime de Swedenborg.— Les Auiersaria et le Diarium spirituale. — Leur but cl leur contenu. — Les visions de Swedenborg. — Ses conférences avec les patriarches, les prophètes cl les apôtres, avec les fondateurs et les chefs de religions, avec les princes et les législateurs , avec les philosophes et les poêles de ranliquilé et des temps modernes.
C'est avec l'année 1765 que Swedenborg cesse ce cui^ieux journal (Diarium spirituale) que nous avons si souvent cité et sans les lumières duquel on ne se ferait plus aujourd'hui que des idées bien vagues, c'est-à-dire très-fausses, sur sa vie intime, sa vie caractéristique, son existence dans le monde spirituel.
Au moment de quitter cette source si authentique et si abondante, de nous séparer de ce guide si fidèle, rendons-nous bien compte du but que l'auteur voulait atteindre en rédigeant des notes confidentielles qui nous permettent aujourd'hui de faire avec lui la connaissance la plus intime, de recevoir de sa main propre les indications les plus curieuses sur la manière dont il passait sa journée et ses nuits.
214 LES TAPLETTES.
L'idée première du Journal remonte à Tannée même de sa grande vision, celle de i745, qui fut immédiatement suivie de sa résolution de se consacrer à son œuvre. J'ai dit que cette œuvre était la 7nise en lumière du sens spirituel et du sens céleste des saintes Écritures dans le monde entier. N'oublions pas cette circonstance, elle seule nous explique ces deux choses : l'emploi constant qu'il fit de la langue latine et l'habitude qu'il prit d'adresser ses volumes ou ses lettres à toutes les universités qu'il pouvait aborder. Aussitôt après sa vocation bien comprise, Swedenborg, s'étant procuré cinq à six des meilleures éditions des textes sacrés, apprit l'hébreu, qu'il ne savait pas et reprit l'étude du grec, qu'il possédait mal. Il commença ainsi la lecture approfondie de la Bible et nota, pour lui setd, sur des cahiers-brouillons aarquels il donnait le titre de Adversaria [tablettes], ce ru'il tenait à ne plus perdre de vue dans ses travaux ultérieurs. « Comme un très-fm observateur de la nature ou un sérieux chasseur, dit l'éditeur de ces pages intimes, M. Tafel, il écrivit avec grande exactitude ce que chaque jour il expérimentait ou apercevait dans le monde des esprits et dans le ciel. En s'apph quant rédiger avec soin ce qu'il sentait ou jugeait dans les
questions intérieures il répéta souvent les mêmes
expériences et décrivit les mêmes acquisitions. »
Commencées en 1745, les Jâ^ô/e^^es vont jusqu'au 9 février 1747, et embrassent les études interprétatives de Swedenborg sur les livres de Moïse, celui de Josué, ceux des Juges et des grands prophètes.
Ces travaux, on le sent, ne sont ni ceux d'un philologue consommé, ni ceux d'un grand docteur en théo-
LE JOLHNAL. 2lo
lo^ie, ce sont ceux d'un étudiant qui apprend rhébreu. Mais ils sont éclairés, d'abord par cette illuminalion intérieure qui est le privilège de Fillustre appelé, et, ensuite, par cet ensemble de choses qui lui sont montrées dans ce qu'il appelle ses perceptions ou ses visions, perceptions ou \isions qui le renseignent sur les idées du monde spirituel de la façon la plus intuitive dans les régions célestes elles-mêmes.
Comme ces études ne sont toutefois que les débuts de sa mission, que des études, ne nous y arrêtons pas. Au bout de deux ans Swedenborg change de méthode. Aux Tablettes il fait succéder un Journal dit spirituel, qu'il continue jusqu'en 176o ; de sorte qu'ensemble le Journal et les Tablettes embrassent un espace de vingtans. Les autographes, déposés à la Bibliothèque de l'Académie de. Stockholm, qui a reçu en 1772 tous les papiers de Swedenborg des héritiers de Fillustre écrivain, ont été confiés au savant que nous venons de nommer et par lui publiés avec une fidélité au-dessus de tout éloge. Mais ceux qui chercheraient dans ces pages une lec ture facile, soit des anecdotes de revenants qui donnent le frisson, soit des contes arrangés avec art et embellis de tout ce qui peut plaire aux imaginations exaltées , se tromperaient étrangement : tout y est grave et religieux. Le sujet des premières lignes qu'on y ht, c'est La terreur soudaine que ceux des esprits qui ont tenu une mauvaise conduite dans cette vie éprouvent en arrivant dans l'autre^ les humiliations où ils tombent et le sot orgueil qu'ils reprennent bientôt^ se croyant seuls au ciel.
c( C'est ce que j'ai vu aujourd'hui, 9 octobre 1747,
\ieux style, » nous dit Swedenborg. — Mais comment ces insensés se laissent-ils aller à l'idée qu'ils sont seuls au ciel? Et s'ils s'y croient seuls, à qui montrent-ils leur sot orgueil ? Comment Swedenborg a-t-il vu tout cela? En esprit? En extase? En réalité? Dans une excursion faite aux régions supérieures ? — C'est ce qu'il ne nous dit pas, par la raison sans doute qu'il n'écrit que pour lui, que pour soulager sa mémoire, et qu'il n'a donc pas besoin de répondre à nos questions.
Ce sont toujours des sujets de ce genre qu'il aime à traiter dans chacune de ses notes, qui tantôt sont d'une fort sèche brièveté, tantôt d'un développement considérable. Les sujets qu'il préfère, ce semble, ce sont la pensée et la situation des diverses classes d'anges et les communications des esprits avec les hommes. Mais les sentiments des méchants à la vue du bonheur des bienheureux, les études des enfants au ciel, la nourriture et la boisson (l'amour de la parole et l'amour de la science) des esprits et leurs plaisirs, le préoccupent à leur tour, et il dépeint avec étendue jusqu'à l'ardeur des mauvais génies à tourmenter les hommes.
Dans les premiers temps, il lui arrive de faire succéder à ces questions générales une note sur la conjugaison du verbe hébraïque, comme cela est naturel à un écoHer.
^lais cela est rare , et Swedenborg revient vite aux esprits et aux anges, à leur influence sur nos pensées ; à leur manière de prendre connaissance de ce qui nous regarde, nous et le monde ; à l'origine du mal, qui a sa naissance dans l'enfer; à des questions de philosophie traitées avec les esprits et les anges ; à l'état des damnés,