‹ Emmanuel de SwedeborgChapitre 90 sur 269 · CÉLESTES · texte numérisé non relu

CÉLESTES

ces vingt-sept ans ! Et quelles énigmes à déchiffrer dans le cœur de cet homme si serein el si savant, a qui répugne tout mysticisme, tout piétisme, tout bigotisme; à ce vaillant penseur qui est essentiellement rationaliste, si théosophe qu'il soit !

L'ouvrage complet des Arcanes se vendait dans l'origine huit guinées et huit shellings. On le payait cinquante-trois shellings en 1823, où il était devenu d'une excessive rareté. Aujourd'hui on l'a facilement, grâce à la belle édition française de M. Le Boys des Guays et à la version allemande de M. Tafel, dont le huitième volume a paru dès 1840. Il faut y joindre, pour se retrouver un peu aisément dans ces huit volumes, \ Index verborum nominum et reriun in arcanis cœlestibus^ qui a paru à Londres en 181o, in-4'' bien entendu. Trompées par des analogies de titre, beaucoup de personnes se sont figuré qu'elles en avaient la traduction dans les Merveilles du ciel et de l'enfer de Pernety^ mais ce n'est pas le vaste Arcana, c'est le volume modeste de Cœlo et inferno^ que l'académicien de Berlin a publié sous un titre de son invention.

Mais que valent les Arcanes aujourd'hui?

On dit d'abord : « que ce n'est pas l'ouvrage seulement qui est jugé, mais encore le système qui n'est pas soutenable. Les textes sacrés sont, dans ce système comme dans celui de toute la chrétienté, une révélation divine. Une révélation est la mise au jour d'une vérité introuvable pour la seule raison, et inconnue jusqu'au moment où elle lui est donnée par l'intelHgence divine. Qu'est-ce qu'une révélation divine qui a besoin d'une illumination, comme le veut le théosophe de Stockholm? Et

LES ARCAKES

qu*est-ce encore qu'une illumination qui se présente au bout Se quatre mille ans pour la Genèse ; au bout de deux mille pour l'Apocalypse? »

On dit ensuite : « C'est précisément cette illumination qui est tout le système, le privilège ou la lettre de crédit en vertu de laquelle Swedenborg aborde l'humanité pour lui servir de guide. Or, si le système sur lequel reposent les Arcanes et au nom duquel ils enseignent les merveilles de la création spirituelle est faux, le livre qu'il domine est frappé au coeur avec sa lettre de crédit. Tout ce qu'on y peut chercher avec quelque intérêt encore, ce sont les idées propres de l'auteur, et les merveilles qu'il y expose en les prêtant au texte sacré ou en ayant l'air de les lui emprunter. »

Mais si, pour la plupart et le commun des lecteurs, ce sont les faits merveilleux et les idées que l'auteur y rattache qui constituent son système , Swedenborg y met beaucoup moins de prix qu'à cette illumination intérieure qui lui fait comprendre ce qui était voilé avant lui. Dieu, qui est la vérité, dit-il, est lumière. Où Dieu, où l'intelligence divine se donne à l'intelligence humaine, la pensée humaine est lumière et vérité. Voilà le privilège qui lui est échu. L'illumination, c'est-à-dire cette ouverture permanente du sens intérieur dont il jouit, est un fait de conscience individuelle, c'est-à-dire indiscutable. Or si c'est elle qui est le fondement de son système, celui-ci est à son avis inattaquable.

Quant à ses visions, elles n'ont à ses yeux qu'une valeur secondaire; elles n'en auraient aucune sans l'illumination intérieure. Aussi il les a supprimées lui-même dans l'extrait qu'il a donné des Arcanes.

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D'un autre côté, il ne faut pas exagérer non plus la portée qu'il attribuée son illumination, et pour se créer des armes contre lui, en faire une révélation^ qu'il aurait proclamée supérieure à celle des textes du Nouveau Testament comme celle-ci l'est à la révélation des textes de l'Ancien. Swedenborg se déclare formellement contre cette idée. Les arguments tirés des saintes Écritures, dit-il, ont seuls autorité et force de preuve, tandis que toutes les communications ou expériences correspondantes qui ont pu lui échoir dans le monde supérieur, n'ont, à ses yeux, que le rang et la valeur d'éclaircissements et d'appuis ou de comprobations parallèles.

Il n'est pas d'observation plus essentielle pour une juste et loyale appréciation de Swedenborg.

On a objecté que l'illumination intérieure n'est qu'une illusion greffée sur une autre, sur Textase.

Les amis répondent que c'est là faire de la polémique de mauvais aloi , que c'est confondre un acte divin, telle qu'est l'illumination, avec une situation humaine, telle qu'est l'extase. Ils ajoutent que l'extase transporte ou ravit l'esprit de l'homme hors de lui-même, tandis que l'illumination introduit, au contraire, la pensée divine dans la pensée humaine. Ils disent, pour gagner les esprits les plus évangéliques, que l'illumination telle que l'entend Swedenborg n'est pas autre chose que l'inspiration, c'est-à-dire l'introduction du Saint-Esprit dans l'âme humaine : ce que les textes sacrés appellent la communication de l'esprit divin et en un mot ce que chaque fidèle demande chaque jour dans ses prières les plus pures.

Quand on accuse Swedenborg d'avoir innové, ils ré-

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pondent que sa théorie sur l'illumination n'est pas une doctrine nouvelle; que son état fut si peu une prérogative personnelle, qu'au contraire il l'attribue très-expressément, comme l'Évangile lui-même, à tout fidèle qui , « en prenant en mains la Parole du Seigneur, s'adresse à lui pour lui demander son esprit. »

Cette argumentation n'est toutefois qu'une apologie présentée par les plus habiles. Les plus sincères, et M. Richer, le zélé défenseur de Swedenborg avec eux, disent tout simplement que l'extase seule peut justifier les prétentions et rendre les services d'une véritable révélation. La vraie garantie de la vérité, M. Richer ne la trouve que « dans les extases d'un homme de bonne foi qui aura pu aller saisir dans le monde spirituel les exemplaires des types usités dans toutes les révélations. Une doctrine biblique fournie par la raison sera nécessairement variable et incertaine. Si c'est l'extase qui en offre les éléments, elle pourra être rigoureusement exacte (Richer, De la nouvelle Jérusalem^ 1, 3, p. 147). »

Cela est loyal et franc, mais cela justifie-t-il ce qui a tant besoin d'être justifiée, l'extase? Cela prouve-t-il qu'elle fournisse ce que, subhme aventurière, elle va chercher dans l'autre monde? Point. Comment dans l'extase l'esprit est-il assuré d'aller dans le monde des vérités, au heu de faire des promenades imaginaires dans ce monde des chimères où chacun fait chaque jour de si ravissantes excursions pendant sept heures sur vingtquatre? Et qu'est-ce que ces types usités dans toutes les révélations? Yeut-on nous dire ce qu'on entend par les exemplaires rfe ces types? Et enfin, si l'on peut, par amour pour Platon, croire un instant à leur existence

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dans le grand magasin des conceptions métaphysiques de la poétique antiquité, qu'on veuille bien nous dire quelle garantie l'extatique , j'entends X extatique de bonne foi^ nous oifre pour nous faire croire qu'il est allé saisir les exemplaires ou les archétypes de ces types?

Aussi les sincérités de M. Richer ont-elles fait mince fortune auprès des plus sévères. Ils renoncent au vol d'esprit^ discrédité par madame Guyon, et s'en tiennent à cette simple illumination qu'une loyale exégèse leur permet de confondre avec l'œuvre évangélique du Saint- Esprit. Ils citent des textes pris dans les Arcanes célestes pour établir que, selon Swedenborg, la parole divine est donnée à l'homme pour le mettre en rapport intime et direct avec le ciel ; que la lumière d'en haut est accordée à chacun en raison de son amour pour le vrai, c'està-dire, selon leur interprétation la plus hasardée, pour le sens spirituel de la parole de Dieu. Ils ajoutent que le seul mérite que Swedenborg s'attribue ou la seule nouveauté qu'il enseigne, c'est que le sens intérieur n'était pas aussi complètement connu avant lui qu'il l'a été depuis et par lui. C'est modeste; mais ce n'est pas tout. Le fait est que, sur chaque page des il/'Cfl/ze^, on trouve des enseignements étranges et des phénomènes merveilleux. Au milieu des choses les plus excellentes, les plus sensées et les plus ingénieuses, qui coulent toujours de cette plume avec la même inépuisable abondance, toutes relevées par une vie honorée et comme parées de la pratique des plus aimables vertus, nous touchons à chaque instant aux assertions les plus surprenantes, aux opinions les moins rationnelles. De là vient que les doctrines de Swedenborg, sur tous les points essentiels,

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