LES ARCANES CÉLESTES
On comprend, en examinant l'ouvrage qui se compose de seize volumes in-S*^ dans la traduction de M. Le Boys des Guays, qu'il y a là autre chose que des textes sacrés; car ces volumes, loin de commenter toute l'Écriture sainte, n'en expliquent que les premiers livres, la Genèse et YExode. Aussi c'est trop d'explication. Mais pour faire tant de volumes sur si peu de texte, il fallait une grande science d'interprétation et beaucoup d'autres éléments. Swedenborg, sans ses visa et audita, c'est-à-dire les choses Tues et entendues, ce qu'il appelle des mémorables , n'eût jamais rempli cette immense quantité de pages, car il n'imitait pas les interprètes vulgaires, il ne prenait rien chez personne. On n'est pas plus indépendant que lui, plus dédaigneux d'emprunts.
Mais est-ce l'Écriture sainte ou la vision qui l'inspire?
Les merveilles vues par S\vedenborg soit dans le ciel, soit dans les enfers, ne dominent pas les saintes Écritures ; mais elles figurent néanmoins à la tête et à la fin de chacun des vingt-sept chapitres de cette première partie. Neuf de ces chapitres sont consacrés au ciel, six à l'enfer, les autres à l'Éghse primitive et antédiluvienne, à la situation du très-grand homme (nom qu'il donne au ciel, en vertu de sa théorie des correspondances^ à la perception des anges , à la lumière dans laquelle ils vivent, aux demeures et aux jardins qu'ils habitent, au langage qu'ils parlent et à la parole de Dieu.
La seconde partie des Arcanes explique les chapitres 18 à 21 de la Genèse, et montre d'abord dans un frappant exemple combien il importe d'aller au sens interne de la parole divine. En parlant du jugement dernier, le Seigneur dit qu'il doit venir sur les nuées des cieux avec
force et gloire. « Personne jusqu'à présent, dit Swedenborg , n'a su ce qui est entendu par les nuées des cieux^ mais il m'a été découvert que c'est bien le sens littéral de la parole, et que la force et la gloire désignent le sens interne de la parole. En effet, dans le sens interne de la parole est la gloire, car tout ce qui est dans ce sens concerne le Seigneur et son royaume. »
Cela posé, les quatre chapitres cités de la Genèse sont interprétés avec une liberté dont, avant Swedenborg, les partisans les plus lettrés de l'exégèse allégorique n'avaient pas idée.
Donnons d'abord un exemple de ce système d'interprétation ; nous en donnerons un autre plus tard des visions qui l'appuient.
On connaît, même dans le monde, les textes si justement admirés delà Genèse sur la vie des patriarches et en particulier sur celle de ce grand personnage si célèbre dans tout l'Orient, j'entends Abraham. Longtemps privé de descendants, une promesse de postérité est enfin donnée à sa puissante confiance. Eh bien, Philon et Origène, les plus grands allégoristes, n'auraient jamais deviné l'idée morale, le secret éthique qui nous est donné dans le récit biblique : c'est que , par le fds que Sarah devait enfanter, il est signifié que le rationnel deviendrait divin.
Le péché dit originel ou héréditaire est nettement rejeté dans les premières parties des Arcanes.
Dans les six autres le système du sens intérieur est apphqué à tous les textes des deux livres mosaïques, et la môme méthode y mêle les textes, l'interprétation, ou ce qu'on peut appeler le développement. Toutes lesques-
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lions de doctrine, philosophie, religion, morale, y sont abordées avec la même aisance et résolues au nom de la même autorité, de ce sens spirituel que « nul ne voit s'il n'est éclairé par une illumination d'en haut qui ouvre son intérieur. » Pour Swedenborg, — et c'est aux yeu\ de la critique moderne un des plus beaux titres de l'exégète, — cet intérieur ouvert, c'est d'ordinaire sa pensée personnelle. Cette pensée de l'auteur, très-personnelle, très-opposée aux dogmes reçus, est souvent d'accord avec ce rationalisme qui alors célébrait son avènement dans la théologie des peuples du Nord, sans toutefois que jamais Swedenborg consulte un des représentants de cette tendance ou se trouve d'accord avec lui pour les dogmes essentiels.
En parcourant les Arcanes avec le degré d'intelligence nécessaire, on s'y trouve dans une région que je n'appellerai ni voilée ni dévoilée, mais très-honnète, assez haute et assez nouvelle, sans être suffisamment différente de ce qu'on voit en ce monde. En effet, la plus grande surprise qu'on y éprouve, c'est celle de ne pas se sentir assez dépaysé, d'être trop chez soi.
Le panégyriste de S^vedenborg, son confrère Sandel, dans son bel éloge prononcé devant l'Académie de Stockholm, dit, en termes un peu emphatiques : « C'est ainsi que nous trouvons au-dessus des nues ce même homme que nous venons de suivre, il y a un instant, dans les mines, les forges et les ateliers. »
C'est une antithèse digne du heu où elle retentit. Mais, franchement, notre pensée sur le point de vue duquel sont dépeints les Mystères célestes^ n'est pas d'accord avec l'orateur; nous trouvons au contraire que ce par
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OÙ il pêche le plus, c'est précisément qu'il n'est pas assez élevé au-dessus des nues. Si le Voyant a beaucoup d'imagination, il a cependant trop de mémoire. Son uranographie est une sorte de géographie transformée, et sa pneumatologie une anthropologie transfigurée d'une manière insuffisante, à mon compte.
Dans leur masse imposante, seize volumes d'exégèse allégorique et de voyages aux planètes ne trouvent plus aujourd'hui beaucoup de lecteurs en dehors de la Nouvelle Jérusalem. Mais dans leur nouveauté, habilement distribués en huit livraisons , donnés à des amis , ou vendus à des prix très-élevés, ces volumes furent avidement recherchés, étudiés et discutés avec une rare curiosité : la clef des cieux et des enfers offerte à tout le monde intéressa la foi sérieuse des uns, l'incrédule moquerie des autres, la curiosité soutenue de tous. Le fait est qu'il serait difficile de signaler toutes les pages curieuses de ces volumes; mais assurément celles qui traitent de l'état des enfants dans l'autre vie et celles qui parlent sur la mémoire qui reste à l'homme après la mort intéressent tout le monde.
Ce qui nous y intéresse surtout, c'est l'auteur, ce Voyant dont l'existence est partagée entre ses voyages et ses entretiens célestes d'une part, et la rédaction ou la pubhcation des récits qu'il en fait, d'autre part. Il n'est pas ailleurs de vie d'homme qui offre vingt-sept années de visions acceptées avec tant de bonne foi. Car le Voyant y croit comme à son moi, comme à sa pensée. Quelles jouissances et quelle ouverture dans son âme d'idées et d'émotions à nous inconnues ! Par quelles transformations ce droit et sincère esprit a dû passer durant