‹ Emmanuel de Swedenborg sa vie ses ecrits et sa doctrine par m. MatterChapitre 128 sur 179 · DE LA SITUATION · texte numérisé non relu

DE LA SITUATION

d'affaire plus grave. Il ne se conçoit dans aucun pays, suivant la ■politique admise encore dans toute l'Europe , d'agression plus digne de l'attention d'un gouvernement.

La plainte portée devant le consistoire de Gothenbourg, et par le consistoire devant l'ordre du clergé assemblé à la Diète, fut renvoyée au chancelier de justice pour le conseil souverain, ou le sénat présidé par le roi.

Mais qui était réellement l'accusé?

Au fond c'était bien l'auteur de la nouvelle doctrine; elie président du clergé avait bien formé le dessein de le faire frapper. Mais, soit qu'il n'eut pas trouvé contre Swedenborg l'appui nécessaire, soit qu'il crût plus légal de n'accuser que des fonctionnaires compromis, il s'était borné sagement à transmettre au conseil la plainte portée par le doyen de Gothenbourg contre deux membres du consistoire. Ce.; deux membres, tous les deux docteurs en théologie, Beyer et Rosen, à la vérité n'étaient pas sortis de l'Église ; mais ils avaient embrassé réellement la doctrine de la nouvelle Jérusalem. C'étaient donc là les accusés, et si Swedenborg, qui ne l'était pas, courut le danger de le devenir, il avait assez de patrons et d'amis pour se tirer d'affaire. Pour ces deux docteurs, au contraire , il y avait imminence de la peine du bannissement, qui eût été plus cruelle pour des gens de lettres peu fortunés et Irèssédentaires qu'elle ne l'eût été pour le riche gentilhomme, qui se plaisait infiniment plus dans la libre Hollande et la libre Angleterre que dans sa patrie, où il se montra rarement et toujours pour peu de temps.

Lo roi , en saqualité de président du conseil, donna, sur les conclusions du chancelier de justice, l'ordre,

LE VRAI JCGE

h qu'il lui serait soumis un exposé clair et précis de l'opinion des deux membres accuses du consistoire de Gothenbourg au sujet des principes émis par l'assesseur Swedenborg. Le précis devait Cire fait avec toute régularité, après avoir recueilli fous les renseignements possibles dans les ouvrages de Swedenborg lui-même.»

Jamais prince n'avait donné un ordre plus étrange. Faire un précis, un court exposé d'une vingtaine de volumes ! N'est-ce pas là une singulière mission, auprès de laquelle l'imitation faite trente ans plus tard à Charles de Villers par un futur roi de Suède [le prince de Ponte-Corvo] , de résumer sur un seul feuillet la philosophie de Kant, peut paraître une chose toute simple?

Jamais non plus un travail tout doctrinal n'avait été prescrit à un corps ecclésiastique avec de plus étranges prétentions; car Frédéric- Adolphe annonçait celle de faire juger cette doctrine par un corps politique.

Mais qui devait faire ce précis?

Le docteur Deyer, après avoir bien réfléchi sur la rédaction, les embarras et le péril d'un tel écrit jugé par un u majorité hostile, mliiriiii et signa, lft ti février 1770, une déclaration qui nous reste. Très-bien faite, modeste de ton, ferme de sentiment, cette pièce est aussi savante de fond qu'habilo do forme.

Pour Beyer, l'autorité suprême de la foi est la Parole divine d'abord, la loi et la wAc du l'i^ii^e ensuite.

Il espère que le roi accueillera favorablement cette déclaration; mais il lui rappelle aussi respectueusement qu'il est possible, que ce n'est pas lui, que c'est un autrequi est le vrai juge en matière de foi, « Notre-

Seigneur lui-même a dit : Le Christ seul est votre docteur, et pour vous, tous êtes tous frères... Et ne ■vous faites pas appeler maîtres ou conducteurs, car un seul est votre maître ou conducteur, à savoir le Christ. »

« Ce chef parle dans les saintes Écritures, et elles seules, d'après la loi de l'Église suédoise, sont les juges de? doctrines ci des pn'AiciU de. doctrines. i>

Cela dit, le profiteur de littérature grecque marche plus à son aise. « C'est d'après l'I'e.riture, sainte, dit-il, qu'il faut apprécier les ouvrages de l'assesseur Swedenborg.» — Hais, sentant tout aussitôt que l'origine do la plainte se trouve précisément dans la liberté avec laquelle Swedenborg interproie l:i Bible eu iioni d'une illumination personnelle, ii ajoute que « quiconque n'admettrait que le sens littéral des codes sacrés, serait incompétent; c'est leur sens spirituel qui est le vrai. »

On sent combien cela est habile. Les écrits de Swedenborg étant tous composés d'après ce sens, qu'ils ont pour but de révéler, ne doivent être jugés qu'à son point de vue! Mais s'ils sont naturellement de toute pureté pour le docteur Beyer, le sont-ils aussi pour d'autres? A cela le docteur répond : «Depuis vingt ans qu'ils sont publiés, ils n'ont été l'objet d'aucune réfutation sérieuse. L'auteur y déplier du grandes connaissances en philosophie , en astronomie et en chimie. 11 y règne un ordre et une harmonie si admirables, que l'histoire de tous les savants du monde n'en présente pas un seul qui puisse y être comparé sous ce rapport. »

Le professeur y distingue trois choses : V interprétation des textes, la doctrine et les choses vues.

l'apologie

« Son interprétation, diL-il, perce les voiles du sens spirituel; il a été choisi d'en haut pour dissiper les brouillards qui le couvraient. »

« Sa doctrine , révélant le céleste , est aussi la seule vraie. C'est ainsi qu'il a démontre qu'il n'y a qu'un seul Dieu, que Jésus- Chris!, est ce Dieu et qu'en lui se trouve la divine Trinité appelée Père , Fils et Saint- Esprit. Il a établi de raùiin: li: pur ciisdfuicment évangélique sur le dogme inhsatinfr.u-ihii du Christ, qu'on l'accuse de faire disparaître, et sur la théorie du mérite personnel de l'homme, qu'on lui reproche d'exagérer. »

Quant aux excursions de l'auteur dans le monde spirituel, l'habile professeur dit bien finement, que le degré de confiance qu'elles peuvent inspirer dépendra du degré de conviction que l'étude de son système aura inspiré. Il pense, quant à lui, que l'on doit désormais apprendre avec délices ce qui était inconnu, vu que jusqu'ici on ne se faisait aucune idée nette du monde étemel.

Le docteur termine la profession de foi qu'on lui a ordonné de faire sur les écrits do Swedenborg, en disant avec une humble confiance :

«. Je n'y ai rien trouvé qui ne soit en pleine et entière concordance avec les paroles du Seigneur lui-môme; et ils brillent d'une clarté vraiment divine. »

Cela était franc et brave, car cela était vrai pour le savant helléniste, et cela pouvait le conduire dans l'exil; mais pour qui n'acceptait pas la Bible de Swedenborg, qui supprime toutesles épitres apostoliques, ni son interprétation, ni son système, ni ses visions, cela manquait de tout argument. Or non -seulement l'Église de

Suide n'admettait rien de ces nouveautés; mais, en vertu de sa constitution et de son symbole, elle ne pouvait en rien admettre. Aussi de nos jours, au lieu de recourir à des arguments aussi fragiles, on en appellerait franchement ans droits légitime- de la conscience.

Le clergé ayant saisi le sénat, le sénat regardant an roi, et Frédéric -Adolphe, qui d'ailleurs voulait du bien au noble vieillard , l'accusé véritable, n'étant pas théologien , tout le monde fut dans l'embarras. Swedenborg seul, que rassuraient son grand âge, sa brillante parenté, sa position littéraire et politique, ses puissants amis et, plus que tout le reste, la famille royale, avait une foi absolue à la bonne issue de sa cause.

Son illumination ou, comme ii dit à son ami Wengren, son inspiration, était pour lui élevée au-dessus de toute espèce de doute. Aussi, pendant que son amiEeyer élaborait encore sa profession, il manda à Wengren, le iS janvier i770, « qu'il ne voulait pas se mêler des questions du jour, ni lui dire son avis sur un jeune homme qui avait des visions et le don de guérir; que ce serait descendre dans l'arène au moment où le débat religieux qui touchait son inspiration agitait beaucoup les esprits. »

Swedenborg se flattait mùme d'une prochaine défaite de ses adversaires. Mais il n'en fut rien. Au contraire, il y eut au sénat une discussion; très-vive, qui se continua deux jours de suite. Swedenborg se hâta alors de présenter lui-même des mémoires et des suppliques au sénateur Ekcblad, au chancelier de justice et au roi, qui s'entendirent pour traîner l'affaire en longueur. Mais il !»■ fallut pas inoins que l'affection personnelle

. LE TBOUBLE

qiiB le prince préUiil au Voyant pour înmnLenir eD place les deux membres du consistoire et pour assurer la liberté de Swedenborg. Il parait mime que l'affaire s'était bien échauffée et que la sérénité du principal personnage se trouva un peu troublée à la lin. Du moins je ne m'explique que par ce trouble les énigmes que présisnUi s:< euiï'^puiKUiiia- du réroijiH:. Ainsi, k; 30 u\ril, il écrit à Beyer : « N'ayant reçu aucune communication de ce qui a été présenté aux consistoires contre mes écrits, j'ignore complètement ce qui s'est passé au sénat à cet égard. » Le 1 er mai, il mande, au contraire, ou général Tuxen des détails qui semblent indiquer qu'il était au courant do lout. fi lui écrit que son Mémoire a été discuté au conseil (c'est le sénat); que pour y faire droit, le chancelier a écrit au consistoire de Gotheribourg, qui n'était pas contre lui, une lettre dont il communiquera le contenu ou général.

En vain on chercherait la conciliation des deuxlettres dans ces mots : « Je ne sus rien de lout cela pendant que îa chose avait lieu ; j'étais calme dans ma chambre, et je laissais la tempête exhaler toutes ses fureurs dehors, a II est évident qu'on ne présente pas de mémoire quand on ne sait pas ce qui se passe; et la preuve que Swedenborg savait l'orage , est dans la maie conduite avec laquelle il le laissa gronder au dehors. Il nous apprend lui-même qu'il avait des amis qui l'informaient, et il se prive ud peu du mérite de son calme en nous faisant celte conh'deuce : « Car il avait été décidé, tant à la diète qu'au conseil, que mapersonne serait respectée. » Comment aurait-il pu écrire à tantde dignitaires « sans faire un pas, » et être si bien informé

« en tout ignorant? » — 11 faut donc bien se garder de prendreaupicdcii: la lettre les diverses manifestations de ses peines, de ses espérances ou de ses illusions. Toute vie d'homme présente de ces énigmes aus jours des grandes épreuves, qui sont toujours pour le cœur des jours de grands troubles et de grandes contradictions. Peu surpris pour mon compte de celles que je signale, j'aime au contraire a voir que le cœur d'un penseur qui a tant vécu dans les rusions abstraites est resté très -humain.

Le fait est que Swedenborg avait été bien informé de tout ce qui s'était tramé contre lui à Gothenbourg, à Xorkuping, à la diète et au sénat. On lui avait même appris une singulière calomnie répandue sur son compte. On connaissait son dernier voyage à Paris et sa tentative d'y faire imprimer un ouvrage. Eh bien, loin de chercher la raison de cet échec, si c'en fut un, dans sa délicatesse, on avait travesti le fait et inventé un ordre donné à Swedenborg, parla police française, d'avoir à quitter Paris!

Averti presque aussitôt de ces méchants bruits, Swedenborg écrivit, le 30 octobre d769, au docteur Beyer, « que c'étaient de pures faussetés; que l'ambassadeur de Suède, le baron de Creutz, — on voit ce personnage figurer dans la société de madame duûeffant et dans sa correspondance, — l'attesterait au besoin. »

On conçoit, qu'après tout cela, ce que Swedenborg revenu à Stockholm y attendait avec le plus d'impatience, c'était le moment d'en sortir, de quitter la Suède et de revoir sa chère Hollande. 11 était loin de compte. Revenu à Stockholm dans les premiers jours d'octo-

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