CHAPITRE XXII
Le dernier voyage d'Amsterdam.— I,a dernière cnlrevue avec le général Tu«n. — L'Impression du dernier ouvrage."— La Vraie Religion.
— Swedenborg , prodige de Irovail. — Dilails de Cutio. — Entrevue de Swedenborg avec le roi cl la reine de Suède dans l'outra monde.
— Ses lettres au landgrave deResse el a son ministre, confirmâmes de ses facultés surnaturel les. — Délallu de Young-Slilllng sur deui
En allant de Stockholm a Amsterdam, Swedenborg eut la joie de voir une dernière fois le plus respectueui de ses admirateurs et un des plus éminents de ses amis, Tuxen. Leur entrevue fut courte; mais décrite par le général dans ce style à la fois naïf et grave , ample et aisé , qui fait le charme de Ja littérature du Nord, elle offre un tableau qu'on dirait découpé dans un roman de madame Frédérika Brehmer visitant un presbytère de Norwége.
Tuxen, qui habitait toujours Elseneur, informé que les vents contraires retenaient le Voyant à bord d'un bâtiment suédois, à quelques milles de sa résidence, se rendit aussitôt auprès de son ami, qu'il surprit dans l'état que voici :
« Je trouvai M. l'assesseur assis, en robe de cham-
bre , les coudes sur la table , soutenant son visage tourné vers la porte, les yeux ouverts et très-élevés. J'eus l'imprudence de lui parler sur-le-champ et de m'enlretenïr avec lui, exprimant la joie de le voir. Là-dessus il revint à lui (il sortait d'un ravissement ou d'une eitase, comme l'attestait son attitude), se leva avec une sorte de confusion, lit quelques pas en avant dans une incertitude visible , frappante, qui se lisait sur sa figure vtdans ses mains (?). Il s'en remit toutefois, me dit le bienvenu et me demanda d'où je venais.»
Bientôt le général le pria, au nom de sa famille, de l'honorer d'une visite. I! accepta, fit sa toilette ayee la prestesse d'un jeune homme , et ayant dit au capitaine où il fallait l'avertir en cas de vents favorables, il accompagna son ami à Elseneur. Il passa quelques heures dans sa famille , annonça à madame de Tuxen , qui se plaignait de ses souffrances , qu'elle reprendrait dans quelques semaines la santé et la beauté qu'elle avait eues à l'âge de quinze ans (allusion à son prochain rajeunissement dans le monde spirituel], et lui dit qu'il avait souffert lui-même , il y avait une douzaine d'années, d'une faiblesse d'estomac qui ne lui avait permis de se nourrir que de café et de biscuit. — Toutefois il quitta bientôt ces frivoles discours, où il montrait un esprit fort enjoué, et apprit au général que le roi avait écrit aux quatre ordres des États pour les inviter à lui envoyer leurs réclamations au sujet de ses doctrines religieuses à lui Swedenborg. Le roi avait ajouté, en lui posant familièrement la main sur les épaules : h Ils ne me répliqueront pas, quoique je leur aie demandé une réponse précise. »
fies détails concordent à peu prés avec ceux qui nous sont donnés ailleurs et d'après lesquels le roi aurait dit à Swedenborg : « Les consistoires ont garde le silence sur mes lettres et sur vos écrits. » Puis, lui mettant les mains sur l'épaule, il aurait ajouté : a Nous pouvons im conclure qu'ils n'y ont rien trouvé de répréhensible, et que vous avez écrit conformé nient à la vérité.» Mais s'il y a de l'analogie entre ces deux rapports, on sent toutefois leurs différences.
Après le dlncr, que Swedenborg prit chez un négociant suédois, il passa quelques heures encore dans la famille Tuxen, à laquelle s'étaient jointes plusieurs ■ dames de la ville. Le voyageur s'entretint avec elles en homme du grand monde- et fort courtoisement. Hais son hûte ramena l'entretien aux choses sérieuses.
« Je pris la liberté, nous dit le général danois, de lui dire que, puisqu'il affirmait dans ses écrits que des esprits de l'autre monde, bons et mauvais, se trouvaient présents en tout temps d auprès de tout homme, j'aimerais bien qu'il me permit de iui demander, si tout à l'heure, pendant que madame de Tuxen et ses filles chantaient, il y en avait eu quelques-uns. — Il répondit : Assurément. — Et sur ma demande, s'il les connaissait, il répondit : C'était la famille royale de Danemark, Christian IV, Sophie -Madeleine et Frédéric V, qui avaient tout entendu et vu par. ses oreilles et ■ ses yeux à lui Swedenborg. »
On parla ensuite de ses partisans en Suède. Swedenborg nomma un petit nombre d'évéques et quelques conseillers du royaume (membres du sénat), eutre autres le ministre comte André de lloepken , dont il fit
32i LA VRAIE
l'éloge. (Lettre déjà cilée du général Tuiten, du 4 mai 1790. V. Tafel, Sammlung von Vrkunden, p. 39.)
Arrivé à Amsterdam sur la fin de juin 1770 ou dans les premiers jours de juillet, Swedenborg s'y occupa d'abord de sa grande alïaire, l'impression de celui de ses ouvrages qui devait résumer tous les autres , sous ce titre, Delà Vraie Religion chrétienne. Cette impression avança rapiikiui.'jil. Cuuo, c] ue ihuis connaissons, nous apprend cette circonstance avec de grands éloges pour l'auteur : m Nul ne travaillait plus, avec plus de calme dans i l'Ame, plus de nettelé dans l'esprit, plus de prestesse dans la plume. »
Mais tuul cela i':'aa-il ni'vessaircï L'ouu'age n'étaitil pas écrit depuis longtemps Y M. Chevreuil ne l'avait-11 pas lu à Paris dès 1 1 (>0 ? C'est bien là ce 'que nous assurent les éditeurs de la Vraie Religion imprimée à Paris en 4802 (Introd., p. v); mais évidemment ils ont fait confusion. En effet la Vraie Religion ne fut écrite qu'eu 1770, et si leur récit était fondé, ce serait uniquement sut un titre présenté par un étranger qu'un docteur en Sorbonne aurait offert une permission tacite d'imprimer. Cela n'est pas admissible. D'ailleurs un témoin oculaire nous apprend bien nettement la date et le lieu où fut composé l'ouvrage. Écoutons-le :
« Vous me demandez, dit Cuno à un ami de Hambourg, dans une lettre du 21 janvier 1771 , ce que fait actuellement ce vieillard. Je vais vous le dire. Il mangeet boit modérément , dort treize heures , et travaille à son nouvel ouvrage d'une manière infatigable, je dirai stupéfiante, surhumaine. Seize feuilles in-4", en caractèrede moitié plus petit que ses écrit; prudents. Cha-