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mes éminents, il y en eut peu de plus vigoureusement constitués de corps et d'âme que Swedenborg; et nul ne l'ut plus laborieux, plus honnête, plus savant, plus ingénieux, plus fécond écrivain, plus lucide docteur. Nul, dans ce siècle où Rousseau se proclama aussi vertueux que tout autre, ne fut meilleur que Swedenborg, ni pius aimé, ni plus heureux.
J'allais dire que peu furent plus riches d'honneurs, d'écus et d'idées. Ce n'est pas là un mérite, mais c'est une heureuse condition. Pour se convaincre que ce fut celle de Swedenborg , on n'a pas besoin d'avoir le secret de ses visions et de son état extatique, on n'a besoin que de lire ses écrits et de consulter sa vie, qui mettent au jour pour tout le monde ses vertus et ses trésors de science.
Il en résulte que, si Ja révision de son procès a de grandes difficultés, elle a aussi des attraits. Quant à moi , plus sensible à ceux-ci qu'à celleslà, j'apporterai à l'appréciation des faits où se manifestent les facultés étranges de Swedenborg, toute la critique qui est propre à notre siècle,
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tout le scepticisme même qui nous plaît et nous domine; mais je chercherai à concilier les habitudes <ie la critique avec les devoirs d'une bienveillance extrême, bien convaincu qu'on n'est jamais assez juste quand on n'est pas trop indulgent. Je n'aime ni le panégyrique ni l'apologie, et rien n'est moins dans mes goûts que l'un ou l'autre de ces deux genres de biographie qui se croient autorisés à tout couvrir de fard. Ici il faudra, au contraire, qu'amis et ennemis se résignent à prendre les faits tels qu'ils sont. Plus ces faits sont personnels et rares, plus nous devons apporter de soins à ce qu'il né s'en mêle pas de douteux aux cerfains, de suspects aux admissibles. Aujourd'hui que la science ne conteste plus ce qui est sérieusement constaté et s'est convaincue qu'elle a mission d'affirmer ce qui est et non pas ce qu'elle comprend , aujourd'hui quiconque aime la vérité est parfaitement à son aise à l'égard de Swedenborg, à la seule condition de procéder comme le fît Kant, c'est-à-dire de se résigner à croire tout ce qui est authentique , de quelque uature que ce soit. C'est la seule atti-
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tude digne du philosophe et l'unique moyen de sauver les droits de la pensée en face de faits où tout paraît ou extraordinaire, ou imaginaire, ou individuel.
Au premier aspect, la vie et les écrits de Swedenborg n'oiTrent qu'un ensemble de phénomènes étranges : un théosophe qui a ses idées et son langage à lui; un écrivain d'une fécondité extrême, mais qui, tout en procédant au nom d'une ingénieuse méthode et d'une science étendue, dédaigne toute espèce d'autorité humaine; un philosophe qui, tout en se moquant des visionnaires et des enthousiastes de toutes les nuances , et se raille de toutes ïes erreurs possibles , de tous les genres de superstition et de crédulité, raconte néanmoins une immense série devisions, rend des oracles de prophète, porte des décisions de docteur et décrit des scènes d'illuminé. Mais si c'estlà un homme unique dans un temps de scepticisme et d'incrédulité, vu de plus près et dans son cadre, ce n'est pourtant pas un phénomène que rien n'explique , soit dans ce siècle , soit dans celui qui l'a précédé.
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Au contraire , une étude spéciale faite sur la vie et les écrits de quelques-uns <le ses précurseurs et de ses contemporains nous offrirait les analogies les plus surprenantes. Il ne s'agit même que de porter une sérieuse attention sur ce qu'on aime à mettre de coté dans la vie et dans les écrits de Jacques Boehme , de Jane Lcade, de Pordage, de madame Guyon et de mademoiselle Dourignon de Porte, pour comprendre Swedcnhorg autant que les hommes un peu hors ligne se comprennent.
Dans ce dessein, j'ai recueilli avec soin les faits que m'offraient la théosoplue, le mysticisme, l'état d'extase et les études apocalyptiques de l'époque que je viens de désigner, et j'ai vu que le siècle de Swedenborg, surtout l'espace de temps compris entre les années 1650 et 1750, abonde en phénomènes parallèles à ceux que présente sa vie, si bien que, pour rendre ces derniers un peu plus explicables que ne les ont faits les historiens de leur isolement, on n'a qu'à les rapprocher sérieusement dos premiers.
Il faut toutefois autre chose encore, pour en
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saisir toute ïa portée ; il faut y appliquer, sur l'esprit humain et le monde spirituel tout entier des théories un peu plus élargies, que n'étaient celles des générations qui nous ont précédés.
Il faut enfin une idée plus vraie de la mission respective de l'histoire et de celle de la philosophie. Un bel esprit du dernier siècle, en proclamant l'authenticité de quelques-uns des faits les plus merveilleux de la vie de Swedenborg, s'est écrié : Mais le moyen rPy croire'. L'histoire n'a pas à se préoccuper de ce moyen. Sa tâche est de constater. A la philosophie reste celle de faire comprendre. Et ce qui n'ira pas à l'intelligence d'un siècle, celle d'un autre réussira pcut-âtre à s'en arranger. Chaque âge a le droit de juger ou d'apprécier comme il l'entend; aucun n'aura jamais celui de passer l'éponge sur des faits authentiques, dussent-ils demeurer inexpliqués ou révoltants encore à la consommation des temps.
Si je comprends bien mon siècle , ce sont là les seules voies qui lui conviennent. Amènerontelles des solutions définitives?,
Cette sorte de solutions n'est pas précisément
le pi-iuléue du eu Lump^-ci) mais il a du moins celte supériorid.' sur d'autres, de bien comprendre la vraie portée de la raison humaine, d'embrasser l'ensemble des difficultés et d'ùlremodéré en proportion de ses moyens. Au siècle dernier et en face des fortes convictions qui demeuraient si exclusives encore dans la i\brc confiance que leur inspiraient l'autorité et l'infaillibilité de leurs oracles, il a fallu prêcher la tolérance. Le notre nous a donné, sinon mieux que cela, car la tolérance est une grande vertu, du moins autre chose, la modération. Or la modération, c'est la raison. Dans nos mauvais moments, ceux d'une excitation dogmatique ou d'une ambition plus poétique que sensée, nous appelons cela de l'indifférence. C'est h tort. Cette indifférence ne se trouve nulle part , pas plus en religion et eu politique qu'en philosophie. Bien aveugles sont ceux qui s'y trompent. De l'indifférence 1 Ce n'est pas à ceux-là qui gardent encore leur foi ancienne et leurs aspirations vieillies qu'on la reprochera, assurément. Est-ce aux autres, à ceux qui aspirent aux idées nouvelles? Se contiennent-
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ils trop dans leurs idéalités? Les voulez-vous voir plus ardents aux réalisations?
Je trouve à côté de la modération de tout le monde une autre disposition, une autre vertu qui rend faciles aujourd'hui des écrits impossibles encore il y a vingt ans : c'est le respect de toutes les convictions; c'est la sérieuse attention qu'on accorde même à ces- laits liors ligne et à ces phénomènes extraordinaires qui, -dans l'histoire de l'esprit humain , se présentent sans cesse comme pour en compléter ou en élargir l'élude.
J'appelle cela une vertu, parce que c'est le privilège de tous les bons esprits.
Naguère encore un persiflage plus on moins déguisé était l'accueil obligé que le philosophe ou même l'homme du monde qui se respectait, pouvait faire à tout ce qui ne s'était pas toujours vu, à tout ce qui fVanchi^nit le cadre de la logique de Port-Royal. Aujourd'hui chacun soutire qu'on discute tout, sérieusement, et au nom des lumières qui luisent pour tous. Or rien n'est plus propre à donner aux écrivains la liberté de parole et de pensée qui leur est nécessaire, que ces