MADAME GUYON
une pratique de familiarité spirituelle encore plue éclatante que celle de mademoiselle Bourignou avec Poiret, sans même parler de la fraternité maternelle qui l'attachait à Fénelon. Et notons tout d'abord comme premier trait caractéristique ?<m entière intimité avec Dieu, ses extrêmes fiimiliarilés dans ce commerce divin, dans cette union où s'impliquait nne fraternelle union avec le père Lacombe. Étonnante par-dessus tout fut la famiuarité de madame Guyon avec Dieu pour cette seconde union, qui demeura pure et sur laquelle je n'appuie pas, ayant peur des mots et des choses. On reste dans les limites de la loi, mais cens qui veulent connaître l'état des ames à celte époque trouveront chez l'auteur des pages curieuses sur cette uniun. Elle leur apprendra, dans un langage plein de la plus sainte audace, que le Verbe fit d'elle et de son directeur, dont elle fut d'ailleurs la directrice, une même chose. (T. If, p. 140-142 de sa Vie.)
TeUe fut la familiarité avec Dieu de ces deux saints perauniiuL'es devenus nne même chose, que madame Guyon écrit ceci: « Le Père Lacombe dit à Notre-Seigneur de me soulager. » Le mot est cavalier.
Elle ajoute d'autre part et par voie de réciprocité : « Quand le Père fut si malade qu'on crut qu'il mourrait, je m'offris au Seigneur pour être plus malade, et il lui rendit la santé et le mit en état de prêcher... Notre- Seigneur m'exauça. » Encore cette familiarité avec Dieu n'étonnerait pas de la part de madame Guyon , si on pouvait l'en croire. Elle n'était pas avec Dieu en simple rapport, mais en union intime, car ce qu'il promit à Swedenborg, c'est-à-dire de lui faire la dictée, il le réalisait à l'égard de cette célèbre contemporaine : a Dieu
MADAME CUÏON.
me faisait écrire des lettres auxquelles je n'avais guère de part que le mouvement de la main. Et ce fut en ce temps qu'il me fut donné d'écrire par l'esprit intérieur, et non par mon esprit, »
Qu'on remarque cet esprit intérieur. Tout a: qui me distingue des autres, disait Swedenborg, c'est que les yeux de mon esprit intérieur ont été ouverts. Mais remarquons toutefois une différence. « Les yeux de mon esprit ont été oia erts, « dit Swedenborg. Madame Guy Oïl dit qu'elle écrivit par l'esprit intérieur, et non pas par son esprit.
Autre nuance. Elle ajoute : « Ce qui me fut donné alors comme essai m'a été donné depuis avec bien plus de force et de perfection , ainsi que je le dirai dans la suite. » Quant à Swedenborg, la diru'e divine, c'est-àdire la vérité parfaite, lui est promise dès l'origine.
Je ne confonds pas Swedenborg, le plus savant des hommes et celui de tous qui se possède le mieux, qui mesure le plus ce qu'il dit et qui ne dit que ce qu'il veut, avec une femme peu instruite et très-parlante ; mais veut-on voir jusqu'où vont les analogies, qu'on récapitule les divers privilèges de madame Guyon :
1" Elle parle avec son directeur le langage des anges, qui n'a pas besoin de sons articulés.
2° Elle est eu communication avec les saints.
3° Elle a des visions, jouit du vol d'esprit et de l'extase.
4° Elle a des « intelligences de la communication qui eut lieu pendant la Cène entre Jésus-Christ et saint Jean ; et ses intelligences n'étaient pas des idées ou des hypothèses, mais des intelligences d'expérience. »
MADAME GUTON.
5" Elle Tait des miracles, et il émane d'elle une vertu divine par le moyen de la parole île son céleste époux : « Notre-Scigneur me donnait, dit-elle, le pouvoir d'un Dieu sur les «mes. «
6" Épouse du Christ, renouvelant son mariage loua les aDs, elle mettait sa gloire à lui obéir, mais aussi elle « apprenait ce que c'était que de commander par le Verbe et d'obéir par le même Verbe, Je trouvais on moi Jésus-Christ commandant et obéissant également. » Ibid.i p. 126. .
Madame Guyo-n eut beaucoup d'apparitions. Celles du démon jouent dans sa vie un rôle considérable. Elle eut aussi beaucoup de visions, d'extases, de jouissances spirituelles do tout genre. Elle eut surtout beaucoup de succès et de tribulations où son amour-propre joua un grand rôle. En somme, elle s'est fait un tort irréparable par les excentricités de sa vie, de ses idées, de ses affections, de ses écrits et de ses œuvres. Maïs sa vie offre un ensemble de phénomènes phychologiques d'un intérêt infini, dignes d'une élude sérieuse, et aujourd'hui facilement impartiale, car madame Guyon est un phénomène unique dans l'histoire du mysticisme français. Saint-Martin, au point de vue pratique, et Fénelon au point de vue théorique, ne sont auprès d'elle que des écoliers. Mais tout est à refaire dans les tableaux historiques de notre mysticisme; tout y porte ou le cachet de l'enthousiasme sans critique ou la livrée d'un fanatisme étranger à l'équité. Madame Guyon ne supporterait pas un panégyriste, mais elle demanderait un historien. Ayant eu le double malheur de rencontrer Sa faiblesse de Fénelon et les rigueurs de Bossuet, nous
P0HDÀGE.
n'avons ocelle que des portraits de fantaisie. Bien connue, elle nous ferait connaître nombre de personnages qui, de toutes les contrées de l'Europe, renverraient sur elle la lumière dont elle les aurait éclairés.
La théosophie, qui prend dans chaque pays ce qu'elle y trouve de plus élevé, eut pendant cette époque un caractère propre dans le sein de chaque nationalité, Elle fut riche, hardie, incommensurable dans le sein des nationalités bibliques, surtout dans celles du Nord, où les livres prophétiques et apocalyptiques jouent un si grand rûle.
Nous sommes frappés de ce fait en passant des théosoph.es français aux théosophes anglais, h Pordage et Jane Leade, Ils nous mènent beaucoup plus loin. Le médecin Pordage nous apprend, dans sa Métaphysique véritable et divine (3 vol in-8"), dans sa Théusop/ùc des éternels invisibles, et dans sa Sophia, publiée quand Swedenborg avait à peine onze ans, un fait curieux : il a, non pas tout vu en Dieu, comme Malebranche, mais il a trouvé Dieu en soi-même. Écoutons.
« Tant que j'ai voulu porter mes regards au dehors et au-dessus de moi pour y découvrir le principe de la sagesse divine, je n'ai pu y atteindre ; mais quand un jour je tournai mon regard au dedans de moi, je vis soudain qu'il s'y était établi (le dedans de moi vaut bien la chambre de Dcscarlcsou celle de Swedenborg), et qu'il formait la racine de ma vie. C'est ainsi qu'en descendant je trouvai en moi Dieu, que j'avaU si longtemps et si vainement cherché hors de moi en montant. »
En apparence, on n'est ni plus avisé ni plus heureux. El pourtant, ce ne fut pas là tout le bonheur do Furdagc.
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En effet, avant Swedenborg, il eut ce qu'on appelle communément des \isiims, mais en l'uvrnl, selon sun <liiv. de véritables apparitions. Des anges ou des esprits entourés de splendeurs indescriptibles lui arrivèrent au milieu des concerts les plus harmonieux ; mais il vint aussi de mauvais esprits qui se manifestaient sous les (igures les plus monstrueuses, avec accompagnement des phénomènes les plus propres à révolter les sens. Que c'étaient bien, non pas des visions extatiques, mais des apparitions réelles, il en donne cette preuve : il les a perçus, avec ses initiés, île. son a-il interne et de son œil esterne. « Car, dïl-il, quand nous fermions les yeux, nous les voyions aussi bien que les yeux ouverts. Noua voyions ainsi de deux tVims , intérieurement avec les yeux de l'âme, extérieurement avec les yeux du corps. La véritable et primordiale cause de celte perception, c'était l'ouverture de l'.vil intérieur. »
Qu'on remarque ce précédent. L'ouverture de l'œil intérieur est aussi ce qui distingue Swedenborg, avec celte seule différence, que celui-ci a de plus la mission do faire connaître aux hommes le sens intérieur des saintes Écritures. Si Swedenborg va chercher les anges chez eux, tandis que Pordage les reçoit chez lui, le premier jouit aussi de ces visites : la partie paraît égaie.
Le thé'!sn;>hf: anglais continue: « Et c'est ainsi que, d'une façon magique, se constatait l'intime unité de la vue interne et de la vue externe, n
Cela est encore si bien Swedenborg qu'on dirait entendre ses propres paroles. «Le discours d'un ange ou d'un esprit avec un homme, nous dit-il en philosophe soucieux de rendre raison des choses, est entendu
Dm : jJ Lv Ci:
absolument de la même manière que le discours d'un homme avec un autre homme; mais il n'est pas entendu des assistants : c'est que le discours d'un esprit coule d'abord dans la pensée de l'homme et arrive à l'ouïe par la voie intérieure. »
Une élève de Pordage, Jane Leade, d'une belle famille de Norfolkshire, femme du monde qui avait vécu vingtsept ans dans le mariage, alla plus loin que son maître. Des visions, qui étaient des apparitions aussi, elle arriva aux révélations les plus suivies et les plus hautes.
Quoique consacrée jeune à Jésus-Christ, à tel point qu'elle ne voulut donner sa main qu'à un homme de piété qui ht ïurliikU dans eetk union spirituelle ;iu lieu de l'affaiblir, elle n'eut cependant ses révélations que dans un âge un peu avancé, à la suite d'une « apparition merveilleuse dont Dieu la visita ea 1668, » juste soixante-dix- sept ans avant relie qu'eut Swedenborg.
On le voit, depuis que Jacques Boehme avait eu ses trois visites , tout théosophe un peu hors ligne eut les siennes. Jane en eut surtout depuis qu'elle était entrée dans la maison et dans l'union spirituelle de Pordage, la seule dont il dût être question pour une veuve alors âgée de soixante-douze ans. Mais sa plus grande aspiration, c'était d'entrer dans la nouvelle Jérusalem, celte église ou communauté sainte dont elle expliquait les secrètes et futures destinées, en commentant l'Apocalypse de saint Jean, comme devait le faire après elle l'illustre Suédois.
Sa mission, non moins vaste que celle de mademoiselle Dourignon, celle de madame Guyon, celle de Swedenborg ou celle de Saint-Martin (voy. notre Vie
de Saint-Martin, p. 42'i';, <±ùl rte hw, luire la lumière dont Dieu l'avait éclairée, non-seulement sur cette cenluiui' d'initius qui juif admit à elle eL à son ami, mais sur « toutes les nations des quatre coins de la terre. » V. sa notice sur sa vie, à la suite de ses Six traités expliqués , mis au jour par suite d'une révélation et d'un ordre de Bien; trad. en allem. , Amsterdam, 1696, in-18.
Quant à son autorité, Jane ne souffre pas qu'on l'ignore. Elle est de bonne naissance dans ce monde ; mais elle attache peu de pris à cet avantage, tandis qu'elle met un haut pris à sa naissance spirituelle : elle est née de Dieu, Madame Guyon n'est plus que l'épouse du Verbe; Swedenborg n'est plus que l'élu de Dieu; Saint-Martin n'est plus que le balayeur du temple. Savant docteur, Swedenborg doit surtout réformer le dogme du mystère de la Trinité; femme aimante, Jane Leade a, sur ce point, une tâche un peu autre : a Que le lecteur, quel qu'il soit, sache bien ceci r c'est que je suis poussée par une puissance céleste à révéler le royal et magnanime amour de la sainte Trinité. »
Jane Leade a des jours et des heures d'intuitions, de visions et de révélations. Elle date celle-ci du 22 mai (694, celle-là du 2S juillet, d'autres, d'autres jours. Toutefois c'est toujours clic qui parle dans les révélations qui lui sont faites, et, à en juger par son langage figuré, on est très-autorisé à la mettre , comme poète, au rang de tous les métaphysiciens et de tons les théosophes, c'est-à-dire qu'avec elle non plus il ne faut pas trop prendre les choses à la lettre.
Soit un bel exemple. Elle enseigne le chemin de cette
JANK LKÀUE.
nouvelle Jérusalem dont, nu dchut du siècle, un Allemand, Jules Spcrber, avait «iquissi' le plan et donné la topographie, décrit la lumière et dépeint les citoyens îifipi-Sf'-s à jmiir d'un-.: uwAU: l!n-<ili.i^k', d'une uuirn-llo philosophie et d'une nouvelle magie, de façon à rendre la mission de Swedenborg fort difficile : voir son Trni.it. sucre l des //vis siècles ou é/M'/uet /;rii/<j/'/j'.i/»s. Jiiue imseignant la route de la splendide eité, pour ne pas la faire manquer au voyageur, lui donne sept anges pour l'y conduire. Or ces sept anges, ce sont la patience, l'humilité, l'espérance, la sagesse, la foi, la charité, el!a force ou l'invincible énergie!
Mais tous les anges de Jane soii[-ils à prendre: ainsi figurémentî Non. La sagesse ou reine céleste, la vierge Sophia, cette divine Sophia qui joue un si grand rôle dans le langage mysiiqne ries théosophes, apparaît personnellement à Jane; elle lui enseigne les dix bis. du paradis.
Mais qui est Sophie? C'est ['Esprit de Jësus-Chrisl , c'est-à-dire le Saint-Esprit.
C'est encore cette personne divine qui révèle à Jane les mystères des huit mondes, ceux de la nouvelle Jérusalem et les destinées de l'Eglise de Philadelphie, en quelque partie de la terre qu'elle puisse se répandre.
C'est elle enfin qui lui fait apparaître, le 1" janvier 1696, cette femme couronnée des splendeurs du soleil et de douze étoiles que décrit l'Apocalypse. Cela est un peu ambitieux; mais c'est modeste auprès de madame Guyon, dont la sainte humilité |nous apprend ce qui suit : « Une nuit que j étais fort éveillée, vous vous montrâtes, 6 mon Amour! à moi sons la figure de cette
JANE LEADE.
femme dont parle l'Apocalypse, et dont la tête est couronnée du soleil et de douze étoiles. »
Les deux wiintes étant cijiil(impin'ai[i«s, il est impossible d'établir de quel côté est l'imitation, et même la date y étant, je n'oserais pas affirmer le grief de plagiat. L'auteur anglais et l'auteur français ne paraissent pas se connaître .
Ces phénomènes sont en effet à ce point dans l'air du temps que la double production ne saurait étonner personne.
Les deux célèbres contemporaines pouvaient d'ailleurs puiser à des sources an té ri n lires, soit dans Paracelse, soit dans Jacques Boehme,lcs créateurs de cette céleste Sophie au seizième et au dix-septiime siï-ck, ou plutôt les imitateurs des gnostiques qui l'avaient créée au troisième.
Ni Jane Leade, ni madame Guyon n'étaient assez instruites pour puiser à ces sources, je le sais ; mais ces textes , ces idées et ces faits étaient familiers à leur siècle, et c'est celui-ci qui fut la véritable nourrice de Swedenborg.