CHAPITRE IX
Ce qui distingue Swedenborg de ses prédéseiieur» el da ses eoniemporaina. — Le» ilsiom de l'abbé Fourni* el les siennes. — Son élit babiluel. — Sei snllpalblca pour les myiltqueJ. — Son rationalisme en religion, en morale el en politique.
Pour caractériser le milieu extraordinaire dans lequel tomba la jeunesse de Swedenborg, j'ai pris les faits les plus saillants que présentent la théosophie et le mysticisme de l'Époque. Il était plus facile de grossir la liste des faits que de la réduire. J'en ai écarté defrappants. Je n'ai parlé ni de Georges Fox, qu'à l'âge de dix-neuf ans une vision divine investit de la mission d'être le berger d'un nouveau troupeau et qui eu eut un très -considérable, auquel il fit part de ses révélations el duquul il di.it? 3,1 ks. démons et guérit les malades. Je n'ai pas parlé da John Wesley, qui chassa aussi les démons et rivalisa avec le comte de Zinsendorf daas le grand art d'enchaîner le sentiment mystique à des règles très-méthodiques. Je n'ai pas même parlé du plus illustre des disciples de Jacques Boehme, de ce singulier général CAciiXel, qui, à genoux dans son cabinet, battait les armées de Louis XIV
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à Ramillies et à Hochstelt, et dont j'ai parlé suffisamment dans la Vie de Claude do Saint-Martin.
Telle est, dans cette époque illustrée par les plus magnifiques créations du génie, époque des Malebranche, des Bossuet et des LeibniU, la richesse des phi';nonit!in>t extraordinaires dans le développement moral et religieux des peuples, qu'il y a véritable luxe, luxe d'idées, luxe de style. Je n'ai cité ni tons les grands faits, ni exposé les choses les plus étranges, ni produit aucun des textes dont le langage eût été de nature à blesser le goût de notre siècle si différent de celui qui l'a précédé. Mais j'ai indiqué à qui veut les consulter les sources les plus propres a montrer que Swedenborg n'est, en dernière analyse, que la plus grande perso anification des éléments théosophiques de son temps.
Est-ce à dire qu'il fut un habile copiste ou une sorte de compilateur en matière de visions et d'extases?
Loin de là. Ce qui est de lui est à lui : ce sont ses écrits, oû il ne copie personne ; c'est sa docirine, où il est maître. Son inépuisable fécondité d'idées, la rare profondeur, l'étendue et la lucidité de son esprit, la splendide pureté de son âme, me mettent fort a mon aise quant à la question que j'ai posée.
Je rappellerai, d'ailleurs, un fait que j'ai mis en son jour dans un autre travail : c'est que notre compatriote si inconnu et si remarquable , né en 1743 et vivant encore en 1829, l'abbé Fournie, nous apprend lui-même qu'il a eu des apparitions, qu'il en a eu de très-notables, de très-claires , de très-précises, de sublimes môme, « avant qu'on parlât des visions de Swedenborg. » En effet, comme tous ceux qui en ont à nous conter, l'abbé
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nu FotiHNlÊ.
Fournié déclare les siennes très-positives, très-authentiques, et les met de beaucoup au-dessus de celles de Swedenborg et de celles de madame Guyon, malgré tout le respect qu'il professe pour le caractère de ces deux p ers (mu âges. Mais ses apparitions, qui ne sont pour la crilique que des Usions, sont réellement postérieures à celles du théosophe suédois. Fournié a bien l'air de dire le contraire. Mais il ne le dit pas réellement, il affirme seulement qu'il les a eues avant que celtes de Swedenborg fussent connues et discutées partout.
Dans tous les cas ces deux ordres de faits psychologiques si rares, si étranges, ceux du savant Suédois et ceux du pieux ecclésiastique, ont eu lieu ; indépendamment les uns des autres. Jamais il n'a existé la moindre relation entre les auteurs qui se les attribuent et qui nous les rapportent avec une égale assurance, une égale bonne foi. Et de même qu'il n'y a pas eu entre eux d'emprunt de la part de l'un à l'égard de l'autre, on peut admettre, ce que semblent d'ailleurs indiquer les écrits de Swedenborg, que les phénomènes qu'il décri! se sont produits sans imitation aucune et sans nul emprunt à l'égard des phénomènes que nous décrivent madameGuyon, JaneLeade et mademoiselle Bourignon.
Pour ce qui est de l'influence que ces écrits ont pu exercer en leur temps, ceux des quatre femmes éminentes que nous venons de nommer en eurent beaucoup. Ceux de Pordage écrits en latin se firent également d'illustres partisans. Mais, Les quatre femmes ayant publié leurs pages pleines de saintes séductions en langue vulgaire , le public peu lettré fut plutôt pour elles. Elles eurent dans l'aristocratie du Nord, dans celles de
France et de Savoie un grand nombre de cercles dévoués. Le comte de Mettcrnich, M. de Saint-Georges de Marsay, le comte de Fleïschbein, et plus ou moins toute la congrégation mystique du château de Ilayn et celle du comté de Berlebourg, les suivaient avec enthousiasme comme des conseillers infaillibles et comme des types éclatants. Mais le célèbre minéralogiste de Suède était un esprit d'une autre trempe, et si jamais il eiit daigné lire une page d'une seule d'entre ces théosophes si fameuses dans leurs pnlières, jamais il n'eut daigné citer une pensée même de la plus éminente d'entre elles. Swedenborg a cela de commun avec Saint-Martin, qui n'aimait pas madame Guyon, qu'il ne daigna pas même savoir qui étaient F.'urlim cl Mi le branche.
Je l'ai dit, Swedenborg n'est pas copiste du tout, et l'indépendance où il se maintient de toute influence mystique de son temps, il la pratique aussi à l'égard de tous les mystiques antérieurs. H se dit même indépendant des plus i.rlcijms tliéust!|ihes ; de Jacques lïoenme, qu'il Imite d'ailleurs aver- assez de ménagement, comme de l'aracelse, qu'il n'a pas l'air de connaître. 11 n'a réellement rien de l'obscur fondement de Dieu, de l'idée fondamentale de ce Loelime qu'il affirme, dans sa Lettre au docteur Deyer du mois de février 1767, n'avoir jamais lu. Pur homme de science et « interprèto élu de la parole sainte selon la dictée de Dieu , il lui étaii défendu de lire, dit-il, ce genre d'écrits où il aurait pu prendre toutes sortes d'inventions et d'opinions mal fondées, n
Tel\e fut sa conduite constante, sa déclaration répétée. Et plus il est isolé, plus est curieus ce qu'il dé-
OEUX JUGEMENTS.
c ri i . En général, plus sont isolés et réciproquement indépendants ceux qui décrivent desphénomènes analogues, dans le même temps, plus ces phénomènes méritent notre atten lion. D'ailleurs, ce qui doit nous frapper aussi, ce n'est pas l'analogie seule, c'est la différence dans les analogies, ce sont les nuances individuelles dans cet ensemble d'états extraordinaires, tous dépeints avec tant de bonne foi au sein de tant d'illusions. Car, ne nous y trompons pas, il n'y a pas là de mauvaise foi, d'imposture. S'il y a beaucoup de poésie, il y a peu de fiction. Il n'y a pas même d'art, si ce n'est celui de la nature, qui est antérieur et supérieur à tout autre. 11 n'y a pas non plus d'autre rhétorique que celle qui est propre à la situation, c'est-à-dire la rhétorique naturelle dans les choses surnaturelles. Maïs une influence inévitable et une initiation involontaire s'observent partout dans ces choses.
Tout homme, si créateur et si original soit-il, est l'enfant de son siècle et lui doit toujours plus que son siècle ne lui doit. Philosophe ou théosophe, chacun, plus il est riche, plus il doit reconnaître qu'avant d'être conquérant, il a été acquérant. Swedenborg n'est pas une exception à la règle générale, et deux jugements opposés sur ?an compte sont- ég.ïk-mrnt fans, l'un r! l'autre : celui qu'il n'a fait que reproduire, et celui qu'il n'a fait que produire. Très-studieux, il a beaucoup lu, et trèsfécond il a beaucoup inventé. Il offre donc beaucoup de créations et beaucoup do lieux communs. En somme, malgré cet état est mord inaire où il a tant de visions à décrire et cette mission pour laquelle il devait recevoir tant de dictées divines, ses écrits sont tels que l'huma-