‹ Emmanuel de Swedenborg sa vie ses ecrits et sa doctrine par m. MatterChapitre 74 sur 179 · DE PLUSIEURS TEMOINS. |8B · texte numérisé non relu

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de s'y trouver régulièrement. A peine eut-il été aperçu de la relue, qu'elle lui dit :

« A propos, monsieur l'assesseur, avez-vous vu mon frère? » Swedenborg répondit que non, et la reine lui répliqua: «Si vous le rencontrez, saluez-lede ma part. Eu disant cela elle n'avait d'autre intention que de plaisauter et ne pensait nullement à lui demander la moindre instruction touchant son frère. »

Arrêtons un instant le capitaine. Certes sa lettre porte un bon cachet ; mais voilà déjà, de compte fait, six erreurs où il tombe dans dix lignes, avec a ses plusieurs témoins de distinction : 11

i° Ce n'est pas en 1758 que la chose s'est passée; Swedenborg, pendant cette année, n'a pasquitté Londres où il imprimait cinq ouvrages ; c'est trois à quatre ans plus tard.

2" Swedenborg, qui voyageait sans cesse et passait plus de temps en Hollande et en Angleterre qu'en Suède, publiant beaucoup et écrivant davantage, n'allait pas régulièrement à la cour.

3' 11 fallut que le comte de Scheffer allât l'engager a s'y rendre contre son ordinaire,

4° La demande prêtée à la reine, A propos avez-vous vu mon frère, n'a pas été adressée à l'assesseur. Elle n'aurait pu l'être qu'après une commission donnée, et la commission qui avait été donnée, ce que le capitaine ignore, n'a pas été suivie du tout de cette interpellation. Swedendorg et la princesse disent que, loin d'être interpellé, il a fallu que Swedenborg priât la reine de l'entendre en particulier. Et personne, pas

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même le sénateur garde-porte n'a pu entendre leur entretien, ce jour-là.

5° La reine avait si bien le désir d'avoir un renseignement sur son frère que ce fut !a le véritable nœud de toute l'affaire. Et ignorer cette circonstance, comme cela arrive au capitaine et aux personnes de distinction qui étaient présentes, suivant lui, c'est ne rien comprendre du tout a ce qui s'est passé réellement.

6" Personne ne fut présenta ce qui fait l'intérêt du drame, à la commission donnée. La reine et Swedenborg sont d'accord là-dessus : la commission a été donnée dans une embrasure de fenêtre oii la reine avait conduit l'assesseur en présence discrète du roi et de Scheffer. Voilà tout un ensemble défaits que le capitaine ignore.

Maintenant rendons-lui la parole.

« Huit jours après, et non pas vingt-quatre heures après, ni dans une audience particulière, Swedenborg vint de nouveau à la cour, mais de si bonne heure que la reine n'avait pas encore quitté son appartement appelé la chambre blanche, où elle causait avec ses dames d'honneur et d'autres femmes de la cour. Swedenborg n'attend pas que la reine sorte; il entre directement dans son appartement et lui parle bas à l'oreille. La reine, frappée d'étonnemeut, se trouve mal et a besoin de quelque temps pour se remettre. »

Autre foule d'erreurs. La reine et Swedenborg nous apprennent que, loin de causer encore avec ses femmes dans son appartement réservé, quand vint Swedenborg, la reine était au jeu, au salon où se trouvaient les hommes; que, loin d'allerdroitàlareincpourluidireà l'oreille ce qui la fit se trouver mal, il lui demanda un

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entretien particulier ; qu'alors elle passa dans une pièce voisine avec lui et avec le comte Schwerin, qu'elle chargea de garder la porte.

Le capitaine se moque vraiment de son lecteur, du public, quand il veut nous faire croire que Swedenborg, homme réservé et discret, s'ilen fut, courtisan accompli, forme à l'école de Charles XII et de la reine sa sœur, Ulrique-Ëléonore , se soit précipité comme un page dans la chambre des dames et ait jelé dans l'oreille de la reine des choses propres à la faire tomber en pâmoison. Continuons toutefois à écouter le narrateur.

« Revenue à elle-même, elle dit aux personnes qui l'entouraient: Iln'y a que Dieu et mon frère qui puissent savoir ce qu'il m'a dit.

« Elle avoua qu'il lui avait parlé de sa dernière correspondance avec ce prince, correspondance dont le sujet n'était connu que d'eux seuls.

n Je ne puis expliquer comment Swedenborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je puis assurer sur mon honneur, c'est que ni le comte H. , comme le dit l'auteur de la lettre, ni personne n'a intercepté ou lu les lettres de la reine. Le sénat d'alors lui permettait d'écrire à son frère dans la plus grande sécurité , et il regardait cette correspondance comme très-in différente à L'État.

« L'auteur n'a pas mieux connu l'assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme vraiment honnfite était de croire auxapparitionsdes esprits; mais je l'ai connu pendant très-longtemps, et je puis assurer qu'il était aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits que je le suis, moi dans ce moment, d'écrire ceci. Gomme citoyen et comme ami c'était l'homme le

plus intÈgre, ayant en horreur l'imposture et menant une vie exemplaire. »

« L'explication qu'a voulu donner de ce fait le chevalier Beylon est par conséquent destituée de fondement, et la visite faite pendant la nuit à Swedenborg par les comtes H. et Tcssin entièrement controuvée. »

a Au resta l'auteur de la lettre peut être assuré que je ne suis rien moins que sectateur de Swedenborg; l'amour seul delà vérité m'a engagé à rendre avec fidélité un fait qu'on asi souvent rapporte avec des détails entièrement faux, et j'affirme ce que je viens d'écrire en apposant la signature de mon nom. ;>

C'est fort bien. L'intention est excellente et la droiture incontestable, mais l'entreprise était au-dessus des moyens de l'auteur. Plus instruit que d'autres, il l'est encore trop peu. Il ne tombe pas dans des erreurs seulement, maïs son zèle le jette dans des impossibilités. Comment, étranger qu'il était au sénat, aux affaires et aux intrigues du temps, peut-il garantir sur son honneur , que personne n'a lu la correspondance de la reine? De quel conseil parle-t-il en invoquant le sénat d'alors? Est-ce de celui qui précéda la catastrophe du sénateur comte de Brahé et du. baron de Horu, colonel de la garde et grand maréchal de la cour, conspirateurs royalistes tous deux? Est-ce de celui de 1758, date prétendue mais fausse qu'il donne a. l'anecdote?

L'auteur de la lettre n'est fort que dans ce qu'il nous dit sur les personnes mêmes que cet inventif lecteur de la reine douairière, qui avait le temps de rôder autour de la demeure de Swedenborg et de contrôler les gens qui en sortaient à des heures indues, s'amusait à faire

figurer dans une de ces combinaisons que Machiavel eût peut-être conseillées, mais flétries assurément. Dans cette partie de sa lettre éclatent le sentiment du vrai et tout le dédain que méritent des inventeurs de mensonge. Certes .-on démenti est formel et l'honneur des trois personnages éminçais d'autant mieux vengé par le noble chevalier que le vengeur est plus désintéressé. Seulement le brave capitaine contredit le récit de la reine et celui de Swedenborg en des détails trop importants pour que sa relation offre une valeur réelle.

Aussi l'explication naturelle ne se découragea-t-elle pas. Tous les personnages qui avaient figuré à la scène et chacun deceuxqui on avaient approché, voulurent en avoir entrevu le secret, et deux ans après le démenti du capitaine, un ancien aumônier de la chapelle suédoise de Paris, M. Gambs, dont nous avons honoré nousmême la vieillesse et aimé la brillante parole, apprit au monde d'une manière' charmante comment Swedenborg s'était procuré la connaissance du secret de la reine.

Gambs tenait son explication de personnages distingués qu'il nomme dans sa lettre, insérée au Morgmblatt, du S mai 1809: le comte de Brahé, descendant de la noble victime qui se dévoua à la reine en i7S6, le consul de France, M. Signeul, et M. Nils de Jacobson. D'après leurs communications unanimes, Swedenborg, instruit par le sénateur comte de Brahé, président du conseil de l'empire et père d'un des témoins de la correspondance secrète de la reine avec son frère le prince de Prusse, put révéler facilement à la princesse un mystère qu'on s'était procuré en payant un homme de confiance.

l'kxplicatiok d'ub n>ete.

L'ancien aumônier de l'ambassade de Suède a Paris ne fut démenti par aucune des trois personnes dont il publiait et invoquait le témoignage. Mais ce silence ne fit pas mieux accueillir sa version. Que ce fût le comte de Ilœpken assisté du comte de Tessin , ou le comte de Brohé seul, qui eût corrompu le messager de la reine et instruit Swedenborg , ce mode d'explication échoua.

L'idôequcdcuxou I roi s intrigants fussent] «mh d'une reine si sûre d'elle-même et qui disaild'un si grand air :Je nesnispas facilement dupe;Viàéeqas dans cette intrigue ils eussent eu pour complice le plus honnête homme de la Suède, l'illustre Voyant lui-même, ne fut pas admise.

L'opinion générale du siècle fut-elle donc réellement celle de Kant, si bien rendue dans ces mots du philosophe : « Que peut-on objecter contre l'authenticité de faits pareils ?»

Je le crois. La même situation d'esprit se trouve formulée par le baron de Grimm : « Ce fait, dit-il, est confirmé par des autorités si respectables qu'il est impossible de le nier ; mais le moyen d'y croire! {Mémoires hist., litt. et anecd. tirés de la Corresp. du baron de Grimm avec le duc de Saxe -Gotha. Londres, 1813, t. III, p. 56).

« Le moyen d'y croire ! » est charmant ; mais n'ayez pas peur, spirituel baron, le plus spirituel des poules est là pour tout expliquer. Wieland, l'auteur d'Obéron, cet enfant du merveilleux, uberde l'anecdote à son tour, et i! n'est pas embarrassé pour nous dire ceci :

« Au bout du compte, Sa Majesté pourrait avoir eu pour l'incrédulité qu'elle professe à l'endroit des visions de Swedenborg et de son commerce avec les esprits, la plus excellente des raisons. Ce serait de sa part une

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chose assez comique, en effet, d'avoir improvisé toute l'anecdote qu'elle contait aux deux philosophes (Mérian et Thiébaull),afin de se moquer d'euxpour lui avoir demandé sérieusement son opinion sur un visionnaire.» (Wieland, Euthanasia, p. 12i et suiv.)

Mais évidemment Wieland, en écrivant ces lignes, a été trop poète et a trop marché sur les traces d'Homère, il atrop rfivé. Quel moyen de faire un conte de ce qui s'était passé devant tant de témoins; d'un fait connu de toute la cour, de tous les ministres étrangers; de deux conférences entre Swedenborg et la reine auxquelles le roi et le comte de Schwerin avaient assisté !

Si la critique du dernier siècle n'explique rien, disons-le bien haut pour l'avertissement de tous ceux qui ont été témoinsou acteurs dans des faits rares ou extraordinaires, c'est que Swedenborg et la reine, dont les entretionssont devenus l'objet de tant d'inventions les unes plus étranges que les autres, ne portent que la peine qui est due à leur commune erreur. Ils ont failli l'un et l'autre. Swedenborg, pour commencer par le grand coupable, n'a pas tenu la parole donnée à l'ami de Kant, de porter le fait devant le public dans un ouvrage qu'il devait aller publier à Londres. Il n'a pas écrit cet ouvrage ou ne l'a paspublîé. Certes il était libre d'aller en imprimer d'autres à Amsterdam plutôt qu'à Londres, ainsi que nous le verrons faire ; mais il n'était pas libre , devant l'intérêt suprême de la vérité, de ne pas répondre à l'interpellation de Kant et de ne pas dire lui-même au public ce qu'il en était. Q Ta dit, U est vrai, au général Tuxen et s'en est remis pour le reste à l'opinion, et par de bonnes raisons sans nul doute ; mais quand il s'agit d'un

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