AUX PHILOSOPHES
Quand vous lisez un livre, cherchez moins à savoir le nom de celui qui vous parle, qu'à méditer ce qu'il vous dit. Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais que le pur amour de la vérité vous anime, car l'homme passe et la vérité demeure éternellement.
L'Imitation,
Je festoyé et caresse la vérité en quelque main que je la trouve et m'y rends alaigrement de loin que je la voye.
MONTAIONB.
A la Mémoire
de Spinoza et de Bordas-Demoulin.
De nos jours, la science est plus religieuse que la foi.
Dieu a bien fait de nous révéler la vérité, car très-peu d'hommes sont capables de la rechercher, et, presque aucun, de la trouver. Mille empêchements les en détournent.
Nul ne choisit l'heure et le lieu de sa naissance; il a une patrie, une famille, c'est-à-dire des préjugées qu'il ignore, dont il ne s'affranchit qu'avec peine.
Enfant, on le façonne pour la place ou le rang» que ses parents lui destinent; il n'est rien, on sait déjà ce qu'il doit être. Il s*y résig'ne, et prend des habitudes qui raccompag*neront toute la vie.
Jeune homme, il faut qu'il song^e à l'avenir; on Ty pousse, on l'y presse.
Quçdeluttes contre les autres et contre lui-même !
Mais je veux que la nature l'ait fait philosophe , peu soucieux d'honneurs et de places. Est-il riche? le monde le retient. N'a-t-il qu'une petite aisance?
l'étude en a bientôt raison. La vérité est sans prix.
Contraint de travailler pour vivre, le loisir et le calme lui font défaut. S'il
entre dans Fenseig^nement, c'en est fait de son indépendance. S'il prend une carrière, il n'a plus pour l'étude qu'une attention distraite.
La jeunesse fuit, l'âgée arrive; la pauvreté devient lourde. Il est dur d'aimer la vérité plus que tout, et d'être, pour cela, dédaig^né. Ses contemporains le devancent, ses amis le délaissent, l'honorant à peine d'une indulg*ente compassion. II lui faut un courag'e surhumain pour ne pas tomber dans la route. Que s'il rend dédain pour dédain , il s'aig'rit et tourne au maniaque.
Qu'importe au monde la vérité? à ses yeux, l'essentiel est à' arriver. Pour arriver , il faut partir ou ne pas sus-
pendre à tous propos son jug'ement.
Entouré d'ambitions hâtives, le philosophe reste neutre ; il reçoit les coups de chacun. Les partis le repoussent, F Egalise même le rejette.
Il en appelle à l'opinion. Mais il s'est tenu loin de la foule ; ses amis ne peuvent le comprendre, ses adversaires le jug'er, et les académies donnent moins leurs suffrag'es qu'elles ne les prêtent.
Privé de conseils et d'appuis, il se défie de lui-même. Il est modeste, on le croit sot. Le voilà perdu pour jamais.
Où trouvera-t-il la force, le temps, les moyens de surmonter tant de dég*oûts? Qui lui dira s'il n'a point vécu de chimères?
Doute poig*nant, doute cruel !
Combien, en un siècle, savent y résister?
Une âpre énerg^ie le soutient. Il a vaincu les préjugées de l'enfance, les entraînements delà jeunesse, les soucis décourag^eants de l'âge mûr. Aimant sa patrie, ses semblables, il essaie de se faire entendre; les sectes, les écoles conspirent contre lui. Il veut parler, nul ne l'écoute; sa voix sans passion demeure sans écho. Il a vécu seul, il faut qu'il meure ig'noré.
Puisque nous allons parler do l'univers, nous devons invoquer les Dieux et les prier de nous faire tenir des discours qui les satisfassent, eux d'abord, et par conséquent nous-mêmes. Pour moi, je leur demande de faire en sorte que j'expose mes pensées avec clarté afin que vous les compreniez sans peine.
Platon, Timée.
Viam aut inveniam aut faciam.
Bacon.
J'avais atteint ma quinzième année, lorsque, roug^issant un jour de mon ig*norance, je quittai Paris et ma famille pour me consacrer à l'étude.
Quarante ans se sont écoulés depuis lors, et je puis dire que, dans les posi- .
tions les plus pénibles et par les voies les plus diverses, je n'ai cessé de poursuivre Famour et la recherche du vrai.
Ce n'est pas vertu, c'est nature; j'ai soif de connaître, et qui n'est pas brûlé du même amour doit fermer ce livre,
pour lui sans objet. Traversant les couches sociales une à une, comme Teau qui cherche son niveau, je me suis prêté à tout, depuis le rude labeur des mains jusqu'aux vaines ambitions du monde, sans que rien ait pu tarir mon activité ni contenir les élans de mon âme. Seule, la vérité me séduit et m'enchaîne. Mais, parce que la plupart n'en ont aucun souci ou ne s'en occupent que pour la mettre au service de leurs intérêts ou de leurs passions, j'ai résolu de me retirer tout à fait en moi-même, afin de porter le plus loin possible en avant l'œuvre de ma jeunesse.
Or, ayant vu que je chang^eais d'opinions à mesure que j'avançais
dans la vie, sans que je pusse dire si ce chang^ement provenait de la mobilité de mon caractère ou de Tinconstance des choses , je veux faire aujourd'hui le bilan de mes connaissances afin de n'en avoir plus que d'assurées. Et, comme je ne les puis critiquer sans les ramener à une commune mesure que je n'ai pas encore, je remarque qu'en dehors des vérités qui ne passent pas et que je cherche, toutes celles que je puis acquérir ont nécessairement trois formes, selon qu'elles ont été, qu'elles sont ou qu'elles seront conformes à leur objet ou vérifiées par l'expérience. Ainsi, elles sont historiques ou descriptives, comme : La logique nous vient ctAristote;
actuelles ou politiques, comme : Son étude est trop négligée; inductives ou conjecturales enfin , comme : // y faut revenir; et ces trois formes de la connaissance , me donnant sur chaque chose tout ce qu'on en peut connaître, c'est-à-dire son passé, son présent, son futur, embrassent nécessairement l'ensemble du Savoir humain.
Car il faut mettre au rang» des réalités historiques, non -seulement les hauts faits publics ou privés. dont on nous a conservé la mémoire, et les moyens d'information qui s'y rattachent, mais aussi, dans chaque science, un g*rand nombre de vérités que nous croyons immuables, mais qui, succédant à d'aulrcs vérités réputées non
moins certaines autrefois, ne sont évidemment que des opinions provisoires que nous imag^inons de siècle en siècle pour élever Tédifice de nos connaissances. Ainsi, les corps que la chimie appelle simples aujourd'hui ne le seront plus demain, et ce qui est pour nous une vérité scientifique sera pour nos enfants une vérité historique. Et, si Ton veut bien y prendre g*arde, on verra que la plupart de nos connaissances se composent de propositions de cette espèce.
Pour la même raison, j'appelle volontiers vérités actuelles ou politiques, quelle que soit d'ailleurs leur orig*ine ou leur nature, soit qu'elles reg'ardent le g^ouvernement des mœurs ou des Etats,
le droit public ou nos rapports privés ^ soit que, érig^ées en systèmes, comme le déterminisme ou le prog^rès, elles dirigent nos inspirations et nos recherches, ces vérités qui n'étaient pas hier, qui ne seront plus demain, mais que nous croyons fermement aujourd'hui, et qui, à notre insu, ne tirent le plus souvent leur crédit à nos yeux que de leur popularité ou de leur àpropos.
Enfin, si je donne le nom de vérités aux inductions des savants, qui ne sont le plus souvent que des conjectures, c'est qu'en toute science l'acte même de connaître implique l'acceptation préalable de certaines vérités premières ou finales, sur lesquelles re-
posent toutes les autres, qu'on peut dire en ce sens conjecturales.
En dehors des vérités réputées éternelles, toutes celles que je puis acquérir sont donc historiques, politiques ou inductives, c'est-à-dire filles du temps et passagères comme lui; et quand je m'y arrête un moment, c'est que je les crois bien assurées; car c'est le propre de mon esprit d'attribuer à ses idées la perpétuité qui est en lui et de ne se donner tout entier qu'aux choses éternelles.
Il se pourrait cependant que, parmi celles que je possède ou qu'on m'enseig^ne, il s'en trouvât de vraiment immuables auxquelles je ferais bien de me tenir. Mais, parce qu'il y aurait
contradiction à demander des vérités absolues à des sciences relatives, je dis que ces vérités, si elles existent, doivent être communes à toutes les sciences ou faire partie de ce qu'on appelle communément la philosophie, et que c'est là seulement que je les pourrai rencontrer; car pour les vérités logiques et mathématiques, dont je connais la rig*oureuse certitude , elles ne sont pas non plus ce que je cherche, étant moins des vérités que des outils pour en acquérir , puisque , faisant abstraction de la nature des choses, elles ne s'occupent que de leur g*randeur ou de leur forme, et qu'elles me laissent, au reg'ard du monde, comme ferait un comptable qui, voulant dres-
ser Fétat de sa caisse, établirait le nombre de ses billets sans se préoccuper de leur valeur, et qui s'abuserait d'autant mieux que ses calculs seraient plus exacts.
C'est ainsi que, pendant bien des siècles, les hommes, formés à l'école d'Aristote, ont pu faire le dénombrement de leurs connaissances et se les transmettre fidèlement, sans les accroître d'une manière notable. Persuadés que la raison était la maîtresse pièce de l'entendement, et l'entendement la meilleure partie de nous-même, ils se disaient que s'ils parvenaient à faire de nos idées la parfaite imagée des choses, il suffirait de les associer log^iquement pour en tirer des conclusions absolues.
Mais cette complète identité des idées et des choses n'a lieu, comme je viens de dire, qu'au sujet des vérités logiques et mathématiques, qui sont, aussi bien que les personnages de nos romans, de pures créations de notre esprit, et au regard desquelles , pour ce motif, l'être et le connaître ne font qu'un.
Ainsi le cercle et le syllogisme, n'ayant point de réalité hors de nous, sont toujours etde toute nécessité conformes à l'idée que nous en avons.
Les autres sciences, au contraire , ont leur objet hors de nous, et c'est cet objet lui-même que nous voulons connaître; et, bien que nous lui imposions, sous le nom de physique, de chimie, de physiologie, des manières d'être artifî-
cielles, qui n'ont de réalité qu'en nous, et sur lesquelles , pour ce motif, nous pouvons asseoir des raisonnements assurés, cependant, quand nous voulons refaire l'unité de l'être ou de l'objet soumis à notre analyse , nous sommes bien obligées de rassembler tous ces points de vue particuliers, et nous voyons alors qu'ils ne concordent plus entre eux ni avec l'ensemble ; ce qui nous conduit à en imag'iner de nouveaux , et ainsi de suite , de siècle en siècle , sans parvenir à reconstituer l'unité ou l'être que nous avons brisé pour l'étudier, attendu ([ue la nature, qui est vivante comme nous, se développe sans cesse, et que, quand nous croyons la tenir dans nos catégories,
elle s'en échappe tout à coup par la production de quelque phénomène nouveau qui nous oblige à réformer nos méthodes; d'où il arrive que toutes nos sciences, même les mieux établies, se renouvellent d'âg»e en âg*e, ou ne nous donnent jamais que des vérités périssables, attendu que les objets sur lesquels elles reposent sont périssables comme elles.
En effet, quand bien même ces vérités : Dieu est bon, rame est immortelle^ et celles-ci : Les corps sont pesants , toute vie naît d'un germe, seraient ég^alement assurées et mériteraient, au même titre, le nom de vérités absolues ; cependant, il y aurait toujours entre elles cette différence essentielle : que les premières,
si elles sont vraies , sont éternelles comme leur objet, tandis que les secondes, subordonnées à la notion que je me suis faite de Tespace et du temps, disparaîtront un jour avec elle; et je conçois très-bien, en effet, un état dans lequel mes idées n'étant plus successives, mais devenant simultanées, ne se prêteront plus à ces sortes de spéculations.
Dans la triste indig'ence où je suis de vérités éternelles que je puisse toujours entendre et toujours aimer, pour y puiser l'activité de mon âme et l'apaisement de mon esprit, me voilà donc contraint de rechercher s'il en existe et à quels sig'nes on les connaît; car pour ces véritésdu temps, qui chang'ent
et passent avec moi, je ne saurais m'y reposer; et, s'il n'y en avait point d'autres, encore devrais-je le savoir, pour y conformer ma conduite et noyer dans le doute les ardeurs infinies de ma raison.
Sous le nom de vérité ou de salut, c'est donc le repos de mon esprit que
je cherche, c'est-à-dire un état dans lequel, marchant de clartés en clartés, il pense toujours de même relativement aux mêmes choses et ne se contredise jamais ; et, par conséquent, le véritable objet de mes recherches n'est pas tant d'acquérir un Savoir absolu, auquel la faiblesse de mon entendement et la brièveté de ma vie ne me permettraient peut-être pas d'atteindre,
que d'établir en moi une telle pondération et concorde entre mes idées, mes désirs et mes actes, que toutes les puissances de mon être concourent sans cesse au même but, c'est-à-dire à leur fin.
Or, je m'assure que cet accord se pourra toujours rencontrer, si je veux bien suspendre à propos mon jug'ement, ne pas donner une confiance absolue aux choses relatives, non plus qu'une foi relative aux vérités absolues, ou si, connaissant bien la nature et la valeur de mes opinions, je fais en sorte que celles que je pourrai acquérir s'accordent toujours à celles que je possède déjà.
Et c'est en cela que consiste, à pro-
ppement parler, le travail du philosophe, soit qu'il prescrive des lois pour les sciences ou des règ'les pour les mœurs , soit qu'ordonnant toutes nos idées pour les rattacher aux vérités premières qui servent à contrôler toutes les autres, il chasse de nos esprits les opinions contradictoires.
Mais la philosophie, comme la peinture, ne nous donne que les imagées des choses, et l'on s'abuserait étranglement si l'on croyait que ces peintures, si ressemblantes qu'on les suppose, tiennent lieu des réalités qu'elles expriment.
Et, de même que les imag'es de piété nous aident à nous élever vers Dieu, ainsi ces autres imag'es, qui sont les doctrines ou les systèmes des philo-
sopheSy nous aident à nous unir à la vérité, sans pour cela se confondre avec elle. Celui qui prétendrait, en embrassant ces peintures, tenir la vérité, serait comme un fou qui prendrait un portrait pour un homme, ou comme ces idolâtres qui adorent, dit-on, des fétiches, et qui prennent les imagées de Dieu pour Dieu même. C'est pourtant ce que font beaucoup de philosophes et de dévots pour qui la Vérité ou l'Absolu, comme ils disent, consiste dans Tarrang*ement de certaines formules, qu'ils décorent du nom de lois, et par le moyen desquelles ils prétendent tout expliquer, sans que rien puisse jamais les tirer dé leur erreur, attendu que leur esprit, devenu systématique, ne
voit plus les faits qui le g*ênent ou les interprète à sa g'uise; et celte chimère, malheureusement trop commune, vient de ce que nous voulons que Tune de nos facultés, c'est-à-dire notre raison, soit la mesure des choses.
Or , en nous , tout est successif, et tout est simultané hors de nous; et, pour ce motif, aucun acte de notre entendement proprement dit ne saurait avoir le même deg'ré de réalité que la chose qu'il prétend connaître. Quand je dis, par exemple, Dieu est bon^je vous aime bien^ outre Timperfection naturelle au lang'ag'e qui fait que je traduis par trois actes successifs : Je-vous-aimey ce qui est un état de mon âme ou de Dieu, et que les mots aime, bieii, Dieu, bon,
que j'emprunte à Tusag^e, n'expriment jamais au juste la nuance propre de mon sentiment personnel; il y a, de plus, ce vice inhérent à toute science de substituer la mort à la vie, le sig'ne à la chose sig^nifîée ; de mettre le rapprochement de deux pensées au lieu du contact brûlant de deux cœurs, et de traduire enfin par une idée, c'est-àdire par un acte de l'entendement, ce qui est une réalité vivante ou un acte de Dieu ; et, pour ce motif, la vérité ou l'actualité de mon esprit n'est jamais adéquate à la vérité ou à Tactualité des choses ; ce qui revient à dire que les vérités de l'entendement ne sont pas éternelles, ou que les vérités éternelles ne sont pas des actes de l'enten-
dément seul , mais de Tâme tout entière.
Par où je vois que toute vérité, pour être immuable, implique nécessairement deux choses : d'une part, que son objet soit éternel , et, d'autre part, que le sujet qui la perçoit ou que la faculté qui s'en empare ne soit pas, comme la mémoire ou l'imag'ination, je suppose, une forme passag*ère de l'âme ; car, s'il n'y a pas de vérités impérissables à propos de choses périssables, il n'y en a pas non plus pour des facultés éphémères.
Ainsi, tandis que les sciences, n'envisag*eant qu'un côté particulier des choses, se contentent de mettre en œuvre quelques-unes de nos facultés ,
la philosophie, au contraire, nécessite l'entente et le concours de toutes; et cela se conçoit, puisqu'ayant pour objet de refaire constamment l'unité de l'être que nous décomposons sans cesse pour faciliter nos recherches, les vérités dont elle s'occupe sont communes à toutes les sciences. Et si nous ne parvenons pas toujours à les rencontrer, c'est souvent moins parce que nous appliquons mal notre esprit, que parce que nous ne l'appliquons pas tout entier. Nous croyons que les facultés qui nous ont suffi pour découvrir des vérités physiques, chimiques ou mathématiques, doivent aussi nous suffire pour découvrir les vérités philosophiques ; ce qui est visiblement une erreur, puisque
les unes sont parfois très-simples, tandis que les autres, au contraire, sont toujours complexes, embrassant ou résumant tous les rapports des choses.
Ainsi , ridée de Dieu , que tout le monde reçoit, parce qu'elle est la plus g'énérale de toutes, se forme presque toujours en nous, au hasard, selon le caprice de nos études, les incidents de notre éducation, le nombre ou Timporlance des facultés que nous cultivons de préférence, si bien qu'elle finit par devenir fort dissemblable en chacun de nous. Pour le g'éomètre. Dieu n'est qu'une hypothèse , dont ses calculs peuvent fort bien se passer, tandis qu'il est, pour le physicien, le premier moteur de toutes choses, et, pour le zoo-
logiste, le principe ou Tordonnateur des espèces. Et, si nous pénétrons dans le domaine des sciences morales, nous voyons que ce même Être, que le politique désig*ne sous le nom de Destin, et rhistorien sous celui de Providence, devient, pour le moraliste, un jug*e, et, pour le chrétien, un père. Chacun le fait à son image ou plutôt à l'image de ses préoccupations habituelles, n'y appliquant qu'une partie de ses facultés.
Et, bien que ces diverses notions, loin de se contredire, se complètent Tune l'autre, cependant, chacun tenant la sienne pour seule vraie, repousse obstinément celle des autres et remplit le monde de chimères.
Ce qui est vrai de l'idée de Dieu,
Test également des idées de force, de cause, de liberté, de matière, dont s'occupe la philosophie, et qui expriment, soit des réalités très-complexes , dont la connaissance exige le concours de beaucoup de facultés, soit des réalités supérieures, que la raison seule ne saurait atteindre, attendu que nous ne les comprenons bien qu'après les avoir vécues et dans la mesure où nous les avons vécues. Ainsi, nous ne savons rien du devoir si nous n'avons jamais lutté contre la passion, et nous ignorons la vertu tant que nous n'avons pas pleuré de grandes fautes. Il faut que l'entendement, la volonté, l'amour, c'est-à-dire toute notre âme vienne en quelque sorte nous donner la définition
de ces choses ; et^ par conséquent^ les mots dont nous nous servons en philosophie sont d'autant plus conformes aux idées qu'ils expriment, et ces idées elles-mêmes d'autant plus adéquates aux réalités qu'elles représentent, selon que nous les avons mieux approfondies par la culture de la science et par la pratique de la vie, ou selon que nous avons appelé à les définir un plus g^rand nombre de nos facultés; tandis que, dans les autres branches du savoir, la plupart des termes, étant conventionnels, n'intéressent que notre entendement et laissent nos autres Jacultés indifférentes.
Or, par cela même qu'elles ne s'adressent qu'à la raison et qu'elles oblien-
nent plus aisément que d'autres Tassentiment de notre esprit, les vérités scientifiques subissent plus fréquemment aussi le contre -coup de nos révolutions. Elles vieillissent, tombent et meurent sans cesser d'être vraies, et ceux qui , plus curieux d'érudition que de science, s'attardent à la poursuite de ces vérités mortes, contractent à la long'ue un dilettantisme d'opinions qui les rend incapables de la certitude. Il importe donc moins d'amasser toutes sortes de vérités au hasard, que de dirig*er son esprit vers celles qu'il a besoin de connaître, et souvent des conjectures bien faites valent mieux que des certitudes inutiles; car de savoir si Charlemag*ne
avait les yeux gris ou verts peut être absolument vrai , quoique de nulle conséquence, tandis que de connaître le gouvernement qui plaît le mieux à la France peut être faux demain , quoique de g'rande importance, puisque c'est pour des opinions de ce g'enre que les hommes se haïssent ou se tuent.
Depuis celles que le même instant voit naître et mourir, jusqu'à celles qui demeurent pour réternité , il y a donc des vérités comme des réalités de toute espèce; et la philosophie ne tient pas assez compte de ces distinctions ; car , en appelant vraies toutes les opinions qu elle croit justes, et qui, le plus souvent, n'ont pas d'objet hors de
nous, elle restreint l'emploi de ce mot à n'avoir plus qu'une sig'nification subjective, pour marquer les rapports que les choses ont à nous ou à nos manières de les voir; en telle sorte que ce mot, se disant d'un plus g^rand nombre d'objets à mesure qu'il diminue de valeur, les hommes peuvent multir plier le nombre de leurs vérités à Tinfini sans s'avancer d'un pas dans la connaissance intime des êtres; et c'est, en effet, ce que nous voyons tous les jours.
Mais parce que les mots sont des sig^nes de convention , et que , si l'on en changée la valeur, on ne chang'e pas pour cela la nature des choses, le mieux est de se conformer à l'usag'e.
Or, je remarque que quand nous disons d'une chose qu'elle est bien, nous voulons marquer ce qu'elle est en ellemême, indépendamment de nous; et quand nous disons qu'elle est vraie, quelque soin que nous mettions à généraliser notre jug'ement, nous exprimons seulement ce qu'elle est par rapport à nous et à nos idées actuelles.
En ce sens , le bien est ce qui est , le vrai est ce qui paraît; l'un existe en soi et par soi, et fait, pour ce motif, l'objet de notre activité volontaire; l'autre existe en nous et par nous, et fait l'objet de notre entendement, car, bien qu'il puisse exister hors de nous, sans que nous en ayons conscience, toujours est-il qu'il ne prend à nos
yeux le caractère et le nom de vérité que quand nous Tavons reçu pour tel dans notre for intérieur; c'est notre assentiment qui le fait pour nous ce qu'il est. J'ajoute que le mal, qui est Topposé du bien, est une privation ou une diminution de l'être, ou, comme on dit dans l'école, un non-être, et que l'erreur est ce même non-être en tant que perçu dans l'entendement; ce qui peut arriver de deux manières :
soit en donnant à une chose des attributs qui lui manquent, soit en lut refusant ceux qu'elle a.
Et parce que nos idées se modifient pour ainsi dire sans cesse, tandis que nos actes, une fois produits, demeurent immuables, on res,treint l'emploi du
mot bien à Tappréciation de nos actes, réservant à Dieu celui de Souverain Bien. C'est aussi le sens dans lequel j!en userai à l'avenir; mais j'étais bien aise de faire voir quelle profonde philosophie est enfermée dans l'institution primitive du lang^ag'e.
Les mots de bien et de vrai servent donc à marquer les rapports que les choses ont à Dieu et à nous. Or, toutes choses semblables diffèrent entre elles, sans que ce soit en bien ni en vrai, puisqu'on les dit semblables, ayant même principe et même fin. On appelle beau ce qui distingue les êtres de même espèce et rend les uns préférables aux autres, parce qu'ils en sont des types mieux accomplis ou qu'ils font mieux
éclater leur nature ; et, bien que l'on ne puisse comparer la beauté d'un fleuve ou d'un clocher à celle d'un homme ou d'un tableau, toujours est-il qu'ils ont ceci de commun d'être beaux ou de manifester mieux que d'autres l'acte qui les a produits. C'est ainsi qu'une belle âme donne en s'exprimant des accents plus nobles qui font vibrer la nôtre et qui la rendent capable d'é- ^ motions plus vives.
Donc, tout est vrai, tout est bien, tout est beau, ou du moins , tout s'offre à moi sous chacun de ces trois aspects, qui font l'objet de la philosophie, laquelle est par conséquent, tout ensemble, une science, une morale et un art, c'est-àdire la voie, la vérité et la
vie. Ceux qui la font consister dans un système, ou dans une conception log'îque de Tentendement, prennent la partie pour le tout ou le tiers de la vérité pour la vérité même. Croyant que tous les hommes sont faits à leur image et destinés à contracter, d'après eux et comme eux, Fhabitude de penser, ils oublient que la science n'est pas tout l'homme et que les disciples du bien et du beau, c'est-à-dire les politiques et les artistes, réalisent aussi, à leur manière, par des moyens qui leur sont propres, et vraisemblablement aussi lég^itimes que les nôtres, ce que nous appelons la vérité ou la vie. La philosophie ne peut donc atteindre son but qu'à la condition d'être à la fois spé-
culative , esthétique et pratique , en sorte que ce que je dis ici de la raison doit s'entendre ég'alement de la voJonté et de Tamour.
El, bien qu'à toutes les époques il se soit rencontré de vrais sag^es en possession de la certitude, si Ton voit encore les philosophes disputer, à l'instar des théolog*iens, sur les principaux objets de leurs recherches, il ne faut pas en conclure avec une envieuse ig*norance que ces objets sont incertains ou qu'ils poursuivent des chimères, mais seulement qu'ils n'ont pas su transmettre à leurs disciples le véritable état de leur âme, attendu que la pratique du bien et la jouissance du beau, conditions nécessaires du vrai, sont
fort inégalement réparties parmi les hommes, qui, par suite des habitudes ou des travaux auxquels ils se livrent, se rendent souvent réfractaires aux vérités ou aux beautés les mieux établies.
Or, puisque tout est à la fois vrai, bien et beau; puisque le vrai est ce qui est toujours intellig*ible , le bien ce qtii est toujours praticable, le beau ce qui est toujours désirable; ou, en d'autres termes, puisque ces trois modes de toutes les réalités correspondent aux trois facultés essentielles de Tâme : l'entendement, la volonté, l'amour, qui répondent elles-mêmes aux trois formes constitutives de la durée :
le passé, le présent, le futur; il est clair
qu'en étudiant toutes choses sous chacun de ces trois aspects, j'en saurai tout ce qu'on en peut savoir. Et si je fais en sorte que ces trois imagées, au lieu de se contrarier, se confondent, ou si je cultive les trois puissances de mon âme, qui sont les sources de toutes les modifications que j'éprouve, de telle sorte qu'elles demeurent entre elles dans une parfaite et constante harmonie, et qu'elles marchent dans toutes leurs recherches, comme les trois sœurs de la Fable, en se donnant la main; il est évident que tous mes actes, étant alors soumis aux mêmes lois, se succéderont de manière à n'en faire pour ainsi dire plus qu'un, et que, le doute et la contradiction ne péné-
trant plus dans mon esprit, j'aurai sur toutes choses une certitude invincible.
Voilà donc cet Absolu que je cherche, source unique du Bien , du Vrai , du Beau, qui doit nourrir et pacifier tout ensemble toutes les puissances de mon âme. 0. Vérité que depuis si long^temps j'appelle de toutes les ardeurs de mon être et à qui j'ai consacré tous mes jours! non, tu n'es pas seulement une conception de l'entendement ni un élan mystique du cœur; mais, acte pur, persistant, éternel, toujours le même et toujours nouveau, tu es tout à la fois la lumière de mes pensées, la régule de
mes actions, la fin de mes désirs; tu es rÉtre de mon être ou cet état bienheureux de mon âme au sein duquel toutes mes facultés se rencontrent et s'embrassent dans une commune étreinte.
Ainsi, tu es moi, et tu n'es pas moi ; je të possède, etjet'ig'nore; je te porte, et je te cherche; je comprends que tu es, et je ne sais pas ce que tu es; tu parles au fond de ma conscience; ma raison te conçoit, ma volonté t'appelle, mon cœur te désire, tout mon être soupire vers toi ; et le trouble de mes pensées, le tumulte de mes passions m'empêchent de reconnaître ta voix.
Viens donc, ô Vérité immuable! réconcilier les forces qui se déchirent en
moi, et, par leur invincible union, chassant de mon esprit les opinions passagères du temps, emporte avec toi mon âme au sein de rÉternité.
Mais il faut maintenant que je rentre en moi-même afin de me bien observer; car, aimant la vérité par-dessus tout, je serais le jouet d'une imag*ination trompeuse si je ne pouvais la connaître, ou si je n'avais le moyen de saisir la fidèle imagée des choses. Et, bien que la plupart des philosophes aient fait de Tesprit humain l'objet spécial de leurs études, toujours est-il qu'aucun d'eux ne saurait mieux que moi me dire ce que je suis.
Op, le premier fait que j'observe en moi est la faculté que j'ai de produire des actes, et cette faculté m'est telle* ment essentielle, que je puis dire que je n'en ai pas d'autre. Car penser, sentir, raisonner, vouloir, imag'iner, se souvenir, ne sont que des applications différentes de cette activité primitive, qui, variant ses aptitudes au gré de ses besoins, semble acquérir, en s'exerçant, des facultés nouvelles, parce qu'elle met en lumière celles qu'elle tenait en puissance, et qui mérite alors de recevoir plusieurs noms pour marquer ses attributs divers.
Et comme elle ag*it tout entière en chacun de ses actes, attendu qu'elle est une et ne se peut diviser, il semble
qu'on n'aurait jamais dû distinguer et pour ainsi dire isoler, comme on le fait, chacune de nos facultés, qu'on dit bien venir d'une même source et former une seule âme, mais qu'on traite le plus souvent comme si elles étaient réellement indépendantes l'une de l'autre et douées d'une existence propre.
Cette manière de voir assez singulière qui, de toute ancienneté, s'est introduite et transmise en philosophie, atteste encore aujourd'hui, selon moi, l'apparition successive de nos différentes facultés, qui a dû se faire, au sein des premières sociétés, à peu près dans le même ordre qu'elle s'opère en chacun de nous et donner aux philosophes, à leur insu sans doute, le pré-
texte ou roccasion de s'attacher aux unes de préférence aux autres, selon leur deg*ré d'importance ou de nou-f veauté, pour en faire le principe avoué ou caché, naïf ou réfléchi de leur enseig*nement doctrinal. Et c'est ainsi que Ton a vu les anciennes écoles de philosophie, et trop souvent aussi les modernes, faire prédominer tour à tour chacune de nos facultés.
Car, si c'est une imag*ination sans fondements de dire que les premiers hommes ont été, comme des animaux, dépourvus de raison, c'en est une autre ég^alement chimérique de croire qu'ils ont toujours eu les facultés que nous leur connaissons maintenant. Le propre de notre esprit, au contraire, est
de se façonner lui-même, en éveillant en lui les facultés dont il a besoin; et la raison, par exemple, n'étant que l'habitude que nous contractons de bonne heure de rapporter toutes choses à leurs premiers principes ou à un petit nombre de vérités communément admises, on ne peut pas dire que Thomme en ait été primitivement pourvu ni dépourvu, non plus que de mémoire, de volonté ou de jugement, puisque ces facultés, d'abord enveloppées dans l'unité de son être, n'ont acquis que par la culture le privilégie de se connaître elles-mêmes ou de se disting'uer l'une de l'autre.
Dans les temps antérieurs à la philosophie et que Ton désig^ne communé-
ment sous le nom d'âgées poétiques, rhomme était donc, tout autant qu'à présent, intellig^ent et libre, quoiqu'il n'eût pas ses facultés distinctes; et si nous en jug^eons par les fables ing'énieuses ou naïves qu'il nous a laissées, nous voyons, autant du moins que nos esprits devenus analytiques peuvent aujourd'hui s'en rendre compte, qu'il l'était avec un mélangée si parfait de poésie, de sag*esse et de science, qu'on doit vraiment regTctter qu'il n'ait pas pu se développer sans disling^uer ses facultés l'une de l'autre.
Car elles sont à la fois filles et mères de nos prog*rès ; elles créent la science, qui les développe à son tour, puisque les vérités qu'elles trouvent ou qu'elles
reçoivent deviennent, en s' imposant à nous, les lois mêmes de notre entendement. El, par conséquent, tandis que rhistoire ne commence que du jour où les peuples déjà vieux écrivent leurs annales pour se rendre coiùpte de leurs actions, Thomme, au contraire, avait depuis long'temps réfléchi sur lui-même et le philosophe existait déjà quand la philosophie prit naissance.
C'est le contraire aujourd'hui : la philosophie préexiste au philosophe, qui n'a plus à rechercher et pour ainsi dire à créer ses facultés une à une, mais qui les reçoit toutes faites et toutes ensemble des mains de la société, laquelle les développe en nous, à sa g*uise plutôt qu'à la nôtre, au gvé de ses caprices
OU de ses besoins; si bien que/ quand nous voulons nous en servir pour les appliquer d'une manière systématique à la recherche du vrai, elles ont acquis, soit en nous, soit chez les autres, un développement plus ou moins grand, mais inég*al, qui nous obligée à les distinguer; elles ne sont plus dans leur état naïf ou primitif^ dans leur état de nature, en un mot; la coutume, et sans doute aussi la nécessité où Ton est de les distinguer pour les cultiver séparément, fait qu'on les rend réellement distinctes. On divise l'âme pour la mieux développer, sauf à refaire plus tard, et si l'on peut, son unité. C'est ainsi que l'on y fait apparaître et dominer peu à peu la raison, la volonté, l'amour, et
que Ton prend ces maladies de Fâme pour de véritables facultés.
Carrhomme étant né pour connaître, on en conclut sagement que toutes les puissances de son âme sont les org^anes naturels et légitimes du vrai, comme elles le sont, en effet, mais à la condition qu'elles y concourent toutes ensemble et parallèlement; car dès là qu'une seule prend le pas sur les autres ou sort des rangs, c'en est fait de toutes ; l'harmonie est rompue, et ces mêmes facultés, nées pour le vrai, deviennent autant de sources d'erreur, d'autant plus funestes, que nous les portons avec nous dans toutes nos recherches et que, donnant partout les mêmes résultats, qui semblent se confirmer l'un
l'autre, nous ne voulons plus croire à leur infidélité.
Contrairement à ce qu'on nous enseig*nedans les écoles, je dirai donc que nos facultés ont conservé ou retrouvé leur harmonie native et qu'elles sont capables de la vérité, toutes les fois qu'aucune d'elles ne pourra se distinguer des autres ou ne voudra s'en abstraire pour vivre à leurs dépens, comme fait un org^ane malade qui absorbe à son profit plus d'activité qu'il ne doit; car leur état de santé, si je puis ainsi dire, ou de parfait et complet développement, est qu'on ne les puisse exercer ni même connaître isolément.
Et je dis qu'il dépend de nous de maintenir entre elles cet accord, at-
tendu qu'elles sont toujours en voie de formation, Thomme n'étant pas fini, et que, même après que, par le vice de notre éducation , nous avons travaillé de notre mieux à les rendre indépendantes l'une de l'autre en les cultivant chacune à part, elles sont encore si bien unies ou plutôt vraiment une, qu'il nous est impossible de les exercer séparément et de produire, dans l'usage ordinaire de la vie, soit un acte de volonté auquel ne concourent la mémoire et le jug^ement, soit un fait de mémoire qui n'implique la volonté ou la raison, soit un acte de raison tout à fait pur, attendu que tous ces actes procèdent d'une seule et même activité qui toujours les contient tous en puis-
sance. Et par conséqnent, de même que les mots d'entendement, de volonté, di amour , qui se rapportent aux trois formes constitutives de Tâme, n'expriment pas trois choses distinctes^; ainsi les mots de mémoire, de jugement, de raison, dont je me sers pour désig*ner les trois facultés principales de l'entendement, n'expriment pas trois forces innées ou subsistantes par elles-mêmes, mais bien trois modes de ma faculté de connaître, dont l'existence, ainsi abstraite, est un pur artifice de mon esprit.
Le propre de la mémoire, en effet, n'est pas seulement d'éveiller en moi des idées passées, mais aussi de m'apprendre,au moment où elles s'éveillent,
que je les avais déjà connues; et le propre du jug'ement, à son tour, n'est pas d'associer deux idées, autrefois indépendantes Tune de Tautre, mais de connaître que ces deux idées, que je croyais successives, sont en réalité simultanées; et, enfin, c'est la raison qui connaît que plusieurs de nos idées sont antérieures ou postérieures Tune à l'autre, et qui, par là, établit entre elles des rapports de cause et d'effet.
Il est donc bien évident que les trois facultés que j 'appelle mémoire, jugement ^ raison, ne sont, comme je viens de dire, que trois modes de ma faculté de connaître s'exerçant sous les conditions du temps. Et, quoique tous les philosophes en tombent d'accord , ils raisonnent
tous, cependant, comme si la mémoire était une chose et la raison une autre, et non pas des abstractions verbales nécessitées par les lois du discours, qui ne peut tout dire à la fois.
Quand je lis par exemple : Deus est ens omnium, Dieu est Tétre de toutes choses, quel que soit Tacte ou l'idée que ces mots éveillent en mon esprit, il se peut que j'y voie : ou une imag*ination sans fondement, ou le pressentiment d'une g*rande vérité, peut-être une opinion qui m'est chère, ou seulement une idée banale; mais il se peut aussi que j'y trouve l'expression de mon jug*ement . sur le monde, ou la raison de beaucoup de faits que j'ig'nore, un souvenir de l'école, ou même un dog^me de l'Eglise.
Et, ainsi, le même acte, sans changer pour cela de nature, aura pris successivement .tous ces caractères à mes yeux, selon les circonstances dans lesquelles je m'en serai rendu compte; si bien que j'aurais pu le nommer tour-à-tour imagination, senlimeni, idée, iugement, raison, souvenir ou croyance et l'attribuer .ainsi à chacune de mes facultés.
C'est donc moi qui, par un retour réfléchi sur moi-même, connais ou crée mes facultés, puisque c'est moi qui, faute de pouvoir embrasser d'un reg^ard et traduire d'un seul mot toutes les propriétés de mes actes, en étudie successivement les différents aspects et leur donne àchacun plusieurs noms, comme
s'ils provenaient d'activités difiérentes.
En quoi je fais comme un acteur qui, jouant plusieurs rôles de sa composition, n'en est pas moins, avec ses qualités ou ses défauts, tout entier dans chacun. Mon âme aussi est tout entière en chacun des rôles qu'elle se donne et qui sont ses facultés.
Par là je comprends pourquoi elles sont solidaires l'une de l'autre, et pourquoi la raison, par exemple, ne prend conscience d'elle-même ou d'être une forme particuliere.de l'entendement, qu'en s'opposant une autre forme particulière, comme la mémoire ou l'imag^inalioil, qui, à son tour, ne se connaît qu'en connaissant aussi ce qu'elle n'est pas; et, par conséquent, chacune est la
condition de toutes ; les isoler, c'est les détruire.
De là vient que l'excès de Tune produit le défaut dans une autre, ou réciproquement, et que si, par des études trop spéciales, on ne cultive qu'un seul genre de connaissances, comme la médecine ou l'érudition , j'imag'ine , ou même une seule branche de l'érudition, comme la philolog'ie, par exemple ; ou si, malg'ré la variété de ses études, on y apporte constamment la même préoccupation, comme la critique ou la dog*matique, je suppose ; il arrive que l'on se fait un entendement sing'ulier, lequel, n'ayant à son service qu'un petit nombre de vérités, toujours les mêmes, et voulant y rapporter toutes choses.
leur donne une généralité qu'elles n'ont pas et outre - passe ainsi la sphère de leur application lég^îtime. De là ces maladies de l'âme, si fréquentes aujourd'hui, qu'on appelle esprit de système, scepticisme ou crédulité ; et la philosophie, qui devrait en g^uérir, ne sert souvent qu'à les propager, en nous laissant croire à l'indépendance de nos facultés.
Il n'est donc pas nécessaire que je les aie reçues de naissance, pour qu'elles s'éveillent en moi comme en tous les hommes; il suffît que je sois, comme eux, soumis aux conditions du temps, et qu'ayant la propriété de me connaître, je voie que tous les actes réfléchis qui s'accomplissent au dedans de moi
sont nécessairement, ou bien des actes que j'avais déjà produits ; ou bien des actes, autrefois successifs, que je rends maintenant simultanés ; ou bien enfin des actes que je déduis d'actes antérieurs dans lesquels ils étaient implicitement contenus. Car, toute connaissance se réduisant en dernière analyse à la connaissance des modifications que j'éprouve à l'occasion des objets auxquels j'applique mon esprit, et ces modifications ne pouvant être que des trois sortes que je viens de nommer, c'est-à-dire des faits de mémoire, de jug'ement ou de raison, il est clair que je ne puis cultiver mon entendement sans y faire aussitôt apparaître les trois modes d^activité dont je
parle et sans lesquels le phénomène de la connaissance n'aurait pas lieu.
Car ce n'est point connaître que de recevoir une impression ou une idée; et, bien que l'usagée m'autorise à dire que je connais les choses que je vois, dès là que je puis les définir ou les nommer, cependant, si je n'avais jamais aperçu d'ég'lise et que j'en visse une pour la première fois , je serais fort empêché de dire si c'est une mosquée, une pag»odeou un temple; et je ne commence vraiment à connaître les choses sur lesquelles se porte mon attention que quand, y appliquant mon esprit pour les comparer entre elles ou à d'autres de même nature, je les jug*e avec l'ensemble de mes idées antérieures; en
telle sorte que c'est cet ensemble d'idées acquises ou passées qui constitue réellement ma faculté de connaître/ A quoi j'ajoute que ces idées me venant de l'observation des phénomènes qui m'entourent, de la perception que j'ai de leur constance, de leur succession et de leurs rapports, je suis intellig*ent de l'intellig-ence de la nature, laquelle, imposant ses lois à mon entendement, le rend par là capable de connaître.
Et, pour que ce phénomène de la connaissance soit possible, je vois qu'il faut nécessairement deux choses : la première, que mes idées acquises ou passées s'offrent à moi toutes les fois que j'en ai besoin; la seconde, que, dans leur incessante mobilité, les êtres
que j'étudie soient soumis à des lois immuables. Car si je ne pouvais pas rappeler mes idées, c'est-à-dire produire à ma g*uise les actes de mémoire, de jugement ou de raison dont j'ai besoin, il est clair que, ne pouvant rien comparer, je ne pourrais rien jug'er.
Mais il est ég*alement certain que si les choses chang'eaient capricieusement de nature, je ne pourrais en retenir aucune notion ni m'en faire aucune idée.
Pour que mon entendement se forme ou se développe, il faut donc que je sois libre et que les choses ne le soient pas.
D'où il suit que ces deux faits s'impliquent l'un l'autre ou plutôt n'en sont qu'un, et que c'est par la liberté qui est en moi que je connais la nécessité
qui est dans les choses, comme c'est grâce à la nécessité qui est dans les choses que je suis et que je me sens libre.
Or, si je nomme esprit toute activité libre ou capable de se connaître, et corps, toute force soumise à des lois nécessaires ou susceptible d'être connue, je serai bien forcé de reconnaître que je ne suis séparément ni un esprit ni un corps, mais tous les deux ensemble, puisque, d'une part, je suis à moi-même le sujet et l'objet de ma connaissance, et que, d'autre part, mes facultés, filles du temps, qu'elles eng^endrent à leur tour, portent visiblement l'empreinte de leur double origine.
En effet, tandis que les actes de mon
entendement ne sont que la mise en œuvre de mes idées acquises ou passées, et que mes actes de désir ne sont que le pressentiment ou Tappel de mes idées à venir, il est bien manifeste que les actes de ma volonté, au contraire, sont toujours et nécessairement actuels. Ce sont eux qui créent le temps par la production incessante d'un présent qui fut l'avenir et qui sera le passé, et sans lequel, ne pouvant, ni produire des actes successifs et distincts, ni par conséquent savoir que j'en produis, ma vie s'écoulerait, comme dans la méditation, la prière ou le rêve, sans conscience de la durée. Je pourrais me connaître ou plutôt me sentir, mais, ne connaissant plus rien hors de
moi ou ne disting^uant plus ni passé, ni présent, ni futur, dans les modifications que j'éprouve, je n'aurais plus lieu de voir apparaître en moi ces trois formes temporelles de mon âme : F entendement, la volonté, F amour, que j 'appelle mes facultés et qui, correspondant aux trois formes temporelles des choses, me per^ mettent de les saisir ou d*être en rap port avec le monde.
C'est donc ma volonté qui rend possible Téclosion de mes facultés et de mes idées, comme c'est elle aussi qui incline mon esprit dans la direction qu'elle préfère , selon la nature de ses affections, et qui, lui faisant accomplir certains actes plus volontiers que certains autres, le rend plus ou
moins capable de la certitude. Et, de même que je suis intelligent de Tintellig^ence de la nature, il faut dire que je suis volontaire de la volonté qui est hors de moi , en ce sens que c'est en s'opposant aux choses qui lentourent et qui la limitent que mon activité prend conscience d'elle-même et se fait ma volonté.
De là vient que, malg*ré les subtilités des écoles, rien ne peut m'arracher la conviction que le monde existe par lui-même, indépendamment de moi, ou que les choses sont la cause des modifications que j'éprouve à leur ég*ard. Car, si la diversité que j'y rencontre était l'œuvre de mon esprit, outre qu'elle ne me donnerait point la notion du temps,
elle serait mobile et capricieuse comme mes rêves, et les choses, dociles a ma fantaisie , se modifiant sans motifs et sans lois, ne me permettraient d'en avoir aucune idée, ni de leur donner aucun nom. C'est donc, je le répète, la fatalité qui est dans les choses qui détermine mon activité, et c'est parce qu'elle la détermine toujours de la même manière, relativement aux mêmes choses, que je puis nommer ces choses et peu à peu les connaître, ou connaître qu'elles sont soumises à des lois nécessaires, qui deviennent celles de mon entendement.
Or, pour que ma volonté conduise sans cesse mon esprit d'un objet vers un autre, il faut évidemment que la
nature l'attire toujours et ne la satisfasse jamais, ou, en d'autres termes, qu'il y ait en moi une puissance infinie de désir que les objets finis auxquels elle s'applique laissent inassouvie ; et c'est cette puissance infinie de désir ou d'amour qui me porte à créer le temps, puisque c'est elle qui, me faisant produire constamment de nouveaux actes, fait que je dure et que j'ai conscience de la durée.
D'abord confondu avec mes autres facultés, dans l'unité primitive de mon être, ce besoin qu'a mon âme de se donner toujours, sans s'épuiser jamais, devient peu à peu, à mesure que Tenlendement se forme, que la volonté s'affermit, et par le fait même de ce
développement, un mode spécial de mon activité, lequel se connaît, se possède et produit, sous le nom d'affections, de passions, de désirs, des actes d'une nature particulière, aussi distincts des précédents que ceux-ci le sont entre eux, et dont le commun caractère est d'éveiller en moi le sentiment d'un état à venir, ou, plutôt, qui ne sont que la conscience anticipée que je prends de moi-même en passant d'un état à un autre.
Il est donc bien vrai que mon entendement, ma volonté, mon amour, ne sont, comme j'ai dit, que les trois modes que prend nécessairement mon activité en s'exerçant sous les conditions du temps. Semblable à ces g»rai-
nés longtemps enfouies sous le sol, qui s'épanouissent en tig^e, en feuilles et en fleurs, pour redevenir en mourant de nouvelles graines, ainsi mon âme, dans son passag^e ici-bas, s'épanouit dans les trois formes brillantes et passag^ères qu'elle nomme ses facultés.
Et, puisque, d'une part, toutes choses s'offrent à moi sous les trois aspects du vrai, du bien et du beau; et que, d'autre part, je trouve dans l'entendement, la volonté, l'amour, les trois facultés dont j'ai besoin pour saisir ces trois formes temporelles des choses; il est clair qu'il me suffira de cultiver mes facultés, en les maintenant en parfait accord, pour savoir nonseulement de toutes choses tout ce
qu'on en peut connaître^ mais pour le savoir certainement.
Si j'ajoute, comme je l'ai fait précédemment, que le vrai est ce qui est toujours intelligible, le bien ce qui est toujours praticable, le beau ce qui est toujours désirable; et si j'ai soin d'orienter mes pensées, mes désirs et mes actes vers ces trois formes de l'Eternel; ayant, par là, chassé de mon esprit les contradictions et les doutes qui naissent du conflit de mes facultés, je réaliserai, par leur constant accord, cet état dont la méditation, l'héroïsme, la prière, me donnent ici-bas l'avantg'oût et dans lequel mon âme, n'ayant plus conscience de la durée , mais unie à l'Être des êtres, se connaît et
connaît toutes choses dans un présent continu.
toi ! que les peuples adorent et que les siècles ont nommé TEternel, source de tous les Êtres, âme des créatures, toi qui leur donnes la lumière et la vie, dans la mesure où tu te communiques à elles, viens éclairer mon esprit, conduire ma volonté, enflammer mon cœur, afin que, rapportant tout à toi, je vive de ta vie, et que, me donnant comme toi pour un temps, aux choses du temps, et pour toujours aux choses éternelles, mes actes deviennent le reflet de tes actes et tout mon être l'imagée de ta divine essence.
Unie au corps^ et^ par lui, mise en rapport avec les choses passag^ères de ce monde, mon âme se fait donc entendement^ volonté^ amour, en ce sens que, connaissant les choses qui Tentourent et qui la limitent^ elle se connaît ellemême sous les trois formes constitutives de la durée, qui deviennent celles de sa propre existence.
Mais à mesure que, développant ses facultés^ elle les voit mieux s'écarter Tune de l'autre et multiplier entre elles
les conflits et les doutes, elle éprouve plus vivement aussi le besoin de refaire leur primitive union. Comme le chêne déchiré sous la cog^née du bûcheron, elle tend sans cesse à rapprocher ses parties disjointes; et^ parce qu'elle ne saurait trouver leur accord dans ce qui fait leur séparation, c'està-dire dans la connaissance des choses qui passent^ elle a soif de vérités qui ne passent pas.
Or, je sais que ces vérités, si elles existent, ne sauraient être, ni purement subjectives, comme les vérités log'iques ou mathématiques, qui n'atteig*nent pas la substance des choses, ni purement objectives, comme les vérités naturelles ou d'observation, qui sont infiniment
probables, il est vrai, mais nécessairement périssables comme les objets finis auxquels elles s'appliquent; et, par conséquent, ce n'est séparément, ni en moi, ni hors de moi, que je dois chercher la certitude.
Mais je sais aussi que si quelque chose existe, quelque chose a toujours existé ; et c'est là une vérité à la fois inductive et d'observation qu'aucun sophisme ne saurait ébranler. Car je puis bien n'y jamais réfléchir, comme je le fais de quelques autres vérités dont j'aime à fuir l'importune évidence; mais dès que, rentrant en moi-même, j'y applique un instant mon esprit, je ne puis pas, de bonne foi, lui refuser mon assentiment. Car, en supposant même
que le monde doive finir un jour ; en admettant que le soleil vienne à s'éteindre, que tous les les êtres, comme des acteurs qui se retirent de la scène, abandonnent un à un ce sol inhospitalier que n'abriterait plus aucune plante, et que les roches les plus dures, devenues friables sous le choc des éléments déchaînés , s'évaporent elles - mêmes dans le vide ; une chose subsisterait cependant, c'est la cause même de ces transformations, c'eslla force qui, après avoir fait la cohésion des molécules, la pesanteur des corps, la sève des plantes, la vie des animaux, l'intellig'ence de l'homme, l'attraction des g*lobes et l'harmonie des mondes^ aurait en quelque sorte replié ses tentes et rappelé
dans son sein tous ces agents de sa puissance.
Et cette force, Dieu ou Nature, est nécessairement active, puisqu'elle crée; intelligente, puisqu'elle produit des phénomènes dont la constance et l'harmonie éveillent mon intelligence; antérieure et supérieure au temps, puisque le temps, c'est-à-dire la manifestation successive des choses, est son œuvre.
Et, par conséquent, cette force, substance de ce qui fut, cause de ce qui est, loi de ce qui devient, Être des êtres, en un mot, mérite bien. d'être appelée l'Éternel.
Et si je cherche ce qui la distingue des choses qu'elle enfante, ou si je veux savoir en quoi consiste le caractère spé-
cîal des êtres soumis aux lois de la durée, c'est-à-dire périssables, je vois que, perdant chaque jour quelque chose de leur nature antérieure pour développer ce qu'ils tenaient en puissance, ils ne jouissent que successivement de leur nature totale, tandis que les êtres impérissables, s'il y en a, doivent avoir tout leur être en même temps, puisque c'est par là qu'ils échappent aux mutations du temps et aux ravages des siècles.
Or, il est clair que je participe des uns et des autres^ puisque mon corps périt pour ainsi dire sans cesse, tandis que mon âme est toujours tout ce qu'elle est à présent. Si je puis dire qu'elle s'achève ici-bas, en ce sens qu'elle
y prend conscience d'elle-même et du monde et qu'elle y fait apparaître ses facultés, je ne puis pas dire, cependant, que le temps modifie en rien sa substance. Sa nature est parfaite en soi; ce qu'elle était hier, elle l'est aujourd'hui et le sera demain. De la naissance à la mort, elle a constamment tout son être à la fois et jouit à tout instant de toutes ses facultés; car l'acte de Tenfant qui, d'un bras inconscient, cherche le sein de sa nourrice, n'est pas moins composé d'entendement , de volonté, d'amour que celui du vieillard qui, d'une main réfléchie, porte à ses lèvres expirantes le signe consolant de sa foi.
Bien diflerente des choses du temps, qui naissent^ croissent et meurent, mon
ftme ne subit donc ni augmentation pi :
diminution d'aucune sorte, et le temptf^ qui rien ne lui donne, ne peut rien noA plus Jui ôter. Et parce que, si Ton veut savoir ce que l'on dit, il convient de donner un nom différent aux choses dissemblables, et que Ton ne peut, sans préjug^er la question de son orig^ine, la dire éternelle, on exprime le privilège
qu'elle a d'échapper aux conditions du temps en disant qu'elle est immortelle ; et c'est en effet, parce qu'elle est immortelle, c'est-à-dire actuellement éternelle, qu'elle perçoit simultanément les trois modes de la durée. Ainsi, elle voit que les choses chang'ent parce qu'elle ne changée pas, et elle connaît leur mobilité parce qu'elle connaît sa perma-
nence ou parce qu'elle possède à toute heure le sentiment de son identité, sentiment qu'elle ne pourrait pas avoir si elle n'était pas toujours tout ce qu'elle est, et sans lequel, privée de raison, de mémoire et de jug^ement, elle recommencerait son existence à toute heure, comme font, je suppose, les animaux, dont l'intelligence n'est qu'un instinct éduqué.
Je puis donc affirmer qu'il existe des vérités éternelles et que j'en suis capable, puisque je viens précisément d'en produire deux, d'où s'en peuvent déduire beaucoup d'autres qui défient toute critique. Car, d'une part, ne pouvant mettre en doute la réalité du monde extérieur, auquel je dois l'existence de
mes facultés, il m'est impossible d'arracher de mon esprit Tidée d'une force première ou subsistante par elle-même, indépendamment de moi ; et, d'autre part^ la faculté que j'ai de percevoir les trois formes de la duréei me prouve invinciblement qu'il existe en moi quelque chose de supérieur au temps.
Or, du moment qu'il y a quelque chose d'éternel en moi et hors de moi, la science est possible, et elle n'est possible qu'à cette condition; car, outre que j'ai, dans la recherche des vérités éternelles, un but conforme à ma nature et vraiment digne de mon activité, je trouve, dans la possession de ces vérités, le point fixe^ la règ'le sûre dont j'ai besoin pour coordonner toutes les no-
lions que j'acquiers, et, par une suite de déductions rig^oureuses, les rattachant à leurs premiers principes^ en composer un corps de doctrines qui mérite seul le nom de science.
Car, savoir étant voir simultanément toutes choses, et les choses , au contraire , ne manifestant que successivement leur nature totale, il est clair que je n'en pourrais rien connaître s'il n'y avait pas quelque chose d'éternel en moi, ou si je n'avais pas la faculté de percevoir les trois formes de la durée en même tempsetde concentrer, pour ainsi dire, tous les instants de l'existence d'un individu dans le seul moment qui marque le terme de son complet développement, comme aussi de rassembler
tous les êtres de même espèce en un seul, dans lequel je vois simultanément tous les autres. Et c'est, en effet, de cette manière que se forme en moi la notion des choses; et quand je dis : corps, âme, vertu, soldat, il n'est pas nécessaire que j'aie vu tous les corps ou tous les soldats, ce qui serait évidemment impossible, pour que j'en parle avec assurance; mais il faut et il sufQt que l'acte ou ridée que ces mois éveillent en mon esprit soit adéquat à l'acte qui les a produits hors de moi .
C'est ainsi que, sans avoir besoin de consulter l'expérience, j'affirme que tous les corps sont pesants, que tous les hommes sont mortels, et que je produis la plupart des vérités essentielles qui
se déduisent de la nature des choses ou de leur définition, et sur lesquelles reposent, en définitive, toutes les vérités d'observation. Et, par conséquent, décrire et g'rouper un certain nombre de phénomènes pour en déduire des g*énéralités appelées lois, ce n'est ni toute la science, ni la meilleure partie de la science, puisque ces g'énéralités, si étendues qu'on les suppose, ne sont jamais que des probabilités infinies.
En effet, à moins d'affirmer la permanence des lois de la nature, qu'il s'agit précisément de vérifier, je ne puis, de ce qu'un phénomène s'est produit
mille fois, en conclure qu'il se produira mille et une fois, étant certain, au contraire, qu'il n'y a pas deux êtres ou
deux faits identiques dans le monde, puisque chacun d'eux occupe nécessairement un point différent du temps et de l'espace; et, par conséquent, je ne posséderais aucune certitude véritable si je ne consultais que l'expérience.
Ainsi, la quinine calme la fièvre, l'opium fait dormir, sont des faits, et, bien que l'expérience ne les ait peut-être pas une seule fois démentis, cène seront jamais que des faits tant que je n'en aurai pas trouvé la cause ou la loi; et je pourrais en recueillir indéfiniment de semblables, sans constituer pour cela aucune science.
Mais, de même que la nature, en créant des individus que nous croyons connaître, mais qui, dans la réalité,
nous échappent, leur donne des traits particuliers qui les dîstîng^uent entre eux, et des caractères permanents qui constituent actuellement leur espèce; de même, en faisant abstraction des différences pour ainsi dire inappréciables qui disting^uent les phénomènes de même nature et que le plus souvent d'ailleurs nos moyens d'analyse ne nous permettent pas de connaître, nous composons, à l'aide des lois qui sont en nous, des g'roupesde faits, qui constituent des g^enres ou des espèces scientifiques, par le moyen desquelles nous jug'eons ensuite les cas particuliers ou du moins ce qu'il y a de permanent en eux pour en avoir la notion ; en telle sorte que ces notions particulières tirent leurvé-
ritable certitude des lois que nous leur imposons, et qui trouvent elles-mêmes au-dedans de nous leur inébranlable fondement; et c'est ainsi que le système de notre savoir reproduit fidèlement^ sHl est exact, le système des choses.
Ainsi, de cela seul que je perçois simultanément les trois formes de la durée, il arrive que toutes les fois qu'un phénomène commence d'être ou se produit, je suis nécessité à lui trouver un avant, un pendant, un après, c'est-à-dire une cause, une substance, et une loi, qui sont trois manières d'être aussi bien de mon esprit que des choses, puisque la cause est une loi en puissance, comme la loi est une cause en acte, et la substance ce qui les contient l'une et
l'autre, et qui me font dire avec une certitude invincible qu'il n'y a point d'effet sans cause, ni de phénomène sans substance, bien que l'observation ne puisse que vérifier le caractère inconditionnel de ces propositions, mais non l'établir. Et comme l'édifice entier de notre savoir repose, en réalité, sur un petit nombre de vérités de cette nature, j'ai bien le droit d'en conclure que ce sont les lois de mon être qui me donnent la certitude des choses. A quoi j'ajoute que le caractère absolu de ces vérités, loin de me venir de l'expérience^ est au contraire ce qui la rend possible, puisque c'est lui qui fait que je remonte avec assurance d'un effet à sa cause, d'un phénomène à sa subs-
tance, ou qui donne un sens aux mots de cause, de substance et de loi, sans lesquels tous les faits de la science resteraient^ comme les faits-divers d'un journal, étrang^ers les uns aux autres.
Car la substance des choses, étant ce qui les informe ou ce qui les fait être ce qu'elles sont, ne saurait être cet ag*rég*at passag-er d'une matière qui, se prêtant depuis l'orig'ine du monde à toutes les transformations de la nature, n'a manifestement par elle-même aucune permanence véritable. Et si l'on dit que le g:raphite et le diamant sont composés des mêmes éléments ou du carbone pur, on ne peut pas dire, cepen*dant, qu'ils aient la même substance, non plus que le cèdre et l'hysope, la
dig*itale et la mauve, qui puisent pourtant, dans le même sol, les mêmes éléments. Et, par conséquent, chaque être a sa manière d'être ou sa substance, laquelle, donnant toujours, avec le concours des mêmes circonstances , les mêmes phénomènes, qui ne se produisent point sans elle, atteste visiblement qu'elle est une force, non pas indépendante, mais distincte du milieu qui l'entoure.
D'où il suit que la matière, qui se prête à tout, n'est rien, par elle-même, qu'une illusion de nos sens ou la limite où s'arrête notre analyse. Il n'y a, dans la nature, que des forces, les unes qui se meuvent et se transforment sans cesse, avec une mobilité qui défie toute
analyse, puisqu'elle peut être huit millions de fois plus rapide que la lumière; les autres, au contraire, qui s'ag*rég'ent ou se fixent pour des millions de siècles, s'il le faut, comme le porphyre ou le platine, je suppose, mais qui, maigré la puissance du préjug'é qui nous fait croire à leur permanence, n'en peuvent pas moins disparaître un jour sans qu'il en reste plus de traces que n'en ont laissé les créations antérieures. Et, de fait, je vois tous les jours les minéraux, les vég*étaux, les animaux, rapporter les éléments dont ils se composent au grand atelier de la nature, qui les réemploie aussitôt^ mais qui pourrait tout aussi bien les laisser s'évanouir inactifs.
Et quand ,. trompé par la puissance de l'habitude, je m'obstine à chercher ce que deviendrait alors la matière, je suis comme un enfant qui veut savoir ce qu'on a fait de la courbure du bâton qu'on a tiré hors de l'eau. C'est une apparence, un non-être; l'illusion tombe avec la cause qui l'eng^endrait falalement. Et je comprends que l'espace luimême, n'étant que la forme objective du temps ou le concept qui naît en nous de la simultanéité de nos impressions, ne serait plus perçu par nous, si nous n'étions plus soumis aux conditions de la durée.
L'objet de la philosophie est précisément de détruire ces illusions, que nous contractons malg*ré nous dans le
temps; qui s'imposent à. nos esprits, comme autrefois le mouvement du soseil s'imposait à nos sens; et qui, enveloppant la nature d'un voile pour ainsi dire impénétrable^ nous empêcheraient de la connaître si nous ne trouvions pas en nous les vérités essentielles dont nous avons besoin pour les dissiper.
C'est g*râce, en effet, à ces vérités, que j'appelle essentielles parce qu'elles sont toujours les mêmes en nous et en tous les hommes, que nous pouvons saisir en même temps les trois formes de la durée, et, par suite, percevoir autre chose que des individus hors de nous ou concevoir la science, laquelle consiste, comme j'ai dit, à former des g*roupes ou des espèces scientifiques de plus en
plus adéquates aux réalités qu'elles expriment, de manière à suivre exacte-
ment la prog^ression de la nature et à nous élever, avec elle et par elle, jusqu'à rÊtre des êtres, qui contient en Lui tous les autres. Ainsi quand je dis : Tég-lantine est une rose, la rose est une fleur, la fleur est une plante, la plante est un vég'étal, le vég'étal est un corps^ le corps est un être, j'enferme un nombre de plus en plus g^rand d'individus dans chaque nouvelle notion que j'acquiers, et je m'élève ainsi par deg^rés jusqu'à
Dieu, en qui je verrais toutes choses si j e le voyais tout entier.
Or, cette dilatation prog'ressive de l'esprit, ou si l'on veut, cette concentration croissante de tous les êtres en
iO.
un, et, ce quî revient au même, de tous les instants de la durée en un seul instant, qui constitue le phénomène de la science, est identique au phénomène de la vie, puisqu'il est toujours vrai de dire que le présent contient tout le passé, ou que le passé est l'idée dont le présent est l'acte. Il est la tige dont nous sommes la fleur ; ce qui nous permettra sans doute un jour, en remontant d'idée en idée, de connaître exactement nos orig'ines ou de lire le passé dans le présent de chacun, puisque chaque être résume toute sa vie à toute heure.
Et si j'observe comment se fait cette concentration , ou comment je passe d'une notion à une autre ^ je vois que, pour que je puisse dire que la rose est
une fleur, que la fleur est une plante, il faut qu'il y ait en elle quelque chose qui se retrouve identiquement dans toutes les fleurs et dans toutes les plantes. Et, par conséquent, j'avance, dans la recherche de la vérité, à la façon des g^éomètres, en allant d'identité en identité, ainsi que je Tai fait jusqu'ici.
En effet, après avoir établi que le vrai, le bien, le beau, sont une seule et même chose, puisque le vrai est, en puissance, ce que le bien est en acte, et le beau , ce qui les contient l'un et l'autre avec éclat; rentrant alors en moi-même, j'ai vu que, produire des actes et savoir que j'en produis, c'est être intellig*ent ; qu'être intellig^ent c'est être libre, c'est-à-dire supérieur
au temps, et par conséquent immortel; et qu'être immortel, enfin, c'est avoir la faculté de percevoir les trois formes de la durée en même temps, ou le moyen de produire des vérités éternelles : toutes propositions qui sont parfaitement identiques et que je pourrais, comme je le fais des termes d'une équation, permuter ou substituer Tune à l'autre.
Et si Ton dit que ce passag*e d'une identité à une autre ne saurait accroître la somme de nos connaissances, on fait le raisonnement d'un homme qui ne croirait pas s'enrichir en recevant constamment des monnaies de même valeur, ou celui d'un voyag*eur qui, visitant successivement toutes les salles
d'un palais , prétendrait n'avoir pas visité tout le palais. Et, de fait, lorsque, rentrant en moi-même, je vois que, pour que je sois intellig^ent, il faut que je sois libre, et que, pour que je sois libre, il faut que la nature ne le soit pas, j'en conclus avec une certitude absolue que la nature est soumise à des lois nécessaires. Et, puisque rintellig*ence et la liberté sont la condition Tune de l'autre, dire que la nature est soumise à des lois nécessaires, ou qu'elle est intellig*ente sans être libre, c'est dire qu'elle n'a pas une intellig^ence qui lui soit propre ou qu'elle n'est pas le principe de son être, et, par conséquent^ qu'elle ne s'est pas faite d'elle-même. D'où il suit qu'il
existe en dehors d'elle une cause première, en qui et par qui tous les êtres subsistent, et qui constitue leur substance. Et c'est ainsi que le développement du savoir suit exactement la loi du développement de l'être.
Mais, pour que je puisse pa^sser d'une identité à une autre, ou concentrer deux idées en une, il faut évidemment que les idées que je rapproche se conviennent, ou qu'elles réunissent l'une et l'autre le même deg^ré de réalité ou de durée. Car si j'associais un attribut relatif à un sujet absolu, ou réciproquement, je ne formerais point une proposition identique. Ainsi, lorsque je dis de Dieu qu'il est bon ou qu'il est juste, loin de le définir je ne fais que le
diminuer, puisque Tidée que j'exprime par le mot de bon ou de juste ne saurait jamais être adéquate à celle que présente à mon esprit le mot Dieu, ce qui devient la source d'interminables disputes entre les hommes. Mais quand je dis que tout individu, s'il est libre, .
est responsable, j'énonce une vérité certaine qui résulte de ce que la notion de responsabilité est identique à celle de liberté. Et, enfin, si je dis que l'homme est un être raisonnable, je formule une proposition captieuse , qui peut être vraie ou fausse, selon que, par le mot de raisonnable, j'entends que l'homme est doué ou seulement capable de raison.
Par où je vois que le moyen de
raisonner juste est de n'avoir que des idées claires et de n'associer que celles qui peuvent se substituer Tune à l'autre.
Et, par conséquent, la seule méthode qui convienne à tous nos moyens de connaître est, d'une part, la méthode historique, qui nous fait assister à la g'enèse ou à la formation de nos idées, et, d'autre part, la méthode d'observation ou de comparaison , qui nous donne le moyen de les connaître et de les définir.
Les Anciens avaient imag*iné , pour passer d'une vérité à une autre, Tingénieux procédé du syllog'isme, qui consiste à trouver une troisième vérité, laquelle, étant identique à chacune des deux premières, fait voir que celles-ci
le sont entre elles. Mais, outre que la log'ique est un instrument d'exposition
et non pas d'invention, puisqu'elle ne s'occupe que de la forme de nos jug^ements, il faut, de plus, prendre g^arde que toutes les propositions que nous pouvons formuler sont nécessairement universelles, particulières ou sing*ulières , c'est-à-dire de la nature de celles que j'ai nommées philosophiques, scientifiques ou politiques, selon qu'elles embrassent un , plusieurs ou tous les instants de la durée; car dire que tous les hommes sont mortels, c'est dire que l'homme est toujours mortel, et dire que quelques hommes sont saints, c'est dire que l'homme est quelquefois
saint; et, par conséquent, le procédé dia-
leetique. qui nous astreint à la recherche d'une troisième Térité dont il nous faut contrôler la nature, ne fait que retarder notre marche et multiplier nos chances d'erreur. C'est pourquoi les modernes ont pensé qu'il valait mieux, par une analyse exacte , contraindre les deux vérités sur lesquelles on opère, à mettre elles-mêmes en évidence leur commune identité. Aujourd'hui, au lieu de s'6g*arer dans un dédale de propositions verbales, qui n'intéressent que l'entendement et qui ne sont, pour ce motif, qu'une imagée affaiblie et souvent trompeuse de la vérité, Fàme s'avance tout entière , armée de toutes ses puissances, à la recherche du vrai.
Mais il est clair qu'elle y apporte
aussi ses passions. Et, par conséquent, quelle que soit la méthode que nous adoptions, analytique ou synthétique, inductive ou d'observation, nous ne tirerons jamais de notre âme que ce que nous y aurons mis au préalable, c'est-à-dire la vérité ou Terreur, selon que, par la pratique de la vie et la nature de nos études, nous aurons introduit en nous la lumière ou le doute.
Car, si c'est Tenchaînement des êtres qui fait la vie et la réalité de la nature, c'est aussi la concordance entre nos désirs, nos pensées et nos actes, qui fait la certitude de notre savoir.
Or, il est de fait que nous apprenons à ag^ir avant d'apprendre à penser, et que nous sommes des êtres de rou-
tine long'temps avant que nous puissions nous servir de notre raison. D'où il arrive que nous prenons volontiers nos habitudes pour des lois , ou que nos idées ne sont, le plus souvent, que le reflet de nos actes. Nous pensons bien ou mal, selon que nous avons bien ou mal vécu dans notre for intérieur.
Car, de même que nous adoptons, dans la jeunesse, des habitudes d'esprit ou des manières de voir que nous portons plus tard, avec nous, dans toutes nos recherches, nous contractons aussi des manières d'être qui paralysent, à notre insu, la liberté de nos jug*ements, surtout quand ces jug*ements, comme sont ceux que rend la philosophie , concernent les premiers principes des
choses et doivent corrig^er nos préjugées ou nos passions. Et je m'assure que s'il y allait de Thonneur ou seulement de la vie à croire que deux et deux font quatre, j'éprouverais quelque peine à saisir la vérité de cette proposition; ma volonté rebelle ne verrait pas l'évidence. C'est donc ma volonté qui tient, en définitive, les clefs de mon entendement, et c'est, par conséquent, de ce côté, que je dois maintenant porter mes regards.
En effet, puisqu'il n'y a pas de véritable intellig*ence sans liberté, mon premier devoir est d'être libre ou de tenir mon âme^ sans préjugées, sans passions^ en dispositions telles, qu'elle
puisse toujours suspendre ou corrig'er ses jug^ements pour se rendre à l'évidence. Et ce devoir est à lui seul toute la morale ; car si le monde n'existe que pour me faire intellig^ent, l'intellig^ence, de son côté, n'existe que pour me conduire dans la vie ou me faire libre;
en sorte que l'œuvre harmonieuse et savante de la création tout entière n'a d'autre objet que de faire apparaître en moi la liberté.
Et parce que cette l'évélation incessante de la nature, qui ne me montre jamais, dans ses combinaisons infinies, que le jeu monotone de forces nécessaires, n'épuise pas mon activité, la société vient, à son tour, par ses institutions multiples, achever le développement de ma liberté, en la mettant aux prises avec d'autres liberlés, qui déterminent la mienne et qui lui permettent de prendre, sous le nom ■ de volonté, conscience et possession d'elle-même.
Car, si c'est au contact de la nature
que je deviens raisonnable, c'est seulement au sein de la société que je suis libre ou responsable de mes actions; et, tandis que ma raison se forme pour ainsi dire d'elle-même, en étudiant les choses qui l'entourent et qui la limitent, ma volonté, au contraire, a besoin du milieu social pour y puiser sa régule et sa sanction, qui reçoit le nom de loi naturelle, parce qu'elle n'est, ni un concept de l'entendement, ni le résultat d'une convention, mais la loi même de notre être ou l'expression des volontés concordantes de l'homme et de Dieu.
Il est évident, en effet, que l'homme n'a pu prendre les conseils de sa raison dans un temps où celle-ci n'existait pas
encore, et qu'ayant besoin, cependant^ d'obéir à sa loi ou de faire le bien pour connaître le vrai, et de connaître le vrai pour suivre sa voie ou faire le bien, il eût été enfermé dans un cercle infranchissable s'il n'avait dû chercher qu'en lui-même la régule de ses actions; ou plutôt, il n'aurait même pas eu l'idée de faire cette recherche, puisque, vivant seul, absorbé dans l'apaisement de ses instincts , il n'aurait eu , à proprement parler, aucun devoir. Mais, ayant besoin de la société pour vivre ou pour développer ce qu'il y a de plus essentiel en lui, il a bien fallu qu'il en acceptât la loi, qui a formé sa conscience, comme la loi de la nature a formé sa raison, et qui, nous habituant à réguler
nos actes et nous donnant peu à peu la notion du bien, nous a permis d'acquérir celle du vrai, qui lui est corrélative.
Et je dis que cette loi procédera la fois de l'homme et de Dieu, ou du fait social, parce que, si plusieurs de ses prescriptions se peuvent déduire de Tentendement, la plupart n'en viennent pas. Ainsi, tuer ou dépouiller son semblable, est évidemment porter atteinte à la liberté ou à la sécurité de tous, et le jug*e, qui retranche le coupable, ne fait que donner la sanction du droit à la séparation de fait que celui-ci avait accomplie. Mais honorer son père, adorer Dieu, ne tirent leur force impérative, surtout depuis que la relig^ion s'est
séparée de la justice, ni de la nécessité du salut public, ni de la sauvegarde de l'intérêt privé. Et, par conséquent^ j'ai bien le droit d'en conclure que le DécaIog*ue, que l'on retrouve, sous des noms divers, au berceau de tous les peuples et qui forme en quelque sorte les dix catég*ories de la conscience, tire son orig'ine de cet état primitif pendant lequel la voix de la nature, encore toutepuissante en nous, confondait la religion, la morale et le droit, parce que Tentendement, la volonté, l'amour se trouvaient en nous confondus.
A quoi j'ajoute que, pour trouver la loi de nos actes ou réguler nos mœurs, la société n'eut qu'à rendre oblig*atoires, ainsi qu'elle le fait de nos jours, après
de nombreux tâtonnements, les coutumes qui conciliaient le mieux sa liberté et la nôtre, ou qui se montraient le plus favorables à notre commun développement. Par là, instituant autour de nous comme une école de bonnes traditions, elle nous apprit, non- seulement à dirig^er nos actes ou à vouloir, mais surtout à no vouloir que ce qui nous assure et perpétue en nous la libre disposition de nous-mêmes.
C'est donc pour être libre que je dois réguler mes pensées , mes désirs et mes actes, et donner à mes facultés toute la perfection qu'elles comportent, en préservant mon corps des mauvaises habitudes et mon âme des mauvaises passions; ou, d'une manière plus g*éné-
raie, que je dois faire lé bien, pùisquei appelant àim les actes qui se peuvent toujours accomplir, je suis sûr^ en n'en produisant que de tels, de ne paà mettre ma volonté en contradiction avec elle-même ou de ne jamais aliéner ma liberté.
Car on dit que je suis libre, dans le même sens où Ton dît que je suis raisonnable^ c'est-à-dire susceptible de le devenir ou de chang^er à toute heure le but de mon activité, pour lui donner une direction nouvelle, ce qui est le propre de la liberté.
Et, par conséquent, ce n'est pas être
libre que de faire capricieusement toutes choses, sans motif et sans but, puisqu'il arrive infailliblement par là
que Ton perd la direction de soimême. II faut, au contraire, par une discipline sévère, tenir en quelque sorte sa volonté dans sa main, ou se rendre compte et maître de tous ses actes, pour devenir véritablement une personne.
Cette création de la personnalité, qui fait l'objet de notre existence ici-bas, est aussi le but de l'histoire, et lorsque nous la suivons dans nos cours, à travers les âg*es, nous voyons que, de la g*rappe humaine ou de la masse inconsciente de l'humanité, elle détache successivement des races, des peuples, des familles et des individus, pour en faire des g*roupes distincts, animés d'un g'énie propre, et pour ainsi dire
personnels. Et de même que nos facultés sont restées long^temps confondues dans l'unité primitive de notre être, ainsi les peuples, ag*g*Iomérés par de communes traditions, ont été pendant bien des siècles sans pouvoir se disting»uer Fun de Tautre.
Mais, dès que l'expression d'un premier doute eut provoqué l'affirmation d'une première croyance, on vit cette masse entrer pour ainsi dire en fermentation, puis se diviser, s'ag*iter, et bientôt s'écouler en deux g^rands courants, dont l'un, réfractaire à l'idée d'un Dieu personnel, couvrit l'extrême Orient de civilisations sans éclat, tandis que l'autre, emportant l'idée de l'Eternel , se partag*ea en plusieurs
groupes doués d'une activité prodigieuse, voués au culte du Bien, du Vrai, du Beau , selon F idée qu'ils s'étaient faite de la divinité , et , rassemblant les hommes en tribus , en cités , en nations, au risque d'étouffer momentanément leur indépendance, les marquer, en revanche, d'une personnalité éclatante.
Or, pour que ce besoin d'individualité ou de liberté, que les Eglises et les États développent à l'envi, depuis dixhuit siècles, en se disputant l'empire des âmes, soit devenu le principal objet de la politique et le trait caractéristique de notre histoire, il faut évidemment qu'il se retrouve en chacun de nous ou qu'il fasse, à notre insu, le principe
même de notre activité. En effet, tandis que, dans les corps, la cause qui les meut précède toujours Teffet, l'homme, au contraire, ne se détermine qu'en vue d'un dessein qu'il a devant lui et qu'il dépend presque toujours de lui d'accomplir; si bien qu'après la faculté de produire des actes, il n'y a rien de plus g*énéral en lui que le besoin qu'il a de s'en rendre compte ou d'être libre.
Si je fais, pour m'en convaincre, un retour sur moi-même, je vois que , le propre de ma nature étant d'ag*ir, et devant ag*ir de manière à développer simultanément mon entendement, ma volonté, mon amour, afin d'acquérir par là la plénitude de l'être
ou le bien-être, il arrive que tout acte qui ne tend pas à ce but retarde ou diminue mon être, en le détournant de sa fin; et que, semblable à ma raison, qui ne peut se contredire sans se sentir amoindrie, ma volonté ne peut faire sciemment des actes contradictoires sans en éprouver un sentiment de défaillance ou de malaise, qui la rappelle à sa loi, et qui devient, en se développant, le sentiment du devoir.
Or, je m'assure que ce sentiment contradictoire et presque révoltant, puisqu'il nous honore et nous humilie tout ensemble, n'aurait jamais eu lieu de se produire en nous si nous n'avions jamais aliéné notre liberté. Faisant naturellement le bien, nous eussions
connu naturellement le vrai et conservé Tharmonie de nos facultés.
Mais le jour où, n'étant plus seul^ riiomme a consenti à imposer ou à soumettre sa volonté à une autre, il a créé des droits et des devoirs hors de lui, et, substituant ainsi le monde de la justice à celui de l'amour, il a fait naître un état de droit, qui a rendu la société nécessaire. Depuis lors, il a fallu que tout individu, qui devient complice de cette heureuse faute par le seul fait do son accession à l'état social, fût, en entrant dans cette société de la justice ou de la nature, ag'rég'é à la société de l'amour ou de la grâce, laquelle, connaissant sa déchéance, s'engage à l'en affranchir.
Ce n'est pas que Thomme, ainsi amoindri dans son être, ou, comme on dit, enclin au mal, qui est d'aliéner sa liberté, n'ait plus le pouvoir de s'avancer dans la science et dans la vie ; car, en perdant une partie de sa liberté, il a senti le besoin de réguler l'autre, et il trouve dans l'état social, qu'il a fait naître, la règ*le et la force dont il a besoin pour se conduire. Seulement, il faut à présent qu'il demande au travail, ce qu'il eût, sans sa chute, accompli sans effort.
Ainsi, je n'ai plus la faculté, que je devrais avoir, de saisir la vérité directement, par intuition ; mais j'ai celle d'y atteindre par le raisonnement, et ce que j'ai perdu de liberté se trouve
f V*r'~ ' ' wnsi conipensé par ce que j'ai g'ag'oé
y de raison. De là vient qu'il y a toujours
équation entre la morale que j'adopte et la science que j'acquiers, c'est-à-dire entre la manière dont je dirig-e ma volonté et la manière dont je conduis ma raison. £t je conçois qu'il n'en saurut être autrement puisque l'une et l'autre ne sont que deux mbdeâ différents de la même activité. Par conséquent, si je ne suis pas tout à fait libre, c'est que je ne suis pas tout à fait pur ou que ma volonté rebelle ég-are ma raison, ce dont je ne saurais évidemment rendre Dieu responsable.
Pour moi, en effet, qui n'attends rien de ce monde, ni dig-nites, ni contentements, ni richesses, mais seulement
ce qu'on y trouve, des soucis et des luttes, afin de tremper fortement mon âme, j'ai peine à comprendre les reproches que Ton a coutume d'élever contre la Providence, laquelle, ne m'ayant rien promis, ne me doit rien, et m'a cependant tout donné en me donnant l'être. Mais je njentends pas mieux cette philosophie pleurarde, qui veut une éternité de bonheur pour prix de contrariétés d'un moment, nécessaires au bien g*énéral ou qu'il dépend de nous de mettre à profit.
Plus j'estime que la justice de Dieu est éternelle, si toutefois ce mot de justice convient à Dieu et s'accorde avec le mot éternelle , ce que je n'admets pas volontiers, moins je conçois
qu'elle doive s'accomplir ici-bas, c'està-dire dans le temps ; et j'aimerais mieux dire que l'activité d'une fourmi g»êne mon libre arbitre, plutôt que de croire que ma liberté met en défaut la sag^esse de Dieu.
Ce n'est pas que je nie que l'Être, qui est souverainement bon, ne nous doive rendre souverainement heureux; mais c'est à la condition que nous placions notre bonheur où il convient, c'est-à-dire dans la conquête de notre personnalité, ou dans la libre et complète possession de nous-mêmes. Car pour ce bonheur de certains dévots, qui s'obtient au moyen de médailles ou de sortilég^es, il n'est pas moins indig'ne de nous que de Dieu.
La vertu ne consiste pas pour nous à remplir scrupuleusement, mais machinalement, nos devoirs. Elle veut surtout que nous les accomplissions avec joie ou que nous y adhérions de toutes les puissances de notre âme, afin que l'idée du bien, comme une vîg'ilante conseillère, pénètre avec nous dans les recoins les plus obscurs de nos plus secrètes intentions. Il suffit d'une affection malsaine, telle que l'ambition, la luxure ou l'envie^ fùt-elle ensevelie dans notre for intérieur, sans jamais se traduire au dehors, pour corroder notre âme et lui dicter des déterminations déréglées, qui nous dominent peu à peu et qui méritent alors le nom de passions.
C'est pourquoi les Anciens, pensant que la sa^sse coosiste à forg-er des âmes et non point des systèmes, consacraient la plus grande partie de leurs ensei^ements à la doctrine des mœurs, laquelle nous apprend à faire moralement, c'est-à-dire en conscience, non-seulement ce que la justice est en droit d'exiger de nous , mais aussi ces actes innombrables de désir ou d'intention, qui n'ont le plus souvent d'autre témoin que nous-mêmes, et qui, s'ils sont corrompus, corrompent bientôt tout notre être. De là vient que beaucoup d'hommes , qui nous avaient donné de grandes espérances à leur printemps, tombent vaincus, découragés avant l'heure. Aussi nous faut-il
veiller sans cesse, si nous ne voulons point éprouver le même sort.
Loin d'imiter ces esprits énervés, qui refusent d'étudier les vérités qu'ils redoutent, et qui s'estiment d'autant plus vertueux qu'ils ont rejeté plus de devoirs, nous devons, au contraire, tenir notre âme droite et debout, sur le qui-vive, comme une sentinelle vig^ilante, ouverte à toutes les idées, prête à toutes les vertus, aimant les postes de combat parce qu'ils développent ses puissances en multipliant ses épreuves, et travailler sans relâche à condenser pour ainsi dire sa vie, au lieu de nous abandonner à l'ambition facile et vulg»aire de briller dans un g^enre en nég-lig^eant tous les autres.
Le philosophe n*a point de pârdUcs vanités. Il ne songe qu'à devenir :un0^ ; personne. Sachant qu'il doit, à' tous, le conseil, le secours et l'exemple, ét^qu'ii se doit à lui-môme d'élever fion ocsor par là charité, son esprit par la vérité^ il déteste l'égoïsme, qui prddiat les- , âmes viles et les esprits faujt* Dévoué • à sa famille, à la cité, à i'État,. il s'efforce de rendre à chacune de ces sociétés les bienfaits qu'il en a reçus.
Il n'oublie pas que c'est au sein de la famille et de la cité que nos cœurs, s'ouvrant aux sourires de la vie, reçoivent les premières impressions qui décident presque toujours de leur avenir. Celui qui, dans les jours d'épreuves et d'humiliation de la patrie.
a souffert ses ang'oisses, connaît seul la nature et la force des sentiments qu'il tient d'elle, et ce qu'il lui doit d'affection reconnaissante et dévouée.
Nos cœurs g'randissent dans le petit g'roupe des amis qui nous sont chers ; mais, c'est au milieu de nos concitoyens que nos esprits se forment, c'est à l'ombre de cet ensemble d'institutions publiques ou privées, qui constituent la patrie, et qui nous impriment un caractère d'autant plus ferme, qu'elles sont elles-mêmes mieux affermies.
Notre âme y prend son empreinte. Elle en sort fruste ou g^ravée en médaille, selon l'énergie du milieu qui la frappe.
Si j'ai le devoir de devenir une
as
personne, j'en ai suœi le droit, et, par conséquent, je puis exig:er. de la société l'accompUssement de la justice, c'està-dire la garantie des avanta^s publics ou privés qui me sont nécessaires et que je suis prêt à reconnaître aux autres pour l'aceomplissement de nobv mutuelle liberté. Si je réolamus des privilèges, outre que je me formerus une conscience à part, je rendrais impossible la liberté de tous, qui est l'égalité dans le droit.
Or, bien que la notion du droit s'élève, de siècle en siècle, en élevant les âmes, el que la charité d'hier soit la justice d'aujourd'hui, comme la charité d'aujourd'hui sera la justice de demain; cependant, it n'en est pas
moins vrai que la notion du juste repose, à toutes les époques, sur le devoir qu'ont partout et toujours les peuples et les individus de fournir à chacun les moyens d'être libre.
L'application prog^ressive de ces moyens fait Tobjet de la politique, qui doit rendre tous les hommes membres actifs de la cité ou de l'État, et qui, dans ce but, leur impose des devoirs auxquels ils ne sauraient se soustraire en conscience, puisqu'ils retarderaient par là la destinée des autres hommes, en ajournant l'accomplissement de l'État.
Mais, tandis que les actes de la vie privée sont régulés par la morale ou par le droit, les actes de la vie publique,
aa contraire, n'ont d'antre loi qoe la cônsdance et naos présraiteni ainsi fo but le plus élevé qui puisse être ôflfert.
à notre activité. Il s'ensuit qpe h^ :;^. premier ctevoir de tout citoyen est de rester libre, maître de soi, sut camms, comme disent les juristes, c^ qiâ implique, avec une instruction gâDP§»
raie et conunune, une monditiS sidfir santé. Car, sans parler de Twiibitieux, capable de tous les compromis, ni du négociant, dont l'honneur se trouve engagé dans les affaires et dont la timidité, pour ce motif, a souvent besoin du stimulant de la volonté générale, nous voyons parfois le magistrat, le militaire et le pasteur s'abandonner à leurs passions au point de mettre
leur caractère public en lutte avec leur caractère privé, ce qui leur ôte tout crédit. Le vrai devoir civique consiste donc à nous si bien conduire, que l'homme, le citoyen et le chrétien ne se déchirent jamais en nous.
Aussi ne pardonne -t-on point à Thomme d'État de se contredire, ce qui est aliéner sa liberté. A plus forte raison dirons-nous que Tesclavag^e, même volontaire, est un crime, que nul Etat policé ne doit souffrir dans son sein, non plus que Texistence de ces cong'rég'ations qui font de Fhomme un cadavre, en exigeant de lui Tanéantissement de sa liberté, sans qu'elles puissent invoquer la prétendue moralité de leur but collectif, puisque
rien ne peut justifier la destmotioiï de .
la personne, qui est, en sous, rinoage de Dieu. L'histoire nous montre, en effet, que l'esprit de révolte se glisse toujours à la suite de ces corporations, dont le principe est la nég'alion même du principe de l'État; et l'on peut, en les suivant de siècle en siècle, depuis la Li^e jusqu'à nos jours, voir que cet esprit d'insubordination s'est constamment développé en raison du crédit qu'on leur a laissé prendre ou de l'abus qu'elles ont su faire de leur caractère prétendu relig-ieux.
Car, c'est pervertir de la manière la plus étrang-e le sens moral et, surtout, le sentiment relig-ieux des chrétiens, que de le faire consister dans leNir-
vana ou dans ranéantissement de la volonté, puisque toutes les relig'ions, au contraire, ont pour objet de sauver notre liberté ou de nous prémunir contre nos propres défaillances, ainsi que l'attestent les cérémonies expiatoires qu'elles ont instituées dans ce but. Et, de fait, il est certain que rhomme ne serait pas libre s'il ne croyait pas Fêtre, et que, lorsqu'il a contracté des habitudes ou commis des fautes qui l'obsèdent, il faut tout d'abord le soustraire à ses ang^oisses et le rendre à lui-même, en le réconciliant avec Dieu.
C'est ce que la relig'ion chrétienne fait infiniment mieux qu'aucune autre, parce qu'elle seule développe simulla-
némenl tontes les puissances de notre àme, en nous montrant que c'est le même Dieu qui agi Itout à la fois comme nécessité dans la nature, comme liberté dans la société, comme amour dans l'histoire, qu'il remplit de sa divine personnalité, lype accompli de la nôtre.
Elle fait plus : nous mettant en communion avec lui, elle nous rend participants de 8M grâces, engendrés, comme Lui et par Lui, à la vie éternelle, afin de préparer l'avènement de son Règne, qui sera le règne de l'Homme, puisque, selon l'énergique expression de l'Apôtre, nous sommes tous des Christ, c'est-à-dire des Dieux.
Au-dessus de l'individu et de la Famille, de la Oité et de la Patrie, nous
avons donc des devoirs de relig^îon ou d'humanité à remplir, et ces devoirs, auxquels doivent se rapporter tous les autres, donnent seuls à nos actions, quand ils sont bien compris, un caractère vraiment impersonnel, c'est-àdire vertueux.
Car ce n'est pas faire le bien que d'obéir à l'intérêt ou à la peur, et l'on peut dire qu'aussi longtemps que la volonté a besoin de motifs pour ag'ir, elle n'a pas atteint sa perfection, qui est de s'anéantir dans l'amour. Et de même que l'idée se réalise dans l'acte, ainsi l'acte s'accomplit dans l'amour, en ce sens qu'il faut que : vouloir le bien, le vrai, le beau, ou d'un seul mot, être bon, ne soit plus de notre part une
vertu, c'est-à-dire un eBbrt de noire nature, mais devienne notre nature même.
C'est le terme vers lequel nous nous acheminons tous, d'un pas plus ou moins assuré. Car nos fecultés, filles . du temps, disparaîtront nécessaîremeut avec lui, et notre âme, alors ren* due à son unité primitive, sans perdre.
aucune de ses aptitudes, continuera,.
sous la seule impulsion de l'amour, l'existence qu'elle avait ébauchée icibas, et que l'assomption de ses facultés aura rendue inéluctable. Ne pouvant plus se servir de l'une d'entre elles pour ehang-er le cours des autres, elle suivra naturellement la direction dont elle aura jalonné la route en ce monde.
et qui sera comme la résultante de tous ses actes libres, c'est-à-dire personnels.
Elle restera, en un mot, une personne.
Et de même qu'il existe, autour de nous, des milliards d'individus qui, doués de facultés semblables et placés dans des conditions identiques, conservent cependant entre eux une physionomie bien distincte; ainsi nos âmes, hors du temps, obéiront indéfiniment à leur nature, sans jamais s'arrêter, se contrarier ni se confondre. Et, parce qu'alors elles verront simultanément toutes choses, ce qu'elles ont été, ce qu'elles sont et ce qu'elles pouvaient être en usant bien de leur liberté, elles porteront en elles leur mérite ou leur peine.
Nous devons donc faire le bien pour 6tr8 libres; dtre libres pour devenir une personne, et devenir une personne pour acquérir la plénitude de l'être ou le bien-être, sans lequel , sachant qne nous ne sommes pas ânîs et soufi^aat dti sentiment de notre imperféctifHi; nous restons, pour nous et pour toos, un sujet d'inquiétude et de malaise.
Mais une longue expérience nous apprend qu'il ne nous sufBt pas de connaître, ni même de vouloir le bien, pour l'accomplir. 11 faut en outre que tout notre être le désire, le recherche et soupire incessamment vers lui. Pour cela, nous devons réguler nos affections, nos espérances et nos pensées de telle manière qu'elles tendent sans
cesse vers une pénétration plus intime du Bien et du Vrai, c'est-à-dire vers le Beau, et que, nous mettant comme à Tunisson des g*randes âmes qui ont exprimé, de tout temps, en tous g'enres, ce qu'il y a de divin en nous, elles nous portent à vouloir toujours le mieux en toutes choses, ce qui est le propre de l'Art.
Comme toutes les forces de la nature, Thomme aime à manifester tout son Être, et si nous remontons à son berceau, nous voyons que lorsqu'il a donné des preuves de sa supériorité dans sa horde où dans sa tribu, ne pouvant encore s'illustrer dans les travaux de l'esprit, qui sont alors confondus avec les croyances, c'est par des monuments gigantesques qu'il cherche à laisser, dans la cité, un témoignage impéris-
sable de sa grandeur. Puis viennent les expéditions lointaines, les fondations d'empires, les grandes guerres, dont il veut transcrire ou conserver les annaleSf soit en les plaçant sous les auspices de la i-elig-ion, soit en les accompag'nant de mélopées , de rhythmes qui éveillenl l'enthousiasme en leur faveur et qui les gravent dans la mémoire des hommes. La musique apparaît, la poésie prend naissanoe, variant ses formes de mille manières tour à tour ingénieuses et naïves, pour y introduire l'harmonie ou l'éclat, et disputer aux autres productions du génie humain, le privilège d'élever les âmes en provoquant leur admiration.
Car l'âme s'élève et grandi t en voyant les grandes choses dont elle est capable, et, le premier qui comprit que la force, la mesure et la g*râcese devaient unir, eut, le premier aussi, le sentiment de la beauté et dut en éprouver une joie au moins ég*ale à celle que ressentit le premier, son contemporain peut-être, qui vit qu'il avait en lui les éléments d'une certitude rationnelle, et qui conçut ainsi la vérité.
Or, de même que le mot de vérité se dit des choses que l'entendement peut connaître, et que le mot de bien se dit de celles que la volonté doit faire; on appelle beau tout ce que l'âme peut aimer, tout ce qui l'émeut, l'attire, et, lui donnant le sentiment de sa noblesse
et de sa force ^ la porte au-dessus d'^e-mâme. Et parce qu'il y a des vérîtés relatives, il y a aussi des beautés passagères, en ce sens que l'âme encore naïve trouve beaux des objets qui ne le sont point, ou que certains objets, qui paraissent braux à odté d'autres de môme espèce, ne Iç aont .
plus quand on les compare à ceux qtu doivent leur servir de modèle.
Le propre de l'art est de rechercher ces modèles ou ces lois du beau, siân de n'offrir à notre admiration que des beautés réputées éternelles. Et comme ces lois ne sauraient être ni morales, ni scientifiques, puisque le beau est indépendant du bien et du vrai, il est évident qu'elles ne se peuvent rencon-
trer que dans Texemple ou la tradition des meilleurs esprits, dont le jugement s'éclaire et s'affine de siècle en siècle, et fait apparaître en nous cette faculté tout humaine et pourtant presque divine du g*oût, fille et mère des belles œuvres, lesquelles, exprimant ce qu'il y a de plus exquis en nous, créent, à côté du bien et du vrai, un troisième lang*ag*e, destiné à revêtir d'une forme sensible et durable les nuances les plus fug*itives de nos sentiments personnels, et, par suite, à dépouiller nos affections de ce qu'elles ont naturellement d'égoïste, en les élevant sans cesse vers l'idéal. Et, par conséquent, s'il est vrai que le dérèglement de nos affections soit, après l'ignorance, la première
cause de ncM ég«.rements, il est clair qu'en les régulant bien ou en ne leur offrant que dM objets dignes d'elles, nous aurons tari Iel principale source de nos erreurs.
L'art fait donc, pour nos sentiments, ce que la science fait pour nos idées, et la morale pour nos actes.
Il les disctplioe, les épure, en leur donnant le vrai beau pour objet. Car, si toutes choses peuvent en quelque façon se dire belles, l'usage veut toutefois que ce mol ait un sens plus déterminé. Ainsi, le premier qui vit un palais ou un arbre dut sans doute en éprouver une grande joie; mais, en ayant vu un deuxième, puis un troisième, et les ayant comparés entre eux,
il réserva le terme de beau pour désig*ner celui qui lui parut le plus parfait en son genre. En telle sorte que ce mot de beauté exprime toujours une double relation : l'une, de Tobjet par rapport à nous ou à l'état actuel de nos connaissances esthétiques; l'autre, de l'objet par rapport à ceux de même espèce avec lesquels nous le comparons mentalement.
D'où il suit que, pour acquérir une notion aussi complète que possible du beau, nous devons , non-seulement étudier les chefs-d'œuvre de tous les temps, en tous g*enres, mais aussi nous rendre compte des sentiments qu'ils expriment ; car, bien que les œuvres qui ont obtenu, dans tous les siècles,
l'admiration '4*i' faommarf méritent TTaideihMablemént aussi la nôfare , cependant ce n'e^Â^t leur ancienneté qui fait à nof'TiBox leur beauté; mais, au contraire, si elles ont vainon le tempSf c'est parce qu'dUes sont belles, ou parce qu'elles e^riment, d'une mar nière impérissable, des sentiments' qui sont eux-mêmes impérissables.
Le beau ne réside donc séparément ni dans le sentiment qu'il traduit, ni dans la forme sous laquelle il l'exprime. Il résulte de leur accord ou de leur mutuelle communion. Quand nous disons d'une vérité qu'elle est belle, nous n'entendons spécifier par là ni l'importance ni l'élég^ance de son expression, mais toutes les deux en-
semble, puisque si Tune ou l'autre de ces conditions vient à manquer, la hteauté du tout s'évanouit.
Il ne suffît donc pas qu'une forme nous plaise pour qu'elle soit belle. H faut' encore qu'elle soit mieux appropriée qu'une autre à son milieu et à sa fin, ou qu'elle réponde à un sentiment vrai de notre âme. Car, si les vérités éternelles n'expriment pas les choses passagères, il n'y a pas non plus de beautés impérissables pour traduire des sentiments faux ou destinés à périr.
Ainsi la pierre levée, l'obélisque et la colonne, qui sont les trois formes prog^ressives du même sentiment ou du même besoin qu'ont toujours eu tous les peuples de conserver le souvenir
(les faits mémorables, nous offrent chacune une expression particulière de beauté qu'on ne saurait substituer l'une à l'autre. Maïs, quelle que soit l'excellence de son architecture, une église en forme de théâtre ou de cirque ne sera jamais belle; et le sentiment catholique, que tant de chefs-d'œuvre rendent à bon droit exig-eant, va même jusqu'à proscrire, pour son culte, l'usage des temples anciens, qui n'expriment pas avec assez de hauteur, à ses yeux, le triomphe de la Nature sur la Grâce.
Cette appropriation de formes toujours plus puissantes ou plus belles à 1 expression de sentiments de plus en plus intenses, ouvre un champ sansli-
mites au développement des beaux-arts^ dont le commun caractère, depuis l'architecture, qui traduit un besoin, la sculpture un acte, et la peinture une scène, jusqu'à l'éloquence, la poésie ou la musique, qui expriment un état continu de l'âme, est de plong^er nos sens, et, par eux, tout notre être, dans un milieu de sensations choisies, de sentiments délicats, qui nous enveloppent d'images tout imprég*nées du génie de l'homme et du travail des siècles, et nous mettent en contact avec l'élite des g»énérations antérieures , lesquelles , nous transmettant ainsi leur esprit et leur charme, et soumettant ce qu'il y a de plus personnel en nous aux lois impersonnelles du beau , nous
ireunent à fuir d'instinct les âmes
ses ou qui, n'ayant point la soif du
; mx en toutes choses, ne nous
communiqueraient que des sentiments
faux et v" .
Grâce aux beaux-arts, dont les œuvres sont partout répandues, on peut donc dire que notre éducation se fait en quelque sorte à notre insu. II. n'y a pas de pauvre chaumière, aujourd'hui, oij le paysan ne trouve, à son berceau, et ne reçoive des objets qui l'entourent, un certain nombre d'idées d'ordre ou de symétrie, qui sont comme les rudiments du beau et auxquelles, pour ce motif, nous n'attachons pas plus d'importance qu'aux syllabaires dans lesquels nous avons appris à lire, mais
qui lui suffisent à diriger ses jugements esthétiques dans tout le cours de sa vie. Et l'homme inculte, au sein des villes, puise souvent, dans la vue des monuments, dans la lecture des poètes, dans la fréquentation des musées, des théâtres, un sentiment très-élevé du beau , capable de nourrir son enthousiasme et d'entretenir en lui le culte des actions héroïques.
Car, si tout art est un lang^ag'e, toute œuvre d'art est un livre qui met les âmes en contact et verse dans les unes le génie surabondant des autres. Et, parce que, n'étant séparément ni un esprit, ni un corps, nous prenons conscience de toutes choses sous la double forme de l'espace et du temps, il arrive
que nos arts aussi forment deux familles parfaitement distinctes, qui s partag'enl l'empire du beau. Tandis que les uns, comme l'architecture, la sculpture, la peinture, déroulant leurs moyens d'action dans l'espace, éveillent en nous une idée de beauté qui résulte de la simultanéité de nos impressions et qui semble ag-ir plus spécialement sur renlendemenl; les autres, au contraire, comme le drame, la poésie, la musique, se développant dans le temps, nous laissent un sentiment de beauté qui résulte de la succession de n(^ émotions, et qui va plus directement à l'âme. La danse, appréciée des Anciens, participe des uns et des autr^, et tous s'appliquent à nous trans-
mettre les passions généreuses, les sentiments délicats ou élevés dont ils sont l'expression.
Quelles que soient l'imag'ination d'un artiste, la variété de ses études, la richesse de ses souvenirs, son habileté à dég'uiser ses emprunts, il ne sera jamais qu'un manœuvre, incapable de nous émouvoir ou d'élever notre âme, s'il n'a d'abord pris soin d'élever la sienne et de la mettre hors de pair, au moins dans l'ordre des sentiments qu'il se propose d'exprimer. Pour la même raison , nous ne réussirons jamais à nous approprier le g'énie des maîtres, si nous ne travaillons pas à nous rendre capables, non de faire ce qu'ils font, mais d'éprouver ce qu'ils
éprouvent. Le fourbe n'admire point Tartufe, ni le mondain, Alceste. Et, quoique bien peu d'hommes soient en état d'imiter Virg-ile, Raphaël ou Mozart, ils peuvent tous, cependant, recevoir d'eux la tendresse, la puissance et la grâce.
C'est en étudiant les grands maîtres que nous apprenons à voir la nature et que nous acquérons les vertus esthétiques qui nous manquent. Car on appelle grands les esprits qui savent rendre, sous une forme sobre et précise,' des pensées justes et fortes, en sorte que chacun de nous, voyant en eux comme une imag-e ag^randie de lui-même, y découvre chaque jour de nouvelles beautés, qu'il rend sien-
nés. En ce sens, toute beauté sensible est morale, puisqu'elle est le vêtement qui cache et trahit tout ensemble la beauté réelle que l'artiste porte en lui et qu'il s'efforce de faire passer en nous.
Le beau, en effet, ne serait qu'un amusement coupable, qui nous ferait oublier, non -seulement nos soucis, mais aussi nos devoirs , c'est-à-dire le but élevé de la vie, et qui ne mériterait plus que le nom de joli, s'il se bornait à affiner nos sens, à polir notre esprit, ou s'il ne nous offrait pas le moyen de régler nos affections, comme nous trouvons, dans la morale et dans la science, celui de dirig'er nos volontés et nos pensées. L'amour est, sans
do^ate» ua^^iÎBsoin de notre nature ; mais famour du' pouvoir, du plaisir ou du ptodliûA, o'est-à-dire l'ambition, la violui^, la charité, sont des fdies de ttotre éducation, que les arts ont mission de développer, de diriger ou de ■ combattre. Il importe donc que nous leur assi^ions une Bn dig'ne de nous, puisqu'il dépend d'eux ou de la nature des seotiments qu'ils nous inspirent d'élever ou d'abaisser nos âmes ; tandis qu'ils ne seraient plus qu'une variété de nos arts industriels ou de nos jeux, s'ils avaient, comme eux, le plaisir ou l'utilité pour objet.
L'art, il est vrai, ne fait pas toujours la beauté de l'âme, et l'artiste n'est pas moins sujet que le penseur ou le dévot
aux tristes défaillances de rhumanité.
C'est le tort de notre éducation, aussi bien dans le monde que dans TÉg'lise, de n'exalter un côté de notre nature qu'en déprimant tous les autres. Mais au sein de nos sociétés modernes, où la lumière se fait vite, Dieu tire peu de g'ioire des vertus surhumaines de quelques-uns, qui s'achètent au prix du désordre ou de l'hypocrisie du grand nombre.
De ce que le beau n'a pas sur nous tout pouvoir, il ne faut pas dire qu'il n'en a aucun ; car, étant né du besoin qu'a l'homme d'exprimer tout son être ou de se surpasser lui-même, l'art a nécessairement pour objet la recherche du mieux ou du plus parfait en toutes
choses. Il ne se borne donc pas à nous offrir un idéal, un modèle; il est lui-même une force qui nous provoque sans cesse à mieux faire et qui prépare ainsi lous nos progrès. Le drame, le roman, l'éloquence s'en servent, chaque jour, pour éveiller en nous des vertus, pour corriger des travers ou des vices que la relig-ion ne saurait atteindre, et nous savons que toute âme bien née est tenue, sans toutefois que la morale puisse lui en faire un devoir, d'acquérir la politesse des mœurs, l'élég-ance des manières, l'élévation des sentiments, en un mot l'urbanité, la grâce, qui font le charme de la bonne compa^ie et que nous ne pouvons mieux définir qu'en en fai-
sant Tattribut d'une belle âme. Si la fable nous montre Orphée civilisant les Grecs, l'histoire nous apprend que Virgile fut le maître de Dante, comme Platon celui d'Aug'ustin ; et l'on mesure volontiers le degré de civilisation d'un peuple ou d'une époque au degré de l'avancement de ses arts.
Il faut donc aimer le beau pour luimême, parce qu'il est une forme de l'Être, une puissance essentielle et constitutive de l'âme, dont il harmonise les facultés et achève le développement. L'âme insensible aux beautés de l'art, comme celle qui demeure étrang^ère aux vérités de la foi, est une âme à l'état d'ébauche ou de ruine :
elle n'est plus dans l'intégrité de sa
nature, et, loin de puiser dans la morale 'ou la reljg-ion une compensation au sentiment du beau qui lui manque, il faut dire que celles-ci empruntent au beau une partie de leur force. Car la morale est satisfaite si nous accomplissons le devoir, et la religion n'exig-e rien au-delà de ce qui est nécessaire au salut; tandis que l'art se plaît à nous montrer que nous pouvons nous rendre capables de vertus surhumaines et faire que l'héroïsme, dont il élève sans cesse le niveau, devienne en quelque sorte le devoir. 11 ne décore pas seulement le temple, il en élarg-it l'enceinte; et l'amitié, le dévouement, l'amour jusqu'à l'immolation de soimême, ont été des vertus esthétiques
long'temps avant que Ton en ftt des vertus relig'ieuses. C'est ainsi que nous rencontrons parmi nous des savants, des ouvriers, des artistes, qui se vouent sans ostentation, sans bruit, sans même avoir la sécurité du lendemain, à la pauvreté et au mépris volontaires, quoique FEg^Iise ne puisse ni leur promettre le salut, ni leur élever des autels. L'amour de Tidéal soutient seul ces héros, et, de nos jours, Thumanité, brisant le cercle trop étroit des relig^ions, rend un culte aux belles âmes qui, de tous temps, en tous lieux, en tous dogmes, se sont immolées pour le salut de tous.
L'artiste est un sculpteur d'âmes.
Nous sommes Targ^ile qu'il pétrit, le
vase qu'il façonne entre ses doig-ls et sur lequel il imprime la marque de son g-énie. S'il n'éprouve pas toujours les sentiments qu'il exprime, au moins faut-il qu'il les ait une fois ressentis, de même que, pour être un héros, il n'est pas nécessaire de faire tous les jours des actes d'héroïsme, mais d'en être tous les jours capable. Et, quoiqu'il ne song-e le plus souvent qu'à se disting'uer de la foule en faisant mieux que ses devanciers, cependant il contribue, même alors, à élever notre nature, ou tout au moins à conserver, à transmettre 1^ procédés de son art.
Lorsqu'ils décorent nos jardins, nos palais, nos temples, les beaux -arts s'adressent donc à nos âmes, et tous
ces chefs-d'œuvre de pierre et de marbre, dont nous sommes à bon droit si fiers, ne sont cependant que Fombre ou la maquette des beautés morales qui les ont produits , et qu'ils doivent produire à leur tour. L'artiste qui les reg'arderait comme étant la substance même du beau, commettrait la même erreur que le philosophe qui fait consister la vérité dans un arrang^ement de phrases, ou qui croit que prononcer les mots de justice, de liberté, de patrie, est la même chose que d'avoir ces sentiments dans le cœur. Seule notre âme est la substance du beau, comme elle est celle du bien et du vrai.
C^est pourquoi rien n'est plus .beau qu'une belle âme, droite et ferme, qui
s'oxprime dans le cours honoré dune belle vie. En elle, le beau n'est plus une imag"c, un symbole; il prend un corps, il devient une réalité ; il sort du temps pour venir à la vie et entrer dans l'éternité.
Si la grandeur imposante de Saint- Pierre de Rome, la sérénité de l'Apollon, la méditation du Pensieroso, l'élévation de Gliick, le puissant g-énie de Beethoven, ont une beauté pénétrante que les siècles ne surpasseront sans doute pas, ce n'en est pas moins une beauté morte, comme est le récit d'une bataille ou d'une belle action à côté de l'action elle-même; tandis que la sérénité de Socrate, la fermeté de Gaton, la douleur d'Héloïse, la charité de Vin-
cent de Paul, Théroïque simplicité de M"** Elisabeth, sont des beautés vives, des sacrements qui transflg^urent toutes les âmes, dans tous les siècles, et qui leur communiquent le courag^e et la force de les imiter.
Faire de belles âmes, des âmes vibrantes, harmonieuses, affamées de justice, de vérité, de beauté, unissant à la force la tendresse et Téclat, tel est l'objet propre de Tart. La morale et la religion empruntent souvent son concours pour étendre discrètement leur empire, mais il en est indépendant, ne relevant que de lui-même ou de la philosophie qui Tinspire. Car, si c'est une beauté de Tâme de se reposer en Dieu, dans la foi, c'en est une plus
grande encore de le faire, à l'exemple du divin Maître, après avoir conquis, par la culture et par l'union du Bien, du Vrai, du Beau, notre personnalité, c'est-à-dire la pleine conscience et l'entière possession de tout notre Etre.
Les beaux-arts n'ont donc pas seulement pour objet de multiplier les belles œuvres, mais aussi et surtout de multiplier les belles âmes, afin de nous unir à elles, pour que nous préludions toutes ensemble, sous les lois de l'Ordre, forme suprême du Beau, à cette libre Unité du g^nre humain, dont laFrance a fait, sous le nom de Fraternité, l'un des termes de sa destinée politique, et que la Belig^ion, qu'on n'écarte pas d'un mot dédaig^neux non plus qu'en lui
prédisant sa fin prochaine tant de fois démentie par les faits, n'a cessé, depuis dix-huit siècles, de promettre à la Foi souvent décourag^ée, mais toujours renaissante des peuples.
yi
L'état de l'âme que nous nommons croyance procède à la fois de l'entendement, de la volonté, de l'amour, et il doit à ce caractère ambigu le privilégie d'apparaître le premier au berceau de tous les peuples. Car on ne peut désigner sous une dénomination plus précise la période poétique, indéfinie, pendant laquelle l'homme, n'ayant point encore l'usage de ses facultés, put à peine se connaître, et que j'appellerais volontiers secondaire ou même
tertiaire, pour marquer que d'autres périodes de formation ont dû nécessairement la précéder.
En effet, de même que nous voyons l'enfant, quoique entouré de conseils et d'exemples, demeurer de long^ mois sur les bras de sa mère avant de pouvoir ébaucher, par quelques cris à peine
articulés, l'expresssion vag^e de sentiments ou de besoins confus ; ainsi l'humanité, dans son enfance, a vu l'homme préluder par d'imnombrabies tâtonnements à la formation des sons, des idées et des mots, long'temps avant qu'il pût réfléchir sur lui-même ou sur le monde et traduire ses impressions au dehors.
Mais peu à peu, sous l'aiguillon de
la nécessité, ses besoins devenant plus nombreux, plus intenses, il trouva, dans rinstitution naissante du lang»ag*e, le moyen de les mieux définir. Il put alors rassembler ses idées, comparer ses impressions, et produire quelques combinaisons rudimentaires de pensées, qui suffirent, pendant de longes siècles, à la vie intellectuelle de nombreuses g^énérations de pasteurs.
Flottantes et vaporeuses comme des rêves, et pourtant presque divines, car il n'y avait alors aucun intermédiaire entre Thomme et Dieu, ces premières conceptions se développèrent à travers les âg*es, et, revêtues d'un caractère sacré, ainsi que les monuments destinés à en perpétuer le souvenir, elles
se conservèrent avec un relig-ieux respect, dans certaines familles, qui s'en firent un moyen d'influence ou d'éducation en les propag-eant autour d'elles.
Elles passèrent ainsi de tribus en tribus, de cités en cités, non sans subir d'inévitables transi -mations, et donnèrent naissance à cet fables, tour à tour g^racieuses ou len les, mais toujours poétiques, que nous rencontrons en si grand nombre dans la mytholog-le de tous les peuples, et qui attestent visiblement l'existence d'une période pendant laquelle les divers modes d'activité de notre esprit, qui reçurent plus tard le^ noms de science, de poésie, de morale ou d'histoire, ne se disting-uaient pas l'un de l'autre.
Or, si nous concevons que Ton ait pu, dans des siècles relativement éclairés, regfarder avec uhe sorte de vénération mêlée d'effroi, comme initiés aux mystères de la nature et investis d'un pouvoir surhumain^ les premiers hommes qui surent annoncer le moment précis oùlesoleil devait se déroberaux reg^ards de ses adorateurs consternés; nous comprenons bien mieux encore que l'on ait mis au rang des demi-dieux ou des héros ceux qui, les premiers, dociles aux enseig^nements de leurs ancêtres, recueillirent, en quelque sorte, les bég^aiements de Fhumanité, et qui, instruits par de lointains voyag'es ou par de long'ues méditations, rassemblèrent en un corps de poésie ou de
doctrine, car ces deux mots alors n'en faisaient qu'un, les nombreuses traditions déjà répandues dans le monde sur l'orig-ine et la nature des choses,
Par là, en effet, enseignant aux hommes à seservirdeleuresprit etàse rendre compte de leurs jug-ements, ils leur apportèrent tout ensemble une philosophie et une religion : une philosophie, c'est-à-dire la révélation spontanée de leur propre pensée prenant conscience d'elle-même; une religion, c'est-à-dire l'acceptation volontaire d'une croyance collective, principe et fin d'une activité commune ; en sorte que l'individu et la société, la science et la religion prirent naissance le même jour.
Entre ces premiers révélateurs, échos naïfs des traditions divines , et les hommes simples qui les reçurent avec une tendre vénération, il s'établit les mêmes rapports que nous voyons exister entre le père et Tenfant, entre le maître et rélève, lequel, sachant à peine assembler ses lettres, ne peut même pas concevoir la pensée de mettre en doute Tenseig^nement qu'il reçoit. L'amour eng'endra la foi sans effort, et toutes les relations qui surg^irent entre les hommes, sous les auspices de leurs divins précepteurs, devinrent comme autant de préceptes d' une relig^ion naissante, mais inconsciente. Car il dut s'écouler bien des siècles et s'opérer bien des révolutions avant que les peuples
songeassent à donner à leurs seuliments le nom de croyances. Le jour où l'homme eut, pour la première fois, conscience d'un état d'esprit qui put s'appeler foi, il eut conscience aussi d'un autre état de l'esprit qui dut s'appeler doute; et ces deux mots furent contemporains l'un de l'autre, n'ayant de sens qu'en s'opposant l'un à l'autre.
Cependant, avant que l'homme, sa possession de toutes ses facultés, sût faire la critique de ses opinions, il ne put se défendre de les comparer ou d'opposer croyance à croyance, légende à légende; et, chaque cité préférant naturellement ses traditions et ses dieux à tous autres, il en naquit une infinité de relig-ions cl de divinités dissidentes;
en sorte que Ton peut dire que, dans ces temps reculés, toute nation qui se forme est un schisme, d'où sortent ses lois,' sa langue et ses institutions. Mais il suffît que Tune de. ces croyances fût la vraie, ou du moins la plus vraie, pour que, répondant mieux et pendant plus longtemps que les autres aux besoins des esprits et des cœurs, elle fît naître des groupes d'individus plus nombreux, plus durables que les autres, et que ces groupes, rapprochés par leurs communes occupations ou par la nature des lieux qu'ils occupaient en commun, devinssent, avec le temps, les peuples unitaires, fédéraux ou mixtes, c'est-à-dire monothéistes, polythéistes ou panthéistes, que nous ren-
controns tout formés au début de la période liîstorique.
Or, tandis que le monothéisme, dirig-eant loutes les forces intellectuelles et morales des peuples et des individus vers l'adoration d'un seul Dieu, portait l'unité derâmehumaineàsonplus haut degré d'intensité ou de concentration, le polythéisme, au contraire, multipliant les Déesses et les Muses, préludait à l'épanouissement de toutes nos facultés, et préparait l'éclosion de toutes nos sciences. Il arrachait la poésie, le droit, la philosophie, la morale à l'empire jusque-là incontesté des dog-mes, et substituait ainsi , à la g-uerre que les dieux se faisaient entre eux, la g-uerre de l'homme contre Dieu.
Afin de ressaisir leur pouvoir ébranlé, les religions voulurent s'unir plus étroitement aux peuples, soit à Taide d'institutions théocratiques, soit en distribuant leurs divins enseig^nements dans l'endroit le plus sçcret de leurs temples, sous le voile d'initiations mystérieuses. Elles ne réussirent, par là^ qu'à rendre leur infériorité plus manifeste, puisqu'elles donnaient à leurs dog^mes un caractère de plus en plus étroit, national et voilé, au moment même où la science, au contraire, proclamant le caractère universel de Ja Vérité, offrait aux esprits une patrie céleste, un empire éternel.
11 semblait donc que le sentiment relig^ieux, déjà sing^ulièrement amoin-
dri chez la plupart des peuples, fùl destiné à périr, lorsqu'un événement, dont le caractère providentiel, de quelque manière qu'on l'explique, est atteslé par les conditions de sa naissance non moins que par la g-randeur et l'imprévu de ses résultats, vint tout à coup lui rendre son empire et nous assigner, comme terme de notre destinée, le Salut, c'est-à-dire la réalisation en nous d'un être parfait, par l'amour de Dieu et des hommes. Dès lors le ciel fut ouvert, non plus aux favoris de la fortune ou de la science, mais à tous les cœurs affamés de justice et d'amour.
Par là, les deux états de l'âme que nous avons appelés la raison el la foi, l'esprit critique et l'esprit dogmatique,
se trouvèrent définitivement constitués, dans leurs principes irréductibles et absolus, en opposition Tun à l'autre .
L'esprit critique, qui s'était d'abord manifesté en opposant une croyance à une autre, puis en comparant les croyances entre elles, puis enfin en s'efforçant de les ramener, sous le nom de gnose, aux purs concepts de l'entendement, finit par s'établir solidement sur le terrain de la science, qu'il occupe toujours avec éclat et dont il recule ou défend sans cesse les frontières. L'esprit dogmatique, de son côté, n'a cessé, depuis dix-huit siècles, d'allumer en nous l'enthousiasme et la foi, afin de disputer à la science ses conquêtes. Suscitant des saints, des
héros, des martyrs, parfois même des bourreaux, il s'est fait, en toute occasion, Je point de ralliement des consciencesi le g'uide et le soutien des peuples.
Ces deux esprits tendent naturellement au même but, qui est la recherche du souverain Bien, et ils le font consister l'un et l'autre dans la possession de la Vérité ou de Dieu. Il en résulte, entre eux, un état de rivalité qui les porteàvouloir s'exterminer l'un l'autre, mais qui rend aussi leurs progrès solidaires, en sorte que, par une loi providentielle, semblable à celle qui préside à l'équilibre des sexes, !a prédominance de l'un provoque nécessairement la renaissance de l'autre.
Tout homme, en effet, aspire à la perfection de son être, et il ne peut y atteindre que de deux manières : soit en suivant les traditions de ses pères, qui ont prouvé, par la sainteté de leur vie, la sûreté de leur méthode ; soit en se frayant une route nouvelle, à la lumière de sa raison. C'est dans le choix que nous pouvons toujours faire entre ces deux méthodes que réside notre liberté. Or, le propre des esprits vig^oureux, indépendants, étant de rechercher les voies que ne suit point la foule et d'y entraîner la société après eux, il arrive que celle-ci, par une sorte de mouvement de systole et de diastole qui fait sa respiration, sa vie, passe alternativement de Tesprît
critiqup à l'esprit tlog'raalique et réciproquement. De là vieotque chez tout peuple qui n'a pas perdu son équilibre ou son ressort, ces deux esprits, loin de s'exclure, s'engendrent nécessairement l'un l'autre. La foi qui repousse* les découvertes de la sciencej devient superstitieuse ou servile et ne mérite plus le nom de foi. La science qui rejette systématiquement tous les dogTïies, ig-nore les grands problèmes ' de la vie et ne mérite plus le nom de science.
Entre ces esprits fanatiques, plus superstitieux que croyants, qui mettent leur foi à détruire la raison, et ces libres-penseurs, plutôt sectaires que savants, qui se font un dogme de n'en
admettre aucun, et qui, multipliant à plaisir les contradictions, ne craignent pas d'afïîrmer, au nom du progrès, que la raison n'aura jamais plus de puissance qu'elle n'en a maintenant, nous ^ n'avons pas à nous prononcer. Mais nous pouvons voir que le propre des vérités dogmatiques est de s'adresser à l'âme tout entière, sans permettre le contrôle ni par conséquent Ji'exercice de nos facultés; tandis que l'esprit scientifique, prenant une route opposée, soumet toutes nos connaissances à un dénombrement si exact et si minutieux, qu'il n'en laisse aucune s'introduire en nous qu'à la lumière de l'évidence. Il suit de là que toute religion, depuis le fétichisme le plus
grossier jusqu'au mysticisme le plus subtil, quelle que soit la nature de ses dog-nies et par cela seul qu'elle en a ou qu'elle impose à notre foi des solutions toutes faites, arrête non-seulement la divergence, mais aussi l'épanouissement de nos facultés, pour concentrer toutes leurs forces sur un seul point, en un seul foyer; tandis que la science fait précisément l'inverse.
Or, il est évident que des croyances, qui s'adressent à l'âme tout entière, ne sauraient être détruites par l'une quelconque de nos facultés. Par conséquent, si l'on veut bien remarquer que, pour nous mettre en rapport avec les choses passagères de ce monde, notre âme, soumise aux conditions de la durée,
devra toujours se diviser en entendement, volonté, amour; et que, pour conquérir les vérités éternelles dont elle a soif, elle devra toujours rétablir raccord de ses facultés ou refaire son unité, on sera bien forcé de conclure que l'esprit critique et Tesprit dog^matique, ou, en d'autres termes, que la raison et la foi sont aussi nécessaires Tune que l'autre à notre entier et complet développement. Toujours notre
âme souffrira du déchirement intérieur, auquel elle doit, il est vrai, l'apparition de ses facultés et le pouvoir de rechercher la vérité, mais qui ne lui permet aussi de la saisir que par frag*ments; et, pour ce motif, elle demandera toujours à la foi, elle trouvera
toujours dans le dogrne les vérités générales et sùres, qui existent, qu'il ne dépend pas d'elle d'anéantir, et dont elle a besoin pour refaire son unité. ■ L'histoire nous montre, en efTet, que si J un petit nombre d'individus peuvent I vivre et même prospérer sans relig-ioDj à l'ombre de la vertu des autres, les peuples ne perdent leurs croyances qu'en perdant aussi leur raison, pour ' tomber bientôt dans les plus folles superstitions.
On peut donc affirmer qu'il y aura toujours des dogmes, c'est-à-dire des croyances supérieures , qui devront faire l'objet de notre foi pour devenir celui de notre entendement. Et, de fait, s'il est vrai que toutes les religions se
développent et se transforment, ainsi que nous le voyons des Védas à Brahma et à Bouddha, ou de Moïse à Jésus- Christ et de Jésus-Christ jusqu'à nous, elles ne le font jamais, cependant, en abandonnant leurs dog'mes,' mais, au contraire, en en substituant de nouveaux aux anciens dans lesquels ils étaient implicitement contenus. Et s'il arrive que, par suite de ce développement des dog'mes ou de ce progrès des âmes, certaines vérités, primitivement dog'matiques, deviennent scientifiques ou démontrables, comme la croyance à l'existence de Dieu ou à l'immortalité de l'âme, il ne s'ensuit nullement que ces vérités soient rendues par là accessibles à toutes sortes d'esprits ou qu'elles
aient perdu entièrement leur caractère dogmatique, attendu qu'elles exigent encore de notre part une culture préalable, c'est-à-dire un état moral et mental qui nous permette de les recevoir et qui témoigne ainsi de l'accord au moins accidentel de nos facultés.
La raison et la foi sont donc deux formes historiques de l'àme, deux manières d'être, qui s'impliquent, qui s'opposent, et qu'il est puéril de vouloir substituer ou même subordonner l'une à l'autre. L'une est lumière, l'autre est chaleur, leur accord est la vie. Car, si la science brise, chaque jour, lé faisceau de nos facultés, en ne cultivant que notre entendement; il faut que, chaque jour aussi, la croyance
vienne refaire ce faisceau, en appliquant notre âme à la contemplation de vérités qui la forcent à rétablir son unité.
Tel est l'office de la Relig'ion. C'est parce qu'elle relie d'abord le faisceau de nos facultés qu'elle nous relie tous ensemble à la société et à Dieu. Or, par la même raison que la science, en nous communiquant la vérité, donne à chacun de nous la même manière
de voir ou le même Savoir, ainsi la relig^ion, qui nous inspire les mêmes croyances et les mêmes désirs, nous procure aussi la même manière d'être ou le même Être. Toute âme relig-îeuse, et chacun de nous en a fait cent fois l'expérience, sort du temps pour entrer
dans l'éternité, c'est-à-dire dans un mode d'existence où le temps n'a plus sur elle aucune action. Nos actes ne sont vraiment religieux, c'est-à-dire salutnires, au sens théolog-îque du mot, qu'à celte condition, puisque ce sont ces actes qui, souvent répétés et devenant pour notre âme une habitude, un état, transforment peu à peu sa nature ou son Être.
Le christianisme réalise plus et mieux qu'aucune autre reIi§*ion cette union des âmes entre elles et à Dieu, parce qu'en substituant la loi d'amour à la loi de crainte, qui seule avait régfné jusqu'àlui, aussi bien dans le mosaïsme que dans le bouddhisme, il nous a révélé l'existence de notre liberté; et
en faisant de cette vérité, déjà entrevue par la science, un dogpme, il a fait que nous sommes devenus notre propre but à nous-mêmes, ou que nous n'avons plus été une chose. Il a transformé rhomme et la société ; rendu possible Faccord de la nature et de la gprftce ou de la raison et de la foi ; accompli l'ancien ne loi, ou, comme le dit plus énerg*iquement le langage hiératique^ qui est ici absolument vrai, il a racheté les hommes de la servitude du péché. Et cette Rédemption n'a cessé, depuis lors, de grandir, de s'étendre, à tel point que le dogme de la fraternité semble, aujourd'hui, devoir faire oublier tous les autres, sans lesquels, cependant, ainsi qu'on le peut voir à certaines aber-
rations de la science, il s éteindrait bientôt lui-même dans la conscience des peuples.
Sous la loi du christianisme, qui exige une adhésion sincère, éclairée, et qui n'a rien de commun avec l'espèce de mythologpie superstitieuse dont les clergés ignorants bercent quelquefois les peuples, chacun de nos actes doit donc avoir Dieu ou l'humanité pour objet. Toute vérité est en même temps charité, et réciproquement. Nul n'est savant s'il n'est aimant, et celui-là blasphème qui se dit chrétien en maudissant ses frères. Il en résulte que la vérité religieuse n'est pas seulement révélée; elle est surtout expérimentale, puisqu'elle a pour contrôle la côn-
science des peuples, qui ne s'en éloig^nent jamais sans raison. L'histoire est Tatelier où se fait Tépreuve de nos croyances, où s'accumulent, pour l'enseig^nement des peuples, les dépôts successifs de notre activité, les stratifications de notre foi.
Si rÉg'lise, qui est rassemblée des fidèles, a le devoir et le droit de définir ses dog*mes, elle n'a pas celui de les imposer par la ruse ou la force, puisque le chrétien doit mourir et non faire mourir pour sa foi. Le jour où, chassant le peuple du sanctuaire, l'Égalise a levé ou souffert qu'on levât pour elle le g-laive de la persécution, elle a laissé l'erreur pénétrer dans son sein. Infidèle à son mandat, elle a brisé
l'unité de la famille humaine. Il ne suffit plus, aujourd'hui, qu'elle nous propose org^ueîlleusement, comme le pharisien, de prier pour les dissidents; il faut qu'elle coure au-devant d'eux afin de réparer ses torts, et qu'elle ramène sur ses épaules la brebis ég'arée.
Le christianisme n'a vraiment qu'un dog*me : celui de la Trinité, dont l'ébauche se retrouve dans les religions antérieures, parce que nous ne pouvons rien concevoir sans le ramener aux lois de notre entendement, mais auquel il a donné une réalité historique qui défie, depuis dix-huit siècles, les eflbrts de l'incrédulité. Et, par conséquent, sans être ég'alement chrétiennes, mais
procurant ég^alement le salut de leurs membres, toutes les Égalises qui confessent ce dog*me doivent communier Tune à Tautre. L'intercommunion des Egalises prouve seule leur catholicité.
C'est un scandale, source d'impiété, de voir des chrétiens se traiter, entre eux, comme ne le feraient pas des païens. Ils prêchent Tamour en semant la haine. Ils ig^norent ou ils oublient que TertuUien, Tun des plus savants apolog*îstes de la relig^ion, passerait aujourd'hui pour un matérialiste.
Entre les trois g'randes communions chrétiennes, qui se partag^ent le monde, il n'y a donc pas de sérieuses diverg'ences de dogpmes» Il n'y a que des conflits de préséance, soig*neusement
enlrelenus par des hiérarchies ambitieuses et jalouses ; en sorte que ce sont les égalises qui empêchent la constitution de rÉgrlise. Il suit de là que l'unité relig-ieuse, à la réalisation de laquelle nous devons travailler de toutes les puissances de notre âme, parce qu'étant le gage de la concorde et de la paix entre les hommes, elle favorisera la diffusion de la vérité et de la charité sur la terre, se doit chercher, non dans l'unité pharisai'que d'un homme, mais dans l'union des âmes, non dans la subordination, mais dans la fédération des Églises, qui devront se réconcilier tôt ou lard, pour transformer le panthéisme aryen des peuples de l'Orient, lorsque ceux-ci seront en
contact avec TEurope. Et, par conséquent, le royaume de Dieu, qui est en nous, selon TEcriture, et dont chaque jour, cependant, nous demandons Tavénement, sera le Régine de ce Paraclet, qui doit nous enseig^ner toutes choses, qui docebit omnia; c'est-à-dire Tavénement de cet Esprit tout à la fois de beauté, de lumière et d'amour, qui nous est promis pour accomplir la troisième Alliance, achever l'œuvre du Père et du Fils, et, surajoutant, aux règ^nes de la Nature et de la Grâce, celui de TEsprit, transfîg'urer nos âmes par Teffusion de ses dons.
Car Tamour est une g^rande lumière, et tout accroissement de Tamour est un accroissement de lumière. Si nous
étions vraiment bons, consumés du besoin d'ag'ir et de faire le bien pour venir en aide à nos semblables, nous comprendrions le mystère de la création. A travers les voiles épais du lang-ag'e, qui nous laissent entrevoir les choses du temps, mais qui nous cachent celles de l'éternité, nous verrions comment Dieu , éternellement libre, est éternellement nécessité à créer par la seule bonté de sa nature.
Et quiconque, en parcourant les rues sombres de nos cités, n'est pas ému pour les malheureux jusqu'à souffrir leurs douleurs et pleurer leurs larmes, ne comprendra jamais rincarnation, mystère d'amour qui s'illuminerait à nos reg'ards, si, nouveaux Christ, nous
aimions nos frères au point d'offrir avec joie notre vie pour apporter ne fût-ce qu'une minute de soulagement à ces immenses infortunes, que Je christianisme doctrinaire de notre temps ne sait plus soulag'er, mais qui s'atténueront, un jour, sous les efforts éclairés, compatissants de la civilisation, lorsque nos âmes, élevées à l'école de la véritable philosophie, seront tout à la fois science, amour et beauté.
C'est alors que nous aurons, individuellement et socialement, atteint le terme de notre destinée, ayant fait fleurir et fructifier tout notre Être, achevé notre âme, dont la nature ne nous donne, ici-bas, que l'ébauche.
Car nous ne vivons pas seulement
pour savoir. La science, non plus que le beau ou le bien, ne saurait être son but à elle-môme; et, bien loin qu'elle soit notre fin dernière ou le terme de notre activité, c'est nous, au contraire, qui sommes le véritable objet de ses efTorts, puisque c'est elle qui crée nos facultés, qui façonne notre âme, en sorte que la perfection de notre Savoir est de concourir à la perfection de notre Être.
Or, de même que la beauté ou la réalité de l'univers réside dans l'ensemble concertant des Etres, ainsi l'achèvement de la philosophie est de coordonner si bien toutes nos connaissances qu'elles forment une histoire idéale de la Nature, laquelle, introdui-
sant en nous l'harmonie qui est hors de nous, fait que nous pensons toujours de même relativement aux mêmes choses ou que nous ne connaissons plus les contradictions, les doutes qui nous déchirent aujourd'hui.
Et je dis que cet état se pourra toujours rencontrer, parce qu'étant les artisans de nos facultés, il dépend de nous de les façonner de telle manière qu'elles ne se contredisent jamais.
Ayant ainsi réalisé leur accord, par la science, dans l'amour, nous aurons conquis cette immortalité consciente et personnelle, que l'Egalise appelle le Salut, et qui mérite seule de faire l'objet de notre activité volontaire , puisqu'elle peut seule, aussi, donner
un but à la sociélé, un sens à la vie, et nous rendre parfaits comme notre
Père céleste est parfait.
Il me semble que je n*ai été qu'un enfant jouant sur le bord de la mer et trouvant, tantôt un caillou plus poli, tantôt un coquillage plus joli que les autres, tandis que le vaste océan de la Vérité s'étendait inexploré devant moi.
Nbwton.
Seig'neur, voilà ma vie, agréez-la.
Depuis rinstant où vous m'en avez rendu responsable, j'ai voulu vous la consacrer tout entière. Et, pour ne m'attarder, ni aux séductions de la terre, qui éloig'nent de la vérité, ni aux enivrements de la pensée, qui détournent de la charité, j'ai fait trois parts de mes jours : l'une pour les
Î3« l>esolns toujours pressants de la vie; l'autre, pour le soulagement des petits et des pauvres; la troisième, pour la reciierche de votre Vérité, qui s'appelle aussi Justice et Beauté, et sans laquelle ma vie, réduite à l'apaisement de mes instincts, ne serait dig"ne ni de Vous ni de moi.
Sans doute, j'aurais pu ra'endormir, comme tant d'autres, sur Toreiller commode de la foi. Mais, outre que cette foi servile, qui n'est souvent qu'une forme décourag-ée du doute, quand elle ne cache point des sentiments plus bas encore, n'a rien de salutaire pour l'âme, qu'elle dég'rade; vous avez voulu que chacun dût rendre compte de sa croyance et travaillât au salut de tous
en faisant le sien. C'est en cela seulement que réside reffîcacité de la foi.
Dédaig*nant les dévolions hypocrites de Gain, si fréquentes de nos jours, vous n'ag*réez que les hommages réfléchis et libres.
Or, s'il est vrai, comme je suis forcé d'en convenir, que la révélation de la Nature ne peut jamais contredire celle de l'Évangile ou de la Grâce, j'atteste qu'on peut unir la plus entière liberté de penser à la plus entière liberté de croire, la Raison hardie à la Foi soumise; et je dis qu il est temps d'accomplir cette union, laquelle, nous réconciliant avec nous-mêmes, établira parmi nous le règne de l'Esprit, c'est-àdire de l'Homme.
Car, à voir l'ingénieuse fécondité avec laquelle chaque époque enfante des sj-stèmes, qui meurent avant elle, il est clair qu'on peut toujours, en mutilant l'âme humaine, obtenir l'accord momentané de ses facultés. Le difiicite est de lui conserver tout son Être, ou de lui donner une discipline qui convienne d tous et toujours.
C'est l'œuvre à laquelle j'ai use obscurément mais résolument ma vie, demandant, à toutes les sciences, des arg-uments .pour contrôler ma foi, à toutes les croyances, des lumières pour éclairer ma raison ; conduit, soutenu, dans celte double recherche, par l'espérance de pouvoir, un jour, allég:er la peine et frayer la route à ces âmes
inquiètes, avides de Savoir, dont le nombre grandit sans cesse, et qui, courbées sous le poids du jour, sacrifient, comme moi, leur repos et leurs veilles à la recherche désintéressée du vrai. Ayant vécu leur vie et souffert leurs angoisses, c'est à elles que je dédie ce livre, vous priant, ô mon Dieu, d'en bénir et d'en féconder les pages.