‹ Emmerich, cours de morale mis en actionChapitre 25 sur 25 · DE^PIÉTÉ · texte numérisé non relu

DE^PIÉTÉ

Le père ^Emmerich ayait destin cinquante louis par an ^ payés de trois en trois mois^ pour les dépenses particulières de son fils adoptif ; le vieillard avait cru cette somme suffisante j mais Bomwald^ qui connaissait mieux que lui les progrès du luxe et les besoins des jeunes gens , et qui ne voulait pas que son pupille fît des dettes^ ou qu'il eût la mortification d'être moins bien que ses

COURS DE MOKALE. 3^9

camarades , doubla celte somme > en laissant croire au jeune homme .

que c'était son père ^ et il écrivit à ce dernier une lettre où il lui développait ses motifs y et le priait de lui en garder le secret.

« C'est à vous^ cher ami ^ (lui » disàit^il ) que je dois la possi* » bilité de me faire ce plaisir^ et » tous ceux du même genre , suite ^> de la fortune que vous m'avez » nais à n^ème d'acquérir; je vous.

» estime assez pour croire que vous » aurez la délicatesse de permettre h que je regarde votre fils adoptif » aussi comme le mien j et que j'a- D gisse en conséquence , etc. etc. »

.^j^e père Emmerich avait trop àe ^i^l^^lioblesse dans le caractère pour ii'y pas consentir; notre héros l'ignora, et crut devoir son bienêtre à la générosité de ses parens.

33o' EHMEltiCH^

Bornwald avait bien pensé qne ne connaissant' point le prix de l'argent ^ et en ayant en sa possession ^ dolit on ne lui demandait aucun compte y Ëmmericli ferait quelques petites folies; il avait le sage sjs* tème , ainsi que son, ami le recteur , de laisser à Texpérience le soin d'instruire et de <^rriger la jeunesse ; il n'eut donc point l'air de le surveiller; mais comme ^ sans en avoir l'air ^ il voulait savoir à quoi s'en tenir , le domestique qu'il Itd donna était un homme de confiance^ ajttaché dès long-temps à Bornwald^ et qui devait lui rendre compte de la conduite de son jeune maître et de l'emploi de son ar^gent.

.A leur grande surprise Ëmmerich fut près de 'huit jours sans dépenser im seul des vingt-cinq louis qu'U avait reçus pour trois mois.

coulis DE X011A.LE. 33l

it-il aTare^ disait Bornwald

avec inquiétude à son ami le rec^

teur, j'en serais bien fâché ^ et je

l'aiiderais mieux prodigue; un jeune

avare estom monstre contre nature ^

d^ailleujrs on se corrige moins de

l'avarice que de la prodigalité. Depuis

Luit jours il n'a pas touché à son tré*

ftor y et paraît se plaire à le regarder.

• Il se trompait 5 Emmericbi qui n^avait jamais eu plus de deux ou trois louis à sa possession ^ se plaisait en effet à en voir vingt-cinq ensemble ^ dans sa bourse y et n'avait pas encore eu l'occasion de les séparer. Elle se présenta bientôt pour quelque fantaisie ^ et lorsqu'une fois il en eut dépensé deux ou trois, tous les autres aUèrent si grand train quVu bout de six semaines , H n'avait plus un sou.de la somme qui devait lui.suiiSre pour trois mois ; ce

33a EHVERI^CH^

n'était pas seulemeirt pour lui , on pour ses besoins réels ou imaginaires qu'il avait dépensé son argent , Emmerich bon, facile, généreux^ ayant la bourse bien garnie y parut un ami précieux à quelques jeunes gens de qualité qu'il rencontrait à l'académie , au lycée ^ et dans les sociétés où madame Bornwald le conduisait ; il ' y en eut trois qui se mirent tellement en frais pour obtenir son amitié , qu'elle leur fut acquise , et d'autant mieux qu'il n'y avait point là de petits enfans avec qui il pût faire son expérience.

Tous les trois auraient été des jeunes gens distingués par leur esprit y et leurs talens s'ils n'avaient pas été gâtés à l'excœ^ d'abord par leurs parens , ensuite par euxmêmes; s'ils n'avaient pas eu une telle opinion de leur capacité , qu'ils

' COXJAS D£ MORALE. 333

pensaient de bonne foi à vingt ans n'avoir plus rien à acquérir ; s'ils nWaient pas donné , tantôt au goût etfréné du plaisir, tantôt à la pai^esse , ce temps destiné à l'étude ; enfin, siau lieu de se contenter d'avoir de l'esprit, ils n'avaient pas eu la prétention d'être des génies.

L'aîné, M. de Lichteuau, avait eu le malheur d'çtre nourri, dès son enfance, de la lecture de conlies des fées ; il avait tellement pris le goût du merveilleux, des enchantemens , des prodiges de toute espèce , qu'il n'avait aucune idée vraie et naturelle. II avait traduit dans sa pre- B(iière jeunesse tous les contes enfantins de madame d'Aulnois ; depuis il s'était occupé de ceux de Crébillon , et il avait transmis à la littérature allemande, le Sopha, Tanzaî et Néadarné^ et quelques autres

334 EHMËRICH^

productions du même genre y qui , sous un autre rapport , achevèrent de lui gâter l'esprit. U savait par coeur tous les mille et un ; il connaissait le Gém*stant ^ mieux que sa patrie ; et l'histoire des Péris e t Périses , des Sylphes et des Gnomes /des magiciens^ desprinces et princessesdes royaumes imaginaires^ mieux que celle de sa propre famille ; il en résulta que ce jeune homme dont rimagination était brillante , voyait tout sous un jour £aiux et fantastique y ne pouvait juger aucun des événemens de la vie ordinaire^ et ne cessait de faire des sottises avec l'idée vague que quelque bon enchanteur viendrait les réparer.

Le baron de TVfanstein, le second pour Fâge et le premier pour la noblesse , pouvait se tirer assez bien d'une traduction latine , et même

COURS DE MOKALE. 335

au besoin, aurait pu écrire quelques phrases dans cette langue. Son précepteur lui avait fait traduire quelques églogues de Virgile , et les idylles de Théocrite ; il y prit telle»

ment de goût ^ qu'il s'imagina bientôt pouvoir en composer lui-même ; il ne pensa plus qu'au murmure des ruisseaux argentés, au frémissement du feuillage ^ au bêlement des brebis^ et aux soupirs des bergers et des bergères -, toute la nature champêtre se reproduisait dans ses poésies f les mêmes images furent répétées mille et mille fois avec quelques légèresvariantesdansles expressions^ une fois , par exemple , le so^fle du zéphir agitait doucement les fleurs delà prairie , et dans l'idylle suivante c'était les fleurs qui se balançaient mollement sur- leur tige^ au soufle du zéphir. Quant à la poésie , à la

336 EMMISltlCHy

mesure des Ter s , elle allait comme elle pouvait ; le baron de Manstein n'y regardait pas de si près, il allongeait ou raecourcissait les mots comme cela lui convenait, convaincu que Je charme des idées empêclierait qu'on ne s'appei:çût de ces négligences poétiques, qu'il regardait comme des bagatelles ; il n'en disait pas moins à qui voulait l'entendre^ que c'était lui qui avait ' créé ce genre en , Allemagne., et frayé la route à Gessner , et pendant toute sa vie toutes les fois qu'il parut use idylle , une églogue , ou une élégie, le baron de Manstein dit toujours:

c( c'est moi qiv leur en ai donné » l'idée. » Sa muse aussi s'abaissa jusqu'à la romance, et même jusqu'à des chansons de berceuse , sans parler des madrigaux , des éphithalam^s ^ des épigrammes , dont il

avait son porte - feuille rempli ; il voulut aussi s'élever jusqu'à l'ode et la satire^ où il se flattait d'égaler Juvénal ; mais cependant le genre qu'il croyait avoir créé, fut toujours celui qu'il préféra.

Le troisième se nommait M. de Northis; il était tout aussi paresseux pour l'étude , et ardent pour le plaisir que les deux précédens , et peut-être plus vain encore , mais aussi il aurait eu un talent beaucoup plus réel pour la poésie, et serait parvenu à se faire une réputation d'auteur distingué , si les flatteurs n'avaient pas pris à tâche d'éteindre l'étincelle de son génie dés qu'elle avait commencé à paraître , et de lui persuader que ses premiers fssais étaient déjà des clief-d'oeuvres.

Est-ce donc une si grande mer--, yeille qu'uA enfant de douze ou

338 EXHBAICH^^

Ireûse ans arrange quelques «jliabes en mesure y et 6nisse par en trouTer deux qui ont le même^ son y pour que toute une famille s'extasie 3 pour que les amis prétendus renchérissent encore sur les éloges , et promettent aux parens^d'unton d'inspiré y que leur fils sera un génie du premier ordre qui immortalisera leur nom ; de ce moment là le talent précoce est perdu et restera toujours . au même point de médiocrité y tandis que si Ton ayait dit à Fapprentif poète : ce c'est assez bien pour un » écolier^ mais une autre fois tâchez » de faire mieux ^ » son talent aurait pris son essor sur les ailes de l'amourpropre, qui dififère beaucoup de la vanité ; il tend sans cesse à la perfection y tandis que la vanité y excitée par de basses flatteries ; croit déjà qu'on y est parvenu : c'est

COUKS DE MOAAVE. 339

ce qui était amvé au jeune de Northisj • persuadé qu'il était l'enfaiit gâté de» ' muses , inspiré et doué par elles-, il sf'abandonna sans aucune mesure à ce qu'il appelait modestement l'ef-.

fervescence de son génie , et il composa et rima dans tous les genres, depuis le poëme jusqu'à la ballade ; il essaya de tout , et personne n'eut •la charité de l'avertir que ses poèmes étaient san« imagination , ses drames sans intérêts, ses romans sans connaissance du cœur Lumâin et si surchargés d'événemens , qu'il n'y avait plus de place pour les idées; que ses comédies étaient sans caractère , ses chansons sans traittUi gaité , ses romances sans naïveté, ses odes sans élévation , et que ses tragédies étaient si boursouflées , si exagérées ,' si ridicules , qu'il était impossible d'en entendre lire deux actes sans éclater

34o B-MMEKICH^

de rîre ; ce n'est pag que dans cette foule de compositions il ne se trouTât quelquefois des pensées très -brillantes j des Yers assez bien tournés , des phrases harmonieuses y et même quelquefois des éclairs de raison; mais^ tout cela était noyé dans tant d'absurdités^ qu'il était très-diffîcile de le démêler. Northis, sur la foi de des flatteurs ^ ne s'en croyait pas moins un génie universel ^ qui ferait époque dans son siècle.

Tels étaient les trois jeunes gens qui recherchèrent l'amitié d'Emmerich dès qu'ils eurent flairé ses louis y et qui obtinrent facilement ime amitié qu'Emmerich ne savait pas refuser.

Accoutumé dès son enfance à se lever de grand matin ^ Emmerich avait continué à faire de même à la ville; lété il était toujours debout

COURS Dfi MOHAtti. 34l

à quatre heures , et l'hiver à six y lorsque le temps le lui permettait y il allait faire quelque grande pro;* menade dans les environs ^ ou ^ si le temps était mauvais , £mmerich restait à la maison à étudier ^ sa santé et son instruction gagnaient également à cette bpnne halntude , si contraire à celle des jeunes gens à la mode ^ qui font de la nuit le jour y et du jour là nuit.

Un matin cependant Emmerich^ à sa grande surprise ^ rencontra ^ en sortant de chez lui^ le baron de Manstein ; il l'aborda y et ils eurent dans la rue le dialogue suivant.

— EM.Eh mon dieu, baron ^ est^-ce toi7Déjà levé à ces heures !Qu'est*-ce qui te rend si matinal?

•«- Le BAH. Ne sais-tu pas que les doigts de l'aurore sont d'argent (répondit-^il d'un air mystérieux ).

34^ EHMEaiCtt,

Emmerîcli ne connaissait point cet adage ^ usité dans cpielques prqvinces^ d'Allemagne.

^— Em. Je ne te comprends pas du tout ; que veux-tu dire par-là?

— Le bak. Tu n'es guère avancé pour ton âge ; m'entendras-tu mieux isi je te confie que ma montre m'era^ Barrasse^ que je m'ennuie de la remonter tous les soirs y et que je la porte au Lombard^ où on la gardera^ en me donnant trois louis.

— £m. J'entends^ tu vas la vendre à des gens que tu appelles les Lom« bards f mais tu es fou de la laisser pour trois louis , elle vaut six fois davantage. \

— L« BAR. Pour le moins ; c'est une excellente pièce ^ aussi je ne Teux pas la.yendre , et Dominus pro^ fidebit. Me comprends^tu à présent ?

•-* Em. Moins que jamais; qu'estrcie

COURS DE SOftALE. 34^

que Dominus proindebit a de commun avec ta montre; mais^ si ce n'est que pour la mettre, en dépo.t quelque temps ^ ne te donne pas la peine d'aller si loin ^ }e te la garderai ^ et te la rendrai quand tu Youdras.

Frédéric , dit -il à son domestique qui le suivait , porte la montre de M. le baron dans ma chambre. Au lieu d'aller chez les Lombards y tu viendras te promener avec moi.

— ' Le bar. Volontiers , j'siime autant avoir affaire avec toi qu'avec eux; mais tu vas me donner troi»

louis pour ma sûreté.

— Em. Es-tu fou? ta montre vaudrait un million ^ qu'elle serait en sûreté chez moi^ qu'est-ee que ta veux dire! je te rends un service et tu m'insultes !

Le baron vit bien alors -y qu'Emmerich n'avait pas la moindre idée

344 ElIMBRICH^

des emprunts sur gage ^ et il lui expliqua comment le» juifs ayaient fait de cela une branclie de commerce très-lucrative.

-— ËM.Mais cela ne m'explique pas ton Dominus prondebiL

— Lb bar. Quand nous empruntons xxae légère somme sur un gage , qui vaut dix fois plus y nous ne pensons qu'à avoir de l'argent tout de suite ^ et comme on ne sait quand on pourra le rendre y entre nous autres jeunes gens y nous nommons ^ cette affaire y Dominus proi^idebiL J'attends ihes lettres de change ; mais si elles n'arrivent pas avant le terme fixé , et si Dieu n'y pourvoit pas^ ma montre rester» aux Lombards.

— Je ne souffrirai pas qu'elle y aille dit Emmerich en tirant sa bourse; si tu as besoin de^troîs louis^ prends*

COUnS DE MORALE. 3^^

l«s ici et garde ta 'montre j tu me \e^ rendras quand tu pourras.

— Le bar^ Parles-tu sérieusement ^ Emmerich ?

— Em. Très-sérieusement. — Voilà les trois louîs , s'il t'en avait fallu davantage , ils auraient été à ton service , plutôt que de te laisser aller dans ce lieu infernal.

Le baron eut alors bien du re^ , gret d'avoir parlé d'une aussi petite somme ; mets -en quatre, dit- il négligemment, cela fera une somme ronde, que je te rendrai dès que mon quartier sera arrivé.

— A condition que tu n'iras plus au loni|)ard , lui dit Emmerich en lui donnant les quatre loiris. IlS^ se sé^a^ rèrent, Emmerich, indigné de ce qu'il v^ail d'apprendre , mais enchanté d'avoir empêché son ami de faire ulie sottise j et le bvon plus

346 EMMËKICH^

enclianté encore d'avoir découyert la l>ourse d'Emmerich, et la facilité d'y puiser. Il en fil part à MM. de Liclitenau et de Northis^ qui en profitèrent à leur tour; et tant que les vingt-cinq louis. d'Emmerich durèrent, chacun d'eux eut des besoins si pressans, qu'il fallait absolument aller au Lombard , et le bon jeune homme croyait remplir un devoir sacré , d'amitié et de bon citoyen en empêchant autant qu'il le pouvait^ ce qu'il appelait un vol.

tIM Dt PHBMlSa VOLUME.

Page 1