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CÔTE DES SOMALIS

La mer Uuiige au mois d’aoùt. La chaleur est accablaule. Depuis cinq jours le thermomètre oscille, nuit et jour, entre 38 et 40 degrcs.

iMiliii, une nuit, vers onze heures, le paquebot s’arrête et eu s’arrêtant le peu d’air (|ui permettait de respirer disjtaraît.

Mais qu’importe? La terre est là, toute basse autour do nous, sa ligne se devine plutôt ({u’elle ne se voit sous le voile épais do la nuit, — saut sur un point ou (juelques lumières en précisent les contours, — et cette terre est colonie française!

Nous sommes à l’ancre dans la Inde de Tadjourali et les lumières lointaines, qin paraissent bien pâles derrière le clapolis pbos[)borescent des vagues, sont celles do Djil)outi.

A bord, les bubb>ts des cabines sont lermés. Le pont aussi est intenable; car on fait dn charbon et la poussière se mêle à la cbaleur pour mieux vous étoulfer. — Des bruits de chaînes, des cris étranges, les chocs des chalands contre la carène du paquebot, les flammes ronges et lumeuses des torches de résine jetant par intcrndttcnce des lueurs vives sur des hommes noirs et luisants (pil travaillent, avec une activité fébrile, à remplir des corbeilles de charbon et a les déverser dans les soutes, tout cela, dans 1 ol)scuritè emltrasée, a un caractère

MVDAGASCAl:.

infernal et la côte apparaît comme la terre promise qu’il faut gagner à tout prix.

Des pirogues virevoltent autour de nous. Des appels partent de tous les côtés. Grimpés sur le pont, s’agrippant aux bastingages, des rameurs somalis nous sollicitent, nous entraînent presque et en quelques instants nous sommes installés dans le tronc évidé d’une légère pirogue. Mais il faut partir.

Les embarcations restées vides nous entourent. Des mains s’accrochent pour nous retenir. Nous chavirons presque. Il faut des coups de canne pour faire lâcher prise et dans un hurlement nous nous élançons. Alors ceux qui nous emmènent, fendant l’eau de leurs pagayes, entonnent un chant guerrier; sa cadence suit le rythme des échines souples et qui démasquent, en se relevant, des yeux de fièvre et des dents éblouissantes dans des figures d’une maigreur extraordinaire. La scène est d’une sauvagerie impressionnante et l’on se croirait à mille lieues de toute civilisation.

On accoste enfin et la plage, de sable fin, présente un aspect plus étrange encore.

Des centaines d’individus, d’une maigreur et d’uue rigidité de squelettes, dorment, à peine couverts, étendus sur des nattes.

Ce sont les indigènes de Djibouti, Danakils, Somalis, Gallas, venus se coucher au bord de la mer pour chercher un peu d’air. Ils dorment là sous l’œil protecteur d’agents de police indigènes, à la toijuc hlanclio, bordée de rouge. Mais voici, en avançant de quelques pas, une transition saisissante : une assez belle place, toute entourée de grandes maisons de pierre. Inities à rcuropéenne. Des lumières llamlicut à la devanture des bazars, qui servent aussi de cafés. De nombreux clients : population civile de Djibouti, fonctionnaires et colons, et voyageurs débaivpiés comme nous de V Iraouaddij, y sont attablés, et la glace (il n’y a pas d’autre expression par une pareille température) coule à pleins bords dans les boissons les plus variées. Puis autour do cette })lace ce sont encore, dans des rues coiivergeutes, d’autres maisons, bâties ou en cours de construction, derrière lesquelles se tasse la ville indigène, toute en buttes basses formant un étrange contraste avec les constructions européennes du premier plan.

Quel intérêt a bien pu grouper sur cette côte torride, entre la mer et le désert « profond, miroitant, plein de mirages, sinistre avec son soleil qui tue » (1), tme population de 15.000 âmes, dont 2.000 Européens?

Djibouti, à la différence des Comores, n’a pas d’histoire. En 1888 c’est à peine s’il existait quelques buttes indigènes à l’endroit où s’élève aujourd’hui un

(Ij Pierre Loti, Propos d'exil.

centre plein d’activité, port (le ravitaillement et tète de ligne d’iin chemin de fer de pénétration en Al)yssinie.

Notre occupation dans ces parages remonte, il est vrai, à 185<S. A cette époipie, la France , en prévision de ronverlnr(( dn canal de Suez et pour se ménager nn port an déhoiiché delà mer Ronge négocia, avec nn des principaux chefs de la baie de Tadjonrah, l’achat du port d’Ohock.

Cette nouvelle possession ne devait être utilisée ([ue beanconj) pins tard, an moment delà dernière guerre franco-cliinoise (!883-(S5), (pii nous mit dans la nécessité d’établir des points d’approvisionnement sur la ligne de Chine, après ([ne les Anglais nous eurent fermé leurs ports d’Extrême-Orient.

Un gouvernement fut installé à Obock; des dé[)cjts de charbon et de vivres y furent établis et les bâtiments de guerre, purent, pendant nn temps, s’v ravitailler en denrées et en combustible.

Mais le peu de profondeur du port devait faire écarter l’idée d’en faire pour nos grands paquebots un poste permanent de ravitaillement et d’escale. Fallait-il donc se contenter d’une occupation stérile, on permettre à notre établissement d’Obock de relomlier dans l’abandon où nous l’avions laissé de[mis 1858? Telle était l’alternative à laquelle on semblait réduit en 1886.

« Avec un sens très net des nécessités et des intérêts en jeu, le gouverneur de la colonie, M. Lagarde, sut à la fois ménager le présent et préparer l’avenir. En face d’Obock de l’antre côté du golfe de Tadjonrah, se trouvait une rade, connue des boutres arabes, (|ui olfrait un déveh)p[)ement assez considérable et de grandes profondeurs où les na> ires de fort loiiiiage jionvaient mouiller en toute sécurité.

L'eau potable à Jljibouti, le service à domicile.

Un Soniali.

(( Les indigènes donnaient le nom de Djibouti an plateau qui la domine, et Ton savait qu’un des chemins convergeant vers Djibouti aboutissait directement au Harrar, province fort riche, occupée en 1887 par les troupes du roi Ménélick.

« Ce chemin traversait, il est vrai, des régions désolées sur une longueur de près de 300 kilomètres, mais on n’ignorait pas qu’il était coupé de distance en distance, par quelques puits, creusés par les indigènes, par quelques bassins naturels et par des ruisseaux où les caravanes trouvaient de l’eau en quantité suffisante pour leur boisson (1). »

Djibouti, par sa position, permettait d’établir un port en eau profonde et do relier la colonie aux riches régions de l’intérieur. Ces motifs, dont un seul l’eût justifié, décidèrent le gouverneur d’Obock à créer à Djibouti uu second établissement.

(l) S. ViGNERAS. Une mission française en Altyssinie.

I.es débuts furent modestes : un poste de police, quelques buttes indigènes et un embryon de jetée, tel fut le bilan de la première année d’occupation.

Mais les avantages de la situation étaient tels qu’une petite cité active et grouillante de quatre à cinq mille âmes, qu’on sentait pleine de vitalité, s’élevait, dès 1895, sur ce plateau naguère inculte et désert.

Ce développement rapide décida le Gouvernement à transférer le chef-lieu à Djibouti et un décret du . ^

20 mai 189G groupait les . '

divers territoires de la colonie sous la dénomination de Côte Française des Somalis.

Aujourd’hui , grâce , ^

êÊL ' ’

à un essor prodigieux, les résultats sont les suivants.

Un chemin de fer, « .

concédé à MM. Chefnenx et 11g et entrepris par la Compagnie Impériale des chemins de fer Ethiopiens, société anonyme française au capital de dix-liuit mil-

Djibouti. — Types gallas.

Si(/' la place de Djibouti.

lions, fondoc sur riuitialivo des concessionnaires, part de l)jil)onti pour rejoindre llarrar (290 kilomètres) et de là Addis-Abbaba.

Ce chemin do fer est ouvert à l’exploitation depuis le 14 juillet dernier, sur une première section, comprenant 10(S kilomètres, de Djibouti à Daouenlé.

Grâce à cette ligne ferrée, nous pouvons avoir l’espoir de drainer, an profit de notre colonie, l’important transit de marchandises ([ui s’effeetne entre l’Abyssinie et les ports égyptiens plus anciens, situés au sud de Djibouti, - — Zeilab et Derlierali, occupés momentauément par l’Angleterre.

Aujourd’hui, les marchandises provenant de l’Aliyssinie sont transportées par caravanes, chargées sur desboutres à destination d’Aden, d’où elles sont réexportées en Europe, par les paquebots qui, se détournant de leur ligne directe, viennent tous faire escale dans ce port. — Et il en va de même pour les importations.

Ce mouvement doit logiquement se déplacer en notre faveur. Non senleineni, le chemin de fer, voie rapide et par conséquent économique, amènera les marchandises à Djihouti, mais encore des travaux sont actuellement entrepris, pour construire, eu face de la gare, une jetée, d’uuc longueur totale de 900 mètres, qui permettra aux plus grands paquebots d’accoster. ■ — Les rails du chemin de fer seront poussés jnsqn’à son extrémité (actuellement 400 mètres de lajetée sont déjà constrnils), et les

opérations do chargement et de débarquement se feront directement des bateaux sur les wagons et inversement.

Ainsi outillé, Djibouti ne deviendra pas seulement un port de relâche précieux pour la marine marchande et le centre d’un transit commercial important. Le chemin de fer ouvrira en outre de nouvelles réglons à la colonisation, en permettant de transporter rapidement, à travers les sables brûlants du désert, tous ceux qui seront attirés par la merveilleuse fertilité et le climat excellent du plateau de Harrar.

Que manque-t-il à Djibouti pour devenir, entre nos mains, un établissement aussi précieux que l’est Aden, — située de l’autre côté du golfe — , pour les Anglais?

Aden est le grand port de relâche de toutes les lignes de l’Extrême-Orient, et de l’océan Indien; c’est en outre un point de concentration des provenances d’Arabie, de Mascate, de Zanzibar, de l’Inde même et surtout de l’Abyssinie.

Sous ce double rapport. Djibouti est en bonne situation pour prendre sa part de ces avantages et nous avons vu que notre colonie a déjà commencé à en faire son profit.

Mais Aden, abritée derrière ses rochers, qui en font le Gibraltar de la mer Rouge (la passe est heureusement plus large), est une place forte imprenable. Toute la marine de guerre anglaise est assurée en outre de pc^uvoir s’y ravitailler en vivres, en combustibles et en munitions.

Djibouti, au contraire, est à la merci d’un coup de main et nous n’aurons rien fait, tant que nous n’aurons pas pris toutes les mesures nécessaires pour défendre les avantages de cette situation, comme sont défendus ceux de la position anglaise.

Certes, les différences sont grandes, au point de vue des moyens, entre Aden et Djibouti.

Aden, avec ses rochers arides et menaçants qui abritent les batteries anglaises, présente des défenses naturelles admirables.

Djibouti, au contraire, est une ville bâtie sur le sable du désert, au fond d’une baie ouverte. Mais n’avons-nous pas précisémeut en France un moyen de défense admirablement adapté à ce genre de position : le sous-marin?

Le jour où Djibouti sera fortement organisé comme point d’appui de la flotte, avec nue défense de sous-marins et de torpilleurs, un chemin de fer construit jusqu’à Ilarrar et sa jetée achevée, non seulement cet Établissement devra nous assurer la prépondérance économique en Abyssinie mais encore il constituera une des posilions les plus utiles de notre empire colonial, au point de vue de la défense et du développement de nos intérêts dans l’océan Indien et en Extrême-Orient.

Puisse ce jour, dont l’aurore s’annouce avec tant de promesses, ne pas tarder à luire de tout son éclat — comme il convient dans ce pays du soleil!

Ch. N*“.

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