UTILITÉ ET BUT DU PRÉSENT OUVRAGE
La France coloniale en 1900
CE QU’IL Y A DE NOUVEAU DANS NOTRE EMPIRE COLONIAL ET DANS NOTRE POLITIQUE COLONIALE
Le fait le plus saillant de la politique de la France depuis trente ans est le développement de sa puissance coloniale. Nul parmi ceux qui ont suivi de près cette politique ne contredira notre allirmation. Mais il ne serait [tas impossible ({ne le grand public ne raceneillît pas sans (donnement.
Sans doute, ce public n’ignore pas qu’aujourd’hui la France a une politique coloniale et possède tiu empire colonial; mais se rend-il bien conqtte de tout ce qu’il y a do nouveau dans cette politique et dans cet enqiire? L’histoire, les documents oiïiciels et jusqu’aux livres d’enseignement, ont dû contribuer à lui faire croire que politi([ue coloniale et empire colonial ne sont en soi rien do bien neuf et ne font, sous leur forme actuelle, que continuer la tradition ininterrompue de notre [»ays. Nos Expositions universelles n’ont permis qn’imparfaitement de mesurer les progrès accomplis en si [teu d’années. Entre Tenqnre colonial de 1878 et celui de 1889, entre celui do 1889 et celui de 1900, a surgi tout un monde : ce monde, il est vraisemblable que le grand public n’en a pas la notion nette. En dé[)it de tant de choses qui se sont passées depuis vingt ou vingt-cinq ans (1875-1880) : toute une politi([ue nouvelle s’imposant à un vieux pays, tant d’entre[»rises tentées au loin, tant de {(ays rattachés an luMre, ce grand [uddic n’a [)as encore aujourd’hui la pleine conscience de c(‘ (ju’est l’empire
MAnAGA.SC.UL
colonial, (le ce qu’il représente d’efforts et de ressources et de ce qu’il a forcément introduit de nouveau dans nos préoccupations et dans nos façons de
penser et d’agir.
Et le but de la magnifique publication pour laquelle nous écrivons cette courte préface, est précisément de montrer à ce public ce qui s’est dégagé de nouveau en cette matière depuis vingt-cinq ans, et de placer devant ses yeux, sous une forme sensible et — les auteurs se le promettent — attrayante, le tableau /?iis à jour de cette Plus Grande France, fille de la Fl ■aiice d’Europe, qui développe sa puissance et accroît son prestige, sans nuire à son unité ni interrompre ses traditions.
l’étendue de l’empire
Une pirogue h balancier Cèles fie Madagascar.
Dans ce récent empire colonial , un premier élément de nonveantc est l’étendue.
Cet empire aujourd’hui est immense : il ne tend à l’ètre fpie depuis vingt ans (1880).
Avant cette date, voici ce ([ne nous possédions. D’abord quelques bribes de nos anciennes colonies ([ne la paix de 1815 nous avait laissées : les Antilles : Guadeloupe et Martinique, la Réunion, les Etablissements de l’Inde, les Comptoirs de la côte occidentale d’Afrique (Sénégal) et l’île de Cayenne avec le rivage opposé de la Guyane; ensuite quel([ues possessions pres([ue tontes plus importantes, conquises ou occupées depuis 1830 : l’Algérie, Tahiti, la Nouvelle-Calédonie, la Cochincliine. Et c’est tout. Parmi ces colonies, l’Algérie, le Sénégal, la Guyane sont ce qn’on ’pent appeler des colonies de « devenir ». Elles étaient destinées à grandir en pénétrant de la côte dans l’intérieur, et déjà la pénétration s’est faite pour les deux premières, ([ui se rejoignen t par leur arrière-pays ; mais, auparavan t, nous n’y tenions solidement, outre le littoral, qu’une bande de terre [dus ou moins étroite. La Gochinchine, avec le Cambodge, nous ouvrait des portes ou nous conférait des droits sur d’au-
1res parties de l’Iiidu-Cliiiie ; mais nous y restions eonlinés sur un doinaine j^'rand conunc tel «le nos aneiennes provinces. Quant à la Uénnion, à la Guadeloupe, à la Maiiini«pie, «pie les d«KUiinents «le la monareliie «l«« Juillet et du Seeoinl Kinpire ap[)ellent nos « Grand«'s (adonies », elles n’ont, à elles trois, ni la popnlati«)n ni réteinluo dn «k'‘partenient de Seine-et-Oise. N«>s établissements de l’iinle s«)iit moins y'ran«ls encore : il V a tel «l’entre eux «jui tieiulrait dans biplace «le la C«»ncor«le. Voilà ce «pi’était notre Empire c«)l«>nial «l’avant 1880; sanl' une ou deux exce[«ti«ms, quel«[ues points sur la carte «lu monde, et, jionr le
reste, «les espérances.
Aiij«)ur«riini, les espérances s«)iit devenues «les réalités et les points, des es})aces pi'csque sans limites. En Asie, i«mt un royaume; en Afiiipie, tout un mon«le. .V l’Algérie, nous av«ms j«)int (1881) la Tunisie; nous avons creusé le Sénégal jnsipi’à T«)inbouct«)u (1878-1900); le long «le la Ci'itc ocei«lentale, lions av«ms d«'e«»u|)é «piatrc c«donies ( 1878- 1890) : Guinée IVançaise, Cote «l’Ivoire, Dahomey, Congo, ([ni, avec leur arriére }»ays, et celui «In Sénégal et do l’Algérie, nous donnent en Al'ri«[ue 6 milli«»ns «le kilomètres carrés. Madagascar, antre conquête, est [ilus gramlc «pie la France; l’Indo- Cliino s’est augmentée «le trois [irovinees : Tonkin, Aimani (1885) et Laos (1869-1895), plus riches et lieaiicoiip plus vastes «pic les ancieimes. En Chine, enfin, nous avons ou pris [iie«l ou marqué notre s[)hère d’inlliiencc sur divers [««lints. C’est là un domaine au total de 8 niilli«ms de kilomètres carrés,
15 fois la Franco continentale. Avant 1875-1880, il n’était «[ne d’un million de kilomètres.
D’nn [lareil enqiire , on ne [«eut prétendre «[ii’il lie soit «[lie le «lévelo[q)ement régulier et [irévii des [larcclles de jadis. C’est une création de tontes pièces. C’est le fruit d’une [»oliti«[iie entièrement nouvelle; c’est le don [tnqire fait à la France [»ar la troisième Ré[)ubli«[iie.
Cette extension de notre empire colonial a en des conséquences logiques.
Dans nos Antilles, à la Réunion, aux Indes, déjà trop peuplées, il ne pouvait, depuis longtemps, être question d’envoyer des colons : ces vieux pays vivaient sur leur fonds ancien d’habitants, sinon de capitaux. L’Algérie, qui n’est, dans scs meilleures parties, qu’une continuation, parle sol et le climat, de notre Provence, et n’olTre pas les chances de fortune rapide des régions tropicales, ne sollicitait pas fortement l’émigration et, on fait, n’attira les colons que le jour où le phylloxéra ravagea notre Midi. Mais lorsque nous eûmes conquis cette Indo-Chine et cette Afrique Occidentale qui ouvrent au commerce et à l’agriculture de si belles perspectives, hommes et capitaux se disposèrent aussitôt à émigrer et à y chercher dos profits que notre vieux continent ne peut plus promettre : ce fut jiour la politique coloniale une impulsion soudaine.
Ce n’est pas tout. En faisant le dénombrement et la comparaison de nos richesses coloniales anciennes et nouvelles, on ne pouvait manquer d’être frappé — et on le fut — de leur évidente disproportion; et tout naturellement celte disproportion constatée réagit sur l’opinion et sur le gouvernement. Quand on lit l’histoire des quatre-vingts dernières années, on s’étonne que la France ait pu accorder tant d’importance et donner tant de ses préoccupations à des colonies moins grandes qu’un arrondissement. Aujourd’liui , chacune de nos colonies, anciennes et nouvelles, est mise au plan que lui assignent son étendue, sa richesse et ses chances d’avenir.
Cela a dès aujourd’hui une influence marquée sur radmiiiistration des colonies. Cela eu aura nue plus grande encore sur leurs iiistitutions, le jour où les pou voirs publics aborderont la grosse question des Institutions coloniales.
LA POPULATION INDIGÈNE DE l’eMPIIIE.
L’étendue de notre nouvel empire est un facteur nouveau bien important dans la politi(pie coloniale; un autre, plus important encore, est la population indigène qui peuple cet empire.
Ces nouvelles, ces immenses possessions (1) renferment une pojiulation, qui certes est loin d’être proportionnée à leur étendue, mais qui ne laisse pas encore que d être considérable. Autant qu’on peut savoir, car il n’a pas été jusqu’ici fait de receusement digne de confiance, l’Afriipie occidentale doit compter au total (pielque 12 millions d’habitants ; Madagascar 4 millions, l’Indo-Cliine environ de 15 à
(1) Possessions est le seul nom qui leur convienne. Lu colonie est peuplée sui'tout d'habitants venus de la métropole; la possession est peuplée surtout d'indigènes.
20 millions. l']ii rei^anl de ees masses, la Gnadel(Mi})e compte 170.000 habilauts, la Martinique 180.000, la Uéunion 173.000.
Voilà déjà une bien grosse dillerence de nos nouvelles colonies aux anciennes.
b]n voici une plus grosse encore.
Ces cbilTres de 12, de 15, ou de 20 millions et, en prenant le total, de 40 à 50 millions d’iiabitants, ne suffisent })as en soi à rendre com[)le de toute rimportance du facteur nouveau introduit dans les allai res coloniales ])ar ces colonies nouvelles.
Les 173.000 babitauts de la lléuuiou, les 180.000 de la Martlni(jue, les 170.000 de la Guadeloupe, tous : blancs, noirs ou mulâtres, sont, pour des causes inutiles à redire, cito^mns français. A Madagascar, au conti'aire, eu Iiido-Cbiue et eu Afri([ue, du moins dans les parties conquises depuis 1880, les Français seuls sont citoyens. Quant aux bommes de couleur, ils sont, sauf exceptions, simples sujets de la France.
D’où vient cette dilfcrence ? d’un fait nouveau : l'énorme écart, dans ces possessions nouvelles, entre le nomlu’e des Français et celui des indigènes. En Indo-Cbine, par exemple, met tant à }»ai‘t la Coebinebine, il y a de 13 à 18 millions de Tonkinois et d’Annamites et s(‘ulement 5.000 Français ; à Madagascar, en face de 5 ou 6.000 Français, il y a 4 millions d’indigènes. La présence, sur le meme sol, d’nne immense majorité d’indigènes eu face d’une minorité europé(muc minuscule, a posé devant nous nn problème nouveau.
Problème nouveau est trop dire. Le proldeiue s’était déjà })osé devaiil nous (Ui Algéiâe et eu Coebinebine. L’Algéi'ie, vers 1870, com])renait 3 millions d’indigènes et 106.000 lAiropéeus non naturalisés en face de 112.000 Français. La Coebinebine, vers 1880, conqitait, sur 1 .800.000 habitants, 1.600 on 1 .700 Français. Celle disproportion des deux groupes n’avait jias alors, aillant qn’il (‘ùt fallu, éveillé noire attention ni iiiHnencé h“s institutions qui' nous avions doiiieà's à ces [lossessions. Sans
Bananiers.
Côte Est de Madagascar.
doute nous nous étions bien gardés, comme nous l’eussions assurément fait en 1789, sous l’empire des idées de la Révolution, de conférer la qualité de citoyens aux Arabes et aux Kabyles ou aux Cochinchinois. Mais, tout de même, nous n’avions pas eu conscience du gros prol)lème que conqîorte l’existence simultanée dans un même pays de races si dilférentes par le nombre et par la civilisation, et nous n’avions pas craint d’attribuer à ces colonies de domination : Algérie, Cochinebine, Sénégal, comme nous l’eussions fait pour des colonies de peuplement, habitées uniquement par des Français, des conseils généraux on coloniaux et des représentants au Parlement métropolitain, nommés par des électeurs plus ou moins nombreux et plus ou moins multicolores ; conseils et députés dont ç’aurait dû être la charge de défendre les intérêts de la masse de la population, mais qui, en fait, et par la force des choses, ne défendaient les intérêts que de la minorité de citoyens, de conlenrs diverses, qui les avait nommés.
C’était là, c’est là une conception déraisonnable et dangereuse. Aucune des grandes puissances coloniales ne l’a admise. L’Espagne, qui l’a appliquée comme nous, a perdu ses colonies. En France, les meilleurs esprits s’en inquiètent. A l’heure où nous écrivons, la législation sur ce point n’est pas encore modifiée. Mais l’opinion l’est certainement. L’indo-Chine, conquise et organisée après la Cochinebine, n’a pas reçu comme elle et ne recevra pas le droit d’élire un conseil colonial et des députés; l’Afrique Occidentale, organisée bien après le Sénégal, n’a non plus ni députés ni conseils généraux. h]t l’opinion se demande pourquoi, ces possessions nouvelles n’ayant ni conseils élus ni députés, les anciennes en ont encore.
Et voilà encore nn prolùème tout à fait nouveau qui appararaît dans la politique et l’administration coloniales : consécpience de la présence dans nos nouvelles colonies d’une nombreuse population indigène, dont les intérêts de tous genres n’ont pas été et ne pourront pas, de longtenq)s, être mis en harmonie avec ceux des colons de civilisation occidentale.
LE CLIMAT ÏUOIUCAL DE l’eMPIUE.
Et ce n’est pas tout. D'autres conséquences, bien autrement inqiortantes, vont appai'aître, si l’on rélléchit (jue toutes ces récentes possessions sont situées sous les Tropi(pics ou entre les Tropi([ues. La présence d’une nombreuse population indigène dans les })artics nouvelles de notre empire colonial })rend alors une importance décisive. Ce n’est plus seulement un changement dans la politique et l’administratiou : c’est toute une révolution dans les alîaires coloniales.
Voici la question qui se pose. Depuis quatre-vingts ans, la France ne sait plus
vu —
ce que c’est que l’émigratiou aux colonies : va-t-elle le rapprendre avec notre nouvel empire colonial ?
Le Français d’aujourd’hui n’éinigre guère. Les statistiques odicielles accusent, pour les vingt dernières années, une émigration moyenne de 5 à 6.000 personnes. Ce chilTre est inférieur à la réalité : il est sorti do France, non pas senlement en 1889, mais durant plusieurs années, 25 à 80.000 [»ersonnes ; senlement radmiiiistration ne les voyait pas sortir : parce qu’elles pi'enaient les unes, la route <le terre ([\di n’est }>as soumise aux recensements officiels, les antres, des chemins secrets, ayant pour se dissimuler des motifs parfois peu avonaldes. Mais (jn’il y en ait en 5.000 on 30.000, peu importe ; le fait à retenir est (pie, d’entre ces émigrants, bien peu se rendaient dans nos colonies. La Répiibrupie Argentine, les Etats-Unis, rUrngnay, l’Egypte, etc., mi prenaient le meilleur lot et le plus important ; nos colonies, l’Algérie surtout, se partageaient le reste. C’était peu.
Ponripioi ce mépris de nos colonies et cette préférence pour les pays étrangers ? Pour bien des causes. J’en dirai deux enti'o autres (1).
D’aliord, nos colonies ne prenaient aucun soin de se faire connaître des futurs émigrants : ni privilèges olîerts, ni prospectus répandus, ni agences organisées. Et cela suffit à expliipicr riiabitnde prise chez nous d’émigrer aux pays ipii allèchent et séduisent par d’habiles réclames et par des avantages s})éeieuscment présentés. Mais le second motif était d’nn caractère encore plus décisif. Nos colonies, celles d’autrefois, celles d’avant la période 1875-1880, n’avaient, pour la plupart, pas de terres à offrir aux immigrants. Presque toutes, même l’iVlgérie contrairement à l’opinion commune, elles étaient déjà très })cnplées on d’Européens on d’indigènes. Pour ces deux raisons, le Français, qui émigrait peu, n’émigrait, pour ainsi dire, pas dans ses colonies.
Avec les colonies nouvelles les choses vont-elles changer?
Elles pourraient changer : nos
(1) Une troisième, jilus importante encore, ,à savoir les avantages concédés par la loi militaire aux jeunes Français qui préfèrent l’étranger (hors d’Europe) à nos colonies, n’opère que depuis 1889.
Pandanus. Côte Est de Madagascar.
— Ylll —
colonies nouvelles renferment de vastes espaces de terre qu’elles peuvent offrir aux colons; grandes peut-être comme quinze fois la Franco, elles ne comptent que cinquante millions d’habitants. Elles peuvent donc et devraient attirer nos émigrants. Et déjà l’on pourrait espérer voir refleurir les habitudes de l’ancien régime et nos colonies se peupler comme se sont peuplées, par exemple, nos provinces perdues du Canada. Mais — et c’est là qu’intervient dans nos colonies nouvelles , le facteur climat combiné avec le facteur population — ces colonies, qui ont des terres disponibles et pourraient, grâce à elles, attirer les colons par millions, sont toutes situées ou sous les Tropiques ou entre les Tropiques, c’est-à-dire sous des latitudes où, sauf exceptions, le climat ne permet pas à l’Européen de travailler réarulièremcnt de ses mains,
Cela étant, il ne peut plus être question d’ouvrir ces régions à la masse de nos compatriotes en quête de travail. L’Européen, qui n’aurait que ses deux bras, ne pourrait pas se flatter, à lui seul et sans aide, de s’y créer, une situation
et d’y gagner une fortune. Ce ([ui s’est fait autrefois au Canada, le peuplement par des familles de race française de grands espaces jusqu’alors déserts , ne pourra pas se recommencer dans notre Afrique ou dans notre Asie. Nos possessions ne deviendront pas des colonies. Nous ne peiq)lerons pas de Français nombreux cette Indo- Chiné, cette Côte Occidentale, ce Mad agascar, récemment conquis. Les Français qui s’y rendront ne seront pas des travailleurs au sens habituel du mot ; ils devront être, ils ne pourront être que les directeurs du travail d’au-
Lalanier a feuilles en hélice.
ii'ui. Lcui' lâche, d’ailleurs, ii’eii sera pas pour cela plus légère. Dans la grande œuvre (pie sera la mise en valeur de notre empire eoloiiial, ils auront à ajtpoi'ler pour leur éeot l’argent et l’intelligeiiee, les eajiilaux et les talents;
(piaiit à l’ell’ort innscnlaire, ipiaiit an travail, ils le demanderont aux populations indigènes (pii, seules, de [>ar une accommodation séculaire, sont ajites à travaillm* sons ci's climats.
Ces conslalations d’une vérité ineontestable et ([ni, à rexce[)lion de certaines [)arties [dns élevées et [dns fraîches, on, comme on dit, l’altitude rachète la latitude, s’a[»[di([uent à [»res([ne tonies nos nouvelles colonies, ces conslatalions ap|)ellent deux reniar([ues également considérables du [)oinl de vue national et du [loint de vue humain.
\h>ici la [(remière. A[)rès ce ([lie nous venons de dire, on [lonrrail craindre (|ue la troisième Hépubli([ue, en se lançant dans la [)olili([nc coloniale, n’eùt [>as servi, comme elle l’es[)érait, les intérêts de la démocratie. Si, dans ces possessions nouvelles, peuvent seuls s’étafdir et prospérer les capitalistes et les savants, la démocratie laborieuse en sera [)res([ue fatalement écartée, et la Ué[»uldique n’aura [)as su faire ce qu’avait fait un Louis XIV, qui avait donné de lointains enqiires à défricher aux plus pauvres laboureurs de Normandie et de Bi'etagne.
Mais ce serait là une vue superlicielle et inexacte. La démocratie ii’est ni dupe ni victime de la politique coloniale du XIX" siècle; elle v trouvera sou compte quand l’heure viendra, et cette heure est prochaine. Sans doute la tâche [U’cmière, celle qui s’imp(ise d’abord, et ([ui consiste à créer d’importantes entre[)rises, en associant le capital et le savoir européens au travail indigène, cette tàcdie ne laisse pas grand place aux enfants de la démocratie laborieuse, encore toutefois ([ne beaucoup de ces enfants puissent, dès la [iremière heure, être a[)[>elés à y a[)[)orter leurs talents, comme les ca[)italistes, leur argent et les indigènes, leur travail. Mais c’est surtout dans la seconde [lériode de la colonisation que la démocratie [u'ofilera de la [lolitique coloniale.
Alors deux ordres de faits se produiront. Tout d’abord il aura été créé de grandes entiaqnâses qui réclameront, à mesure qu’elles s’étendront, plus de collal)0ratenrs : intendants, ingénieurs, mécaniciens, contremaîtres, fenniers, valets de culture, etc., et les chercheront surtout parmi les fils de la démocral ie, hi([uelle, si elle est [leii riche en argent, ne le cède en talents à aucune autre classe. Ensuite le grand
Un jn ince de Nossi-Bé (costume des Arabes de Mascate).
MADAr.ASCAIl.
puLlic, insti'iiil à l’école des premiers colons, s’inléressera aux atlaires coloniales, et s’y intéressera sous la seule forme qui puisse lui convenir, celle de sociétés anou3niies, on l’épargne populaire prendra tonte la part qu’elle voudra. Et ainsi, en se lançant et en persévérant dans la politi([uc coloniale, la troisième République aura, comme elle pouvait l’espérer, et malgré les apparences présentes, ouvert des voies nouvelles à la démocratie.
C’est là la première des remar({ues signalées plus haut. La seconde est plus importante et plus curieuse encore.
J^es Français, pour mettre en valeur ces magnifiques pa^^s, ont, nous l’avons dit, un besoin impérieux de la collaboration des indigènes. Ils ne peuvent pas, comme nos aïeux an Canada, s’en fier à eux-mêmes du soin de fournir le travail musculaire. Ils doivent demander la main-d’œuvre à d’autres, mieux qu’eux babitués au climat.
Nos colons de l’Ancien Régime, eux aussi, ont, sur plus d’un point, connu cette nécessité. A Saint-Domingue et dans les antres Antilles, le climat leur interdisait à peu près de travailler de leurs mains, et il leur fallut tirer la main-d’œuvre d’ailleurs. Mais, en ce temps-là, on avait pour fournir des nègres aux possessions d’Améritpie l’esclavage et l’Afrique. Aujourd’hui, l’esclavage n’existe ]dus, et l’Afrique, devenue colonie à son tour, ne pourrait plus céder aux autres colonies des travailleurs dont elle a elle-même le plus pressant besoin.
D’où donc tirer, pour chaque colonie, ces travailleurs indispensables? On peut ebereber partout, recourir à tous les expédients, trouver même et adopter des mesures provisoires; il n’est d’autre solution durable que celle-ci : associer de façon permanente aux conceptions des blancs l’effort des populations indigènes. Ce sont les indigènes de chaque pays qui fourniront à la colonisation la main-d’œuvre dont elle a besoin, et eux seuls.
lA- alors se pose devant le colon, devant chaque colon, devant les colonies, devant tontes les colonies, devant le gouvernement de la France, devant la nation une question de la pins hante portée pratique et morale : comment s’assurer le concours permanent des indigènes? On ne peut songer à les faire travailler de force : 011 ne soumet pas à ce régime des peuples entiers. Par quels procédés, par quelles mesures donc les amener à prêter aux colons européens une collaboration constante, sans laquelle la colonisation moderne ne ]ieut réussir?
Depuis 1789, il ne s’est pas posé devant la France de problème })liis considérable, in de pins liant, ni de pins délicat, ni qui fasse ])lus directement appel aux qualités innées de ce iiolde pays, ni ([ui exige plus de volonté, pins de ténacité, plus de sens pratique et de valeur morale. 11 ne s’agit pins ici d’imaginer des formules et d’inscrire sur les murs de nos cités : Egalité, Fraternité, Il faut avoir pénétré plus avant dans la vie. 11 faut avoir déjà compris le sens profond et maîtrisé le nié-
canisme de l’association et de la solidarité. La colonisation moderne implique la coopération du capital et du talent, apport du colon européen, et du travail, apport de l’indigène. Cette coopération, elle l’exige durable et persévérante : aux colonies rien ne se fonde ([u’avec le temps. Cette durée, cette persévérance, elle ne peut les fonder (pie sur la communauté des intérêts des deux parties. Celle communaulé d’intérêts existe : il im[»orle de la rendre manifeste aux yeux et à l’esprit de l’indigène. L’indigène ne sera convainen de cette communaulé d’inléréts, et disposé à la faire durer, (pie si, dans la ré|)arlilion des [irollts de l’enti'iqirise commnne, il trouve une jiart sinon abondanle, du moins équilalde. Pour cela, comme, pour cette répartition, c’est sûrement rLiii'Opéen qui sera chargé de dresser les comptes et d’étaldir les jiarts, il faut ([iie ritur(q)éen se laisse guider uni(juement par la justice et par la bienveillance. Juste et bon, il fait à l’indigène la bonne et juste part; moyennant quoi l’indigène, lienrcux des résultats de l’association, la maintient, la rend, d’année en année, jiliis assurée et plus fructueuse. Ses ressources, sans cesse croissantes, lui permettent d’accroître sans cesse sa famille; les cases se multiplient, les villages s’étendent ou se fondent, la population déborde (i); le nombre des travailleurs grandit avec la richesse créée et, dès lors, les colonies s’acbeminent, d’nn pas sûr, vers la prospérité. Le colon s’enriebit à mesure que s’enrichit l’indigène et, derrière eux, la métropole s’enriebit avec les colonies et par les colonies.
l’outefois ce tableau quasi-idylli(pie risipie de n’étre qu’une imagination, si l’on s’en fie au hasard du soin de le réaliser. Le colon, |»ar déliiiilion, est ambitieux et impatient. Son but est de s’enrichir et de s’enrichir vite. A cause de cela, il aurait une tendance à ne laisser à ses associés indigènes qu’une part minime des profits, et à leur appliquer un peu rudement la prétendue loi d’airain des salaires. Peu lui importe qu’une exploitation trop i-igoureuse de l’indigène rompe riiarmonie désintérêts, liase essentielle des entreprises coloniales. Ce n’est [»as à lui à songer an lendemain. Mais il y a quebpi’un dont c’est le devoir d’y songer : c’est la nation, c’est le gouvernement. Lcui' rôle, leur devoir est défaire durer l’association coloniale, de faire régner riiarmonie, de protéger l’indigène contre le colon et — condition tout aussi nécessaire — le colon contre riudigène. Cela seul peut assurer le succès des colonies. Lt, du même eouj), voici le gouvernement et voici la nation dans l’obligation de veiller sur les colonies, de veiller sur leur présent et sur leur lendemain et, pour cela, de se donner, ce ipi’ils n’ont pas eu jusqu’ici, une j)olili(|iic coloniale et une administration coloniale, c’est-à-dire un plan pour la con([uete et pour rorganisation.
Fonder et suivre une politique coloniale constante et soucieuse des divers intérêts engagés, de leur harmonie et de leur durée; créer, reernierel entretenir une administration coloniale instruite de sa tâche, capable et désireuse de la remplir, voici
(1) La popnlation (te .Tava, de 3 millions en 1800, est de 25 millions en 1000.
encore un nouveau problème introduit clans nos questions coloniales, une nouvelle préoccupation imposée à nos gouvernants par la conquête du nouvel empire, problème et préoccupation qui étaient inconnus de nous avant cette période de 1875-1880.
LA POLITIQUE COLONIALE. l’aDMINISTRATION COLONIALE.
Oue la France n’ait pas eu de politicpie coloniale avant 1875, c’est là une aflîrmation faite pour surprendre. L’iiistoirc cependant est là pour la confirmer. Et si, à la rigueur, elle permettait de la discuter pour le temps de l’Ancien Régime, assurément elle n’aurait rien à y objecter pour le régime nouveau.
L’Ancien Régime avait une politique continentale : la suprématie de la France ou, tout au moins, l’équilibre des puissances en Europe. A cette politicgie tout était subordonné. C’est ce qui explique le traité d’Utrecht (1711) et le traité de Paris (1763). A ces deux époques, la France perdit, sans grand déchirement, les plus belles possessions qui furent jamais : c’est de ces possessions cjue sont faits cjuelques-uns des joyaux de la Couronne coloniale d’Angleterre. A partir de 1763, il n’y a plus en France de politique coloniale. Louis XV, même avec Choiseul, n'y prête qu’une attention médiocre; Louis XVI n’a que des velléités. La Révolution s’en occupe, mais n’y comprend rien, malgré tant de sages conseils, par exemple, d’un Moreau de Saint-Méry ; le dogme de l’égalité la rendait sourde et aveugle. Ronaparte, puis Napoléon ne sut pas rétablir l’édifice colonial, et bientôt s’en désintéressa et le laissa crouler. 1815 nous retrouva plus pauvres en colonies peutêtre qu’au temps d’Henri IV.
Il ne faudrait pas croire que la Restauration n’ait pas senti l’intérêt, pour un pays comme la France, d’avoir des colonies. Mais le temps n’était pas à la colonisation. Pour coloniser, il faut avoir le pays derrière soi, ou, en soi, une intense conviction. Le pays était froid et les convictions du gouvernement étaient tièdes. Il fallut le COU]) d’éventail du dey d’Alger pour décider l’expédition de 1830.
Quant à Louis-Philippe, il continua l’occupation, puis la conquête de l’Algérie, il s’en tint là : il n’aimait pas ce qui pouvait contrarier l’Angleterre. Les colonies, de son temps, étaient rattachées à la marine, et, quand la marine s’occupait de colonies, c’était moins pour coloniser que pour s’assurer des dépôts de charbon ou des points d’appui. Ce sont des préoccu]»ations de ce genre qui nous valurent Tahiti.
L’empereur Napoléon 111, qui eut cependant des vues très justes sur l’Algérie, était bien le continuateur de la tradition monarchiquo et napoléonienne : il ne regardait que l’Europe. 11 conlinua la conquête de l’Algérie, parce que d’autres l’avaient
I,;V hOItlVr J)U MADII.O.
coiniucMR'ée ; il Occupa la (iocliiiicliiiic, pai' occasion (i sans vues d’avenir; (piaïul l’amiral La Graiidière eul si lieureuseiiieul mis la main sur h's provinces caml)odgiennes du Siam, lui les lit rendre sans dillicnllé et à première demande : Napoléon J11, comme ses .devanciers, n’avait pas de politiipie coloniale.
Une politi({ue coloniale est une politique (|ui met les colonies au premier rang de ses jjréocciqtations. L’Angleterre, dejutis cimpiaute et surtout depuis viiigtciu({ ans, a une polit i(|ue coloniale; la Hollande en aune d(q)uis trois cents ans. La France commença^ seulement a en avoir une. Celle [H)lili(pie n’est pas encore nettement accusée; le plan louterois en aj)parait dé[mis LS70 : elle est raui\ re de ([uelques grands es[)i'ils d(“ la 3“ Hépublique : Gambetta, .luhes Ferry, Paid Bert, Etienne; il faut savoii' gré à certains monarchistes de marqiu*, tels (pu' AU'' Fre}»pel, de l’avoir comprise et soutenue.
La politique coloniale ne consiste pas à preudi'C (;à et là, à compiérir et à annexer sans suite et sans méthode, à prendre pour échanger ou nunne à prendre pour garder. Nos entreprises spasmodi(pies en Algérie, rannexion occasionnelle de Taliili, de la Nouvelle-Calédonie et de la Cochincliiiu' ne constituent pas une politique coloniale.
Une polit i(jue coloniale sait oi'i elle va ; elle a un plan, (‘Ile concentre ses efl’orts, elle groupe ses complètes, elle les consolide, elle les organise; elle travaille non pas au jour le jour, mais pour l’avenir. Elle prévoit les convoitises et les jalousies ; elle se lient en garde contre les prétentions possibles des rivaux, (‘lie arme ses colonies, elle leur donne de (pioi résister : d’avance, elle constitue des cadres d’orticiers, des ars(‘uaux de réparations et même de construction; ell(‘ lève et orgaidse des milices indigènes; elle arme les côtes et défend les enlré(‘s d(‘s lleuves. Elle a des vues, des théories, une philos(jphie, un idéal. Elle songe aux colons et elle songe aux indigènes. Elle a une polili(|ue indigène, (pii n’est ni l’assimilation, ni le refonlement, ni rextermination. Surtout elle s’ajipuie sur des iiistitulions (pii dounent des garanties aux populations et sur nue administration ipii sert leurs intérêts.
Pas de piiys (pii dure et prospère sans institutions, ce (pie l’on appelle pins volontiers coustitntioii. La constitution se trouve dans les mœurs on dans les textes : peu importe, pourvu qu’elle soit. Les colonies, plus (jiic les métropoles, ont liesoin d’institutions, c’est-à-dire de garanties. Garanties pour les colons contre romuipotence ou l’inertie des bureaux, garanties pour h‘s indigènes contre l’indifférenceon l’avidité des colons on du gouvernement. Cett(‘ constitution, ces garanties, il n’y a ipi’une jiolitiipie coloniale (pii en puisse jirocurer h‘ hieufait. Et ce à (pioi nous reconnaissons (jne la France de 1900 a — ce(pi’(‘lle n’avait pas autr(‘l'ois, — une politi(pie coloniah', c’(‘st (pi’aujourd’hiii eiiliii, elle s’ap('i'(;oit (pie l(‘s colonies n lUit pas d’institutions, de charte, de constitution, a|)peli‘z cela du nom ([iie vous v(»ndrez, c’est-à-dire, an fond, de garanties, et (pie les po[)nlatioiis enrojiéennes et indigènes
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y sont encore trop soninises, — on plutôt exactement exposées — au régime du bon plaisir. Connaître le mal est racheminement au bien. C’est un progrès pour la Fl •ance de savoir ce qui manque à ses colonies; ce progrès, il n’en était pas question avant les vingt-cinq années qui viennent de s’écouler.
De même, avant ce temps, il n’était pas question d’une administration coloniale. Certes, la France moderne a connu deux très belles administrations coloniales : celle de Cocbincliine, au temps des amiraux, et celle du début des Bureaux arabes. On a perdu la première pour avoir voulu la démocratiser, car c’était une institution éminemment aristocratique; on a perdu la seconde, faute de l’avoir contrôlée. Après leur clTondrement, la France pendant longtemps a ignoré ce qu’est une administration coloniale.
Une administration coloniale connaît les colonies et les aime, sait ce qui leur convient et entend le leur procurer. Une administration coloniale a ses traditions coloniales, ses mots d’ordre, ses secrets, ses légendes, ses héros, un esprit de corps. Elle se recrute par le procédé qu’on voudra, pourvu que ce procédé permette de s’assurer des qualités du candidat : un corps rolmste, un esprit meublé, une conscience droite, un jugement sûr, une raison équilibrée et toutefois une âme accessible à l’enthousiasme et surtout pénétrée de la foi dans les colonies et de la nécessité pour la petite France d’Europe de s’appuyer désormais sur la Plus Grande France d’au delà les mers.
Une administration coloniale s’attache passionnément à la grandeur des colonies. Elle est composée d’hommes dont chacun sans doute songe à ses propres intérêts, mais qui, tous, songent aux intérêts dont ils ont charge. Une administration coloniale, plus qu’une administration métropolitaine, se rappelle sans cesse l’origine et le but du fonctionnarisme, qui est d’administrer la chose publique dans l’intérêt des particuliers; elle n’est ni le despote, ni le rival des colons, mais leur appui, leur conseil et leur auxiliaire. Elle ne les opprime, ni ne les entrave, ni même ne les gêne; elle les encourage, les assiste et les protège.
Que l’administration coloniale de la France de 1900 soit déjà tout cela, personne n’oserait le prétendre. Mais il y a en France une opinion pour soutenir qu’elle doit l’être; il y a parmi les administrateurs coloniaux une fraction qui entend qu’elle le devienne; enfin, il y a des liommes, soucieux de l’avenir, qui ont pris des mesures pour assurer le meilleur recrutement de cette administration.
Pour ces motifs — et encore que tout ne soit pas pour le mieux — ■on est fondé à dire que la France a aujourd’hui quelque chose qu’elle n’avait certes pas jusqu’ici : une politique coloniale avec un plan et de l’esprit de suite, et une administration coloniale, avec des talents et tlu bon vouloir. Ce sont là des facteurs bien importants et, on le voit, tout à fait nouveaux, consécpience et condition de l’empire colonial conquis durant les vingt ou vingt-cinq dernières années.