HISTORIQUE
Au mois d'avril 1882, M. de Wecker faisait, à l'Académie des sciences de Paris, une communication sur l'oplilhalmie purulente facùce, produite au moyen du jequirily ou liane à réglisse. Ce remède, populaire et très anciennement connu au Brésil, lui avait été signalé par un de ses anciens malades, traité autrefois à Paris, et guéri par le jequirity à son retour au Brésil,
Dès ce premier travail, M. de Wecker présente la méthode brésilienne comme un moyen de guérison rapide des granulations. Les ulcères cornéens ont été favorablement influencés, loin de constituer une contre-indication, comme pour l'inoculation. '
Entre autres avantages, l'emploi de l'infusion de graines de jequirity n'est nullement douloureux et il évite toute chance d'infection par un virus contaminé. Enfin on peut facilement doser le degré de purulence que l'on veut obtenir; tandis que, dans l'inoculation, ni la quantité ni la qualité ne peuvent rien pour atténuer ou exagérer la réaction inflammatoire.
En décembre 1882, les conclusions de M. de Wecker deviennent plus affirmatives :
« Incontestablement, l'ophthalmie jequiritique guérit rapidement les granulations ; et, même si on la reproduit
plusieurs fois, elle agil avec infiniment moins de dangers et de désagréments pour le patient que l'inocuhlion, car toujours roplîtlialmie jequirilique disparaît sans l'intervention d'aucun traitement, en confinant simplement le malade pendant 8 à 12 jours dans une chambre assombrie. »
Dans les Annales d'occuUstique (mai -juin 1883), M. de Wecker rapporte quatre observations démonstratives de Taction curalive rapide du jequirity :
Une jeune fille atteinte de pannus granuleux a été traitée pendant sept mois par différents moyens. Deux séries de lotions chacune de trois jours, à cinq semaines d^intervalle, ont suffi à la guérison. Les trois autres cas ne sont pas moins heureux.
M. de Wecker conclut que le mol de guérison rapide n'est pas trop téméraire, qu'on aurait mauvaise grâce à hésiter entre six jours de traitement efficace et sept mois de traitement inutile.
Pour nous, le mot est téméraire à cause de sa généralisation ; à ces laits, l'observation en oppose d'autres et en très grand nombre, où le résultat a été beaucoup moins brillant, ou même il a fallu finalement recourir à l'inoculalion.
Ces déceptions démontrent que l'ophthalmie jequiritique ne convient pas indistinctement à tous les cas de trachome, et qu'il y a lieu de préciser des indications. Voici à ce sujet l'opinion de M. de Wecker : « La véritable indication du jequirity est fournie par les formes torpides des granulations, le trachome. Ici, nonseulement tous les cas où l'on serait tenté de se servir île rinoculation sont propres à l'emploi de la méthode brési-
Vienne, tuais aussi les cas monoculaires et ceux qu'à cause d'une moindre gravilé l'on n'avait pas osé soumettre aux périls de la première, ou ceux enfin qui, par suite de complications ulcéreuses, auraient formellement présenté une contre-indication à l'inoculafion. »
Le même auteur exprime, à un autre endroit, la conviction que le jequirity sera pour les granulations ce que le quinquina est pour l'impaludisme.
Les désillusions infligées par les faits à nos espérances premières nous permettent d'affirmer avec M. Warlomont que l'inventeur, ainsi qu'il arrive toujours en semblable occurence, a vu les horizons s'élargir en raison de ses désirs et de ses espérances... Il lui reviendra toujours une part d'honneur incontestable, c'est d'avoir introduit au sein de notre arsenal thérapeutique une ressource nouvelle qui, si nous en jugeons par ce que nous savons déjà, aura son jour de succès et de gloire. »
La communication de M. de Wecker était à coup sûr une révélation pour les ophthalmologistes d'Europe. Il n'en était pas de même au Brésil : dès 1867, le Castro e Silva (de Geara) publiait un travail sur les dangers de ce remède populaire, et faisait connaître les désastreuses déceptions dont furent suivis quelques-uns de ses essais.
Dans un mémoire daté du 30 seplembre 1882, M. Moura-Brazil (de Rio- Janeiro) déclare poursuivre depuis un an des expériences sur les propriétés du jequirity.
Ce mémoire, adressé à l'Académie des sciences de Paris, souleva une question de priorité. Dans les Annales d'ocu-
lislique (nov. déc. 1882), M. de Weclter manifeste son étonnement et se demande si sa propre communication à l'Académie n'a pas exercé « ime certaine influence emménagogue sur le mémoire du confrère brésilien. «
Avec les deux produits que nous avons signalés plus haut, « toujours et dans toutes les périodes de la maladie », M. Moura-Brazil a obtenu des résultats, qu'il déclare admirables. Il a employé l'inoculation dans deux cas qui avaient résisté aax caustiques, mais il n'hésite pas à affirmer que le résultai a été inférieur à celui que lui a donné Vabrus precaiorius.
M. Moura-Brazil rapporte trois observations où le succès a été constant ajoutant que, dans tous les cas où il a eu recours au jequirity, il a toujours été aussi heureux.
Parmi les recherches de contrôle suscitées par les travaux de WM. de Wecker et Moura-Brazil, nous tenans à signaler tout d'abord les résultats publiés par M. Denefïe, en Belgique. Ils constituent le contre-pied des appréciations bienveillantes dont nous venons de rendre compte. Rien ne peut mieux nous démontrer combien le jour est loin d'être fait sur ce point de thérapeutique.
La question est présentée à l'Académie de médecine de Belgique, le 31 mars dernier. Elle est d'une importance extrême dans un pays si éprouvé par l'ophthalmic granuleuse. Les débuis du jequirity n'y sont point heureux; qu'on en juge par ces quelques passages de la communication de M. Deneffe :
« Au point de vue thérapeutique, et c'est là le point ca-
pltal, r inflammation jeqiiiritïque ne nous a donné aucun résultat.
« Après l'inflammalion la plus vive, renouvelée même après quelques semaines, les granulations n'ont pas été améliorées.
» Aucun des granuleux traités par le jequirity, à notre clinique, n'a vu sa maladie favorablement influencée par ce mode de traitement.
» Le jequirity est resté absolument impuissant dans le traitement du pannus.
Le jequirity ne donne aucun résultat avantageux ; est-il toujours inoffensif? M. Deneffe ne le croit pas.
« Chez une de nos malades, il a transformé une kératite vasculaire en un pannus crassus, que nous sommes obligé de traiter par l'inoculation blennorrhagique. Chez un autre il a peut-être contribué à la perforation des cornées.
« Nous avons, à Gand, une grande expérience de l'inoculation blennorrhagique ; je déclare qu'aucune comparaison ne saurait être établie entre l'ophlhalmie purulente résultant de cette inoculation et celle qui résulte de l'emploi du jequirity. Tandis que la première prolonge longtemps ses effets, la seconde est fugitive.
« Et c'est cette inflammation fugitive qui devrait, en quelques jours, en quelques semaines, guérir les granulations que l'inoculation blennorrhagique met des mois à faire disparaître.
M. Deneffe n'est aucunement surpris do la contradiction des résultats qu'il a obtenus avec ceux qu'a publiés M. Moura-Brazil. Ce dernier auteur par la dénomination de conjonctivite granuleuse chronique, ne désigne évidemment
pas le Irachomc proprement dit ; mais la végétation papillaire consécutive à une inflammation aiguë : au Geara, ditil en effet, la conjonctivite purulente aiguë est commune et donne fréquemment comme reliquat des granulations hypertrophiques, surtout quand elle n'est pas soignée. — Ces productions papillaires n'ont aucun rapport avec l'ophthalmie granuleuse.
M. Deneffe conclut que, les maladies combattues n'ayant pas été les mêmes au Brésil et en Europe, il n'y a pas lieu de s'étonner si les résultats ne concordent pas.
M. Librecht (de Gand), cité par M. Deneffe, est arrivé aux mêmes conclusions que ce dernier.
Cette communicalion à l'Académie est la seule publication que nous ayons à signalér en Belgique.
Incidemment M. Warlomont annonce, dans les Annales d'oculistique de juillet-août 1883, qu'il obtient journellement, dans les cas moyens de granulations chroniques, des résultats dépassant toute attente. 11 ne croit pas toutefois que l'inoculation blennorrhagique doive disparaître de l'arsenal thérapeutique, et fait toutes ses réserves pour les granulations hypertrophiques avec pannus crassus, justiciables jusqu'alors de l'inoculation et où l'ophlhalmie jequiritique n'a pas fait ses preuves.
M. Warlomont a foi en l'avenir du jequirity qui « sortira plus fort de l'épreuve, si celle-ci sait se soustraire, pour on temps, aux exagérations incontestables de la première heure. »
En Italie, plusieurs essais ont été faits, conformément aux régies d'application indiquées par M. de Wecker par
— sales docteurs Conti (de Parme), Mazza (de Gènes), Paggi (de Florence), Lainati et Nicolini (de Milan). Leurs appréciations se résument en ceci : effet excellent ou bien effet nul mais sans inconvénient.
Moins heureux que ses compatriotes le professeur Manfredi (de Modène) a eu deux graves accidents à déplorer : une femme de 70 ans eut les deux cornées détruites à la suite d'applications trop réitérées de macéré à 1/2 pour 100 : badigeonnages à la clinique, compresses et instillations à domicile. — Dans un cas où la cornée était déjà affectée d'ulcérations étendues, il a observé la perte d'un œil par opacité cornéenne totale, à la suite d'une seule insufflation de poudre de semences de jequiritv.
En Espagne, résultats contradictoires que les différences dans le mode d'emploi expliquent facilement :
Nous avons signalé plus haut les trois échecs communiqués par M. Osio à la Société médico-chirurgicale de Madrid. Ce médecin avait eu recours à une pommade composée de 1 gramme de jequirity pour 30 grammes de vase- Une.
Le mois suivant, en mars 1883, un autre médecin espagnol, le Alcon, relate les effets obtenus sur trents-sepl granuleux soumis au jequirity. Cette substance est connue en Espagne sur le nom de Ârbol del Rosario. La formule employée est, Arbol del Rosario 4 grammes, macéré pendant 20 ou 24 heures dans 300 grammes d'eau distillée; on applique la solution sur la face conjonclivale des paupières avec une petite éponge.
^ Les résultats sont magniflques : chez quelques malades l'acuité visuelle, au bout de vingt jours, était de 0,9,
alors que depuis plus d'un an ils ne pouvaient plus compter les doigts à 1/2 mètre de distance.
En Angleterre, le D'' Brailey, chirurgien du Guy's Hospital à Londres, a publié les observations de trois enfants granuleux trailés sans résultat par le crayon mitigé pendant deux mois et, pour l'un d'eux, par l'excision du cul de-s:ic. Le jequirity amena une amélioration considérable : les granulations furent en bonne partie détruites, la cornée s'éclaircit, la douleur et la photophobie diminuèrent.
En Allemagne, l'attention ne semble pas avoir été spécialement éveillée sur le remède nouveau. M. Vossius, primat-docentde l'université de Kœnigsberg, avait d'abord publié des résultats négatifs, non-seulement au point de vue thérapeutique, mais aussi à celui de la production d'une ophthalmie jequiritique. Depuis, il a modifié son procédé : décortication des graines, concentration de la solution, emploi de l'eau froide seulement pour les préparations.
Constamment l'auleur a provoqué ainsi une violente inflammation dont il se réserve de faire connaître la valeur thérapeutique (Ann. d'ocul. Juillet -août 1883).
En France, le jequiriiy fait son apparition à la Société de chirurgie le 13 décembre 1882. M. Terrier, chargé du rapport sur le mémoire de Moura-Brazil, a traité d'après les indications du correspondant de M. de Wecker une femme de son service à l'hôpital Saint-Antoine.
Les effets physiologiques se développèrent en eiïet : inflammation intense de la conjonctive avec apparition do néo-membranes diphlhéroïdes, trouble et vascularisation
de la cornée ; mais les granulations ne furent en rien modifiées par révolution inflammatoire.
M. Terrier, toutefois, ne se prononce pas d'une façon définitive et formule l'espoir d'obtenir de meilleurs résultats en modifiant le procédé.
Reprenant en effet ses expériences à l'hôpital Bichat, M. Terrier se sert, cette fois, de la macération à froid, selon la deuxième formule indiquée par M. de Wecker = 1/50. Il étale le macéré à l'aide d'un pinceau à la surface de la conjonctive.
Dans une Note sur V emploi du jequirity, lue à la Société de chirurgie, dans la séance du 20 iuin 1883 M. Terrier relate deux observations nouvelles. Dans la première, il a obtenu après trois séries d'attouchements une guérison relative: l'œil gauche a été fort amélioré ; l'œil droit est resté presque impropre à la vision par suite d'un symblépharon entre la paupière supérieure et la cornée, elle-même opacifiée.
^ Le sujet de la seconde observation est la femme, traitée d'abord à Saint-Antoine avec un résultat négatif, et dont M. Terrier a parlé dans son rapport sur le mémoire de M. Moura-Brazil. Après cinq séries d'applications, on ne constate pas d'amélioration sensible à gauche ; du côté droit, le pannus s'est épaissi : de tenuis il tend à devenir crassus.
M. Terrier conclut de ces faits que les résultats qu'on peut espérer du jequirity sont fort aléatoires. Dans la seconde observation, l'affection était ancienne (deux ans) et passée à l'état chronique. L'auteur est porté à croire que l'inflammation jequiritique, impuissante, contre les lésions
invétéréei, agit mieux dans la conjonclivilc granuleuse récente, alors que les lésions sont encore à l'état aigu, comme c'est le cas dans la seconde observation : début datant de quatre mois et demi.
Le docteur Gillet de Grandmont a traité par le jequirity trois cas de kérato-conjonctivite granuleuse datant de plusieurs années. Deux fois par jour et pendant quatre jours il badigeonne la face interne des paupières renversées, à l'aide d'un pinceau imbibé de la macération au 50\ Le développement des fausses membranes, dit cet auteur, étouffe les granulations qui s'étiolent. Douze ou quinze jours suffisent pour amener la disparition des gros trachomes, mais il faut ensuite achever la guérison par un traitement approprié, comme à la suite de l'inoculation purulente (Journal de médecine de Paris, 12 mai 1883).
Dans une thèse faite sur l'inspiration de M. le professeur Gayet (Lyon 1883), M. Gaspard Bordet relate trente observations : aucun des granuleux jequiritisés n'a été guéri. L'auteur, on le comprend, préfère le sulfate de cuivre et le nitrate d'argent à leur jeune rival qu'il déclare impuissant au point de vue de la thérapeutique du trachome.
Les conclusions de M. le docteur Aimé Bernard (1), sont beaucoup plus favorables : le trachome est très souvent guéri avec toutes ses complications (pannus et ulcéraration de la cornée) par l'ophthalmie jequiritique.
1. Du traitement du trachome -par le jequirity et la cantharidinQ Broch. in-8. Toulouse 1883.
M.Badal a expérimenté, en même temps que le jequirity, une soliilion élhérée et aqueuse de canlharidine. La conjonclivite ainsi développée présente un caractère croupal identique à celui de l'oplithalmie jequiritique. Au point de vue thérapeutique, l'expérimentation qui se poursuit démontrera si l'analogie d'action existe encore.
Le D" Galezowski, dans le Recueil d'ophthalmologie, donne le résultat de ses essais avec le jequirity sur trois granuleux, et publie son triple échec sous ce titre : « Du jeqmrity et Je son insuccès dans le traitement des granulations. » Peut-être sera-t-il permis de trouver fort radicale cette appréciation défavorable du jequirity, basée sur un si petit nombre de faits. Absolument comme si on niait Faclion bienfaisante de l'atropine dans nombre de kératites parce que, dans certains cas, on peut, avec raison, la rendre responsable d'accidents , glaucomateux qui ont aggravé la maladie première.
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