OBSERVATIONS
Dans un sujet aussi nouveau surtout, nous avons cru important de confronter les résultais obtenus à des sources diverses. Malheureusement ce regard en arrière nous éclaire peu ; nous voyons se produire des affirmations diamétralement opposées et aussi catégoriques les unes que les autres. Des divergences pour le mode d'emploi et pour les indications expliquent ces opinions contradictoires. Il est donc d'intérêt majeur de chercher à préciser et ces indications et la meilleure manière d'utiliser le nouvel agent thérapeutique qui, en tous cas, est doué de. propriétés physiologiques incontestables. L'accord à ce point de vue est unanime, et il est à souhaiter que les observations, faites dans des conditions identiques, amènent la même unanimité pour le côté thérapeutique incomparablement plus important.
Voici maintenant ce qu'il nous a été donné de voir ; c'est d'après les seuls résultats de notre observation, d'après les faits que nous rapportons plus loin, que nous formulerons nos conclusions.
Dès le mois de septembre 1882, c'est-à-dire au lendemain de la communication de M. de Wecker, M. Dujardin faisait un premier essai du jequirity sur un des nombreux granuleux qui fréquentent le dispensaire de la Faculté libre de Lille ; ce fut un premier succès (obs. XIX).
Les faits ultérieurs ne répondirent pas à cet heureux
début. Suivant les indications de M. de Wecker, tous les cas de granulations chroniques étaient soumis à la méthode brésilienne ; les échecs se multiplièrent et le jequirity fut un moment complètement abandonné.
Convaincu cependant de l'action bienfaisante du jequirity dans nombre d'ophthalmies granuleuses, M. Dujardin institua une nouvelle série d'expériences qui, par élimination des cas réfractaires, donnèrent des résultats constamment favorables, dans un sens déterminé que nous allons préciser.
Les granulations conjonctivales hypertrophiques ayant paru spécialement rebelles, on les traita par les caustiques comme par le passé. Toujours elles furent beaucoup plus rapidement et plus favorablement modifiées par le sulfate de cuivre et le nitrate d'argent que par les applications de macérés jequiriliques.
Les deux premières formules de de Wecker furent tour à tour mises à contribution ; 1° macéré infusé (32 graines pour un litre d'eau) ; 2° macéré (10 grammes de jequirity pour 500 grammes d'eau).
La méthode des applications réitérées plusieurs fois par our et plusieurs jours de suite, détermine une réaction violente et nécessite l'hospitalisation du patient. M. Dujardin se demanda si les mêmes effets ne pourraient être obtenus par une inflammation modérée, provoquée à plusieurs reprises, en faisant un badigeonnage unique, me ou tout au plus deux fois par semaine. Ces applications espacées prolongent la durée du traitement; mais les résultats obtenus finalement sont ceux que donnent les ophthalmies intenses. Grâce de plus à la période d'incubation qui précède
les premières manifestations inflammatoires, toujours modérées et peu donloureuses dans ce procédé, le malade a le temps de rentrer chez lui sans malaise et sans difficulté.
Dans une communication faite à la société des sciences médicales de Lille (séance du 16 mai 1883), M. Dujardin précise en ces termes les indications de la méthode (1) :
« Le jequirity nous a paru surtout réussir :
1° Dans les cas de kératite granuleuse inflammatoire, même avec commencement d'ulcération de la cornée, mais accompagnée d'un état relativement satisfaisant des conjonctives palpébrales.
2° Dans les troubles de la cornée d'origine granuleuse persistant après cicatrisation des granulations, ou tout au moins coïncidant avec les (ormes torpides des granulations.
Dans les formes inflammatoires de conjonctivite granuleuse avec bourgeonnement de la muqueuse palpébrale, dans les granulations hypertrophiques, le jequirity paraît peu réussir.
Pour mieux préciser et d'une manière générale, nous serions tenté de dire que le jequirity convient à la kératite granuleuse et fort peu à la conjonctivite granuleuse, surtout lorsqu'il existe un certain degré hypertrophique des granulations. »
Depuis cette communication, les expériences se sont poursuivies à la clinique de la Faculté libre, et les documents nouveaux n'ont fait que confirmer de tous points ces données étayées aujourd'hui sur un nombre considérable de faits, et que nous croyons définitivement acquises. 1. In Journal des sciences médicales de Lille, du il juin 1883.
Aussi maintenons-nous enlières, les conclusions que nous venons de reproduire : aujourd'hui comme alors le jequirity sert avec avantage dans toute une catégorie de cas d'ophlhalmies granuleuses rebelles aux moyens de traitement anciennement employés. La kératite granuleuse, même très inflammatoire, se trouve très-bien du jequirity; mais, pour ce qui est de la conjonctivite avec épaississement de la muqueuse, sécrétion, granulations boursoufflées, hyperlrophiques, le jequirity nous paraît alors beaucoup inférieur aux caustiques quels qu'ils soient, employés avec la prudence voulue. Maintes fois nous en avons fait l'expérience, traitant sur le même malade un œil par le sulfate de cuivre, l'autre œil par le médicament brésilien. L'avantage, dans ces cas de conjonctivite granuleuse hyperlrophique, restait toujours à la méthode de traitement par les caustiques. Au contraire, dans les cas de pannus invétéré, compliqué de petites ulcérations superficielles de la cornée entretenant un état irritatif prononcé et caractérisé par la photophobie et le larmoiement, l'avantage restait à l'œil soigné avec le jequirity ; l'autre, traité par les caustiques avec, ou sans instillation d'atropine, restait dans cet état obstinément slationnaire, bien connu de ceux qui ont à soigner un grand nombre de granuleux.
M. de Wccker n'admet pas que le jequirity puisse être favorable à la cornée granuleuse, et sans action sur les granulations des paupières. Voici, à ce propos, ce qu'il écrivait tout récemment (1) :
1. Lettre au D-^ Dujardin, in ournal des sciences médicales de Lille, n" du 5 juillet 1883.
« Comment voulez-vous que le Jequirity agisse bien dans la kératite granuleuse, et refuse son action dans la conjonctivite de môme nalure? Vous admettez bien avec moi que le revêlement cornéen n'est que la continuation de la conjonctive, il serait donc bien singulier que les granulations ayant attaqué celte partie de la conjonctive se comportassent autrement sous l'influence du jequirily que lorsqu'elles se sont développées sur le restant de la muqueuse. Le simple raisonnement contredit un fait semblable que l'observation clinique réfute catégoriquement du reste. »
Sans doute, la nature des "lésions est ia même sur la conjonctive et sur la cornée ; mais ces lésions ne sont-elles , pas d'autant plus prononcées qu'on s'éloigne davantage de la cornée? N'est-ce pas dans les culs-de-sac de la conjonctive que siègent le foyer principal de la maladie et le point de départ des récidives? A ce niveau la muqueuse €st altérée dans toute sa profondeur et dans tous ses éléments constitutifs, tandis qu'en général les troubles cornéens sont superficiels et peu prononcés.
Ces considérations anatomo -pathologiques expliquent les résultats de l'observation ; en fùt-il autrement^ que nous devrions nous incliner devant les faits auxquels nous allons maintenant laisser la parole :
Obs. 1. (1). — Fieury Séraphine, 22 ans. Kérato-conjonctivile granuleuse de l'œil gauche, accompagnée d'une inflammation des plus vio-
1. Ces neuf premières observations ont éLé publiées dans le Journal des sciences médicales de Lille, n° 11, 1883. — Les neuf dernières sont inédites.
lentes, larmoiement, pliolopiiobie, douleurs 1res vives. Les conjonctives palpébrales sont épaisses, mais sans bourgeonnement de la muqueuse. Depuis six mois, état slalionnairc malgré l'atropine, les onctions hydrargyriques belladonées sur les paupières, les révulsifs, etc. L'œil droit est sain, présente parfois une légère rougeur par sympathie. État général défectueux ; anémie très prononcée.
Trois applications de jequirily (form. n° 1) en l'espace de deux jours. L'ophlbalmie provoquée est considérable : rougeur, tuméfaction, néo-membranes sur la muqueuse palpébrale. Les douleurs ont disparu. Au bout de quelques jours la cornée est déjà plus transparente, nouvelles applications de jequirily deux fois par semaine et guérison définitive en moins de six semaines. La malade reprend son travail. La cornée est totalement débarrassée d'un pannus qui recouvrait les deux tiers de la superficie totale.
Nous avons revu cette malade dernièrement ; la guérison persiste depuis un an. Ce résultat se maintiendra-t-il et sera-l-il constant? Le traitement par le jequirily meltrat-il le granuleux à l'abri des récidives? C'est là une question que le temps peut seul résoudre.
Obs. il — Prévost Malhilde, 17 ans, fréquente le dispensaire depuis trois ans pour un double pannus épais ; guérisons partielles, rechutes nombreuses. L'inoculation blennorrhagiqueestcontre-indiquée par un état général des plus déplorables : pâleur et bouffissure de la face, traces d'adénites suppurées au cou.
Trois applications de jequirity en trois jours (form. n° 1). Amélioration évidente au bout de la première semaine de traitement. On continue les applications de jequirity une fois par semaine ; les yeux sont maintenant en très bon état. Les cornées ont retrouvé leur transparence ; depuis des années la vision n'a été aussi satisfaisante, et depuis cinq mois aucune rechute, même légère.
Obs. IIL — Jules Banchon, 25 ans. Pannus double généralisé, mais peu épais; nombreuses cicatrices de granulations à la face interne des paupières. Une seule application de jequirity par semaine
(form. n^' 2). Amclioralion sensible dès la première application. Au bout de deux mois, V. deux tiers de chaque œil.
Obs. IV. — Marie Potlier, 18 ans, d'Haubourdin. Pannus complet de l'œil gauche, datant de plusieurs années, avec strabisme convergent de cet œil. Application de jequirity une fois par semaine (form. n» 2). Amélioration rapide, la cornée gagne en transparence après chaque application; la vue reste défectueuse néanmoins, conséquence probable du strabisme.
Obs. y. — Marie Parise, 17 ans. Pannus crassus double; entièrement aveugle. Application de jequirity deux fois par semaine (form. 11° 2). Prompte amélioration; peut se conduire seule au bout d'un mois. Les pannus s'effacent de jour en jour. La transparence des cornées est revenue à un degré très satisfaisant. La vision n'a pas été aussi bonne depuis nombre d'années.
Obs. VL — Veuve Debacker, 41 ans, de Marcq. Pannus double assez épais, très ancien, compliqué de trichiasis, enlropion des deux yeux. Opérée pour son entropion , amélioration de la vue après l'opération, puis état slationnaire. Applications de jequirity une fois la semaine (form. 2) suivies d'une amélioration notable de la vision.
La transparence de la cornée est redevenue parfaite au bout de 8 applications.
Obs. vil — Maria Chapelle, 17 ans. Pannus peu épais de l'œil droit, guéiie plusieurs fois, mais récidives fréquentes. Applications de jequirity une fois par semaine (form. n° 2), amélioration promptement obtenue, pas de rechute depuis 5 mois.
Obs. VIIL — Mme Debaudinghien, 57 ans, de Camphin. Pannus très étendu de la cornée gauche datant de douze ans ; affection des voies lacrymales du mcrnc côté. Une application de jequirity
tous les quinze jours (form. n° 2) amène un bon résultat. Depuis six mois nous la traitions par le sulfate de cuivre, sans éclaircissement de la cornée (1).
Obs. IX. — Fremaux Zoé, 1 9 ans, deRoubaix. Pannus double, épais, généralisé, datant de 10 ans; la malade peut à peine se conduire seule. Applications de jequirity (form. n" 2) deux fois par semaine. Au bout de deux mois la vue est revenue à un degré presque inespéré. On continue le traitement, les progrès de la vision sont très sensibles, la guérison est presque complète.
Obs. X. — François Debeire, 50 ans, de Roubaix, en traitement depuis dix-huit mois en Belgique, pour un double pannus granuleux qui a résisté au nitrate d'argent, au sulfate de cuivre et à l'acétate de plomb. Les conjonctives palpébrales retournées présentent des traces nombreuses d'anciennes granulations aujourd'hui cicatrisées. Pas de sécrétion conjonctivale, mais un larmoiement excessif occasionné par l'inflammation panniforme des deux cornées : l'atropine, les sangsues, les dérivatifs n'amènent qu'un amendement passager. Le malade est soumis aux appiicalions de jequirity de loin en loin (1 gr. pour 50), tous les dix jours à peu près, quand l'ophtbalmie jequiritique a bien épuisé ses efiPets. Changement très notable au bout de très peu de temps : les cornées se nettoient, leur surface perd les inégalités multiples qu'on notait autrefois. Au bout de six semaines de traitement le malade reprend son travail. Des pannus, il ne reste que quelques opacités k la partie supérieure de chaque cornée; la vascularisation cornéenne et périkératique a tout à fait disparu.
Obs. XL — Vesse Emile, 32 ans, terrassier. Double pannus granuleux très ancien, compliqué de trichiasis des deux paupières supérieures. — Opéré tout, d'abord pour cette dernière affection et, à la suite, éclaircissement des cornées. Deux mois dIus