‹ En 1792: le premier amour de Lord Saint-AlbansChapitre 2 sur 9 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Nous allons, seigneur lecteur, monter sur ce nuage doré qui, le 8 mars de Tan 1788, est venu de France en Angleterre, dès les premières heures du matin. Il escortait le paquebot Queen Ann, lequel, pour douze livres tournois, transporte .les passagers de Boulogne à Douvres.

Après être resté longtemps stationnaire, comme s'il frissonnait à l'idée des brumes de la Tamise, le nuage doré se revêtit de livrées grises, pour n'être pas injurié au passage par ses sombres frères d'Albion. Puis, poussé par un vent mou du sud-est, il se mit à suivre lentement la route de Kent, qui mène de Douvres à

Londres. Ce nuage voyageur sera donc notre hippogriflfe.

Car c'est le Jong de cette route, dans Ja journée du 8 mars, que nous allons trouver espacés quelques-uns de nos personnages.

Toutefois, nous laissons à Douvres Stanislas Fréron, à Vllotel-Français, chez Mariée. Il y est arrivé hier au soir. On ne lui a demandé, pour son coucher et son souper, que cinq shellings. C'est le prix. Il s'y trouve assez mal. — car le filleul du roi Stanislas, le futur chef de la Jeunesse dorée^ est une manière de sybarite. — Mais il a une mission du conseil jiecret du Grand- Orient de France. Il doit arriver, le lendemain, à heure fixe à Londres. Il prendra, à quatre heures de l'aprèsmidi la diligence, qui lui fera faire, en seize heures environ, et moyennant une guinée, les soixante-douze milles oft vingt-quatre lieues séparant la poste de Douvres du vieux pont de Londres.

A quarante-deux milles plus loin, à l'entrée de la ville de Rochester et devant l'auberge de la Tête-du-Roi, nous voyons arrêtée une voiture à quatre places, fermée, du genre de celles qu'on nommait alors, en France, diligences de ville» C est la chaise de poste du marquis de Beaurevoir.

Dans une encoignure, nous apercevons une tête blonde qui sommeille. Hélène de Beaurevoir est fatiguée de la traversée; elle a fermé ses beaux yeux et, toute encoqueluchonnèe de voiles et de dentelles qui cachent son frais visage et enveloppent son corps charmant, elle dort de son bon sommeil de seize ans.

Pourtant la foule commence à s'amasser et le tumulte gronde dans le voisinage de la voiture. Il y a grosse dispute entre Joseph, le vieux majordome du marquis,

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et le maître de Tauberge-poste, à renseigne de Kuu/s- Head, Celui-ci refuse les guinées que lui a données le domestique, sous le prétexte qu'elles sont fausses, et Joseph répond, avec une indignation solennelle, que les gens de M. le marquis de Beaurevoir, colonel du régiment de Picardie, ne sont pas faits pour passer de la fausse monnaie.

Le colonel est descendu. Sa nièce, Louise de Rosèle, s'appuie sur son bras. Derrière eux Crispinet, le petit laquais, — Génois, Corse ou Bohémien, on ne sait trop, — tire de sa pocheun couteau, qu'il ouvre, et il enroule à son bras une sorte de lasso à Taide duquel il parait vouloir pendre l'hôtelier.

Un homme, à la mine en même temps effrontée et naïve, qui fait songer à la fois à Polichinelle et à Cassandre, sort précipitamment de l'auberge. Il court vers le marquis. Il se nomme : « le baron Anacharsis de Cloots-Schlestedt. »

Il vient à titre cle gentilhomme et d'étranger, mais grandement habitué aux mœurs de l'Angleterre où il voyage depuis plus de vingt ans, expliquer l'affaire au marquis : la très-grande partie de la monnaie anglaise est fausse, rognée ou altérée, à telles enseignes que nul Anglais n'est sans avoir dans sa poche une paire de petites balances dans lesqiielles il pèse toute pièce qu'on lui offre. Les billets ne sont pas plus sûrs. C'est pourquoi la loi anglaise ordonne que tout individu qui se plaint d'avoir reçu de la fausse monnaie soit cru sur son serment.

Le colonel serre un peu les lèvres, il hésite* Le baron de Cloots prend l'hôtelier à quartier, sous ombre de l'apaiser :

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— Voilà cinq guinées pour toi, dit-il, si tu empêches ces mangeurs de grenouilles de continuer leur voyage avant vingt-quatre heures.

L'aubergiste cligne de l'œil et fait signe à un constable. Celui-ci se précipite vers le marquis en le touchant de son bâton blanc aux armes d'Angleterre :

— .le vous arrête au nom de la loi, et je vous somme de comparaître devant le juge de paix qui vous condamnera à 20 shellings d'amende parce que vous avez des boutons de la même étoffe que votre habit.

Là-dessus Anacharsis Cloots part à franc étrier daus la direction de Londres.

Le marquis, après avoir péniblement triomphé d'un mouvement de colère, décide que M''° de Rosèle va continuer sa route dans une autre chaise de poste, sous la protection de Joseph et de Crispinet. Car on a rendezvous pour le soir même à Dartford à Thotel BuU-and- George, avec Jean de Beaurevoir, abbé de Saint-Sauve, deuxième fils du marquis, et secrétaire intime de M. le comte d' Adhémar, ambassadeur du Roi près de la Grande- Bretagne.

Nous, nous avançons avec notre nuage. Nous voici à 8 milles plus loin, à la hauteur de Gravesend. Quel est ce personnage aus'si maigre que haut, avec son grand tricorne aux ailes cassées, son habit déchiré, ses chausses plaquées de boue, avec sa longue figure osseuse, son immense nez aquilin, ses lèvres à l'expression cynique, son sourire effronté, et ses petits yeux au regaid solennel? Le premier coup d'œil qu'on jette sur lui vous met en l'imagination mille ressemblances extravagantes. On songe à un immense héron revêtu d'une

défroque d'homme, à don Quichotte devenu truand, à l'un des notables bohémiens de Callot, au grand Tranche- Montagne, ou au vaillant capitan Cocodrilles.

C'est tout uniment notre digne ami le chevalier de Saint-Hurugues. Il a débarqué hieràDouvres. Il a confié une toute petite malle, contenant sa garde-robe de cérémonie, à Fréron qu'il ne connaît pas, mais dont la phy sionomie vive lui plut; et celui-ci a juré qu'il lui remettrait, le 9 mars à huit heures du matin, ladite mallette, à l'auberge de Charing-Cross-and-Angel^ dans la rue de Saint-Clément du Strand, où descendent les diligences de la route de Kent.

Le chevalier, après avoir solennellement promis à Mariée de lui couper le nez s'il arrivait quelque accident à ce précieux paquet, après avoir acheté une petite carte de Londres et quatre biscuits de mer, s'est mis vaillamment en route. Il n'a qu'un louis au fond de ses chausses, et il faut qu'avec ce louis il- arrive à Londres, rue d'York, à l'hôtel du comte Lionel de Saint-Albans, où il doit trouver le paradis terrestre.

Il a voyagé toute la nuit; il a mangé deux de ses biscuits ; et le voici, sous le pâle soleil de midi, arpentant la route, effrayant, avec son nez d'oiseau de proie, avec l'immense épée en verrouil qui lui bat les reins, avec les deux grands pistolets d'arçon qui pendent dans les poches trouées de sa veste, effrayant les jeunes paysannes au long mantelet rouge à capuchon, qu'il comble de ses regards ternes et de ses so.irires terriblement langoureux.

Quand quelque robuste paysan s'arrête pour le regarder, il s'avance brusquement vers lui, et, la main droite à la poignée de sa grande brette, de la gauche il lui

fourre sous le nez son passe-port, et il reprend sa route s:ip.s parler. Non pas qu'il ignorât la langue anglaise I II la savait comme un Américain de Boston, ville où il avait été mis au pilori pour quelques gaietés chevaleresques, disait-il; de même qu'il savait l'allemand comme un Teuton de Bonn, autre ville dont il avait tué le bourgmestre, pour une question de préséance, disait-il encore; de même qu'il savait l'italien comme un habitant de Naples, troisième ville où il avait reçu un coup de couteau dans une discussion de jeu sur laquelle il s'expliquait d'une façon obscure.

Bon voyage, chevalier ! Dieu garde votre unique louis des High'way-men (voleurs achevai) de Black-Heath, et des Foot-Pads {\o\eiiTs à pied) des faubourgs de Londres.

Notre panorama se développe. Nous sommes à Dartford, à huit lieues de Londres. Dartford est en révolution, et c'est le plus riche baronnet de l'Angleterre, sir John Dooblebeer, qui a mis toutes les têtes à l'envers.

On l'a vu arriver dès le matin, à la tête de dix domes- • liques bien montés et armés jusqu'aux dents. On ne pouvait pas supposer que sir John, si excentrique qu'il eût la renommée d'être, vînt avec cette armée pour visiter le tombeau de J. Spelman, introducteur des manufactures de papier en Angleterre, la seule distraction — je dis ce tombeau — que la bonne ville de Dartford pût offrir aux étrangers.

Du reste, sir John se précipita comme un ouragan, à la tête de sa cavalerie, vers l'auberge de Bull-and- George. Il mit cent guinées dans la main de l'aubergiste, en lui défendant, sous peine d'avoirla mâchoire en marmelade, de recevoir toute personne autre que M. le marquis de Beaurevoir. Il avait laissé deux* domestiques armés à la

porte de l'auberge et il était reparti, à la tête de huit autres, pour barrer la route du côté de Londres.

Le populaire darlfortien s'était assemblé pour venir admirer sir Jobn; mais sir John ne voulait pas être admiré. Il fit des charges à fond sur le bon peuple. Un constable, deux constables, trois constables; un alderman, deux aldermen, trois aldermen; puis le plus solennel des francs-bourgeois, puis le maire! Sir John avait fait recueillir par ses laquais les constables, les aldermen, le franc-bourgeois, et il les avait fait asseoir sur le pommeau des selles. Il avait gardé pour lui le maire. Il chargeait la population, de plus en plus curieuse et émue, avec des notables pour armure et un maire en guise de bouclier.

Nous traversons Shooters-Hill et Black-Heath. Voici rimmense plaine aride et déserte, le long plateau où Tœil ne rencontre, pendant deux heures, que des bruyères fort tristes, mais fort célèbres dans toute TAnglelerre comme le théâtre des exploits des joyeux gentlemen de grand chemin.

Dieu sauve votre valise, bon chevalier, et votre unique louis d'or! Il nous semble bien voir grouiller, du haut de notre rîuage, de petites bandes de ces gentlemen, dissimulés derrière des masures, et en assez grand nombre pour donner du fil à retordre à toute la cavalerie de sir John Godiey Dooblebeer, et pour mettre en grand péril la commission terrible et mystérieuse donnée par le Grand-Orient à Fréron.

Nous dépassons Deptford, nous voyons paraître quelques solides gaillards portant fusil à baïonnette. Ce sont d'honnêtes bourgeois que les particuliers ou les communes, dans le voisinage delà capitale, ont ainsi armés»

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pour effrayer les joyeux enfants de Robin Hood, et crier à tout venaot : Qui va là? C^v il ne saurait être question de gendarmerie nationale ou de maréchaussée ; « les lois du pays s'y opposent, ce serait porter atteinte à la liberté. »

Mais voici une large chaussée couverte d'une boue épaisse et noire; de chaque côté, des trottoirs dallés. Bordant ces trottoirs, s'étendent à perte de vue de longues rangées de grilles ; on dirait la première défense d'une forteresse. Derrière cette ligne de grilles, une ligne de fossés; c'est la seconde défense de la forteresse. De ce fossé sort, tous les quinze pas, une petite maison noire et basse, bâtie en briques cimentées de chaux vive ; c'est là maison anglaise, c'est la forteresse. On songe à un échiquier gigantesque et malpropre. Ces maisons, au toit plat avec des balustrades pleines pour retenir les eaux pluviales, regardent tristement dans la rue par de petites fenêtres maussades. Et mille de ces petites maisons, toutes désireuses de ressembler à leur voisine, sortent d'un même fossé, derrière une même grille et regardent au dehors avec la même fenêtre splénitique. Ah! c'est Londres.

On respire, en étouffant, une vapeuf imprégnée de soufre et de charbon. Tantôt il tombe une petite pluie noire comme une «pluie de gouttelettes d'encre; tantôt des milliers de petits flocons de suie flottent en lames minces sans tomber; c'est une neige d'une nouvelle et abominable sorte qui couvre le visage de cent boutons noirs que le moindre frôlement change en balafres. On marche comme entouré d'une brume sinistre qui colore tous les objets d'une teinte sale, qui met au bout de chaque rue un voile d'un gris cendré, et qui donne à

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chaque rayon de soleil, parvenant à percer ce linceul de vapeurs fétides, Taspect d'une aurore pluvieuse. Le seigneur Apollon se promène dans une lanterne de verre noirci. Oui, c'est bien Londres.

Tout le monde est habillé comme tout le monde. Les gens de bonne compagnie se distinguent des autres parce qu'ils marchent en se balançant sur un pied; et les grands seigneurs signalent leur antique noblesse paç une démarche nonchalante, une lenteur calculée, une physionomie ennuyée. Oui, décidément, nous sommes bien à Londres.

Quittons notre hippogriffe brumeux, prenons le pont de Westminster qui vient d'être achevé en 4752, enfilons à gauche la rue du Roi, King Stre%t, qui monte à Ckaring Cross; laissons à droite le marché de Westminster, tournons brusquement, encore adroite, vers la vieille église de Sainte-Marguerite, parcourons la rue Tothill et nous arrivons à la rue d'IorA", derrière laquelle s'étend le parc Saint-James.

A l'extrémité occidentale de cette rue, et justement en face de l'infirmerie de Westminster, nous trouverons l'un des trente hôtels seigneuriaux que renferme, en 4788, la capitale de l'Angleterre, l'un des dix possédant une porte cochère, l'un des cinq qui montrât extérieurement, outre ses dimensions immenses, quelques motifs d'architeclure.

C'est là que demeure notre héros, lord Lionel Jermyn, le dernier représentant d'un des plus anciens, des plus célèbres parmi les 87 comtés qui faisaient alors partie de la pairie anglaise, le comté de Saint-Albans.

Il y a un an environ que l'hôtel Saint-Albans, si célèbre dans les annales politiques et galantes des deux

derniers siècles de TAngleterre, a perdu toute animation.

Ce morne silence, qui remplaçait le grand bruit des fêtes, pour la première fois depuis le temps où lord Jermyn Saint-Albans luttait d'élégance et de luxe avec. Buckingham, avait produit autant de tumulte à Londres que Teussent pu faire les plus extravagantes et les plus féeriques réceptions.

* Rien n'était foncièrement changé : la domesticité était aussi nombreuse, les voitures aussi riches, les cuisines aussi pleines. Le luxe quasi royal qui était dans les traditions de cette maison n'avait aucunement diminué. On racontait même que plusieurs des appartements intérieurs, quittant les pratiques de la froide et lourde somptuosité chère au génie saxon, avaient sacrifié au goût plus charmant, plus pimpant et plus mièvre de l'élégance française.

Mais l'hôtel s'était mis en quarantaine, et chose plus bizarre encore, cette quarantaine avait été acceptée, avec une promptitude insolente et une aisance dédaigneuse, par tous les parents, les alliés, les amis héréditaires des Saint-Albans.

Il avait bien couru jadis d'assez méchants bruits sur lord Lionel. Il était resté orphelin dès l'âge de vingt ans;

et beau, comme il Tétait, avec une fortune de prince, un esprit des plus pénétrants, une intelligence où Ton sentait mille élans d'enthousiasme ardent, on s'étonnait de ne le voir ni galant, ni joueur, ni duelliste, ni ivrogne, — ce qui était particulièrement unique et impertinent.

On racontait, dans^ son entourage, que son éducation avait été livrée à toutes les expériences philosophiques du siècle, et Ton citait, parmi les hommes qui avaient exercé sur son esprit la plus vive influence, un homme de dix ans environ plus âgé que lui et qui était bien connu de TEurope entière par l'extravagant libertinage de ses idées et de ses mœurs. Cet homme, on le nommait. C'était le baron de Cloots Schlestedt.

On disait encore que lord Lionel était en relations fréquentes avec tout ce que l'Angleterre comptait alors d'esprits bouillants, d'utopistes, de chercheurs, de novateurs, de boule verseurs y de fous, de savants, de philosophes, de niveleurs, avec la républicaine Mae Aulay, avec le pytfiagorieien Pigott, Y électricien Graham, avec le chimiste^ Kirwan, avec le physicien Priestley, avec Williams, professeur de déisme, avec Madan, professeur de polygamie, avec le criminalisle réformateur Jeremie Bentham, avec Price, le perfectionneur de l'espèce humaine, avec Payne, le politicien américain, avec tant d'autres, célèbres pour la nuance particulière du coup qu'ils voulaient, porter à la société contemporaine.

On ajoutait enfin qu'il était en correspondance habituelle avec ces Français que leur esprit d'opposition au gouvernement avait rendu fameux, avec les Linguet, les Bergasse, les Sabathier, les La Fayette, les d'Espreménil et autres grands bourgeois ou grands seigneurs dont le but était, comme disait le dernier de ceux que

nous venons de nommer, de dèhourbonnailler la France.

On accusait donc lord Lionel de tourner à la démocratie, et comme le roi George Il[ avait une haine toute particulière contre les démocrates, on faisait assez méchante mine au comte de Saint-Albans dans le monde des courtisans. Mais comme, d'autre part, il n'avait rien changé, nous le disions plus haut, aux habitudes luxueuses de sa maison, il n'avait rien perdu, non plus, de sa situation de grand seigneur.

Il ne faisait pas, sans doute, de parties avec les jeunes lords de son âge pour aller, — grand et aristocratique régal — courir la nuit, dans les Lanc les plus sombres, et s'en revenir au matin, ivre, boueux et rompu, après avoir rossé les watchmen et boxé avec les matelots et les porteurs de chaises. Mais on le voyait chaque aprèsmidi, tantôt à pied, tantôt sur un glorieux cheval, tantôt dans un équipage fort leste, au milieu de ces petits maîtres par excellence qu'on nommait les luncheuh de Bond-Street et dont le devoir était de se promener de trois à cinq heures le long de cette rue, entre Piccadilly et Oxford-Street.

On lui reprochait bien ne n'avoir pas cette grâce faite et parfaite qui distinguait, par exemple, lord Nash, celui qu'on nommait le beau par excellence, beau Nash; mais sur celui-ci même il pouvait l'emporter en élégance naturelle, en dignité imposante et en beauté plastique. Avec sa taille haute et souple, son buste élancé et sa démarche aisée, avec son visage un peu allongé, mais d'un ovale parfait, avec son teint délicat et frais, ses yeux bleus aux regards clairs, graves et profonds, avec ses cheveux blonds qu'il portait retroussés et bouclés sur un front rigide de ligne et légèrement anguleux aux

tempes, il attirait vraiment les plus brillants et les plus gentils regards de l'aristocratie anglaise.

Sa gravité même, la froide réserve de sa tenue, que n'accompagnait nulle affectation de morgue, cette pointe de sauvagerie, presque de mystère qui caractérisait sa vie intime, donnaient à sa personne la saveur de l'originalité, et à sa beauté un relief particulier.

On ne dissimulait pas, dans les lieux les plus à la mode, que tout démocrate, tout impie même qu'on l'accusât d'être, il pouvait demander sa fille àlady Rutland, la plus fière et la plus bigote duchesse de la Grande- Bretagne, sans crainte d'en être refusé. Mais il n'y songeait pas.

Il continuait sa vie élégante et austère, brillante et réfléchie; et il atteignit ses vingt-cinq ans sans qu'on l'eût jamais vu lorgner une artiste ou flirier avec une jeune fille.

Tout à coup, au commencement de l'année 1786, on apprit que ce beau ténébreux, ce sauvage doré sur tranches, ce dédaigneux que tant de nobles et charmants petits cœurs fiers adoraient secrètement, que cet Hippolyte blasonné et quarante fois millionnaire allait épouser une mendiante!

Ce fut un scandale abominable. Pendant plus d'un mois, il n'y eut pas dans Londres d'autre conversation : Lord Lionel Saint-Âlbans épousait une Irlandaise, une papiste, une institutrice! Il en était amoureux, maisamoureux fou, fou à lier.

Tout cela était vrai.

Quelques mois après, le comte el la comtesse Saint- Albans firent leurs visites. Alors commença le supplice» de la pauvre comtesse. Supplice horrible de toutes les

heures, supplice qui torture rimagination comme la mémoire et qui atteint les plus délicates comme les plus flères fibres de Tesprit, supplice dont rien ne peut garantir, parce que tout y est aussi insaisissable que pénétrant, supplice par Timpertinence, par Timpertinence aristocratique et polie, et qui fait souffrir à Tàme des douleurs analogues à celles qu'éprouve le corps de l'homme enduit de miel et dévoré vivant par les mouches. Froideur glaciale, avec les formules courtoises, allusions fines et acérées, mais qu'il faut sembler n'avoir pas entendues, sourires railleurs et dédaigneux qu'il faut simuler n'avoir pas vus, oublis injurieux qu'il faut paraître dédaigner, en enrageant; conversations polies et qui respectent votre personne, mais en salissant tout ce que vous aimez, tout ce que vous respectez et qui vont chercher au fond de votre âme votre sentiment le plus vénéré pour le traîner dans la boue, sans que vous puissiez même prendre doucement sa défense, sous peine de paraître vouloir partager cette souillure!

La nouvelle lady, sf pauvre que fut devenue sa famille, était bien réellement la descendante d'un des plus puissants rois du comté Wicklow, dans la vieille Irlande, et elle ne put jamais même le dire. On connaissait, eu effet, cette origine, et les railleries, d'abord fines, de bon ton et polies, pleuvaient, dès son apparition dans un salon, sur les grossières fourberies des légendes irlan- *daises. Ainsi de tout.

Sa beauté même lui devint une ennemie implacable, et ni les belles ladiesque Lionel avait dédaignées, ni les laides misses dédaignées par tout le monde, ne purent fa lui pa'rdonner. Quelques-unes des plus bienveillantes parmi les jeunes femmes que ne distinguaient ni leur

laideur ni leur coquetterie, tinrent bon pendant quelques semaines ou du moins restèrent indifférentes. Mais il n'y eut bientôt plus qu'un cri.

. Lord Jermyn était vraiment trop effronté dans son adoration pour sa femme! Rien n'existait plus pour lui dans Tunivers entier, hors ces cheveux d'un blond brillant, qui se relevaient, fins comme les fils de la Vierge que dorent les rayons du* soleil, pour faire à ce front candide une couronne céleste. Il ne quittait plus du regard ces yeux d'un bleu profond qui lui rappelaient ces lacs féeriques des contes arabes dont la surface limpide laisse apercevoir le fond formé de pierres précieuses. Cette admiration était d'autant plus insupportable qu'ils possédaient, ces yeux, le feu du regard que n'ont pas les prunelles anglaises, et dont l'absence contribue à donner aux beautés britanniques leur air de modestie et leur manque d'expression.

Lady Ellen Saint-Albans était aussi fière qu'ingénue. Elle lutta quelque temps, à force de bonté et de dédain, contre cette méchante volonté. Elle se disait qu'on lui rendrait justice, qu'elle forcerait par sa bonne grâce la plupart des. gens à reconnaître l'odieux de la conduite qu'on tenait à son égard. Elle se rappelait que ses ancêtres, les princes O'Tuallach, dont la prononciation moderne avait fait O'Toole, gouvernaient tout le sud de l'Irlande, bien des siècles avant que le nom de ces arrogantes ladies fût sorti d'une cuisine, d'une boutique ou d'une écurie.

Mais le peuple anglais n'a jamais pu voir dans les Irlandais qu'une race ridicule et grossière, bien faite pour l'esclavage ; c'était aussi le temps où, après l'émeute de lord Gordon, le papisme était exécré comme il ne le

fut jamais, même en Angleterre; etraristocratie anglaise qui permet à- Tune des siennes d'avoir été actrice, ne peut comprendre qu'on ait été institutrice, car une comédienne peut être une artiste et une institutrice n'e^t jamais qu'une servante.

Les journaux, les caricatures, les épigrammes, les libelles s'emparèrent à leur tour, de « la sorcière papiste. » C'est alors que sir John Gfldley Dooblebeer entra en scène et commença à se révéler dans tout son éclat.

C'était un camarade d'Oxford, un ami dévoué de Lionel, et qui a^^it pris pour Ellen une admiration sans borne. Aussi bizarre que bon et généreux, aussi extravagant que. brave, il était fort connu dans la bonne société. Il y était même extrêmement célèbre pour une cause que nous ne* voulons pas dissimuler : il était le premier homme de bon ton qui eût porté des bretelles.

Ce qu'il distribua, pendant quatre mois, au sujet de lady Saint-Albans, de guinées, de coups de bâton, de coups de poing, de coups de pistolet, ne se peut nombrer.

Mais nous en pouvons prendre une idée si nous ouvrons son carnet intime : <c Pendant le mois de mai 1787, j'ai eu l'œil gauche poché pendant trois cents heures, le nez enfié pendant cent heures; j'ai été sourd pendant cinquante minutes, sansconnaissance pendant vingt heures, j'ai boîte pendant deux cents heures, on m'a frictioniié pendant trente heures, j'ai été manchot du bras droit pendant soixante heures. »

C'est à cela que se bornent les impressions artistiques et philosophiques de sir John. Mais si l'on veut penser que le mois de mai se compose de sept ceut quarante-

quatre heures, on comprendra la conclusion que le digne baronnet inscrivit à la date du 31 mai i787 :

— « Ce fut un mois bien occupé. »

Toutà coup, lady EUen disparut. L'hôtel Saint-Albans se ferma. On ne vit plus lord Lionel. La jeune femme était tombée subitement malade, gravement malade, et bientôt Ton dit mortellement malade.

Sir John changea son office de boxeur en celui de courrier et il quitta ses pistolets pour ses bottes fortes. Il allait chercher, doublé dans cet office par le baron de Cloots et par le majordome Jérémiah Flancheford, tous les médecins célèbres des trois royaumes, puis de France, puis d'Allemagne, puis de Suisse, puis d'Italie.

On racontait que nul des médecins. n'était d'accord avec son prédécesseur sur cette maladie, et que, en résumé, aucun n'y avait vu clair.

Dès le début des courses, Jérémiah avait ramené de Dublin un jeune médecin irlandais, déjà célèbre, et qui était le cousin, le compagnon d'enfance d'EUen. Le docteur Cornélius O'Toole s'était installé dans l'hôtel, et c'est à ses soins qu'on attribuait une amélioration qui s'était faite dans la santé de milady.

Mais cette amélioration même gardait, comme tout le reste, un caractère mystérieux. Au commencement de mars, les plus grandes dames d'Angleterre, et exclusivement celles qui s'étaient montrées le plus acharnées contre la comtesse EUen, avaient reçu une invitation solennelle à venir passer la soirée du 9 mars à r hôtel de Saint-Albans. En même temps, le baron de Cloots amenait d'Allemagne un savant, qu'il disait le plus savant de l'univers, le docteur Magrovius, et l'on attendait un médecin français, celui-là vraiment célèbre,

le docteur Vicq-d*Azyr, premier médecin consultant dé Mgr le comte d'Artois.

Ce qu'il y avait de bizarre encore, c'est que le savant prussien Magrovius, en apprenant la prochaine arrivée du médecin français, avait déclaré qu'il lui était impossible de rester plus longtemps à Londres, comme s'il eut craint de se rencontrer avec son illustre confrère.

En effet, le 8 mars, vers midi, à l'instant à peu près où nous descendons de notre nuage devant la porte de l'hôtel Saint-Âlbans, cette porte s'ouvre. On aperçoit dans l'immense cour de la maison un large coupé de voyage attelé de deux grands chevaux qui encensent, en battant du pied avec impatience; deux laquais armés et un jockey d'une douzaine d'années, tous trois roides sur leurs chevaux, se tiennent immobiles derrière la voiture qui attend lord Lionel et le docteur Magrovius. Deux autres personnages, montés sur des doublesponeys, sortent et se dirigent au petit trot vers la route de Kent.

L'un d'eux, maître Jérémiah Mac-Flancheford, le majordome, va en courrier, jusqu'à Dartford, pour y retenir, à l'hôtel de Bull-and-George, un appartement où lord Jermyn puisse se reposer quelques heures, s'il lui plaît. Car mylord a décidé, dans sa courtoisie, de conduire jusque-là l'illustre savant allemand qui va s'embarquer à Douvres.

Jérémiah est un vrai Écossais des Basses-Terres, au teint roux, à la figure toute ronde, sauf en ce que peuvent fournir d'anguleux des pommettes saillantes et un menton carré. Phlegmatique, lent dans ses gestes, solennel dans ses paroles, trapu, avec des épaules d'athlète et des poings à jeter les portes hors des gonds^ il

Sin JOHN GODLEY DOOBLEBEER 19

fait d'autant ressortir l'apparence toute fine de son compagnon de voyage.

Celui-ci, le docteur Cornélius O'Toole, est aussi nerveux et leste, en effet, que l'autre est musculeux. Sa physionomie est aussi placide que celle de Jérémiah, quoiqu'elle soit aussi distinguée que l'autre est lourdaude. Il porte ses cheyeux noirs assez longs et sans poudre ; et ses yeux bruns, au regard rêveur et triste, donnent à l'ensemble de ses traits irréguliers, et toutefois délicats, une expression de candeur qui provoque la raillerie de quelques-uns et la confiance de tous. Le baron de Clools dit de Cornélius qu'il est un grand enfant, très-savant, mais très-gobe-mouche, auquel un hanneton pourrait en remontrer en fait de malice.

SIR JOHN aODLEY DOOBLEBEER

Quand nos deux cavaliers eurent dépassé le grand canal de Surrey et le bourg de Southwark, qui n'allait pas tarder à devenir une portion de la ville de Londres, l'Irlandais se retourna sur sa selle, en se dressant sur ses étriers.

— Écoutez, masler Jérémiah I Je dis que la voiture de Mylord n'est pas encore en vue. Si vous le voulez, nous irons moins vite et nou§ causerons en cheminant, hé?

20 SIR JOHN PtOBLEY DOOBLEBEER

Vous n'avez jamais dit à personne, n'est-ce pas, que j'ai été achever mes études médicales en Allemagne, et que je connais l'allemand comme l'anglais?

— Jamais, docteur, à personne; ni àmylord, ni à ce fils de Bélial qu'on nomme Cloots parmi les enfants des hommes, ni à cet autre enfant des Ténèbres dont la perruque me paraît cacher des pnystères d'iniquité et qui se dit le docteur Magrovius. Il m'a bien interrogé sur vous pourtant, mais je me suis, dès la première heure, défié de ses regards sombres qu'il dissimule derrière ses lunettes vertes.

— Bien, maître Jérémiah ! Maintenant vous rappelezvous quel est l'homme qui vous a sauvé, ily a sixmois, d'une fièvre maligne? Vous rappelez-vous quel est l'homme qui, il y a quatre mois, vous a remis une épaule? Vous rappelez-vous quel est l'hornme qui a raccommodé votre mâchoire, laquelle se trouva fort endommagée, il y a un mois?

— C'est, répondit tranquillement Jérémiah, un papiste exécrable, — que Dieu confonde la vieille prostituée qui pose ses pieds sur les sept collines de la moderne Babylone, — un papiste'exécrable que l'on nomme Cornélius O'Toole, mais j'ai promis que la tête, le bras et la mâchoire qu'il avait sauvés seraient à lui, car le Livre l'a dit : « (UU pour oeil, dent pour dent! »

— C'est bien cela. Le papiste abominable ne vous a encore rien demandé. Mais voici le moment venu. Vous me promettez que jamais vous ne direz mot à âme qui vive de cette langue allemande.

— Ma bouche esta vous. Je me tairai.

, — Maintenant, rassemblez bien tous vos souvenirs.

— Le cerveau est à vous, docteur. Que voulez-vous?

SiU JÙ11\ GUDLEY bouBLEliEÈk il

— Vous êtes bien sûr que la maladie de mylady s'est déclarée le propre lendemain du...

— Oui, du jour (il y a aujourd'hui 9 mois) où ce petit mounsir que les enfants du siècle nomment Fréron, est venu de France voir ce fils deMagog, le baron prussien, Cloots.

Un nuage sombre voila le regard mélancolique de Cornélius. Il remit son cheval au trot et les deux voyageurs continuèrent silencieusement la route.

Au bout de quelques milles, Jérémiah s'arrêta à son tour et se retourna.

— La voiture de Mylord est encore loin, dit-il, répondez à votre tour à une question, avec la franchise des Saints, car, bien que fils dévoué de la vieille prostituée papiste. Vous avez quelques dons naturels. Dites, est-ce vrai ce que j'entendais un jour ce fils de Gog, Cloots, annoncer en riant à Mylord? oui, je lui ai entendu dire, par ces oreilles que voici et dont l'une au moins vous appartient, que vous étiez amoureux de mylady.

Un vague sourire courul sur les lèvres du jeune Irlandais.

— Mylady est sauvée, s'il plaît au Seigneur, car celte maladie a été si étrange qu'il faut tout et toujours craindre. — Le jour, qui est proche, où je quitterai pour toujours cette maison, je payerai mes dettes à ce Magog junior, que les enfants du siècle, comme vous dites fort justement, nomment le baron de Cloots; et je dirai à lord Lionel Saint-Albans ce que Cornélius O'Toole pensait de sa cousine Ellen quand ils parcouraient tous deux la vallée de Glendalough et les ruines des Sept Villes. Allons, hop! que le Seigneur soit béni d'avoir créé cette bonne bête, s'écria Cornélius en lançant son

22 SIR JOUX GODLEY DOOBLEËËËK

cheval au galop, avec cette passron pour le mouvement vif et pour les chevaux rapides qui distingue les Irlandais.

Us arrivèrent à l'entrée de Dartford dans le courant de l'après-midi. Mais aussitôt qu'il les avait aperçus, sir John Godley Dooblebeer qui, on se le rappelle, s'était posé là en faction, se précipita s'ur eux, le pistolet au poing. Il était toujours orné de son maire et suivi de ses huit laquais armés et portant, eux aussi, chacun un alderman sur le pommeau de leur selle.

— Arrêtez, cria sir John. Si vous faites un pas de plus, Jérémiah Mac Flanchefort, je vous enlève le bout du nez.

— Dieu sauve Votre Honneur, je ne serai pas' obstiné comme Aduram, l'intendant du roi Roboam, et qui fut lapidé ! Je me tiens coi.

— Docteur O'Toole, j'ai un mot à vous dire à l'oreille. Mais auparavant, laissez-moi lâcher cet oiseau -là.

Il laissa tomber le maire de Dartford, en lui faisant les menaces les plus sauvages et en lui jurant que, dût-il être pendu comme anthropophage, il lui mangerait l'oreille gauche, s'il avait l'audace de forcer la porte de Bull-and' George,

La troupe des notables dartfortiens regagna ses pénates en traînant les jambes et en préparant les plus terribles actes d'accusation contre sir John. Celui-ci, qui ne demandait pas mieux que de plaider contre tous les aldermen d'Angleterre, s'était avancé joyeusement vers Cornélius.

— La chère lady EUen, dit-il, qui est une véritable fée descendue des nuages... \h ! je n'oublierai jamais que

Sln ioM GODLEV bOuDLEBÈEil èâ

c'est à vous que nous devons de la voir encore parmi nous.

11 se précipita brusquement sur Cornélius et le serra d'une étreinte à lui faire craquer les os. Celui-ci se dégagea lestement.

— Tiens, vous êtes plus vigoureux que vous ne le paraissez, docteur O'Toole. 11 faudra qu'un de ces matins nous boxions ensemble. Mais écoutez : la chère lady Eilen, aussitôt qu'elle est revenue à la santé que vous lui avez rendue, n'a eu qu'une pensée, une pensée un peu maladive; mais elle a tant souffert, la chère fée! « Ces insolentes ladys, me dit-elle, s'obstinent à me traiter comme une mendiante. Elles ne m'ont jamais permis de parler des rois d'Irlande dont je descends. Eh bien! je veux leur exhiber et leur faire toucher au doigt et à l'œil des gens de qualité qui sont nos parents et qui par le rang et la fortune, valent les plus insolents lords des Trois-Royaumes. Ces parents sont en France... »

— C'est vrai, dit vivement Cornélius en l'interrompant. Le frère de notre arrière-grand-père se réfugia en France avec le roi Jacques. Il avait trois filles, qui épousèrent, l'aînée le marquis de Beaurevoir, la cadette le comte de Rosèle, la troisième le marquis de Saint-Hurugues. Nous ne savons ce que tous ces gens-là sont devenus, et nous n'avons plus jamais entendu parler que d'un marquis de Beaurevoir qui joua un rôle, que nos journaux signalèrent, lors de la guerre du Canada.

— Bien, bien, docteur. Demain soir vous me direz des nouvelles de tous ces gens-là. Mais la chère lady me dit : « Sir John, c'est vous seul qui allez vous occuper de tout cela. Je veux surtout que mon bien-aimé Lionel ignore tout, même le nom de nos parents. Arrangez tout,

2i SÎR iuHX (iuDLEY ÎjOuBUEBEËÎI

faites les invitations, préparez tout. Je m'en Qe à votre amitié fraternelle, sir John. » Elle a dit fraternelle, s'écria le baronnet en s'essuyant les yeux. Eh! bien, je crois, sur mon honneur, que je me suis tiré agréablement de Taffaire. Je n'ai reçu de réponse que de M. de Beaurevoir. 11 va arriver dans cette ville. Je lui ai retenu pour s'y reposer une heure un hôtel tout entier. Je crois que c'est faire gracieusement les choses. J'ai amené ces coquinslà avec leurs mousquetons pour éviter au marquis la chance d'être dévalisé dans les bruyères de Black Heath, Et écoutez, docteur, afin que la chère lady soit obéie comme une reine qu'elle est, et que Lionel n'ait même pas la chance d'entendre prononcer le nom de Beaurevoir, je garde ce passage pour lui livrer bataille, s'il veut persister dans sa route. Il vous suit, n'est-ce pas? avec ce sale docteur allemand qui m'a produit, quand je l'ai vu pour la première fois, il y a huit jours, l'impression d'un crapaud! Ahl Voilà le jockey Timsl et, en vérité, c'est le nouveau coupé de voyage de mylordi

Il se retourna vers ses laquais et cria d'une voix retentissante :

— Au galop! entourez la voiture et cassez les reins aux laquais de lord Saint-Albans s'ils font mine de résister.

Il se précipita furieusement.

— Joé, cria-t-il au cocher, si tu n'arrêtés pas, j'enlève Ion fouet d'un coup de pistolet, et la main avec, Dieu me damne !

Personne ne savait jusqu'où s'étendait l'extravagance de sir John, la voilure s'arrêta. Le baronnet s'approcha de la portière. Cornélius et Jérémiah l'avaient suivi.

— Lord Lionel Jermyn Saint-Albans, dit-il, voulez-

sm JOHN (jODLEY BOOBLEBEÊR 25

vous me faire l'honneur de descendre un instant de votre voiture, sous peine d'être déclaré traître etfélon àramitié? Lionel descendit en souriant. Ses joues jadis si fraîches et maintenant pâlies par les angoisses, se couvraient d'un léger incarnat U avait la certitude qu'Ellen était sauvée, et il sentait que son cœur entrait, lui aussi, en couva • léscence après avoir touché jusqu'au fond du tombeau.

— C'est encore une de les folies, Johnny, dit-il de sa voix grave et mélodieuse.

— Bien, bien. Dites-moi, s'il vous platt, où vous désirez mener cette voiture neuve et ce personnage qui met si curieusement son nez à la portière?

— Mais à l'hôtel de BuU-and-George, comme j'en ai l'habitude, s'il vous plaît, sir John.

— Voilà justement. Cela ne plaît pas à sir John. Hommes, cria-t-il à ses valets, faites sauter en l'air le premier de ces laquais, y compris le cocher et Tims le jockey, qui remuerait le petit doigt. Lord Lionel, voulezvous boxer avec moi, à la mode de la bonne vieille Angleterre, ou échanger quelques balles de pistolet, à la mode des gens du continent? Mais du diable si vous allez au Bull-and- George aujourd'hui! Je vous permets de descendre à l'autre hôtel qu'on nomme les Armes-du-Roi, et à condition que vous me donnerez parole de ne pas vous mettre en route pour regagner Londres, avant que la nuit ne soit tout à fait venue.

— Vous êtes bien tyrannique,. sir John, répondit Lionel en continuant de sourire. Mais expliquez-vous.

— Je ne m'explique pas. J'obéis strictement aux ordres d'une dame qui est pour moi plus qu'une reine, et qu'on nomme lady Eilen Saint-Albans.

26 SlR JOIIX GODLÈY DUOBLEBËËH

— Que ne le disiez-vous, Johnny! répliqua vivement Lionel, en faisant un pas vers le marchepied.

Un cavalier qui accourait de la ville au grand trot, s'arrêta brusquement en face de la petite troupe. Cétait un jeune homme, habillé tout de noir, et à la mode anglaise, c'est-à-dire en redingote, en chapeau rond et en bottes molles. Le bout d'une forte épée passait sous sa redingote et le pommeau de sa selle portait des fontes. Il paraissait avoir vingt ans à peine, mais ses regards fermes et perçants donnaient à son visage juvénile une expression vraiment imposante.

— On m'a indiqué, dit-il en saluant poliment, que j'avais grande chance de rencontrer ici un baronnet du nom de sir John Dooblebeer.

— C'est moi, monsieur, dit sir John en avançant.

— Eh bien, monsieur le baronnet, — et la voix du jeune homme devint froide et sèche, — je vous félicite de la façon ingénieuse dont vous donnez vos ordres à vos gens. Je viens de l'hôtel Bull-and-George, où j'attendais une chaise de poste. La chaise de poste est arrivée. Des laquais, qui se sont dits de votre domesticité, n'ont plus voulu la laisser partir, sous le prétexte que cette voiture était celle de gens que vous attendez, et toutefois ils n'ont pas voulu laisser entrer les personnes voyageant dans cette voiture, sous ombre que ce n'étaient pas les individus attendus par vous..

Sir John éclata de rire et se frotta les mains avec frénésie.

— Ce Peter, dit-il, est impayable, Dieu me damne I Je lui donnerai demain cinq livres pour la façon merveilleuse dont il interprète mes intentions.

r*- Eh moi, riposta froidement le. cavalier, je m'en vais

SIR JOHN GODLEY DOOBLEBEER ' 21

de ce pas lui donner dix coups de bfttori. Quant à vous, sir John Dooblebeer, je vous prie de lever immédiatement cette consigne saugrenue, ou sinon... — Il toucha de la main la poignée de Tépée dont les contours se dessinaient sous la redingote. — Je suis Tabbé de Saint-Sauve.

Sir John, en entendant cette réponse, avait redoublé de rire.

— Un moine batailleur! s'écria-t-il en levant les mains. Cette bonne fortune n'arrive qu'à moi 1

— Je suis abbé commendataire. Je porte le petit collet, ou devrais le porter. Mais je ne suis pas engagé dans les ordres. Je suis secrétaire de l'ambassade française. Ainsi, si vous avez quelque proposition à me faire....

Avant que sir John eût pu répondre, le docteur Magrovius, qui avait sauté à bas de la voiture en entendant nommer l'abbé de Saint-Sauve, s'avança jusqu'au cheval de celui-ci, et tirant violemment la bride, il dit d'une voix qui avait quelque chose d'âpre et d'agressif :

— Ah ! vous êtes l'abbé de Saint-Sauve ! répondez, vous êtes bien l'abbé de Saint-Sauve? Je vous connaissais de nom. Je ne vous avais pas encore vii.

Le jeune cavalier fixa son regard perçant sur ce grand homme au teint roux, dont une barbe noire, une large perruque noire et des lunettes vertes cachaient soigneusement presque tous les traits.

— Votre demande est légitime, monsieur, mais votre geste est grossier et votre voix est insolente. Lâchez la bride de mon cheval, si vous ne voulez pas que je vous soufflette. Je suis l'abbé de Saint-Sauve. Pour moi, je ne sais qui vous êtes, mais je veux vous dire que votre barbe noire est mal teinte, que vous montrez trop vos yeux au-dessus des lunettes que vous n'avez

28 ■ SIR JOHN TtOBLEY DOOBLEBEER

évidemment pas l'habitude de porter, et que votre perruque convient peu à votre visage.

Il lui tourna le dos. Magrovius avait blêmi sensiblement. Un grondement sourd sortit de sa poitrine. Mais il triompha du sentiment qui l'agitait. Il retourna vivement vers la voiture et il dit à Lionel : •

— Est-ce que vous* allez obéir à ce fou ridicule? Je désirerais être conduit à Thotel Bull-ond-George,

Cornélius, qui avait observé toute cette scène avec une curiosité intense, fit un signe, à peine perceptible, à Jérémiah, qui courut vers sir John auquel il dit vivement quelques mots. Celui-ci bondit vers la voiture.

— C'est vous qui m'appelez un fou ridicule, vil crapaud ! Je ne sais si je dois arracher votre infecte perruque, casser vos besicles sur votre nez, ou vous faire piétiner par mon cheval comme un reptile immonde.

— Sir John, dit gravement Lionel, le docteur Magrovius a été appelé par moi. Il est mon bote, respectez-le. Docteur, pardonnez à sir John, que vous avez jugé fort légèrement. Il a invoqué, pour changer mon itinéraire, une autorité à laquelle je ne saurais désobéir. Nous irons à l'hôtel des Armes-dii-Roi^ puisque lady Ellen le désire ainsi.

Magrovius serra les poings, en jetant un regard sombre sur tous les assistants.

— Pour vous, dit-il âprement à Jérémiah^ qui rapportez si vivement mes paroles, j'ignore ce qui vous pousse, mais je ne vous oublierai pas, et les gens que je hais ont toute chance de ne pas mourir de décrépitude.

Jérémiah lui envoya un aimablje sourire, et levant les bras au ciel :

— La foi excellente nousordonne de recevoir avec joie

SIR JOHN GODLEY DOOBLEBEER 29

et concupiscence tous les coups qui pleuvent dans cette vallée de larmes. Au surplus mes reins vous défient, car le Seigneur m'envoie justement en la pensée que Josias a détruit Chamos, Tidole des fils de Moab, dont j'ai toujours soupçonné que vous êtes le dernier descendant.

L'abbé de Saint-Sauve s'approcha de sir John.

-— Vous ne m'avez pas répondu, dil-il en le tirant à quartier. Persistez-vous à vouloir forcer jr^'^de Rosèle...

— M"® de Rosèle ! s'écria le baronnet. Grand Dieu, qu'ai-je fait ?

Il partit ventre à terre dans la direction de Dartford. La voiture s'e remit en marche dans la même direction.

— J'espérais bien, Jérémiah, dit Cornélius de sa voix douce et candide, que sir John allait arracher la perruque à ce personnage. Je voudrais bien voir son vrai visage. Voulez-vous me rendre le service de courir jusqu'à rhotel où nous devions descendre ? Je serais bien trompé si le baron de Cloots n'était pas à nous y attendre ; vous lui direz que lord Lionel a changé de projet et que le docteur Magrovius est aux Armes-du-Roi.

Sir John avait couru, suivi de toute sa troupe et de l'abbé de Saint-Sauve, jusqu'à l'hôtel de BuU-and-George.

Une chaise de poste était bien arrêtée au milieu de la rue.

— Voici, dit l'abbé de Saint-Sauve en arrivant, le tyran, oui, ma cousine, le tyran inhumain qui vous retient ici pour servir de spectacle à tout ce peuple qui vous regarde comme un monument.

— Ah ! monsieur, dit Louise de Rosèle, en tournant vers sir John ses yeux qui brillaient d'un éclat incomparable et son regard mutin qui pétillait comme les faceltes d'un diamant, j'eusse dit en vous regardant :

Voilà un gentilhomme qui a chaud. Mais jamais je n'eusse cru que vous voulussiez me faire attraper une pleurésie.

Lord John rougit, puis pâlit, il fit faire quelques voltes à son cheval, distribua des coups de poing à ses laquais ébahis, puis s'écria, en enfonçant son chapeau jusqu'au nez :

— Dieu me damne, je suis pris. Jamais je ne me sauverai de ces yeux-là. Madame, si vous êtes mariée, je tue votre mari. Si Vous êtes veuve, je vous enlève. Entrez dans rhôlel, il est à vous. Si vous êtes jeune fille, je tuerai tout homme qui vous approchera* jusqu'à ce que vous consentiez à être la femme de sir John Godley Dooblebeer, premier baronnet d'Angleterre et possesseur de 400,000 livres sterling de rentes, qui font 2,500,000 fr. de votre misérable monnaie française.

Il se précipita, comme un fou, dans l'hôtel où la chaise de poste le suivit.

ou CORNELIUS APPREND GOMMENT LAD Y ELLEN EST DEVENUE MALADE

Le baron Jean-Baptiste Von Cloots-Schlestedt, qui attendait là, lui aussi, la permission d'entrer au Bulland'George, se préparait à les suivre, lorsque Jérémial^

LADY ELLEX EST DEVENUE MALADE 3l

vinllui dire quelques mois. Il tourna bride brusquement et se hâta d'accourir, comme Cornélius l'avait pronostiqué, à rhôtel des Armes-du-Roi,

C'était bien ce personnage si connu sous le nom d'Anacharsis Cloots, que Robespierre allait bientôt nommer « Orateur officiel du genre humain » et qui devait ajouter à là qualiHcatioD d'Ambassadeur de l'Humanité celle d'Homme né avec une âme sans-culotte, et d'Ennemi personnel de Jésus-Christ.

Il était encore, à l'époque ©ù nous le voyons, quelque peu retenu par les habitudes de la bonne compagnie. Il prêchait l'athéisme dans les sociétés choisies. Avant de devenir le grotesque héraut de la République universelle, il se faisait, en compagnie du chevalier de Rutledge et du normand Nicolas de Bonneville, l'illuminé, le futur auteur de la Bouche-de-Fer, et l'inventeur de la garde nationale, il se faisait en -Angleterre l'agent actif de la franc-maçonnerie. Ce qui ne l'empêchait pas de se mettre en grande rage quand on lui contestait que sa famille fût moins ancienne que la maison royale de Prusse.

Il avait naturellement ce don que l'émancipation révolutionnaire allait développer jusqu'à en faire une habitude générale et une pratique sociale, ce don de l'exaltation nerveuse qui, comme le don des larmes à tant d'autres fourbes, lui permettait de paraître sincèrement convaincu. La grande débauche, en enfiévrant son cerveau, avait encore augmenté cette tendance native à l'enthousiasme hystérique et à l'exaltation congestive.

Il n'était pas, du reste, à demeure en Angleterre, et en attendant qu'au Champ^de-Mars il déposât douze mille francs sqr l'Autel de la Pairie pour faire la guerre aux

32 OU CORNELIUS APPREND CO]k»fENT

despotes, il écornait sa fortune à courir le monde en ivrogne, en philosophe et en libertin.

C'était là l'homme auquel le vieux lord Saint-Albans, dans sa passion pour la philosophie, avait confié le soin d'élever l'âme et les idées de Lionel. L'âme avait échappé. Elle était restée la plus pure, la plus dévouée, la plus généreuse, la plus amoureuse de la poésie et 3e la charité; mais l'intelligence, moins vigoureuse, avait succombé. Lionel, très-bon et très-doux, était devenu le plus radical des révolutionnaires. Son imagination ne reculait devant aucune ruine, devant aucun meurtre, pour arriver à cette religion de la bienveillance universelle, à cette organisation de la liberté complète et de la fraternité absolue qui, avec l'égalité sans réserves, étaient l'idéal des utopistes d'alors.

Il n'avait plus guère, quand il rencontra Ellen, d'autre croyance religieuse que la vision confuse d'un déisme fort vague. Toute la foi, tout l'enthousiasme, toute l'ardeur qui étaient à l'état latent dans son âme, s'étaient éveillés et s'étaient précipités vers Ellen pour s'anéantir en cet amour, après liii avoir communiqué toute leur puissance, comme toute leur vertu.

L'amour avait rendu à la foi ce que celle-ci lui avait donné.. Le baron de Cloots avait constaté avec inquiétude que Lionel devenait indifférent à ses prédications politiques, comme à ses plaisanteries religieuses. Il constatait pourtant aussi que si lord Saint-Albans commençait à échapper à l'influence souveraine qu'il avait exercée jusque-là sur lui, Taffection n'avait pas diminué. Lionel voyait encore dans le baron prussien, non le corrupteur intéressé, inais le professeur puissant par le génie, le maître enthousiaste et dévoué.

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