LADY ELLEN EST DEVENUE MALADE
Il lui serra affectueusement la main quand il le rencontra à la porte de Thôtel des Armes-du-Roi, et précédant Cornélius et les deux Prussiens, il monta dans une grande pièce du premier étage de la maison.
— Vous êtes ici chez vous, messieurs, dit-il. J'ai donné Tordre que personne ne vînt vous déranger dans cette partie de la maison pendant les quelques heures que nous sommes exposés à rester à Dartford. Milady désire que je ne me mette en route pour Londres qu'à la nuit fermée. Je vais profiter des dernières heures de lumière pour aller dessiner — je sais qu'elle le désire de- . puis longtemps — les ruines du vieux couvent bAti à Dartford par Edward III.
Un sourire d'une sénérité charmante et d'une félicité intense rayonna pendant un instant sur son beau visage.
— Je regrette, docteur Magrovius, que vous ne puissiez pas attendre l'arrivée de votre illustre confrère de Paris, M. Vicq-d'Azyr. l\Iais je tiens pour un arrêt définitif celui par lequel vous m'annoncez la guérison complète de ma chère lady. Je sais bien que c'est à vous, docteur O'Toole, que je dois cette guérison. Moi qui risquerais cent fois ma vie pour amener un sourire sur les lèvres d'Ellen, vous devinez ce que je puis promettre d'attachement .et de dévouement à l'homme qui m'a conservé mabien-aimée.
Une larme vint se balancer au bout de ses longs cils, tandis qu'il tendait à Cornélius une main que celui-ci prit avec froideur.
— Maintenant, docteur Magrovius, je vous pose encore une question à laquelle votre confrère n'a pas répondu. Quelle cause attribuez-vous à l'étrange et subite
maladie qui, en un jour, avait mis milady aux portes du tombeau'?
Le Prussien jeta un regard furtif du c6té de son compatriote Anacharsis, et après un instant de réflexion, il répondit sèchement :
— La nature n'a pas encore livré tous ses secrets, et elle les cache sévèrement aux hommes comme aux peuples superstitieux qui adorent Dieu, une idole, au lieu de Tadorer, elle, la mère universelle. Je n'ose pas, moi non plus, donner une affirmation définitive. Mais j'ai vu souvent des êtres sensibles, après avoir lutté longtemps et silencieusement contre un grand chagrin, contre une suite de calomnies, par exemple, tomber tout d'un coup, comme si le chagrin eût décomposé lentement leur sang et qu'une dernière douleur enlevât à ce sang le dernier des éléments qui le maintînt encore en vigueur.
— Oui, oui, murmura Lionel, — et son front se plissa sous l'effort d'une âpre pensée, — il faudra porter la hache sur le vieux tronc de l'aristocratie, car de chêne il est devenu mancenillier, et il empoisonne ceux qui viennent se reposer sous son ombre.
Le baron von Cloots s'avança vers lui, et tendit les bras avec un geste emphatique :
— Écoutez le bruit de la cognée, s'écria-l-il. Voilà nos voisins qui, après avoir abattu les piliers de l'autel, frappent à tour de bras sur les pieds du trône. Nous ne mourrons pas sans voir Dieu bafoué, sans voir l'Europe réunie dans les liens d'une République universelle, dont la première loi sera celle-ci :
« Il n'y a plus de Dieu. Les lâches qui l'adoreraient encore seront réduits en esclavage, »
làdy ellen est devenue malade 35
— Remplacez-moi auprès de mes hôles, cousin O'Toole, dit Lionel avec un sourire, et tenez-leur bonne compagnie. Encore une fois, adieu, docteur Magrovius.
Il sortit. Le savant prussien écouta un instant le bruit de ses pas qui s'éloignait.
— Il faut. que nous cassions les reins, dit-il brusquement en allemand, à cette espèce de petit singe irlandais. Eh bien! il ne bouge pas, continua-t-il après avoir observé Cornélius qui tournait vers les deux personnages son regard clair et ingénu. Vous êtes donc bien sur qu'il ignore l'allemand.
— Je vous l'ai dit, répondit vivement Cloots, dans cette langue. J'ai eu mainte occasion d'en acquérir la preuve. Gardons-le auprès de nous, au lieu de chercher à l'éloigner, ce qui pourrait .donner des soupçons. Je vous répèle que c'est un garçon très-savant en médecine, mais naïf comme un enfant, et sans plus de malice qu'un chien de six semaines. Il est si nigaud que, malgré toute sa science, il ne s'est pas douté que vous n'êtes pas plus médecin, baron PlatlzoU, que moi. En résumé, il ignore absolument l'allemand, c'est un imbécile qui croit en Dieu et en Christ. Mon cher docteur Cornélius O'Toole, dit-il en anglais, excusez- nous de parler la langue de notre pays.
— Parlez, faites! Ah! plût à Dieu que je pusse rencontrer quelqu'un avec qui parler la bonne vieille langue de rile-des-Chants.
Il tira un petit Horace de sa poche et alla s'asseoir dans un coin de la chambre.
— Et ce lâche, ce misérable Beaurevoir, s*écria le docteur Magrovius (ou le baron PlattzoU, comme on voudra}> vous l'avez vu, Cloots?
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36 ou CORNELIUS APPREND COMMENT
il serrait le poing, frappait du pied et grinçait des dents. ,
— Retenez-vous un peu, dit l'autre, quoique nous parlions allemand, il y a la le langage des gestes, qui lait partie de la République universelle. Et oui, je l'ai vu, et quoique j'ignore les causes de votre- haine, je vous ai rendu le service que vous désiriez. Je lui ai suscité les diflicultés qui l'empêcheront, sans doute, d'être à Londres demain. iMais son flis cadet et sa nièce
— Les causes de ma haine! Il n'y en a qu'une; je vous la dirai un jour, quand je serai vengé. Mais je le hais! Ah! je donnerais mon i?ang goutte à goutte pour pouvoir empoisonner chaque goutte du sien et le l'aire souffrir dans chacune de ces gouttes empoisonnées ! Ah ! je hais à cause de lui sa famille, sa race et cette ridicule et insolente nation française! Ah! j'eusse pu le tuer cent fois! Mais il faut qu'il souffre de terribles douleurs! Oui, je lui en ai déjà enfoncé unç au flanc qui le mord à chaque heure de sa vie. Quand lu le rencontreras, Anacharsis, demande-lui si outre son fils aine, le chevalier de Beaurevoir, outre son fils cadet, Jean de Beaurevoir, abbé de Saint-Sauve, outre sa fille Hélène, il n'a pas un quatrième enfant, et demande-lui ce qu'il est devenu.
11 se promena un instant de long en large, en grondant. Cloots le considérait avec l'indifférence qu'il portait à tout ce qui n'était pas débauche, impiété ou république universelle. Cornélius él^it évidemment absorbé dans sa lecture.
— Eh bien ! dit Plattzoll en se rapprochant de son compatriote, ce n'est pas tout d'avoir arrêté cet exé-