‹ En 1792: le premier amour de Lord Saint-AlbansChapitre 9 sur 9 · LORD SAINT-ALBANS COMMENCE A FAIRE CONNAISSANCE AVEC LA RÉVOLUTION · texte numérisé non relu

LORD SAINT-ALBANS COMMENCE A FAIRE CONNAISSANCE AVEC LA RÉVOLUTION

Les poings de sir John et de Killmallock n'avaient pas tardé à mener les deux gentilshommes anglais au premier rang de la foule. Ils s'arrêtèrent un instant fort émus du saisissant spectacle qu'ils avaient sous les yeux.

Un vieillard, tête nue, les cheveux blancs en désordre, les vêtements en lambeaux, la chemise déchirée et tachée de sang, était debout, adossé contre la muraille de la maison close de l'abbé de Moy. Il se tenait très-droit. Ses narines, très-ouvertes, battaient rapidement; ses lèvres étaient serrées, son teint pâle. C'était le seul signe d'émotion qu'il donnât; il portait le front haut, l'expression de son visage était calme , et il regardait froidement les hommes et' les armes qui allaient lui donner la mort.

C'était, on l'a deviné, le marquis de Beaurevoir. A ses pieds se tenait, assis sur le seuil très-bas de la porte, M. de Batz, dépouillé presque entièrement de ses vêtements et les mains liées derrière le dos. La pierre sur laquelle il était assis était marquée de sang. Il serrait son bras gauche contre le montant de la porte, comme s'il eût voulu s'en servir comme d'un tampon pour empêcher le sang découler d'une blessure, légère, du reste, qu'il avait reçue à ce iras. Avec un sourire insolem-

ment railleur, il tenait son regard fixé sur un homme trapu, au teint coloré, à l'œil ouvert et sanglant, à la mine à la fois effrontée et étourdie de l'orateur et de l'homme d'action.

C'était, nous l'avons dit, le célèbre huissier Maillard; et de tous les démagogues présents, c'était lui qui menaçait Batz le plus furieusement.

Crispinet était étendu, au pied du mur, le dos tourné contre la muraille. Sa tête était cachée derrière les reins du baron de Batz. Trois corps étendus non loin d'eux, à côté de petites mares de sang, complétaient le tableau de la défaite des royalistes.

Batz et Beaurevoir s'étaient précipités, avec quelquesuns de leurs affidés, guidés par de Vaux, à l'aide des deux cavahers qu'ils avaient en effet dégagés, et dont ils avaient ainsi couvert la retraite. Mais bientôt, accablés par le nombre, ils avaient cherché refuge vers la maison de l'abbé de Moy. Ils l'avaient trouvée fermée, car l'abbé, ainsi que dame Tabuchet et la jolie Marie- Simonne, étaient à la haute messe de Saint-Laurent.

Ils avaient continué de lutter, mais, après avoir vu tomber trois des leurs, et constatant le nombre croissant de leurs ennemis, ils avaient donné l'ordre à de Vaux de s'éloigner en dispersant ses hommes.

Le Chanteur patriote avait suivi cette lutte avec une agitation qui démentait son flegme habituel et le cynique scepticisme dont il faisait profession. Il était bien le souverain absolu de cette armée de gueux, mendiants et filous, qui couvrait la grand'ville. Mais son absolutisme était limité par de nombreux privilèges et par des habitudes traditionnelles auxquelles il lui était difficile d'échapper.

Aventurer la vie de ses truands pour un intérêt personnel, pour un but non arrêté et qui n'importait aucunement à Tensemble de l'association, c'était presque impossible, surtout quand les démocrates étaient si ouvertement les plus forts. Il s'était pourtant décidé à rassembler, par un signal, dans son voisinage, quelquesuns de ses hommes, et tout en se demandant, avec inquiétude ce qull pourrait faire pour protéger rex-colonel dé Picardie, il admirait Crispinet.

— Le petit coquin, murmura-t-il , il est digne d'être de Tarascon. Il n'est pas plus blessé que mon épée. Je jurerais qu'il est en train de ronger la corde qui lie les bras de son voisin.

De vrai, Crispinet s'était jeté contre la muraille, simulant le mort, et, en ce moment, il commentait de son mieux la fable du Lion et du Rat.

Les vainqueurs formaient autour des vaincus un demicercle dont la corde était représentée par la muraille de la maison et dont l'arc pouvait avoir une quinzaine de pas.

Les premiers rangs étaient formés par les plus enragés des voltigeurs de la 9® compagnie. Le fusil armé et épaulé, ils semblaient n'attendre qu'un mot de Sylvain- Sylvestre pour foudroyer les deux prisonniers. Le sergent Valflanquin se trouvait là à son rang, le cœur fort angoisseux : il allait sûrement déplaire à dame Tabuchet ; mais quoi l était-il possible de laisser échapper ces hommes ! Ne disait-on pas qu'ils étaient les chefs de ces êtres effroyables dont les démagogues avaient su faire l'épouvantail du bourgeois parisien, les Chevaliers du poignard !

C'est à la droite de cette troupe que se trouvait le

Chanteur, dont la petite bande de filous augmentait sensiblement. A la gauche, terminant le demi-cercle, on voyait les chefs démocrates, Huguenin, Hanriot, Rotondo, Fournier, auxquels s'étaient joints quelques menus barons du jacobinisme, comme Marino, Richil, Soulès, Trinchart et Subleyras.

C'était de ce côté, tout contre la muraille, que siégeait l'huissier Maillard, au miheu de quelques-uns de ses aides, armés de sabres, de piques, de masses et portant le costume qu'ils devaient rendre si célèbre aux Journées de septembre : culottes à raies longitudinales blanches et rouges, dénouées au genou, jambes nues, sabots, chemise ouverte sur la poitrine velue, manches retroussées sur les bras rouges, casquette en peau de renard pelée, la queue delà bête battant les omoplates de l'homme. Les plus élégants montraient les larges pantalons tombant sur des souliers éculés, une carmagnole couvrant la chemise ouverte , le chapeau de cuir verni et le baudrier de cuir noir.

— Qu'est-ce qui se passe donc? demanda Lionel à l'un des gardes, Picatout, dont la face naïve lui promettait un renseignement sincère.

Picatout, les lèvres entr'ouvertes, la prunelle dilatée d'enthousiasme, étudiait les gestes éminemment patriotiques de l'huissier Maillard. Sylvain, son idole habituelle, tombait à l'état des Dn minores,

— Monsieur, c'est le chef des chevaliers du 'poignard.

— Des chevaliers du poignard?

— Et! oui, c'est bien connu, les chevaliers du poignard, c'est la garde secrète de Louis le Dernier,

— Louis le Dernier?

— Oui donc, Louis le Faux, Est-il bouché, mon dieu.

ce provincial I Ces chevaliers se promènent jour et nuit dans Paris, pour remarquer les meilleurs citoyens. Ces deux là étaient ici dès le matin, — ça, je peux le jurer, puisque j*y étais — pour faire entrer des régiments d'égorgeurs, pour faire sauter les stations où le peuple se réunira pour la fête aujourd'hui. Si bien que le peuple de ce faubourg, qui est héroïque et civique, en se croyant assassiné parles chevaliers du poignard, s'est fâché comme de juste, et il a gardé lès chefs pour les fusiller, comme vous allez voir. Mais taisez-vous, le grand citoyen Maillard va parler.

Maillard s'était, en effet, avancé de quelques pas. Le murmure de la foule cessa. Un silence profond s'étendit sur cette masse agitée, au dernier rang de laquelle les voitures qui venaient de la Barrière et les curieux qui accouraient de la foire Saint-Laurent communiquaient un mouvement contrastant avec la gravité austère des premiers rangs. Nous disons bien gravité austère, car beaucoup des honnêtes gens de cette troupe étaient convaincus — et c'est ce qui explique bien des crimes de ce temps — qu'en exterminant un homme accusé d'être l'ennemi du peuple, ils exerçaient un droit auguste et remplissaient un devoir imprescriptible.

— Brigand! dit Maillard à Beaurevoir, ce grand et noble peuple dont tu vois Tattitude majestueuse, t'a pris en flagrant délit de trahison et d'assassinat. 11 a bien voulu, dans sa clémence que rien ne lasse, t'épargner sur le coup, pour te juger et te donner le temps de te réconcilier avec l'humanité. Allons, sors pour un instant de ton ignoble vie de débauches et de crimes, vil aristocrate, et donne au moins un signe de vertu en faisant l'aveu de tes forfaits, et en reconnaissant la justice du

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châtiment. Tu es jugé, tu vas mourir! Qui sait? Tu peux racheter ta vie en avouant que tu es le chel' des Chevaliers du poignard.

A ce mot exécré, une clameur de malédictions s'éleva du sein de la multitude.

Batz, dont Crispinet était enfin parvenu à ronger les liens, s'était relevé, tout en gardant les mains derrière le dos. Quoiqu'il n'y eût aucune chance de salut pour lui et ses compagnons , toutefois il lui semblait qu'il avait gagné quelque chose en rompant ses liens; il se sentit pour un instant comme joyeux. C'était bien l'immonde Maillard prêchant sérieusement la vertu à un homme aussi vénéré dans l'armée que Malesherbes, par exemple, pouvait rêtre dans la magistrature; cette pensée saisit son vif esprit gascon, d'une façon si brusque qu'il éclata en un rire presque convulsif.

— Bonne jor, mounsier, lui cria sir John, très-bienn, très-brave. Comment porte-vos?

— Citoyens, reprit Maillard, grand peuple pur et vaillant, préparez vos armes. Veux-tu reconnaître tes crimes, vieux traître? Reconnais l'existence des Chevaliers du poignard, avoue que tu en es le chef, dévoile au peuple les mystères de cet antre d'iniquité, de cette horde de sicaires armés contre les pères de la patrie, et tu auras la vie sauve.

Le vieux soldat regarda fixement pendant un instant le repris de justice que la Révolution lui donnait pour

juge.

— Les poignards sont bons pour des plats-pieds comme toi, mon drôle. Je suis un soldat, je ne connais que l'épée. Croire que je vais reconnaître pour juge une espèce comme toi ! Allons, clabaudin, commande le feu

à ta troupe de galfretiers qui ne savent même pas tenir leurs fusils et qui sont la risée des vrais soldats — s'il s'en trouve parmi ces badauds, lâches témoins d'un lâche assassinat.

Le Chanteur s'agitait, depuis un instant, d'une façon très-expressive. Il se redressa à ces paroles et fit signe à son porte-épée. Mais l'illustre capitaine Coquillart lui mit la main sur l'épaule :

— C'est inutile, lui dit-il à voix basse. C'est vous sacrifier inutilement. Nos hommes ne marcheront pas. Il n'y a pas de raison; et les autres sont trop nombreux. Tout ce que nous pourrons faire, c'est de' venger le pauvre colonel, en cassant les reins à tous ces coquinslà, pris séparément. Nous pouvons commencer à désarmer l'ennemi, conclut-il en enlevant à Picatout, perdu dans sa fureur civique, son sabre et... son mouchoir.

Maillard, fouetté par l'injurieux mépris du prisonnier, avait senti sa poitrine se gonfler de rage.

— Enjoué, camarades! cria-t-il.

— En joue! répéta son frère Sylvain-Sylvestre.

— Une dernière fois, infâme satellite du plus vil des despotes, veux-tu incliner ton front ignoble sous la justice et la vertu du peuple!

— La justice représentée par toi, usurier! répliqua le vieillard qui s'échauffait; la vertu représentée par toi, banqueroutier! Tu as commencé à exploiter le peuple en le volant à la petite semaine, et tu continues à exploiter, au profit de tes débauches, de ta férocité et de ton ambition, son ignorance et sa crédulité ! Je te connais bien, Maillard. Avant d'être un démagogue, tu étais un filou, et tu n'es démocrate que parce que tu étais méprisé.

L'huissier était devenu pourpre. Ses yeux sanglants semblaient sortir de leurs orbites. Ses lèvres et ses mains tremblaient de fureur. 11 tira son sabre.

— Eh bien! hurla-t-il, tu insultes à la majesté du peuple; tu montres ta haine sacrilège contre la démocratie, tu dévoiles, dans toute leur horreur, tes vils instincts d'homme aristocrate, c'est-à-dire d'homme de sang et de boue; on devrait te- tenailler avec des fers rouges, chef d'assassins. En joue, citoyens, enjoué, peuple pur...

Les fusils s'abaissèrent. Batz, oubliant qu'il devait être enchaîné, leva la main.

— Pardieu, cria t-il, mes braves grivois, vous attendrez bien un instant pour apprendre qui vous allez avoir l'honneur d'envoyer au trépas. Cap de diou! Il ne faut pas que nous disparaissions au coin d'une borne. Moi, je suis le baron de Batz, et voici le marquis de Beaurevoir, colonel du brave régiment de Picardie.

A ce nom, Lionel, suivi de John, s'élança dans l'espace laissé libre entre les fusils et les prisonniers. Max entraîné par sa sympathie pour le vieillard et retenu par la haine de ce nom, avait fait un mouvement en avant, puis en arrière, et il restait cloué à sa place, en proie à une anxiété qu'il subissait sans pouvoir ni s'en débarrasser ni s'en rendre compte.

— Qu'est-ce que c'est que ces fous qui viennent se mettre devant nos fusils? s'écria Maillard.

— Je suis un citoyen anglais, répondit froidement Lionel.

— Au diable les étrangers! Qu'ils restent chez eux. Il n'y manque pas de tyrans à raccourcir.

— Je me nomme Lionel, lord Saint-Albans.

— Le chef de la démocratie anglaise"^ demanda vivement Huguenin.

Lionel fit un signe afflrmatif.

— Eh bien, continua rudement Maillard, tu vas voir le plus beau de tous les spectacles pour une âme démocrate, c'est-à-dire un peuple se baignant avec délices dans le sang des traîtres et des aristocrates.

— Vous ne ferez pas cela! dit froidement Lionel.

— Ah ! vraiment !

— Non, car c'est un crime et une lâcheté. C'est un crime de tuer un homme qui n'a pas été jugé légalement, c'est une lâcheté de tuer un vieillard.

— Le peuple n'a pas besoin de loi ni de jugement. Il ne saurait se tromper. Tout ce qu'il condamne est criminel. Parmi ses ennemis, il n'y a ni vieillard, ni femme, ni enfant; il n'y a que des ennemis du peuple, c'est-àdire des monstres, bons à être supprimés.

Barbaroux n'avait pas bougé tant qu'il s'était agi d'assassiner des aristocrates.

Mais quand il vit tes Anglais, ambassadeurs des républicains britanniques, entrer en scène et se mettre en danger , Barbaroux comprit que l'opinion , infaillible aussi longtemps qu'elle condamnait deux royalistes à mort, s'exposait à faire une grosse sottise.

— Est-ce que vous allez laisser Maillard continuer de commander votre compagnie, capitaine? dit-il à Carbillard.

Celui-ci rougit, et mettant son chapeau sur l'oreille d'un geste martial, il lança le plus effrayant de tous les jurons militaires, et s'avança dans la rue. Il s'arrêta à la queue de sa compagnie où il trouva trois bourgeois

sensibles, dans la société desquels âl déplora.., les imprudences de la cour et Tobstination du roi.

Barbaroux s'était avancé jusqu'auprès de Maillard.

— Qui que vous soyez, disait Lionel à voix haute, — et son noble visage s'illuminait d'enthousiasme, — vous n'avez pas le droit de méconnaître les lois de la philosophie ni de déshonorer la Révolution. Regardez-moi. La Révolution n'a jamais eu d'ami plus dévoué que moi, de fils plus respectueux, de disciple plus ardent. J'accours en France pour voir un peuple qui a glorieusement brisé ses chaînes. J'entre à Paris, tout heureux d'admirer cette noble cité qui a montré à l'univers la route divine de la vertu, de la justice et du dévouement. Et le premier exemple que vous me montreriez, ce serait un exemple d'aveugle fureur! et le premier spectacle qui frapperait mes yeux, ce serait celui d'un assassinat! Non, non, écoutez-moi; croyez-moi : n'avilissez pas la Liberté! N'attristez pas l'âme d'un fervent disciple de la religion nouvelle. Ne me faites pas hésiter dans ma foi en la Révolution.

— Ah! bien, voilà une raison! cria Maillard avec un éclat de rire. Eh I que nous importe ce que pense cet Anglais! Blâme la Révolution, si ça te plaît. Qu'est-ce que ça lui fait, et à nous donc ! Voyez, frères, l'orgueil de ces aristocrates anglais. Il faut, pour leur faire la cour, que tout un peuple, le peuple français, recule et lâche ses ennemis mortels. Va-t'en bavarder à la Chambre des lords, j... f... d'insulaire.

— Dieu damne les yeux rouges de cet vilain singe! criait sir John en montrant le poing. Je défie toute la populace de la France entièrement; et en premier ligue

toutes ces coquins avec leurs sales bonnets de bêtes, comme eux.

— Eh bien! cria à son tour Lionel, vous ne tuerez pas ces hommes, ou bien vous me tuerez avec eux, et avec nous la démocratie, je vous le prédis. J'aime mieux mourir que de voir, moi vivant, la Révolution commettre une lâcheté.

Il vint se mettre devant le marquis, tandis que sir John, jurant comme une légion de diables, vint à côté du baron de Batz, auquel il serra la main à tour de bras.

— Maillard , dit Barbaroux , qui était devenu pâle d'émotion, réfléchis bien à ce que tu vas faire. L'Europe et la France ont les yeux fixés sur nous. Ces deux Anglais sont de vrais républicains. Ils sont l'orgueil de la République universelle, et leur fortune est nécessaire en ce moment pour sauver la démocratie.

— Au diable tous ces bavardages. Si l'Europe n'est pas contente, nous la conquerrons. Si la France se plaint, nous la musèlerons. De l'argent! Quand la démocratie en voudra, elle en trouvera dans les hôtels des riches. Frères, cria-t-il avec une ironie furieuse, cet espion de Pitt a arraché son masque! Eh bien, nous punirons le lâche étranger en même temps que l'aristocrate, et le séide de Georges avec l'esclave de Louis.

— Une séide de Georges, hurla John, je souis Numa Pompilius. Killmallock, continua-t-il, avec des gestes si extravagants que les fusils se relevèrent pour un instant et qu'on oublia, momentanément, tout pour lui, Killmallock, apportez l'habit de Numa Pompihus.

Killmallock entra dans le cercle avec un habit bleu sur le bras. John ôta gravement sa redingote el montra,

au grand étonnement du public, rextraordinaire gilet qu'il portait.

Pendant ce temps, le marquis avait dit à Lionel :

— Mylord, je vous remercie des efforts que vous avez faits pour nous sauver la yie. C'est racheter noblement ce que votre conduite eut d'extraordinaire à mon égard, il y a quelques années. Mais qu'un chevaleresque entêtement ne vous conseille pas de rester auprès de nous. Votre présence ne protégera pas nos jours. Ils vous tueront avec nous.

— Je joins mes instances à celle de M. de Beaurevoir, dit Batz. Nous, nous sommes tués par nos ennemis; c'est assez logique, et nous avons de quoi être fiers. Mais vous, Mylord, qui avez fondu ces balles qui vont nous faire sauter la cervelle...

— Je vous comprends, monsieur, et c'est pour cela que j'offre volontiers ma vie. Si cette illusion qui m'a guidé jusqu'Ici s'évanouit, si la Révolution qui est ma patrie, mon orgueil, ma religion, ne doit produire que le crime, que l'élévation des misérables et la couardise des honnêtes gens, c'est bien le moins que je donne mon sang pour expier mon erreur et me faire pardonner par vous. D'ailleurs, conclut-il en rougissant, j'ai une dette à payer aux Beaurevoir. Comblez-moi au point de ne plus parler de cela.

Le vieillard s'inclina.

Pendant ce temps, et tandis que la querelle s'échauffait entre Barbaroux et Maillard, John avait déplié tranquillement son habit bleu qui portait les mêmes ornements bizarres que le gilet et l'avait endossé avec une majestueuse lenteur.

A cet aspect, qui piquait singulièrement la curiosité du peuple, les chefs démocratiques avaient tressailli.

— Diable, dit Huguenin à Maillard, je crois que tu aurais tort de t'obstiner à exterminer ces aristocrates protégés par ce Numa Pompilius qui nous a soutenus de son or pendant les jours difficiles.

Maillard hésita un instant. Mais la vanité blessée lui mordait le cœur et le sang lui brûlait les yeux.

— Tantpis, répondit-il, ces misérables ont insulté lamajesté du peuple; puisqu'ils nous ont insultés. Il faut qu'ils meurent. Si je cède aujourd'hui, je ne serai plus maître de mes hommes. Un plus féroce. Héron, par exemple, qui lorgne ma succession, prendrait place à leur tête. Il faut de la viande fraîche à mon chenil, si je veux que mes limiers chassent bien, au jour venu.

— Tu répondras de ta conduite devant le comité. Maillard, dit Barbaroux qui se mordait les lèvres de colère et qui se demandait s'il n'allait pas sauter à la gorge du misérable.

— Le comité I je m'en .... S'il n'est pas content, je le fais casser par le peuple. Je me moque de votre politique, de vos hommes d'État, de vos Danton, comme de vos Robespierre. Je ne. connais que le peuple et sa volonté, que je représente. Le mouvement est lancé; il se continuera malgré tout. Il s'agit de se mettre à la tête.

— Tu n'es qu'un ambitieux. Maillard ! Et je choisirai mon temps pour te casser les reins.

— Tu vois, tu parles de choisir ton temps. Tu es faible. Moi je n'ai qu'un mot à dire et je te les tais casser immédiatement ; veux-tu que j'essaye ?

Barbaroux se détourna en grinçant des dents. Jamais il ne s'était senti aussi humilié, aussi exaspéré. Mais il

n'osait agir et, tout en maudissant intérieurement sa lâcheté, il essayait de comprimer sa fureur.

Maillard fit un signe. Les fusils qui s'étaient relevés, s'abaissèrent de nouveau.

— En joue, camarades! cria encore Maillard. Vous avez devant vous des traîtres, des assassins, des espions. Au nom du peuple souverain qui les a jugés et condamnés , au nom de la Patrie et de la Liberté dont ils sont les ennemis exécrables, pas de pitié pour les Chevaliers du Poignardi pour leurs amis et leurs défenseurs.

En ce moment la porte de la maison s'ouvrit. L'abbé de Moy, qui était rentré par derrière, s'avança précipitamment sur le seuil, tandis que dame Tabuchet, qui paraissait à côté de lui, lançait un regard terrible à Valflanquin.

— Mes enfants, s'écria le prêtre en tendant les bras, ne me reconnaissez-vous pas, et aussi cette maison qui a toujours été ouverte pour vous?

— Au diable le vieux tartufe! hurla Maillard; tuons le fanatique avec l'aristocrate et l'Anglais. Feu !

— Feu! répéta Sylvain-Sylvestre, tandis que le capitaine Carbillard levait les mains au ciel pour le prendre à témoin de la faute que commettait le roi en donnant sa confiance aux aristocrates et en poussant le peuple à l'exaspération.

Une détonation bruyante s'était fait entendre. On avait vu la longue béquille du Chanteur patriote et le fusil du sergent Valflanquin s'abaisser sur les armes tenues en joue. Un nuage de fumée enveloppait le devant de la maison.

Quand il se dissipa, la porte était close. On ne voyait

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ni blessés ni morts à l'endroit où se tenaient, un instant auparavant, les victimes désignées par Maillard.

La foule se refermait sur John et Crispinet, que Max, les hommes du Chanteur et les curieux protégeaient dans leur fuite.

Lionel, Beaurevoir et Batz s'étaient précipités dans la maison, dont la porte lut refermée sur eux fort lestement.

La béquille du mendiant avait abaissé quelques-uns des fusils vers le sol, le fusil du sergent en avait relevé quelques autres vers le ciel. La plupart des gardes avaient, de propos délibéré, tiré à côté de la maison pour épargner ce vieux prêtre que tous aimaient et ces étrangers qui n'étaient coupables que de générosité.

Aussitôt qu'ils se sentirent à l'abri derrière la muraille et la porte close de la maison de l'abbé, le marquis de Beaurevoir et ses deux compagnons sautèrent sur tout ce qui pouvait servir d'arme.

Le vieil abbé, qui était un saint de l'ordre plus actif que contemplatif, avait saisi une paire de pistolets qu'il gardait pour sa défense en cette maison assez isdée. Dame Tabuchet agitait silencieusement, mais résolument, une broche d'une longueur chevaleresque. Pour la jolie Marie-Simonne, elle pensait au sergent Valflanquin, et elle était convaincue qu'elle n'avait pas besoin de se défendre, le sergent devant suffire à cette aimable besogne.

Une décharge de fusils avait suivi la disparition des royalistes. Quelques balles étaient venues frapper la porte et le volet fermés. Puis au milieu de clameurs farouches, on avait tenté d'enfoncer cette porte et ce volet qui craquèrent.

— Laissez-nous, dit Tabbé aux étrangers. Marquis, cherchez le salut où vous savez.

— Pouvez-vous fuir avec nous, ainsi que ces deux femmes, monsieur Tabbé?

— Vous savez bien que non, marquis.

— Nous restons donc. Nous nous défendrons et nous mourrons avec vous. Il ne nous est pas venu en idée que nous pussions vous fausser compagnie quand vous vous êtes compromis pour nous.

— Ma bonne vérité I je ne Tai pas cru, répondit simplement l'abbé. Je me fâche de vous voir rester, et je devais vous engager à prendre la clef des champs. Mais je ne comprends pas trop comment vous pourriez nous laisser à la pure grâce de Dieii, sans être accusés de trop de prudence.

Une planche du volet céda aux efforts des assaillants et laissa pénétrer dans Tobscurité un rayon jaune au milieu duquel sautillaient joyeusement mille grains d'une poussière dorée et impalpable.

Heureusement la fenêtre était garnie de barreaux de fer.

— Oui, oui, murmura Tabbé en posant ses pistolets, ces barreaux vont nous valoir un instant de répit. Messieurs, mes enfants, agenouillez-vous. Faites un acte de contrition au fond de vos cœurs. Nous avons encore quelques minutes à vivre. Marquis, vous pouvez voir actuellement ce que la philosophie de votre ami Jean- Jacques nous offre pour ce monde et pour l'autre. Baron, la beauté même et l'amour sont peu de chose quand on regarde à travers un tombeau les choses de l'autre vie. Marthe-Simonne, vos vertus vous ont mérité cette mort où il y a du martyre. Marie-Simonne, pauvre enfant ! la

vie a bien des angoisses, ne la regrettez pas trop. Vous êtes anglais et protestant, monsieur?

— Point protestant, monsieur. J'appartiens à une religion qui n'a d'autre credo que Tamour de l'humanité. Mais cette religion même me permet de recevoir humblement la bénédiction d'un vieillard.

— Oui, oui, ce sont les phrases de l'ami du marquis; et ces phrases sont des préjugés. Car la vieillesse n'est respectable que si elle est digne; et tout homme jeune, mais digne, grave, vertueux et bon, c'est-à-dire qui a les qualités du meilleur de? vieillards, est cent fois plus respectable qu'un vieillard impie ou égoïste. Mais vous allez arriver à la région divine où ces choses vous seront claires comme elles le sont à ma foi chrétienne.

Les cinq assistants se sont inclinés. Le vieux prêtre, sur l'énergique et vénérable figure duquel le rayon de lumière vient se jouer, en en faisant ressortir le caractère calme et viril, le vieux prêtre coupe d'un signe de croix ce jet d'or mouvant.

Un nouveau coup de fusil retentit. L'abbé baissa précipitamment la main. Il avait sans doute été, un instant, en vue, au milieu de ce rayon de lumière et il avait été blessé légèrement.

— Maintenant, dit-il avec un grand calme, rien ne nous force au martyre. Nous devons donner exemple de vraie vertu patriotique et encourager les honnêtes gens, en nous défendant de notre mieux contre des brigands. Ah I marquis, vous rappelez-vous ce temps, — c'est à peine quatre ans passés — où nous étions convaincus que toute la France allait entendre la voix de la vertu et de la charité! où la Révolution c'était pour nous la ré-

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forme de cette société corrompue qui corrompait même l'Eglise de France? Le vieux gentilhomme secoua la tête.

— Nous expions nos illusions, dit-il. Cette voix, haute comme les nues, qui annonçait la fraternité, la liberté à toute la terre, voilà ce qu'elle est devenue!

Il indiquait ces clameurs furieuses,, mêlées de blasphèmes obscènes et de féroces menaces, qui assiégeaient la maison. Lionel écoutait avec une extrême attention ces paroles qui pénétraient dans son imagination comme par un jet brûlant.

Mais la grande voix de la vieille France, qui avait pris de si jeunes accents en 1788, n'était pas encore éteinte.

On entendit bientôt, autour de la maison assiégée, le bruit d'une discussion violente, au milieu de laquelle dominaient les cris de l'amoureux sergent. La foule commençait à réagir contre les désirs féroces de Maillard et de ses sans-culottes% Elle n'était pas, comme elle fut bientôt, effrayée, stupéfaite par l'énorme craquement du 10 août.

Le siège de la maison mollit.

Enfin l'on entendit un grand cri :

— Le capitaine Mauduit avec les grenadiers !

C'était l'élément constitutionnel, qui avait encore quelques jours d'existence, et qui venait faire respecter l'ordre. On perçut comme le bruit d'une lutte courte et qui s'éloigna peu à peu.

— Voilà le gros du danger passé, marquis, dit l'abbé. Nous n'avons plus rien à craindre. Vous nous seriez désormais un péril plus qu'une sauvegarde. Vous pouvez nous laisser et regagner le centre de la ville.

Beaurevoir s'inclina et suivit l'abbé qui se dirigeait

vers les derrières de la maison. Batz fit un signe à Lionel qui marcha sur les pas du marquis. On arriva à une pièce en contre bas, tout obscure et qui avait une odeur de cellier. L'abbé trempa une allumette dans une bouteille à phosphore et la cave s^éclaira.

Il y eut un moment d'hésitation, et des regards échangés entre les trois Français. Le marquis parut prendre une détermination.

— Mylord, dit-il, vous m'êtes fort particulièrement connu, pour les causes que vous savez, et qui, après avoir failli établir des relations intimes, ont amené un grand éloignement entre nous. Nous ne voulons pas, quoi qu'il en coûte, nous séparer d'un homme qui s'est avancé pour notre défense. Nous sommes contraints de vous livrer un secret qui peut être, au temps venu, du plus grand intérêt pour nous. Soyez assez bon pour jurer que jamais, quoi qu'il puisse arriver, vous ne révélerez ce secret.

— Je le jure bien volontiers, messieurs. Il sera pour moi comme s'il était inconnu.

L'abbé embrassa les deux gentilshommes,, et s'inclina devant Lionel avec un sourire paternel; puis, il s'éloigna en marmottant des prières. Beaurevoir s'était mis à plat ventre et était passé sous des planches qui soutenaient des barriques. Il ne tarda pas à disparaître. Batz fit signe à Lionel de se coucher.

— Veuillez suivre M. de Beaurevoir, dit-il. Vous allez vous trouver dans une profonde obscurité et ramper dans le plus étroit espace pendant un certain temps. Ne perdez point patience. Le marquis est devant vous. Moi, je vous suis. Vous étoufferez un peu. Ne vous évanouissez pas.

Vous y resteriez et moi aussi, qui ne pourrais ni retourner ni avancer.

Lionel se lança sans hésitation. L'on rampa, en effet, fort lentement, pendant près d'une demi-heure, dans un étroit boyau où Ton sentait la terre tout autour de son corps.

Au bout de ce temps, on grimpa quelque* peu. On déboucha bientôt dans une petite cabane située au milieu de Tenclos du séminaire Saint- Lazare.

L'enclos de Saint-Lazare, plus grand que les Tuileries, était un terrain planté, cultivé, peu ou point fréquenté. En y comprenant les immenses jardins du séminaire Saint-Charles, qui touchaient au Chemin de ronde, et dont il n'était séparé que par une muraille ruinée, cet enclos représentait l'espace renfermé entre les barrières Saint-Denis et Poissonnière, les rues Faubourg-Saint- Denis et Poissonnière et la rue Paradis. On venait de bâtir la caserne de la Nouvelle-France qui avait pris une infime partie de l'enclos. Le reste était, nous disions, planté ou cultivé, c'est-à-dire moitié jardin^ moitié forêt vierge.

Deux petites collines s'élevaient. Sur Tune se trouvait le moulin Saint-Lazare. Sur le plateau de l'autre, située dans la partie la plus déserte, était bâtie la petite cabane

par où nos amis étaient revenus à la lumière. De là, des sentiers ravinés et couverts descendaient au milieu des plants de vignes, des groseiilers ou des buissons, vers la rue de Paradis.

La cabane était vide. Les trois personnages, boueux, totalement méconnaissables, s'engagèrent dans le sentier. Us passèrent prudemment derrière le mur de la caserne et entrèrent dans une maison qui ouvrait une porte de derrière sur l'enclos, à peu de distance de l'endroit où Ton allait percer la rue des Messageries.

Us furent reçus par une vieille femme silencieuse, qui avait élevé Hélène et qui n'était autre qu'une sœur de Walleri, le sergent-aubergiste de Samer.

Elle regarda, sans se dérider, l'étrange accoutrement des nouveaux venus. Sur un signe du marquis, elle mena Lionel dans une chambre où elle lava et brossa si bien ses habits de soie noire qu'il n'y parut plus trace de ses escapades souterraines.

Lord Saint-Albans revint dans la première pièce où il trouva ses deux compagnons vêtus comme d'honnêtes petits rentiers.

— Mylord, dit le marquis, nous n'oublierons pas que nous vous devons peut-être la vie. Car, au vrai, le mouvement qui vous porta à vous jeter entre nous et les assassins fut un pur mouvement d'héroïsme. Je vous serais bien tenu si vous me mettiez à même d'en témoigner, bien que nous soyons fort séparés par la politique. Mais le terrain de la reconnaissance est commun à tous les honnêtes gens, comme celui de la politesse est ouvert à tous les hommes de bonne compagnie.

Il fit un grand salut de cour, qui cadrait mal avec

son petit habit de ratine macaron échauffé , et il s'éloigna.

— Mylord, dit alors le baron de Batz en souriant, voulez-vous bien d'un homme ridiculement vêtu, comme je suis, pour guide jusqu'à votre hôtel, qui est. . .

— Hôtel de Moscovie, rue de Tournon.

— Tiens. C'est bizarre. Toutefois nous allons essayer de trouver un fiacre. Mais en ce jour de criaillerie démocratique, il est fort possible que messeigneurs les cochers soient tout à s'époumonner à la suite du cortège et que nous n'en puissions trouver aucun qui daigne nous conduire en votre hôtel. Car je ne dois pas vous le dissimuler, quelque grosse peine que cela puisse faire à votre démocratie, mylord, ce ne sont plus ceux qui paient qui sont les maîtres, mais ceux qu'on paie.

— Monsieur le baron, dit Lionel, je ne serai pas assezpédant pour vanter la Révolution à un homme qu elle vient de fusiller....

— Et, ce qui est pis, à un homme décent que la Révolution force à revêtir cet affreux costume de regrattier endimanché.

— Mais vous savez que la pluie d'orage agite la poussière dans les champs desséchés; et, sans pluie, sans orages, que deviendrait la terre?

— Mylord, répondit Batz avec ce sérieux qui rejparaissait si vite derrière son rire, les comparaisons, laissez-moi le dire, ressemblent aux proverbes. 11 y en a pour tous les goûts. Vous me parlez de la pluie qui est fraîche, claire et pure, et ce qui nous tombe aujourd'hui, ce sont des sans-culottes qui assassinent, des rhéteurs qui mentent et des gredins qui prétendent re-

COMMENT LIONBL ENTRA A PAKIS 323

présenter le progrès en promenant des têtes d'hommçs au bout d'une pique.

Us sortirent du Clos par une porte qui s'ouvrait sur la rue du Faubourg-Poissonnière, en face de la petite église Sainte-Anne.

— N'oubliez pas, mylord, dit Batz en sortant, que la liberté — représentée par quelques-uns de ceux qui, en haut du faubourg Saint-Denis, voulaient faire tomber tout à l'heure sur nous quelques gouttes de votre orage bienfaisant — recommande à votre habit de soie de raser les murailles humblement et silencieusement.

Ils descendirent, préoccupés de prendre les rues les moins hantées jusqu'à la rue d'Artois et du Helder où Batz trouva un vieux cocher de fiacre qui lui fit jurer qu'on le dédommagerait si le peuple jetait la voiture à la rivière.

La course commença silencieusement. L'Anglais regardait parfois son compagnon, comme s'il eût eu envie de lui poser une question. Une légère rougeur teignait ses joues pâles. Il secouait la tête et se taisait.

On était arrivé rue de Seine, séparée alors de la rue de Tournon par un pâté de maison s'arrondissant autour de la foire Saint-Germain, sur l'emplacement de laquelle on a bâti depuis le marché Saint-Germain. Le moment de la séparation approchait.

Lionel se décida enfin à poser la question qu'il avait sur les lèvres.

— M. le marquis de Beaurevoir — pardonnez cette curiosité — a plusieurs enfants?

— Oui, mylord, il n'y a nul mystère à le dire. Trois enfants, qui ont tourné de la façon la plus inattendue pour ce pauvre marquis, fort enfariné de Jean-Jacques et

ir\ -.^l^^^i^^J:

324 COMiMENT LIONEL ENTRA A PARIS

qui éleva ses enfants de la façon la plus singulière; je dirais la plus saugrenue, s'il n'était fort revenu de son enthousiasme philosophique.

— Trois enfants, me dites-vous?

— Oui. Le marquis parle quelquefois d'un quatrième enfant qui a disparu, je ne sais comment. Je lui connais donc le chevalier de Beaurevoir, un preux, noble, ardent, généreux comme un Âmadis ; l'abbé de Saint-Sauve, fin comme l'ambre, actif comme un furet et persévérant comme un frère quêteur; enfin la merveille de la cour de France et du monde, — il m'est peut:être permis de m'en réjouir, — W^^ Hélène de Beaurevoir.

— Hélène I

— Qu'avez-vous donc, mylord.

Lionel avait pâli subitement. Hélène ! Ellen! Cette ressemblance de nom après cette ressemblance de visage le frappait en plein cœur. Il s'était comme affaissé. iMais il se redressa par un effort violent et dit avec un sourire :

— Continuez, je vous prie. Les émotions de cette matinée!... Vous daigniez me dire... sur >r^* de Beaurevoir...?

— Moi, rien. Il a été en effet question entre le marquis et moi... Mais je serais le plus fourbe des fats si j'avançais que le moindre encouragement .. Ah! oui, je disais que cet excellent marquis me faisait l'effet d'un homme qui apporte dans un nid des œufs de corbeaux, et qui en voit sortir des aigles ou des tourterelles. Il a élevé Jean de Beaurevoir pour être un de ces abbés incrédules, oisifs et petits-maîtres, et c'est un de nos plus déliés et de nos plus hardis diplomates, et qui n'attend que la fin de tout ceci pour entrer réellement et pieuse-

ment dans les ordres. Par son éducation à la Jean- Jacques, il avait risqué de développer en son fils le chevalier une sensibilité de femme, et en M^^** de Beaurevoir une mâle sagesse et un courage viril. Heureusement, Tun est resté le brave des braves, et Taiitre la jeune fille la plus modeste, la plus pieuse, la plus délicate des femmes. Mais adieu, mylord.

— Au revoir, monsieur le baron, s'il vous plait.

— Au revoir donc, peut-être Tépée à la main ; car je présume que si vous êtes venu, vous, le roi des révolutionnaires anglais, c'est que le moment approche où Ton ' va se battre. Mais avant cela, puisque vous le voulez bien, mylord, j'aurai Thonneur de vous présenter mes révérences et de me mettre à vos ordres.

Le gentilhomme gascon sauta à bas de la voiture.

Il salua cérémonieusement et se dirigea vers Thôte d'Entragues, situé en face de Thôtel de Moscovie.

Lionel descendit. La voiture de voyage était arrivée à bon port, avec Jérémiah, Pad et Kevin. Killmallock, qui s'était sauvé en même temps que Crispinet, avait été guidé par celui-ci jusqu'aux environs de l'hôtel où il venait d'entrer.

Crispinet, lui, s'était dirigé, vers l'hôtel d'Entragues.

D n'y était resté que très peu de temps. Il en ressortit pour se mettre à la recherche dé l'homme dont il connaissait la voix et le terrible sobriquet, — YEnnemij — et rien de plus.

Il s'était arrêté un instant pour admirer deux personnages déguenillés qui étaient assis sur chacune des bornes de la porte de l'hôtel de Moscovie. Il cligna de l'œil, haussa les épaules.

— Il me semble, murmura-t-il, que je connais ces

flgures-là pour les avoir vu rôder dans le voisinage. Heul il faudra que je fasse avenir chez M. Marivaux. — C'était, nous Tavons déjà dit, le nom de Tun des trois chefs de la police royaliste.

Il avait continué sa route.

Les deux mendiants, quand Lionel descendît, s'approchèrent comme pour demander Taumône et, constatant qu'il entrait et demeurait dans cette maison, ils s'éloignèrent.

C'étaient bien les deux hommes que nous avons vus sauter sous la voiture de Lionel, à la barrière Saint- Denis, sur l'ordre du Chanteur patriote, qui avait sans doute quelque intérêt à connaître le domicile de lord Saint-Albans.

D'autres avaient le même intérêt, car les deux gueux, après avoir rendu compte de leur mission à notre Chanteur, se saluèrent en clignant de l'œil, comme des gens qui ont. leurs affaires particulières à traiter à côté des affaires de l'État, et ils se dirigèrent à toutes jambes dans des sens différents.

Ils étaient, en effet, attendus avec impatience, l'un au Palais-Royal, par le chevalier de Laclos, le bras droit et le bras gauche de Louis-Philippe-Joseph d'Orléans ; l'autre, à la cour du Commerce, chez Danton. Celui-ci, même, pour recevoir ce franc-mitou, avait quitté avec quelque hâte l'Hôtel-de-Ville, où ses fonctions de substitut du procureur de la Commune eussent dû le tenir en permanence pendant ce jour solennel.

Laclos et Danton, les orléanistes et les démocrates avaientdonc, eux aussi, grand intérêt à connaître l'adresse de mylord Saint-Albans. Nous ne devons pas d'ailleurs dissimuler que ces deux truands étaient deux

des plus habiles parmi ceux que Ton commençait à nommer observateurs de Tesprit public, pour ne pas donner le vilain nom d'espion à une classe de gens que la Révolution adorait et encourageait.

Lionel avait été conduit cérémonieusement à son appartement parJe maître de l'hôtel. Celui-ci lui fit remarquer l'agréable situation de ce logis, situé au premier, avec un balcon, en face de l'hôtel de Nivernois, en face aussi de l'hôtel d'Ëntragues, dont une aile était, dit-il, occupée par des gens de bonne <5ompagnie , et l'autre , par l'un des plus fameux traiteurs de Paris, ce qui répandait une grande animation dans le quartier.

Lionel se débarrassa de cet hôte loquace et poli, en sonnant Jérémiah, qui arriva avec la mine lugubre qu'il ne perdait jamais plus.

— Master Flanchefort, malgré l'étrangeté de vos allures, j'ai toujours eu pleine confiance en vous. Je veux croire que vous m'êtes fidèlement dévoué.

Jérémiah jeta sur le visage de son maître un regard^ effaré. Il pâlit, puis rougit, et il ouvrit les lèvres comme s'il allait parler; puis sa face reprit le ton jaunâtre qui lui était habituel, et il écouta les yeux baissés.

— En tout cas je ne me suis jamais défié de votre probité écossaise. Vous avez dans la voiture deux caisses qui contiennent chacune environ cinq cent mille francs de monnaie d'or, et d'or français. Vous monterez l'une de ces caisses ici. Jusqu'à ce que sir John soit arrivé à l'hôtel, elle y restera. Vous la ferez transporter chez lui, dès son arrivée. Que je n'aie plus à m'occuper de ce détail:

— Que ferons-nous de l'autre caisse, mylord?

— Vous allez la porter chez un banquier que Ton

nomme le baron Frey. Vous porterez aussi une sacoche, qui est également dans le coffre secret de la voiture, et qui contient pour plus de deux millions de traites. Ces traites sont à vue sur les plus riches banquiers de Paris. Il faut qu'elles soient réalisées dans la journée de demain. M. Frey vous donnera un reçu de ces deux millions et demi. Je sais que c'est un homme riche et probe. D s'engagera sur ce reçu à tenir toute la somme à la disposition de tout homme qui lui apportera l'ordre signé de sir John ou de moi.

Jérémiah s'inclina. Lionel continua :

— Vous allez prendre Pad, Kevin et Killmallock pour vous accompagner. Il n'est pas besoin de vous faire remarquer que la ville passe pour n'être pas sûre.

Lionel réfléchit un instant et il ajouta :

— En revenant, voi|s irez inscrire mon nom et mon adresse chez lord Gower, ambassadeur d'Angleterre. Il demeure rue de Grenelle, à l'hôtel de Monaco. Maintenant, recommandez à l'hôtel que l'on me laisse seul.

C'est ainsi que lord Lionel Jermyn Saint-ÂÎbans entra le 7 juillet 1792 à Paris, où de grands événements l'attendaient.

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