‹ En 1792: le premier amour de Lord Saint-AlbansChapitre 8 sur 9 · UNE FOUAMILIERS DE SANS CULOTTES A LA BAKBIÈRS SAINT-DENIS · texte numérisé non relu

UNE FOUAMILIERS DE SANS CULOTTES A LA BAKBIÈRS SAINT-DENIS

Quand le marquis de Beaurevoir et le baron de Batz, après une longue conférence, quittèrent Tabbé de Moy, et mirent le pied dans la rue, ils se trouvèrent pendant quelque temps comme éblouis et abasourdis.

La petite place d'où ils sortaient était obscure, et ne laissait entrer par la porte close et par la petite fenêtre à carreaux verts qu'une lumière terne et des murmures sourds. Au dehors, le soleil, resplendissant dans un ciel tout bleu, jetait ses rayons déjà brûlants dans les rues où Fombre commençait à diminuer; et faisant étinceler les millions de grains de la poussière impalpable que la foule soulevait, le roi Phébus entourait les cinq cents têtes de cette foule d'un nimbe à la fois brillant et vaporeux.

Il était environ neuf heures. L'aspect de la rue, de la Barrière, du Chemin de ronde, avait complètement changé depuis que nous l'avons montré, à cinq heures d'abord, puis à sept heures du matin. Tout était devenu

2m UNE FOURMILIÈRE DE SANS-CULOTTES

tumultueux. La rue grouillait, la Barrière avait la fièvre, le Chemin de ronde hurlait. La foule, amenée là par les ordres de la Commune et des Jacobins, par les sons du cor démocratique et par la curiosité, était nombreuse, pressée, exaltée, inquiète.

Le contraste qu'elle formait avec la paix de la maison de Tabbé était si grand et le changement était si brusque que nos deux gentilshommes restèrent, disionsnous, pendant quelques minutes ivres de lumière et de bruit. Puis ils remontèrent vers la grille.

Une sorte de colosse, à Toeil hardi, à la physionomie insolente et énergique et qui n'était autre que Huguenin, le futur chef de la Commune insurrectionnelle du 10 août, les suivit du regard.

— Fournier, TAméricain, dit-il, en s'adressant à un petit homme trapu, à Tœil fauve et égaré, aux épaisses moustaches noires et qui fumait flegmatiquement une pipe à tuyau, je crois bien que ces deux petits maîtres-là sont des aristocrates renforcés, des membres du comité autrichien établi, tu sais, dans la chambre à coucher de la Louve.

— Per Bacco ! l'on puisse leur mettre oune poignard entre les deusses épaules et l'on n'en fera zaillir que dou sang de noble, z'en zoure par les boyausses de toute la sacré colléze! dit un petit homme mince, à la face bleuâtre, à la mine basse, au regard subtil et intermittent.

— A quoi les avez-vous reconnus pour des aristocrates, grand citoyen Rotondo? demanda avec sa solennité habituelle le Chanteur patriote,

— Mais à leur habillement somptueux, grande prince des zentilshommes de grand cemin.

. Le chanteur haussa les épaules. — Regardez par là, seigneur Rotondo. Que voyez -vous? Trois hommes habillés somptueusement je crois. Les connaissez- vous?

— Per Bacco ! si ze les connais I Le Mareseillais Barbarousse, le diou de la beauté, de Téloquinze et do couraze; le baron prussienne Anacharsis CWsse; et le banquiere autricienne Frey, la flour du patriotisme français comme moi-même.

Le Chanteur s'éloigna en continuant de hausser les épaules et en disant :

— Vous voyez que Thabit somptueux n'empêche pas le patriotisme.

— Ze crois que le Centeur il protéze ces deux scélérats, murmura lltalien.

— Tais-toi, Rotondo, dit à mi-voix Hanriot. Je les connais ; je les observe, je les laisse aller pour deviner leure trames.

— D'ailleurs, Italien, cria d'une voix dédaigneuse le fameux marchand de vins du faubourg Saint-Antoine, Nicolas de Brienne, en France ce n'est pas entre les épaules, mais de face qu'on attaque ses ennemis, et...

— Tais-toi, Brienne, dit un homme au geste impérieux, à l'œil ardent, à la parole voluhile, au teint bilieux, à la sclérotique jaune et qui n'était autre que le célèbre huissier Maillard, ne décourageons personne. Tous les pays envoient en France la fleur de leurs citoyens. Tous les moyens sont bons pour sauver l'égalité, tous les supplices sont bons contre les ennemis, et qu'importe d'où sorte le sang, pourvu que ce soit celui d'un aristocrate!

— Eh bien, non, non, non, s'écria le boucher Legendre. Le sang, came connaît, et je suis prêt à donner

le mien goutte à goutte pour la nation. Mais mon ennemi, j'aime à le voir en face et qu'il se défende.

— Moi, je suis de l'avis de Legendre, dit un jeune homme à la figure fine, à l'œil hardi et clair, mais dont la voix éraillée, les paupières rouges el le nez ulcéré, faisaient songer à la débauche immonde dont il ne devait pas tarder à mourir.

— Tu penses en brave Polonais, Lazowski, dit Barbaroux de sa voix sonore et emphatique. Legendre a raison : soyons vaillants. Mais Rotondo n'a pas tort : soyons vainqueurs. Donnons notre sang jusqu'à la dernière goutte, continua-t-il en redressant sa haute taille et en arrondissant son geste énergique, tandis que ses beaux yeux s'enflammaient; oui, donnons-le sans en compter les gouttes, mais aussi prenons celui de nos ennemis.

— Bien, Barbaroux, dit Legendre, tu es trop subtil pour moi. Mais je redescends. Les cors m'avaient engagé à venir voir ce qui se passait. Je constate que nous sommes en force. Il faut que j'aille endosser mon costume de garde national pour suivre le cortège de la Patrie-en-danger, et voir si on a tout préparé à la station de la place Dauphine.

Tandis qu'il s'éloignait, de violentes acclamations attirèrent l'attention de tous vers la Barrière.

— C'est, dit Huguenin, dont la haute taille dominait la foule, une nouvelle troupe de fédérés du Nord. Rossignol s'est mis à la tête de celle qui est entrée tout à l'heure. C'est à ton tour, Brienne. Tu sais ce qu'il y a à faire, continua-t-il à voix basse. Tu les logeras tous dans le faubourg Saint-Antoine. Tu prendras leurs nom et adresse. Tu leur diras qu'il y a trente sols par jour.

sans compter les régals et gratifications, s'ils veulent obéir aux ordres qui leur viendront de Santerre et de Chabot. — Du diable si je sais où nous allons trouver de quoi payer ces milliers de fédérés. Bah! le génie de la Révolution y subviendra. N'oubliez pas de leur indiquer la place de la Bastille comme rendez-vous général et l'auberge du Soleil-d'Or comme la demeure de Tétatmajor révolutionnaire.

Les deux gentilshommes se tenaient à Tencoignure de l'angle formé par la rue du Faubourg Saint-Denis et le Chemin de ronde. Ils cherchaient à se rendre compte de l'état des choses.

Il était facile de voir que toute cette foule n'était pas venue là par simple curiosité, et aussi que le but qui l'avait amenée n'était pas le même pour tous.

Certains personnages parcouraient les groupes, se faufilant, regardant chacun sous le nez, avec la face morne de Thomme indifférent, et l'œil subtilement interrogateur du juge d'instruction. Ils lançaient comme par distraction, quelques mots à peine distincts, échangeaient sournoisement certaines paroles-; et ils continuaient leur chemin, n'ayant jamais Tair de s'arrêter ni de prendre intérêt à ce qui se passait. Flexibles, comme Tanguille dans la vase, ils disparaissaient et reparaissaient sans que l'œil pût parvenir soit à les fixer, soit à noter exactement la place où ils se trouvaient l'instant d'auparavant.

Ces êtres, sans cesse en mouvement, obéissaient à deux courants rapides qui ne descendaient pas de la même source. Le double flot se croisait sans se mêler. Le plus puissant partait évidemment du voisinage de la maison de l'abbé de Moy où se tenaient, en groupe tapa-

~ ^.ir*jm-v-9-*.-

geur et joyeux, les chefs de second ordre de la démocratie parisienne , dont nous venons d'esquisser les physionomies.

Là, tout en pérorant, Huguenin et Hanriot donnaient, en termes brefs et précis, des ordres bientôt transmis par des hommes en bonnet rouge, qui portaient dans le creux de la main un morceau de carton où était dessiné un œil ouvert. Sur la paupière de cet œil était écrit : Surveillance; et c'était la carte du club des Cordeliers, le signe de ralliement des révolutionnaires.

Ces ordres excitaient toujours soit un bruit, soit un mouvement d'ensemble. Ils avaient évidemment pour but de mettre la main sur les fédérés venant du Nord. Mais il s'agissait surtout de saisir les voitures que l'Ennemi avait signalées et que les royalistes allaient tenter de faire entrer par cette Barrière.

L'autre courant , aussi actif mais plus mince , remontait jusqu'à un jeune homme appuyé contre la muraille, à une dizaine de pas de l'endroit où se tenaient les deux gentilshommes. Ce jeune homme, petit, à la figure douce, à l'œil clair et calme, aux membres grêles et nerveux, n'était autre que de Vaux, le secrétaire de Batz. Ses émissaires, peu nombreux, écorchaient de leur mieux la devise : Domine^ salvum fac regem.., et reginam^ répondait l'interpellé, s'il était du parti. Ce parti était peu nombreux aussi, car la journée devait être chaude, et Lieutaud, l'avocat Marivaux et Connot d'Ânglemont, les directeurs de ces hommes, avaient compris Futilité d'envoyer quelques-uns de leurs gens auprès de chacune des huit stations où devait s'arrêter le cortège solennel chargé de proclamer le danger de la Patrie.

D'autres personnages, badauds, curieux, ou amenés

là par un but personnel, sillonnaient la foule, en ouvrant des oreilles inquiètes à ces mots qui se débitaient à côté d'eux.

Parmi ces indépendants se trouvaient Max, qui, après avoir échangé quelques paroles avec Anacharsis, attendait la venue de Liouel, en promenant ses regards mélancoliques sur celte masse bigarrée; le jockey qui était revenu à la Barrière accompagné d'un maître-d'hôtel ; Crispinet qui attendait les événements et dressait l'oreille en faisant cent grimaces à Sylvain-Sylvestre.

Quant au Chanteur patriote, il pouvait bien passer pour un troisième chef de bande. Tout en s'égosillant, en lançant à droite et à gauche requêtes et brocards, il dirigeait sa prunelle sagace et cynique en tout sens et il distribuait quelques ordres brefs en argot à une bande de gueux, de filoux, d'éclopés, de mendiants qui le reconnaissaient pour souverain absolu.

Un grand cercle, d'ailleurs, l'entourait, et sa belle chanson nouvelle, dont il faisait la répétition générale en ce faubourg lointain, excitait l'enthousiasme universel.

— Coquillart , cria-t-il en argot, ouvre l'œil. Regarde, en face, là, plus bas, un Prussien qui tombe en mélancolie. C'est le moment de regarder l'heure à sa montre. Maintenant, Coquillart, approche.

Il était monté sur une borne, et de là dominant la foule, il n'avait pas tardé à remarquer que Beaurevoir et Batz commençaient à inquiéter fort le groupe des chefs sans-culottes. Le grand drille qui portait ses loques avec une coquetterie cynique et qui, grâce à un beau sabre de cavalerie pendu à un baudrier de cuir verni, avait mérité le surnom de capitaine, le capitaine Coquillart

s'approcha de lui. Le Chanteur lui dit quelques mots à voix basse, et il continua sa chanson.

Le jockey, qui avait aperçu M. de Beaurevoir, était parvenu à fendre la foule et s'était rapproché du vieillard. Mais celui-ci ne remarquait pas ses yeux brillants de reconnaissance. 11 venait de saisir brusquement, et contre tout usage de bonne compagnie, le bras de Balz, et il lui indiquait d'un signe Max, que les mouvements de la foule avaient rapproché de lui.

— Veuillez regarder ce jeune homme, dit-il avec émotion.

— Eh bien, marquis?...

— Ne vous dit-il rien? Ne saùriez-vous point...

— Je suis prêt à gager que je ne l'ai jamais vu. Pourtant oui, cap de biou! je connais des gens qui lui ressemblent. Il a un air de famille avec des gens que... dont... je ne saurais retrouver le nom en ce moment.

— C'est étrange. Vous m'en voyez tout ému. Je pense comme vous qu'il ressemble à quelqu'un, à quelqu'un que je connais beaucoup et que j'aime fort. Mais je ne saurais dire qui est-ce.

Il fit un pas dans la direction de Max et heurta dans la foule un individu qui regardait tout ce qui se passait d'un air ahuri et qui laissa échapper un cri de surprise en le voyant.

' C'était un des fédérés de Samer, Sanado. Feramus, préoccupé de l'idée que M"® de Beaurevoiriievait arriver par cette barrière, qui était celle du Nord, avait refusé de suivre ses compagnons qu'on emmenait au faubourg Saint-Antoine. Sanado qui jugeait Ferambs une excellente recrue pour les démocrates et qui le savait un compagnon généreux, n'avait pas voulu le quitter.

Sanado reconnut bien M. de Beaurevoir qu'il avait vu plusieurs fois en Boulonnois. Il pensa que ce serait une bonne entrée en matière démocratique, une bonne recommandation que d'aller signaler aux illustres sans-culottes qu'on lui avait désignés, un chef royaliste. Il s'éloigna sournoisement.

— Monsieur, dit le vieillard à Max, veuillez m'excuser, et faites-moi la grâce de ne pas voir un acte de vaine curiosité dans la question que je me permets de vous adresser en vous suppliant de me dire votre nom.

Max, se retournant brusquement, regarda le vieillard d'un air hautain. Bientôt ses traits se détendirent; il rougit, se sentit rougir, et sans pouvoir expliquer le sentiment de sympathie qui le poussait vers cet inconnu, il répondit d'une voix douce :

— Je me nomme Max Wilhelm.

— Max Wilhelm! reprit le vieillard avec désappointement, Max Wilhelm! C'est étrange! Me permettrezvous de vous demander... car il n'est pas possible que je n'aie pas connu quelque membre de votre famille.

Max sourit et il s'étonna de sourire. Il ne se souvenait pas d'avoir ri depuis qu'il était arrivé à l'âge de la raison. Les idées mystérieuses et haineuses dont son père l'avait entretenu dès l'enfance avaient rivé un masque de sombre gravité sur son jeune visage. Il sourit donc et dit au vieillard qui provoquait en lui une si rare ouverture du cœur :

— Vous voudriez, monsieur, savoir quels sont mes parents? Je viens d'Alsace. J'ai beaucoup voyagé. Je ne me connais d'autre famille qu'un père et une sœur.

— Un père et une sœur, dit le vieillard en rêvant.

Excusez-moi, mais vous avez Tair d'un honnête homme. Si jamais le marquis...

Au moment où il allait laisser échapper son nom, exécré par Max , le capitaine Coquillart approcha et frappa effrontément sur Tépaule du marquis.

— Colonel, dit-il, un illustre prince dont je suis Tambassadeur et qui daigne avoir quelque faiblesse pour vous, m'envoie vous avertir que vous êtes surveillé et que vous feriez bien de vous éloigner ou du moins de vous promener.

— Un illustre prince! Je gage que c'est ce coquin de Chansonnier, qui me fait l'honneur de me reconnaître pour son compagnon d'armes, et. Dieu me pardonne! pour son parent.

— C'est bien généreux à lui, en ce temps de Révolution, dit flegmatiquement le capitaine Coquillart.

Beaurevoir sourit, et, regardant l'ambassadeur dépenaillé et plein d'une désinvolture effrontée, qui lui parlait:

— Je parie que tu vas, toi aussi, me rappeler que tu as servi dans mon régiment, bien que tu paraisses sortir uniquement de l'armée de Callot.

— Parfaitement, mon colonel, pour vous servir. Vous m'avez fait passer plus d'une heure à cheval sur Taffût d'un canon pour quelques menues distractions et surtout pour une malheureuse infirmité que j'ai, d'enfance, à la main droite, laquelle se contourne toujours d'une si étrange façon que, quand je crois prendre mon mouchoir, il se trouve que j'ai cette diablesse de main dans la poche du voisin. Mais il faut savoir être généreux, dans la prospérité, pour ses amis dans l'infortune. Je vous ai pardonné avec magnanimité et voici votre tabatière (lue j'avais mis à l'abri dans mes chausses, de

crainte que les armoiries, gravées sur le couvercle, ne vous décelassent aux gens malintentionnés. Je vous prie

de la garder plus soigneusement en souvenir de

moi.

— Qu'est-ce que tu me donnes là, coquin, ce n'est pas ma tabatière.

— Vraiment, repartit tranquillement le capitaine Coquillart. C'est le danger de la patrie qui m'a violemment ému. Ce glorieux bruit des armes et du canon soulève dans mon cœur des distractions héroïques. Voici bien, cette fois, votre tabatière, colonel. Celle-ci, mon Dieu, c'est une dépouille prise sur l'ennemi. Elle était naguère dans la poche de ce baron prussien, Cloots, je crois, et comme la guerre est déclarée entre la Prusse et nous, mon patriotisme m'a conseillé.. ^A ce propos, pendant que je visitais les poches de cet imbécile, je l'entendais dire à Barbaroux qu'il attendait ici un trésor incalculable, et qu'il le mettrait à la disposition...

Un flot de foule sépara les interlocuteurs. Coquillart alla attirer l'attention de son prince sur ce trésor mystérieux.

— Ouvre l'œil, Coquillart, recommande qu'on ouvre l'œil et qu'on file les voyageurs que ce benêt de Prussien saluera.

Et le Chanteur continua son chant héroïque.

Les applaudissements et les rires furent interrompus par un coup de canon, bientôt suivi d'un second, car d'heure en heure l'artillerie du Pont-Neuf et celle de l'Arsenal tiraient, pour rappeler aux citoyens le danger de la patrie.

COMMENT SUR LE COUP DE DIX HEURES DU MATIN L'ON BKRNA LES BONS SANS-CULOTTES.

Pendant ce temps, la circulation des voitures, des chevaux et des piétons continuait à travers la grille entr'ouverte, moins aisément toutefois, car Tinsolence révolutionnaire, un peu réfrénée par les ordres sévères de Mandat, n'avait pas tardé à regagner le terrain perdu.

Le capitaine Mauduit, avec ses grenadiers, n'arrivait pas. Ce retard inexplicable avait anéanti le peu d'énergie du capitaine Carbillard. Sylvain Sylvestre avait repris la direction morale de la compagnie. Le sergent Yalflanquin, monté sur le côté fermé de la grille, était uniquement occupé à regarder dans la direction de la demeure de la jolie Marie-Simonne.

Chaque petite bande de fédérés qui arrivait était reçue avec des acclamations, entourée, pressée, embrassée, caressée. Quelques-uns des lieutenants de la démocratie quittaient le groupe où trônaient Huguenin, Hanriotet Maillard, prenaient la tête de cette petite bande et remmenaient dans le faubourg de Gloire, au cabaret du Soleild'Or, où le capucin Chabot et l'orfèvre Rossignol envoyaient chacun de ces volontaires loger chez les citoyens ardents ou les citoyennes libres du voisinage.

Quelques volontaires royalistes entraient aussi, mais en fort petit nombre. Nous savons comment les chefs

COMMENT L'ON BERNA LES SANS-CULOTTES ^Tê

jacobins, renseignés par Plattzoll, avaient fait, en grande partie, avorter le projet de la Cour.

Ceux qui arrivaient, entraient à cheval, deux par deux. Leurs chapeaux à la suisse sur leurs cheveux poudrés, enroulés dans une queue en catogan, leur épée, certaines sinuosités qui, sous Tample houppelande, ressemblaient à des formes de crosses de pistolets, paraissaient bien contre-révolutionnaires à Sylvain-Sylvestre. Mais les passeports étaient en règle. Les fusiliers, toutefois, commençaient à gronder.

MM. de Mandinier, qui venaient d'entrer, avaient excité des murmures grandissant jusqu'à la malédiction. Selon Tordre reçu, ils avaient fait signe de ne rien ouïr et avaient continué leur route fort tranquillement.

Trois nouveaux cavaliers apparurent au moment où le canon de l'Arsenal vibrait encore. Deux de ces cavaliers, jeunes, élégants de tournure, à l'air martial et insouciant, flairaient tellement leur gentilhommerie, que Sylvain-Sylvestre sentit la colère lui brûler les veines. Us étaient fort audacieusement vêtus de costumes militaires. Un long sabre battait les flancs de leur cheval, leurs fontes étaient débouclées. Ils étalaient sur leur poitrine la décoration de Cincinnatus, qui permettait de voir en eux deux de ces jeunes Français qui avaient combattu pour l'indépendance de l'Amérique. Le troisième voyageur était un bonhomme poudré, vêtu d'un habit de ratine infiniment trop large. Un mousquet était croche à l'arçon de sa selle.

Le sous-lieutenant Syl ^ain-Sylvestre Maillard s'avança au-devant des voyageurs, en faisant signe au fusilier Picatout de se préparer à fermer, au premier ordre, le battant encore ouvert de la barrière.

• '^?WÎ5?vT

Crispinet avait reconnu son vénérable souffre-douleur Joseph, dans le domestique qui suivait les deux militaires. Il s'était avancé tout contre la grille. Le signe du sous-lieutenant mit en éveil son esprit rijsé; et il se coula doucement à côté du pilier qui touchait au mur d'octroi. U passa sournoisement le manche de son couteau entre ce pilier et le montant en fer attaché par des gonds à cette colonne de briques. Puis il se croisa les bras, en se disant que, grâce à cet obstacle, la porte ne pourrait se fermer facilement.

— Comment vous nommez-vous? demanda brusquement Sylvain aux voyageurs.

Le plus âgé lui jeta un sourire railleur.

— Je ne sais pas trop, répondit-il. Il n'y a pas encore très-longtemps, j'étais connu sous le nom de chevalier Le Roy de Lozembrune. U n'y a plus de chevaliers, nous sommes tous fusiliers. Il y a à peine un roi. Le de sonne la contre-révolution. Je me permettrai, s'il vous plaît, de m'appeler Lozembrune, à moins que, ayant quelque haine galante contre les brunes, il ne vous plaise, monsieur le lieutenant de fusiliers, de couper révolutionnairement le bout de ce qui me reste de nom.

Lozembrune avait fait cette réponse à très-haute voix avec un sourire des plus railleurs. Il s'était arrêté fort tranquillement à vingt pas de la grille, qu'il ne paraissait aucunement disposé à franchir.

-— Et vous, l'autre ? demanda Sylvain Maillard en serrant les dents.

— Moi, l'autre, mon cher monsieur, j'ai un nom si barbare, un vrai nom de Welche, que j'ai grande envie de n'en pas blesser vos oreilles.

-— Baron, dit Lozembrune d'un ton moqueur, je vous

ferai remarquer que monsieur, quoique très-jaune, ce qui est l'effet ordinaire des humeurs peccantes, vulgairement connues sous le nom de bile, vous interroge dans le français le plus limpide, et qu'il est poli à faire croire qu'il a servi longtemps dans le régiment de Saint-Matthieu, comme on nomme irrespectueusement les gens de gahelles. Et, bien que la candeur, apanage de l'adolescence, que respirent ses traits irréguliers, ne permette pas de lui appliquer le titre de vieux Rodrigue et de brave à quatre poils, l'aisance avec laquelle il porte l'épaulette, lui qui n'est peut-être qu'un simple verdurier, vous impose l'obligation étroite de lui décliner courtoisement vos qualités.

Cet insolent discours excita quelques clameurs. La foule se rapprocha, et le bruit se répandit dans les derniers rangs que l'avant-garde de l'armée des égorgeurs émigrés s'avançait pour prendre le Faubourg.

Le baron de Batz avait rejoint M. de Bëaurevoir.

— Est-ce que Lozembrune est fou? dit-il à voix basse. On lui recommande la plus couarde prudence, et le voici qui vient pérorer comme s'il voulait faire danser de fureur toute la jacobinerie de la capitale.

Le marquis haussa les épaules. Il était encore distrait, et son regard cherchait', comme malgré lui, cette jeune figure qui avait excité tant'd'émotions en lui.

— Chevalier, répondait de sa voix la plus sonore le compagnon de Lozembrune, je reconnais que monsieur, bien qu'il ne soit pas d'une beauté perlée, montre une sorte d'air du grand monde qui me permet d'imaginer que vous lui rendez petite justice en le prenant pour un verdurier. Je suis prêt à gager que ce guerrier appartient aux carrières scientifiques et qu'il représente le

280 œMMENT L'ON BERNA LES SANS -CULOTTES

plus bel air des carabiniers de Saint-Côme, autrement dit les apothicaires.

Il y avait là quelque chose de si extravagant, et Timpertinence nobiliaire avait été si complètement remplacée par la brutalité populaire, que la foule, à ces insolences inattendues, ne savait si elle devait rugir ou se réjouir. Des huées et des menaces s'élevèrent mêlées à des éclats de rire.

Sylvain Maillard, plus stupéfait encore que furieux, continuait Tinterrogatoire, en réfléchissant et en se demandant s'il n'y avait pas là quelque indice d'une machination dangereuse pour lui. Il jetait un coup d'œil à ses hommes pour les avertir de se tenir sur leurs gardes et de venir à son aide.

Lozembrune, tout en conservant la lèvre railleuse, promenait sur la foule, qu'il dominait, des regards perçants. Batz comprit qu'il les avait vus et leur souriait. Crispinet, qui se trouvait à une vingtaine de pas du chevalier, crut que celui-ci avait fait un signe d'appel. Il regarda si son couteau tenait bien , et il s'avança en se faufilant à travers les gardes.

Lozembrune lança un coup d'œil vif sur la droite, c'està-dire dans la direction de la barrière Poissonnière. Il sourit de nouveau en voyant que le bruit et Yameutement amenaient vers lui les gens qui se trouvaient de ce côté. Il continua la conversation.

— Je vous prierai, baron, de remarquer que vous n'avez pas répondu à monsieur, qui veut bien se donner la peine de vous interroger avec toute la grâce de feu le Chevalier du Guet. Considérez que, si vous ne lui répondez pas correctement, il pourrait s'imaginer que

nous le tenons pour un plât-pied , un maroufle, un galfretiçr.

— Diantre, chevalier ! vous dites là des choses ! Tant est, monsieurlelieutenant,queron me nommait, au temps de la tyrannie, le baron de Sanghehem, de quoi je vous fais mes excuses, pour avoir osé porter si longtemps un nom de la cour du roi Pharamond, Dieu me pardonne!

— Nous allons rire, tout à l'heure! Et vous, esclave? dit vivement Maillard au solennel Joseph !

— Esclave, monsieur, répondit celui-ci en relevant son vénérable front, me prenez-vous pour un bourgeois de votre espèce! Savez-vous que sans le malheur des temps, je porterais une hallebarde pour châtier les insolents !

C'était trop fort! Des huées plus menaçantes s'élevèrent. Lozembrune, toujours calme, fit si^ne de la main qu'il avait encore quelque chose à dire. Le bruit diminua peu à peu et le chevalier remercia d'un mouvement de tête très-cordial quelques furieux qui agitaient leurs sabres nus dans son voisinage. *

— Messieurs, je vous prie de m'excuser sur mon intention qui est des meilleures. Il n'est point que vous n'ayez entendu parler de certaines ci-devant provinces de France connues jadis sous les noms de Boulonnois, de Ponthieu, de Picardie, de Beauvoisis. Or, messieurs, je vous apprends que ces provinces, populeuses et fertiles en fruits excellents, sont aux mains de l'ennemi.

Un murmure d'indignation où l'enthousiasme patriotique de quelques-uns contrastait avec l'efifroi de plusieurs autres, s'éleva autour de l'orateur.

— Du moins je le soupçonne, reprit celui-ci en apaisant le bruit d'un nouveau geste. On assure que des bandes

d'Anglais et d'Autrichiens, extrêmement bien déguisés, sont venues étudier, et pour s'entretenir les mains, piller sourdement ces contrées fertiles en blé. Une bande de ces monstres, mis au ban de la civilisation, a failli s'emparer vendredi soir d'Abbeville, place des plus fortes, et dont les bourgeois sont très-riches. Vous avez sans doute déjà appris ces détails.

— Oui, oui, crièrent dans la foule quelques gens bien itaformés.

— Vous saurez en outre que cette nuit, cette même nuit, cette bande, bien qu'anéantie par le patriotisme des volontaires d'Abbeville...

— Non, non, c'est une autre, crièrent les mêmes voix.

— Je le soupçonnais. Une autre bande alors, mais composée des mêmes monstres, s'est établie solidement à Beaumont, à Senlls et à Beauvais. Ces barbares se sont établis si solidement qu'ils se répandent dans le voisinage, arrêtant les voyageurs, et commettant toutes les horreurs, jusqu'à dévaliser les marchands d'œufs et de beurre qui ravitaillaient Paris, le centre delà liberté. Ds dévoilent ainsi leur épouvantable trame qui est de...

Il n'acheva pas. La foule, qui s'agglomérait de plus en plus, grondait, mais non pas contre l'orateur. Sa fureur était littéralement passée à l'ennemi. Elle avait déjà entendu murmurer quelque chose d'analogue à ce qu'on lui disait. Elle reconnaissait les noms cités, elle connaissait les lieux indiqués. L'orateur parlait avec une extrême clarté et disait des choses intéressantes. Or, pour toute foule qui écoute, ces points suffisent pour donner de l'authenticité à tout développement, si extravagant qu'il soit.

— Messieurs, continua Lozembrune, je vois sur votre figure que vous avez des objections à faire.

— Non, non, non, cria la grande et souveraine voix de la mulUtude, laquelle grande voix se composait des petites voix bêtes du fusilier Picatout et des autres fusiliers, des petites voix intéressées des gens de l'avocat Marivaux, des petites voix ignobles des compagnons de Hanriot et du Chanteur patriote.

Quant à Hanriot lui-même et aux autres demi-dieux de la démocratie, cet incident les surprenait par son audace même; ils n'en pouvaient encore mesurer Futilité ou le danger, et ils se taisaient.

^ — Excusez-moi, Messieurs, reprit Lozembrune avec grâce, je vous remercie de votre politesse. Mais malgré les efforts très-courtois que vous faites pour me dissimuler vos doutes, je constate, — et je n'en saurais concevoir de dépit, — que vous avez gardé quelque méfiance. Voyons, y a-t-il quelqu'un qui veuille nous poster quelques objections? Vous, jeune homme, qui paraissez intelligent, je vois dans vos yeux que vous avez peine à nous croire.

— C'est un coquin, alors! un imbécile! un complice de M™® Veto 1 cria la même grande voix.

— • Messieurs, nou« sommes grands partisans de la liberté. Jeune homme, faites vos objections. Vous avez la voix faible. C'est à merveille. Veuillez mettre votre pied dans mon étrier gauche et vous lever jusqu'à la hauteur de mon oreille.

Un immense éclat de rire, suivi d'applaudissements sincèreS; accueillit notre ami Crispinet quand on vit sa fece fine et fûtée s'élever au-dessu» delà foule et jusqu'à

284* COMxMENT L'ON BERNA LES SANS-CULOTTES

la hauteur des lèvres de Lozembrune. Seulement, Crispînet, tout en faisant signe de parler, écoutait :

— Il faut, dit le chevalier à voix basse et précipitée, que tu avertisses ton maître que nous jouons la comédie, ce qu'il doit commencer à deviner. Cette parade ridicule a pour but de sauver W^""* de Beaurevoir et de Rosèle, le chevalier de Beaurevoir et la voiture qui les porte.

— Messieurs, continua-t-il à haute voix, votre ambassadeur, qui est un homme ingénieux et méthodique, me demande d'abord ce que nous sommes venus faire ici; à quoi nous répondons que nous sommes venus avertir les citoyens de Paris, — le cœur de la France et la tête de la Liberté, — du danger qu'ils peuvent courir, partager avec eux ce danger et mourir à leur côté.

Il y a dans le bon peuple de France une telle sensibilité aux choses de l'esprit et de la hardiesse, que cette foule, malgré la sottise et la corruption des éléments dont elle se composait, avait commencé par être touchée de la bonne humeur des deux cavaliers. Elle sentait aussi que, quel que fût leur projet, ils étaient gens de cœur et de vaillance. La déclaration héroïque de Lozembrune mit le feu à ces -dispositions sympathiques.

Un tonnerre d'applaudissements accueillit la pompe de cette dernière phrase. Sylvain-Sylvestre était débordé. Picatout et ses fusiliers passaient à l'ennemi, et le capitaine Carbillart jugea qu'il pouvait sans crainte se joindre aux applaudisseurs. Pendant ce temps Lozembrune disait de nouveau à Crispinet :

— Tu diras que nos amis ont été avertis qu'on allait faire une perquisition dans leur hôtel, à Saint-Denis. Il a fallu partir brusquement. Nous savions que cette Barrière est surveillée. Nous avons pensé à la barrière

Poissonnière, qui est à 400 toises d'ici. Nous avons envoyé prévenir le capitaine Mauduit de s'y rendre pour protéger rentrée de la voiture.

— Messieurs, reprit-il à haute voix, votre représentant me demande, avec une juste sévérité, pourquoi nous nous sommes rendus en costume militaire aux portes d'une ville dont les soldats-citoyens ont appris à voir dans cet habit militaire la livrée de la tyrannie. À cela je réponds que c'est un déshonneur à un soldat fraiîçais de cacher son uniforme quand il a chance de rencontrer l'ennemi de la France.

Comment résister à une telle pensée? L'enthousiasme populaire s'échauflfait vivement.

— Quand je saurai la voiture entrée dans Paris, continua Lozembrune à voix basse, nous passerons malgré tout à travers ces badauds. Dis au marquis qu'il voie à nous aider. Il faudrait naturellement que la barrière...

— Ne fût pas fermée. Je m'en charge, monsieur le chevalier.

— Puis que nos amis se retirassent du milieu de la foule.

— Messieurs, conclut-il, votre ministre plénipotentiaire nous demande enûn pourquoi nous avons étalé cet ordre sur notre poitrine, quand nous devons savoir que toutes les distinctions honorifiques sont abolies. Nous répondons que chacun peut reconnaître l'ordre de Cincinnatus, qui nous a été donné par le grand Washington pour nous remercier du zèle avec lequel nous avons défendu les insurgents d'Amérique. En le portant aujourd'hui, nous avons voulu narguer les Anglais que nous pourrions rencontrer, et montrer que nous sommes

de vieux amis de la liberté, de vieux ennemis de TAngleterre.

L'enthousiasme monta jusqu'au délire. Les acclamations firent trembler les vitres et se répandirent en échos dans les rues voisines. Crispinet fit gravement signe qu'il était satisfait, sauta à bas de Félrier et se perdit dans la foule.

— Vive le héros de l'Amérique! criaient cent voix. — A bas l'Angleterre! —Entrez, braves soldats. — A bas madame Veto! — Courez à la municipalité. — Allez avertir Pétion! — Qu'ils entrent! — Vite, qu'on ouvre les grilles pour faire honneur à ces braves héros ! — A bas l'Angleterre et l'aristocratie ! — Pétion ! — Vive Pétion ! — Le vertueux Pétion ! — Avertissez-le. — Il sauvera la patrie.— Entrez, entrez!— A bas l'Autrichienne! — Entrez!

Ce n'était pas là ce que voulaient nos deux voyageurs. Il fallait que cette bizarre parade durât assez pour laisser à la voiture le temps de traverser la barrière Poissonnière.

— Vous voyez, Sanghehem, disait Lozembrune à mivoix, comme il est parfois aisé de conduire ce bon et généreux peuple. Montrez-lui une comédie de patriotisme et de courage, et vous en faites votre esclave. Il est prêt à écharper quiconque voudrait nous demander un passeport. J'ai envie de faire porter Joseph en triomphe.

— Messieurs, cria-t-il, nous entrerions bien volontiers dans Paris. Mais dans notre hâte à venir vous avertir, nous avons oublié nos papiers à l'auberge du Grande Hurleur, à Saint-Denis. Notre domestique va retourner en hâte les chercher.

— Non, non ! de braves soldats ! pas besoin de passeport. Entrez. Malheur à qui vous arrêterait!

— Le meilleur passeport, c'est le patriotisme, prononça le capitaine Carbillart.

— Au diable les papiers! conclut Coquillart, c'est une invention des gendarmes, de la police et de la tyrannie.

— Merci, Messieurs, mais il ne faut pas que la femme de César soit soupçonnée, cria Sanghehem. Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Sylvain-Sylvestre, vous avez la face d'un homme emménagé, et vous me paraissez grand comme César, vous devez comprendre les délicatesses domestiques.

Pendant que le lieutenant se tournait avec fureur vers lui, le chevalier disait à Joseph :

— Fuis. 11 va faire chaud. Rejoins la voiture et traverse avec elle la barrière Poissonnière.

Les cris, les interpellations continuèrent pendant quelque temps. Mais les deux cavaliers semblaient être changés en statues. Mollement assis sur leurs grands coursiers, les yeux clos, on eût dit qu'ils sommeillaient, enveloppés dans un rayon de soleil, indifférents à tout ce qui se passait autour d'eux.

De temps à autre, Lozembrune ouvrait l'œil et jetait un regard rapide dans la direction de la barrière Poissonnière, puis sur le groupe des sous-chefs de la démocra- ' tie que cette aventure intriguait furieusement, et qui, inquiets de savoir ce qu'il fallait penser et faire, attendaient en discutant et en s'agitant. L'huissier Maillard croyait qu'on couperait court à tout embarras si on envoyait quelques décharges de fusil dans la direction des deux soldats; Hanriot était du même avis en principe et Huguenin votait aussi pour la suppression. Seu-

lement le populaire ne paraissait pas décidé à cette exécution. Max, qui avait saisi la direction des regards de Lozembrune, s'était dirigé vers la barrière Poissonnière.

La foule s'était éclaîrcie peu à peu. Les hommes qui, un instant auparavant , écorchaient si bien le Domine salvum fac regem, couraient çà et là en racontant des histoires à faire dresser les cheveux, sur les cruautés commises par les ennemis et sur les chances qu'on avait de voir la barrière Saint-Denis prochainement attaquée. Les curieux, les badauds, les prudents, les poltrons, les laborieux, les sages, les bavards s'éloignèrent à petit bruit.

Les grands cris de tout à l'heure se changèrent en un sourd murmure.

Tout à coup quelques hommes, Max en tête, accoururent, venant de la barrière Poissonnière, et criant :

— Alarme I Alarme! Trahison ! Les émigrés! les aristocrates !

Toutes les têtes se tournèrent de leur côté.

— Hop ! firent nos deux gentilhommes. Voilà le moment. Attirons l'essaim sur notre dos.

Leurs grands chevaux se cabrèrent en écartant les voisins effrayés.

— Allons! crièrent les cavaliers. En avant! Vive le roil

Les chevaux se lancèrent au grand galop. Chacun fit place. Sylvain-Sylvestre se précipita vers la barrière pour la fermer. Un croc-en-jambe de Crispinet le jeta le nez dans la poussière.

— Hop ! hop ! crièrent encore les cavaliers en traversant la grille.

COMxMENT L'ON BERNA LES SANS-CULOTTES 289

La foule, surprise et effrayée, s'ouvrait de plus en plus.

— Traîtres aristocrates ! Feu î feu ! hurlait Maillard l'huissier.

— Ce sont les séides des émigrés et de l'aristocrate Beaurevoir, cria Hanriot, qui commençait à s'expliquer la présence du marquis à cette Barrière. Feu! feuî

— Des Beaurevoir I cria Max en traversant à son tour la Barrière et en sautant sur une borne du Chemin de ronde. Tuons-les.

Il tira; le chapeau de Lozembrune voltigea.

— Pas mal tiré! dit le chevalier en regardant le garçon qui avait encore le bras tendu. Voici qui vaut mieux.

Il ajusta et tira à son tour. Mais le marquis, poussé par un mouvement instinctif, s'était précipité et avait Jeté Max à bas de la borne. La balle vint s'aplatir contre la muraille.

— Si jeune et déjà si haineux! dit le vieillard avec une sévérité triste. Si jeune et déjà se mettre du -parti de ceux qui sont cent contre deux! Que vous ont donc fait les Beaurevoir?

Une décharge, suivie de grandes clameurs, appela l'attention du marquis, qui sans attendre la réponse, se précipita pour voir si ses braves compagnons avaient été atteints.

Max avait rougi en entendant les graves paroles du vieillard. Elles lui semblèrent descendre jusqu'au fond de son âme. Qu'avait-il dit? Bien peu de chose. Pourtant le jeune homme sentit s'éveiller en lui un essaim de nobles pensées, que jamais les plus énergiques déclamations de son père n'y avaient fait surgir.

Il fut bientôt distrait de ces impressions en voyant

la l'ouïe se ruer sur le personnage même qui venait de lui parler.

Sanado l'avait, en effet, désigné à l'huissier Maillard comme le marquis de Beaurevoir, et Hanriot qui n'avait plus de motifs pour se taire, l'avait indiqué à la foule comme un des chefs du parti autrichien.

Mais au moment où le jeune homme allait se porter au centre de la foule, pour savoir de quel crime était accusé l'homme qui venait de lui sauver la vie, il entendit une voix qui disait à ses côtés, la voix de Cloots pariant à Barbaroux :

— Voici lord Saint-Albans. Je reconnais ses gens, là, en avant de la Barrière. Venez. Il est nécessaire que vous le connaissiez.

Barbaroux, Cloots et le banquier autrichien Frey s'avancèrent vers la grille ; Max, se rappelant l'ordre de son père, les suivit.

Lionel et John arrivaient en effet. C'était ces coups de canons et de fusils, ces huées et ces clameurs qu'ils avaient entendus en approchant de Paris.

En arrivant à quelques pas en avant de la Barrière, les voitures s'étaient arrêtées pour être visitées et pour permettre au triste Jérémiah Mac Flancheford et au vail-

lant Killmallock de donner les passeports de leurs maîtres respectifs.

Ceux-ci étaient descendus pour mieux se rendre compte de tout ce tumulte. C'est alors qu'ils furent aperçus par Anacharsis Cloots qui se dirigea vers eux, suivi de ses deux compagnons et de Max, comme nous venons de le dire.

Leur arrivée paraissait aussi fort impatiemment attendue par le Chanteur Patriote. En les voyant descendre, il fit signe à quatre des mendiants qui rôdaient dans le voisinage. L'un d'entre eux, Plattzoll, l'avait, à son passage, le matin, grassement payé pour faire le guet jusqu'à l'arrivée de lord Saint- Albans, en lui enjoignant de remettre une lettre à ce personnage. Cette commission était aventureuse, et la lettre avait chance de n'arriver jamais à sa destination. Plattzoll le savait bien. Mais il ne pouvait faire mieux, dans les circonstances présentes.

C'est aussi ce qui avait décidé le vénérable Joseph : M"* deRosèle lui avait confié un billet, à charge de trouver un commissionnaire qui le remit à sir John Dooblebeerlors de son passage.

La lecture des passeports, qui était longue, minutieuse et publique, pouvait indiquer suffisamment les gens, si le commissionnaire était fidèle et attentif. Joseph, obligé de quitter brusquement ses deux compagnons et la barrière Saint-Denis, n'eut pas le temps de choisir. Il remit le billet, avec de brèves instructions, au premier pauvre qu'il vit dans le voisinage. Le Chanteur, à qui rien n'échappait, n'avait pas tardé à remarquer le soin avec lequel ses deux sujets faisaient le pied de grue. Il s'était renseigné. Il avait recommandé aux deux estafiers d'attendre ses ordres pour agir.

Gopgle

En leur faisant signe d'aller remettre les lettres à leur adresse, il avait envoyé en même temps le capitaine Coquillart, chargé d'observer Teifet produit par la lecture et d'escamoter les documents si Timpression semblait devoir annoncer quelque chose d'intéressant.

Quant aux deux autres gueux, ils s'étaient jetés sur la planche suspendue qui portait les malles sous la voiture. Ils s'y couchèrent. Ils avaient reçu la mission de suivre les deux Anglais jusqu'à destination.

Lionel et John étaient restés, un instant, comme hébétés, tout occupés à secouer les dernières influences du narcotique qui leur avait été donné.

Ils sentirent qu'on leur mettait un papier dans la main, et avant qu'ils eussent pu se rendre compte de ce nouvel incident, les porteurs des lettres avaient disparu. Mais le contenu de ces billets — que nous avons indiqué à la fin de la première partie — était assez saisissant pour chasser les plus persistantes impressions du rêve.

Lionel apprenait que le personnage ressemblant si étonnamment à Ellen, était une femme; cette femme, en présence de laquelle son cœur mort était ressuscité, lui avait, en outre, sauvé la vie, et elle était la sœur de l'homme auquel il devait un de ces outrages que la société ne permettait pas de laisser sans une vengeance mortelle! Il resta un instant à côté de la voiture, comme un homme anéanti, incapable même de réfléchir, jusqu'à ce que la fièvre de son cerveau se fut apaisée.

Sir John avait reçu aussi un choc violent. Mais son tempérament sanguin le portait à l'action et aux manifestations extérieures les plus vives. Tandis que son flegmatique ami rentrait en soi, lui, tournait sur lui-

^Viitte;'*

même, en gesticulant et en laissant échapper les plus extravagantes malédictions. Cette femme qu'il avait voulu abandonner aux insultes des sans-culottes, c'était sa fiancée, celle qu'il adorait à l'égal d*une Déesse! Mais cela était effroyable à penser ! Elle ne lui pardonnerait Jamais! Et elle aurait mille fois raison I Avait- il pu être assez lâche, assez aveugle, assez imbécile pour se conduire ainsi !

Il prit un pistolet dans la poche de son habit et le porta à son front. Avant de se tuer, toutefois, il voulut relire encore une fois le billet et le portera ses lèvres. Puis il éclata en un rire fou.

Il venait de sentir quelque étrange odeur d'ail qui n'avait jamais pu provenir de... et ce papier grossier... puis ce n'était pas l'écriture de M"^de Rosèle! Il ne se dit pas que la jeune fille avait pris le premier papiervenu dans une auberge de bourgade ; qu'elle avait écrit à la hâte, en tremblant, et que le commissionnaire avait dû communiquer au paquet un parfum qui n a rien d'un boudoir de jeune fille. Il se persuada qu'il était victime de quelque plaisanterie de ces misérables sots petits Français. Comment supposer que cette noble et pure jeune fille pût voyager la nuit, en compagnie d'un jeune homme ! Cela lui parut tellement fou qu'il éclata de nouveau. Il se tordait, il devenait pourpre. Il allait tomber, lorsqu'une main lui frappa sur l'épaule.

Le souvenir de sa fiancée était toujours accompagné en lui d'un extrême enthousiasme pour la politesse. Il se retourna brusquement, en tendant la main.

— Bonne jor, monsier, comment porte vos?

Une main noire, maigre et sale secoua tendrement celle qu'il tendait. L'illustre capitaine Coquillart recevait

courtoisement aa nom de la France les marques de politesse du baronnet anglais.

— Mylord, dit-il, car bien qu'une loi désobligeante ait intcrditles titres de noblesse, nous autres gentilshommes, fiers et indépendants, nous nous faisons une gloire de conserver les nobles traditions de Turbanité française.

Et Tillustre capitaine, posant solennellement sa main gauche sur les lambeaux qui protégeaient sa poitrine contre les intempéries , avança coquettement un mollet nerveux dont nul bas de chausses ne voilait Télégance et que venait battre le milieu d'une épée gigantesque.

— Dieu damne la politesse française et ton œil de .filou ! s'écria John en essuyant sa main. C'est-à-dire que le criminel Jérémiah a une figure d'ange à côté de toi. Que volez- vos?

— Mylord, répondit T illustre capitaine en se redressant majestueusement, après avoir dextrement coupé le cuir mordoré qui soutenait Tun des paquets de breloques de sir John, j'eusse accepté un louis d'un homme poli, en échange d'un service. Entre gens vivant noblement, un échange de procédés courtois n'est pas chose inusitée. J'ai l'honneur de vous présenter mes civilités respectueuses, continua-t-il, en enlevant le papier que John avait mis dans la poche de son gilet. Il m'avait paru que vous désirez savoir quelque chose sur le personnage qui avait fait remettre...

— Que Dieu damne ton malice I parle.

— Quand vous voudrez être renseigné, mylord, promenez-vous sur le quai de la Ferraille, vous rencontrerez indubitablement le capitaine Coquillart, au coin du Fort-rÉvêque, entouré d'une brillante jeunesse à laquelle il inculque l'amour de l'art militaire et du recrutement.

Peut-être condescendra-t-il à accepter cinq louis et à vous Taire profiter de son instructive conversation.

Il s'éloigna la tête haute, les reins cambrés, la main gauche appuyée sur la coquille de sa brette, tandis que la droite soupesait les breloques de sir John.

Celui-ci courut après lui. Le capitaine fit gravement un signe de tête.

— Vous avez ulcéré le cœur sensible qui bat dans cette poitrine, dit-il. Demain le calme sera revenu dans mes sens.' Ne vous dérangez pas pour changer vos guinées. Je n'ai pas de préjugés sur For de la perfide Albion.

— SirJohnGodleyDooblebeer, dit le Chanteur Patriote en s'avançant, vous êtes un galant homme, vous avez défendu avec dévouement la mémoire de milady Ellen Saint-Albans. La Viguerie de Tarascon eût été fière de vous ranger à son arrière-ban.

Sir John était resté stupéfait en voyant un nouveau personnage déguenillé, si parfaitement au courant de cette particularité de sa vie.

— Dieu damne cette face de milan! dit-il en anglais; je rai vue quelque part.

— Oui, sans doute, répondit mélancoliquement le Chanteur, vous avez pu me voir. Je ne renie pas, aujourd'hui que je suis au haut de l'échelle sociale, les noblescœurs que j'ai connus quand j'étais pauvre. Mais j'ai hâte. Vous ne saurez pas par moi qui vous a remis le billet qui vous a tant agité. C'est le secret de ce vaillant capitaine. Mais je puis vous dire que le billet remis à Sa Seigneurie le comte de Saint-Âlbans, — que Dieu bénisse! car c'est à lui que je dois d'avoir commencé à

gravir les hauteurs où je suis, — ce billet vient d'un vieillard à large perruque et en houppelande grise.

— Ah! ah! s'écria sir John, je savais bien que tout cela était une farce. Le vieux drôle, je veux lui casser les reins avec une pincette de cuivre! Dites -moi qui est réellement ce vieux coquin, je vous donne...

— J'ai des soupçons. Ce soir j'aurai des certitudes.

D s'éloigna en toute hâte dans la direction de la maison de l'abbé, devant laquelle les clameurs redoublaient. John, tout joyeux et très-convaincu que cette lettre était une mystification de leur vieux compagnon de route, allait en gambadant rejoindre Lionel.

Celui-ci avait été tiré de ses réflexions par l'approche du baron de Cloots. Dans l'état d'angoisse où se trouvait Lionel, la vue de celui-ci, qui avait été son maître en philosophie, son instituteur en politique, avec qui il avait échangé tant d'idées au temps où il vivait uniquement par le cerveau et où les théories humanitaires lui paraissaient renfermer toute grandeur et tout bien, la vue de celui qui avait été pour lui l'initiateur, l'apôtre admirable du nouvel évangile, lui produisit une impression de tendresse qu'il n'avait pas encore ressentie. 11 oublia bien des imperfections qu'il avait remarquées et qu'il s'était d'ailleurs efforcé de ne pas voir, il oublia bien des maximes auxquelles, malgré l'aveuglement de son fanatisme révolutionnaire, il n'avait pu s'empêcher de trouver un fond de sottise et de corruption, bien fait pour révolter une âme sincère et purement généreuse comme la sienne.

Il s'avança vivement vers lui. il le serra dans ses bras, avec une affection qu'il n'avait encore montrée à aucun

homme, pas même au bon et dévoué Johnny; et une larme, toute étonnée de se trouver sous ces froides paupières, lui vint aux yeux quand il dit :

— Mon ami, mon premier, mon seul vrai ami I Le seul être vraiment noble et généreusement philosophe!

Anacharsis le regarda avec un étonnement qui avait quelque chose de railleur, et les deux compagnons du Prussien ne purent retenir un sourire. Barbaroux surtout, malgré la vivacité de son esprit méridional, resta un instant comme confondu. Il promena son beau et ardent regard de ce jeune homme, si distingué d'apparence, à ce Cloots si vulgaire en toute son allure. Et il se demandait comment ce grand seigneur, dont il avait entendu vanter la haute et généreuse intelligence, pouvait s'être ainsi enthousiasmé pour cet être qu'on savait débauché, qu'on croyait un peu fou, qu'on soupçonnait hypocrite et qu'on voyait grotesque.

Il ne se dit pas que c'était là le jeu continu de la Révolution qui, en faisant miroiter l'illusion de la liberté, illuminaitd'une étincelle de lumière supérieure l'immense lac de boue où la démagogie allait plonger la France; non, il se dit que ce candide Anglais était une bonne et facile proie pour le jacobinisme.

— Je suis heureux, Lionel, mon illustre disciple, dit pompeusement Anacharsis, de voir que vous n'avez pas oublié la vérité universelle et, je ne dirai pas son docteur, je laisse mes amis me douner cet éloge. Je suis simplement TapiMre de l'humanité, pulvérisant tous les préjugés, prêchant l'extermination de tous les fanatiques et l'anéantissement de cette idole effroyable et grotesque qu'on nomme Dieu. Je vous présente, mon ami, le citoyen Frey, banquier patriote, et Barbaroux, qui passera

à la postérité sous le nom de l'Apollon de la démocratie et de THercule de la République.

Anacharsis, fort sagace dans les questions où l'extravagance ne remportait pas, et qui, comme nombre de maniaques, savait mettre beaucoup de réflexion et de ruse au service de ses folies, avait compris que les illusions de Lionel ne tarderaient pas à disparaître au contact de la Révolution française , et que Faspect, les théories, les actes des grands démagogues révolteraient ses instincts délicats et droits. Il avait voulu le jeter, dès son entrée à Paris, sous l'influence de l'homme qui, par sa prestance, son ardeur et ses talents, honorait le plus la démocratie.

Il ne s'était pas trompé sur l'impression que devait produire dans l'imagination sensible et artistique de Lionel le prenrier aspect du jeune et ardent républicain.

Lord Saint-Albans tendit la main avec un élan fort rare chez lui. Barbaroux serra cette main avec un sourire franc et un geste aisé, et en se disant qu'il avait justement besoin d'un millionnaire pour dominer complètement le Comité Insurrectionnel démocratique.

Quant à Frey, le financier, lord Saint-Albans, trop foncièrement riche pour vénérer les banquiers, le salua un peu sèchement.

— Je te salue, à l'entrée de ces murailles, ô fils illustre de la libre Angleterre et de la philosophie allemande. Tu viens voir avec quels transports, s'écriait Cloots, le bonnet de la liberté s'élève sur ces lieux mêmes où le sage Julien commença à attaquer le règne immonde du Nazaréen. La trompette qui sonne la régénération des peuples s'offre à toi par ma main. Saisis-là de tes mains pures et entonne le chant triomphal de l'humanité dé-

livrée de toul joug, de toute autorité, de toute croyance. Je suis rhomme libre, fier, indépendant, et il n'est pas sous le soleil un seul lien que je n'aie secoué.

Max, qui s'était approché, lui frappa sur l'épaule, le tira à quartier et lui annonça que Plattzoll l'attendait immédiatement à la loge des Neuf-Sœurs. Cloots fronça le sourcil, mais il n'osa résister.

— La patrie en danger m'appelle, dit-il en revenant près de Lionel. Je ne puis rester sourd à ses cris plaintifs. Je vous quitte momentanément. Envoyez votre adresse chez moi, rue Jacob, à l'hôtel de Modène. Je vous laisse le grand citoyen Barbaroux. J'emmène Frey, qui reste à vos ordres.

Il s'éloigna un peu hâtivement. Lionel offrit à Barbaroux de monter dans sa voiture, en compagnie de sir John. Celui-ci arrivait en dansant et en menaçant du poing le triste Jérémiah. Le jockey, qui accourait la figure bouleversée, ne laissa pas à Barbaroux le temps de répondre.

— Mylord, s'écria-t-il, je prie Votre Seigneurie de m'excuser. Mais ces. Français ont voulu me tuer parce que je suis Anglais. Un vieux noble m'a protégé, et maintenant ils veulent le tuer. N'essayerez-vous pas de le défendre?

— C'est mon devoir, dit froidement Lionel. Mais il faut que ces voitures arrivent à bon port.

— Mylord, dit le maître d'hôtel avec une révérence de maître de cérémonie, on a retenu un appartement pour Votre Seigneurie, à l'hôtel de Moscovie, rue de Tournon. Je me charge d'y faire arriver l'équipage de mylord sain et sauf, en prenant le Chemin de ronde jusqu'à une autre Barrière. Tout ira bien.

— Je suppose, dit Lionel en souriant à Barbaroux, que vous daignerez venir avec nous pour essayer de décider vos compatriotes à ne pas maltraiter ce vieillard.

— Je respecte la vieillesse et la vie humaine, répondit le Marseillais de sa voix mâle et sonore, mais je respecte plus encore la volonté du peuple; et si la volonté du souverain a condamné cet individu, quel qu'il soit, il est bien condamné. Les principes s'opposent à ce que je prenne parti contre Topinion.

— Dieu damne Jérémiah ! s'écria John en frappant du pied. J'ai entendu cette théorie une fois de trop. Je vous le demande, Lionel, est-ce une villB que celle où l'on égorge les gens pour fournir ce spectacle aux étrangers qui arrivent! Lion, je parie mille guinées qu'avant quinze jours, on^ nous apportera un morceau de Français à goûter pour notre dîner.

— Je tiens le pari, dit en anglais Max, qui n'avait pas quitté le voisinage.

-— C'est bien, répondit simplement John. Du moment que vous parlez anglais, c'est une preuve que vous êtes un honnête homme. Moi, je suis Numa Pompilius.

Il se précipita dans la rue du Faubourg, à côté de Lionel. Max et Killmallock le suivaient. Barbaroux, bien que fort hésitant, était resté près de la Barrière, à côté du capitaine Carbillard. Celui-ci regardait en s'indignant, mais sans bouger, la scène tragique qui se passait dans cette rue. Coquillart, appelé par un sifflement aigu du Chanteur, s'était mis à suivre Lionel.

Page 1