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» Lattes. Des femmes, non pas ces maigres
» et honteuses sentinelles du vice échelon-
» nées de loin en loin dans nos rues, mais
» tout un millier de prostituées parquées à
» l'étroit, demi-nues et grouillantes, cou-
» doyaient les deux murs d'un va-et-vient
» tumultueux, mer houleuse, toute mouton-
» nante de blanches gorges, de blanches
» épaules que surplombaient çà et là des
» groupes impurs étages aux rampes d'esca-
» liers saillants de maisons éventrées. La
» France, l'Allemagne, l'Angleterre, Malte,
» la Nigritie, la Hollande à la tète plaquée
» d'argent, heurtaient leurs aphrodisiaques
» contrastes à cet âpre étal de la chair, et,
» dans le silence de la ville qui s'endormait,
» montait en gueulées obscènes la grande
» voix de la débauche, plus dissonnante
y) qu'aux fondations de Babel. Sur toutes les
» bouches, en toutes les langues, bourdon-
» paient d'étranges programmes. Puis, der-
» rière les murs, des gargouillades hysté-
» riques, des priapées comme en vit seule
» la Caprée de Tibère; les accouplements
» hors nature, monstrueux enfants du
» harem ; tous les raffinements brevetés par
» cette vieille infâme de six mille ans : la
» Luxure! Devant ces nocturnes mystères
» du dieu Chiva, devant cette prostitution
» géante, devant cet insolent épanouisse-
» ment de la matière, les attaches spiri-
» tuelles que je sentais sourdre en mon sein
» s'éteignaient sous les soufflets de l'anima-
» lité; la femme, souillée dans toute son
» espèce, me devenait inoffensive, et j'avor-
» tais à jamais de l'amour.
» Il y a un an aujourd'hui : la Briche
» s'endormait silencieuse dans l'ombre.
» Assis sur une meule de foin à l'entrée de » I9 ferme, la main sur la lête.dç Perdreau, » tu jetais au vent la fumée de ta pipe. La » chaleur était tombée. La brise réveillait » sous de frais baisers les feuilles mourantes. » Le crépuscule secouait son écharpe grise » sur rémail des prés ; les lointains mou- » raient en de molles vapeurs. De pesantes » charrettes, aux cimes de foin couronnées » de femmes et d'enfants, gravissaient len- » tement la colline. Les chants des faucheurs » encore invisibles faisaient taire les frissons » de la feuillée. Tu aspirais les douces sen- » teurs que le soir prodigue à la nuit. Tu » écoutais ce concert de musicales harmo- » nies dont la terre qui s'endort réjouit le » repos du laboureur. Une douce sérénité » t'enveloppait. En ton cœur s'élevait vers » Dieu un hymne de foi et de reconnais-
sance! — Aujourd'hui tu es peut-être assis sur la même meule, fumant la même pipe, attendant les mêmes faucheurs, écoutant les mêmes harmonies, aspirant les mêmes senteurs. En ton cœur, Edouard, s'élève peut-être le même hymne de foi et de reconnaissance. Comme l'Eternel, il reste immuable, ton tranquille bonheur dans le calme de la vie des champs.
» Et moi, aujourd'hui vaincu, je me sens plus troublé en mon être que la source où tant de fois nous avons bu au même verre quand ont passé sur elle les fangeuses avalanches du printemps. Pourtant je me croyais fort : sept ans j'avais brassé la chair, j'avais sarclé l'ambition; sept ans j'avais dormi, léthargique et glacé, sur mes passions muettes. De mes amours, nul n'avait entendu un mot de mon âme ;
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« et, comme le Rhône qui traverse le Léman
» sans s'y confondre, j'avais passé par tous
» mes hymens sans y mêler rien de moi. Et
» voilà que haletante, effrénée, se rue en
» mon sein une de ces passions comme il en
» déborde tout à coup dans la vie de ces
)) hommes vierges aux larges épaules qui,
» vingt ans, ont terrassé l'amour, et se relè-
» vent un jour meurtris !
» Que son œil brille d'une lueur étrange,
» spirituelle! Que sa voix a d'harmonieuses
» séductions ! Quelle riche intelligence !
'» Qu'elle est femme, qu'elle est belle! Que
)> son cœur est bondissant ! Comme elle fait
» l'ivresse autour d'elle ! Comme elle parle
» aux sens, à l'esprit, au cœur ! Que de tré-
» sorâ pour l'orgueil d'un homme ! Tout cela
» est, Edouard ; je. n'exagère point, je ne me
» fais point l'écho de mon amour. Tout cela
» est ; et cependant ce n'est pas le bonheur » que ma mère eût rêvé pour moi, un bon- » heur qui se joue en pantoufles, au coin ^» du feu. Je le sens, il y a là des luttes, des » combats, de cruelles douleurs, une fièvre » incessante. A côté de cette femme, il » faudra monter, gravir, toujours marcher.
» Mais il doit y avoir dans cette vie de beaux » délires et des haltes bien douces aux pieds » écorchés ! — Et, te le dirai-jé? ce qui me » la fait surtout désirable, c'est quelque » chose d'audacieux, de révolté. Oui, lors- » que, le soir, tous deux assis dans son » boudoir, à l'heure où l'on apporte les » bougies, dans ces demi-ténèbres où les » pensées se font plus intimes et se confes- » sent l'une à l'autre, notre conversation, » comme ces vaisseaux démâtés portés d'un » monde à l'autre, franchit, folle et rieuse.