‹ En 18Chapitre 22 sur 26 · S EN · texte numérisé non relu

S EN

» les hommes et les choses, tout à coup les

» cordes harmonieuses de cette voix se bri-

» sent, des paroles d'un doute amer s'échap-

» pent, sardoniques, de ses lèvres roses; de

» petits éclats de rire coupent ses paroles,

» puis je ne sais quelles réticences effrayantes

» se cachent derrière un sourire; alors on

» devine des profondeurs insondables, on

» perçoit des voiles mystérieux que la parole

» n'ose soulever. L'ironie plane et grandit ;

» à chaque illusion qu'elle souffle, à chaque

» croyance qu'elle enterre, le regard a des

» flamboiements d'ange foudroyé. J'ai peur,

» Edouard, moi, le sceptique! j'ai peur; et

» cependant, à mesure que cette voix s'élève

» désolatrice dans l'ombre, je me penche

» plus en avant de l'abîme qui m'attire !

» Eh bien ! le croirais- tu, Edouard? il est

» des jours où ce type de Léonard, si maître

» de mon cœur, s'efface. Et sur lui passe

» comme une de ces blanches apparitions de

» Hemling, les vierges au front penché, à

» l'œil triste, aux pieds toujours posés sur

» les tapis de la nature. Douce et rêveuse

» comme Ophélia, elle s'est révélée à moi

» sous le feuillage argenté des saules ; des

» roseaux cachaient ses pieds, la fleur bleue

» du myosotis emplissait ses mains... Jour

» de soleil, parfum de virginité, chants des

» oiseaux, éclat de la verdure, sourire de

» quinze ans, fleurs odorantes, murmure

» des eaux, mélancoliques paroles, ombreuse

» fraîcheur, émanations d'amour ! Apparition

» poétique et vraie, sa jeunesse s'empare

» parfois de toute mon âme ! Et je te dis,

» Edouard : J'aime deux femmes !

» Mais tu fais tes foins, toi ! Oh ! parle-

» moi de la campagne, de la fenaison, du

» bottelage, du charriage, des mercuriales ; » parle-moi de ton chien, du vieux garde, » de la grosse Lislicth qui courait mettre » des bas quand j'arrivais ; parle-moi de celle » qui va bientôt être ta femme ; parle-moi » de tout ce que tu aimes. Mais ne me parle » pas de mon amour, car je te dirais comme » M"® d'Houdetot : Doucement ! je vous ai » dit que j'aimais, et vous me répondez » comme si je vous demandais si je ferais » bien d'aimer. Plains-moi et aime-moi » toujours! »

TÊTE-A-TÉTE Bvec Tabbé de Saint-Pierre, Paulus? dit Charles en montrant du doigt le vieux livre sur lequel Paulus appuyait le coude.

— Oui, Charles, c'est un ami, un consolateur avec lequel on oublie Cela vous fait

bon comme une espérance, espérant commç un jeune homme. Riez, — c'est un des pères de l'avenir.

— Je ne ris pas. Je respecte tous les bréviaires.

— Le temps des utopies approche, mon ami. L'Europe a pris une assiette. Voilà les haines de peuples qui meurent dans les traités de commerce, voilà les races militaires qui deviennent industrielles , voilà les chemins de fer qui mettent les mains de l'Europe dans la main de la paix, voilà le Code civil et ses copies qui promènent l'égalité par l'Europe. Détournée de la monnaie des grandes questions, la raison humaine revient contre le principe d'autorité. Pendant que les penseurs de tous les pays •communient en une même aspiration, le problème économique travaille; l'instruc-

tion descend et détache tous les ans des inféodations au passé quelques cent mille intelligences; l'initiation gagne, pénètre, conquiert, et, sous la France monarchique, s'ouvrent peut-être, comme sous la Rome païenne, des catacombes de jeunes martyrs prêts à confesser la foi nouvelle. Ce haut fronton sous lequel s'abritent toutes les puissances du passé, cette clef de voûte de toutes les consécrations du moyen -âge, l'Église catholique sent crouler, à chaque étape de la raison, à chaque solution de la science, quelque pan de sa façade vermoulue.

Impuissante à durer encore, elle repousse de son côté la Charité, et [convie par la voix de M. de Maistre le bourreau à sa droite]. Le vide se fait autour du Vatican, et la papauté voit menacer dans l'ombre le gantelet de fer d'un autre Colonna.

— Oh ! oh ! — Vous avez une religion fraîche pour relayer ?

— Nous sommes à l'heure des républiques. Le troupeau se gardera lui-même.

Comme le roi Saolé-Selassé ses ministres, le nouveau monde enverra ses gouvernants, ses archies faire de la farine. Ce sera là une transformation, un enfantement immense. Il y aura des angoisses, du sang; Fenfant viendra peut-être les pieds devant , mais il viendra. Le temps instituera « une assemblée perpétuelle des états généraux de l'Europe. » Alors, plus de [Napoléon] conquérants qui fassent de la gloire une racoleuse sans entrailles. La guerre se rouillera comme un vieux sabre.

Penchez-vous ; là où il y a des casernes, vous entendrez germer les crèches. Alors la paix prendra le monde; les peuples amis s'embrasseront avant de dormir sur la glèbe cou-

pée ; le travail bienheureux formera la saintealliance aux pieds de la Liberté, et Rousseau applaudira à des hommes qui pourront être pères o

— La solution de Tâge d'or? — Eh ! Paulus! TEglise avait du bon. Son paradis avait fait de la terre une antichambre pleine de résignation. En somme, que les ministres soient dans le gouvernement comme des chiens dans un tourne-broche, — ce n'est pas moi qui l'ai dit, — que le Brodsinn soit la charte, et, pour Dieu ! qu'on ne s'occupe que de soi !

— Une chose étrange, Charles : de nous deux, c'est vous qui avez eu la vie facile, c'est moi qui ai eu la vie âpre ; j'ai été traqué, blessé, emprisonné, outragé, exilé. J'ai perdu parents, fortune, amis, maison, un peu de mon sang, tous mes souvenirs de foyer, le

jardin de mon père, la tombe de ma mère, tout ce qui fait aimer. J'ai trente ans, et j'ai les cheveux tout blancs. Je n'ai plus, moi riche là-bas, que cette petite chambre, cette carte d'Europe et cette gravure d'Albert Durer. On m'a trahi, on m'a vendu ; je suis un réfugié, un mendiant à qui votre France fait en rechignant l'aumône d'une patrie ; et de nous deux, — la terre d'exil est pourtant bonne à porter les haines, savez- vous? — c'est moi qui crois, c'est vous qui doutez; c'est moi qui dis que l'homme est bon, qu'il sera meilleur, c'est vous qui voyez l'envers de toutes les consciences; c'est moi qui aime l'humanité, c'est vous qui ne l'aimez pas; c'est moi, Paulus, qui lis l'abbé de Saint-Pierre, c'est vous, Charles, qui lisez Machiavel. — Il faut que vous ayez bien souffert.

PAULtJS fi3-

— » Un livre bien calomnié, Paulus. Il dit à peine en six cents pages la moitié de ce que fait un homme d'État en une matinée.

— Vous ne regardez pas assez haut, Charles. Dégagez donc l'humanité de l'individu. Et qu'importent les défaillances de conscience, les traîtrises, les vénalités? Que font les Mirabeau aux révolutions? Il faut regarder où vont les drapeaux, et non qui les porte. Il y a de l'alliage dans tout ce que fait l'homme ; est-ce une raison pour chercher le mal comme ces mouches immondes qui ne se plaisent qu'à la fange. C'est un facile butin, et qui ne fait guère le cœur content. Ah ! plus heureux .ces grands enfantSy — n'est-ce pas, Charles? — aveuglesà toutes ces choses qui élèvent Tœil de l'âme à la sérénité des larges horizons !

— Ah ! mon vieux et cher Paulus ! vous^

avez même foi que le jour où le canon de 1830 a demandé à votre Allemagne si c'est que la liberté dormait ou qu'elle était morte, que le jour où vous taisiez chanter à votre épée, fier et le hurrah au vent, le chant de Koerner !

— Oui, j'ai même foi ; l'histoire est là.

Tout le long de l'histoire, l'esprit humain se libère de ces antagonismes de race, de ces haines de religion que les intérêts des théocraties et des royautés semaient pour la domination. Tout le long de l'histoire, l'esprit humain va s'adoucissant et se perfectionnant dans la fraternité sainte !

— L'homme meilleur, n'est-ce pas, Paulus? Le sanabilibus œgrotamus malts?

L'homme est mauvais : voyez l'enfant. S'en prendre au gouvernement, c'est comme s'en prendre aux médecins d'un mal incu-

i*able. Les formes de gouvernement habillent l'homme tout au plus, elles ne changent rien au cœur humain. Un antre — plein de bêtes fauves. Trois cent soixante- six candidats bourreaux à la mort de M. de Bourges! Un empire n'a pas fait Néron.

Un phalanstère n'empêchera pas Carrier.

— Mauvais !

— Et moi, je crois que l'homme progresse. Je ne puis croire que le cœur de l'homme et son intelligence ne soient pas liés comme un boulet ramé, et que cette intelligence avance, que cette- intelligence découvre l'imprimerie, découvre la vapeur, sans qu'en même temps son cœur aussi ne se développe , sans qu'il n'y vienne quelque chose de bon, sans que je ne sais quoi ne l'appelle, lui aussi, aux découvertes!

. — Tant pis ! — Écoutez ceci, Paulus. J'ai

un oncle. Cet oncle avait trois arcades au Palais-Royal. Il y avait au Palais-Royal des galeries de bois et des tapis verts. C'était un joli revenu à jour fixe comme un 22 septembre. Mon oncle a toujours ses trois arcades. Il n'y a plus de galeries de bois, plus de tapis verts. De cinq, les loyers sont tombés à trois, — quand on les paie. Paulus, les États sont toujours un peu propriétaires au Palais-Royal, leurs prospérités se font un peu comme les eaux grasses , et votre utopie promet d'être diantrement gueuse.

— Voir l'humanité grandir tous les jours d'idées, de lumières, de victoires, et ne pas la croire majeure et mûre pour les croisades sans larmes, et ne pas croire venue la moisson des peuples ! Ne pas croire que les opprimés auront leur jour, ne pas croire que les crucifiés auront leur ascension, ne pas

croire que l'histoire des nations au tombeau s'appellera un jour la légende de Lazare ! — Allons, Charles, ne voyez-vous pas cette marée montante d'idées, et que le passé s'en va, et qu'il se fait une aube là, où va se lever demain ? Alors , ami , vous êtes comme la Melancolia du maître, accoudé au néant, tournant le dos au soleil levant !

— Vous me parliez de l'instruction, je crois, tout à l'heure? Une statistique de 1857 établit que les récidives sont trois fois plus fréquentes chez les gens qui savent lire.

L'arbre de science était une belle allégorie que vous n'avez pas comprise. La loi du Pérou avait raison. Avec cela que la pensée est un grand cadeau fait aux gens qui ne pensent pas !

— Comment, Charles, vous êtes mort à l'enthousiasme ? Il n'est pas en vous de ces

cordes qui vibrent , involontaires ? Ces fièvres de liberté qu'a toute jeunesse, vous ne les avez pas? Le tambour dans les rues, la révolution qui passe dans l'air certains jours, ne vous font point enivré et tressaillant?

— Révolutions, dites-vous? On se passe des portefeuilles par-dessus des niais passés cadavres. Est-ce cela que vous appelez une révolution ?

— Vous ne croyez pas aux idées, Charles.

— Me faites-vous l'injure de me dire que je crois [aux baïonnettes?] — Vous savez le mot de Napoléon à M. de Fontanes ? Paulus, l'avenir est à vous et aux misérables qui déshonorent tout parti. Ce sont les goujats qui déshabillent la Victoire. Du jour où une fille de France n'a plus été étonnée de trouver cinq doigts à sa gouvernante,

cinq doigts comme à elle, — 95 fut fait.

Votre avènement, je le sens d'avance. Eh! * mon Dieu ! je vois tous les jours des politiques innocents qui tapissent votre salle du trône sans le savoir. Seulement je dis envie', quand, vous dites conviction. Vous êtes de bonne foi, moi aussi. Oui, l'envie dépouillée de ses oripeaux de patriotisme, de civisme, d'amour des classes pauvres, l'envie toute nue. Chacun son tour : la bourgeoisie après la noblesse. Le niveau marche.

Moi je ne siffle ni n'applaudis ; je constate. Au reste, je n'aime pas les hommes, je vous l'ai dit ; les générations futures ne me sont de rien. Vous avez un ami égoïste comme Louis XV, Paulus !

Paulus était à la fenêtre de sa mansarde.

11 regardait la cité dans la nuit, la cité immense masse noire, à peine étoilée de quel-

ques points rouges : Paris , dit-il , c'est bien un de tes fils !

— Riedmassen ! Riedmassen ! murmura

Paulus. Non... je ne connais pas... Attendez... il me semble qu'il a été attaché à M. de Metternich.

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