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TROIS MOIS

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LLBiN. — Je ne sais plus si c'est Marton que j'aime ou si c'est Lisette ; à moins que ce ne soit Marton.

Marivaux.

« Je vous aime, Charles, et, du premier :» jour où je vous ai vu, mon cœur m'est » témoin que je n'ai rien tenté contre mon » amour. Mais vous le savez, ami, les plus » belles paroles peuvent tromper, les plus » jeunes peuvent mentir. Vous pouviez,

» malgré toute votre sève, n'avoir plus rien » de vivant en vous, et vous galvaniser pour » une comédie. Et puis, tant de gens s'en » vont chantant Tamour comme un refrain » banal, et les hommes croient si fongtemps » avoir l'âge de Chérubin! Avant de me » donner à vous, j'ai voulu, je l'avoue, — » et je ne suis pas honteuse devons l'avouer, » — j'ai voulu peser votre amour, votre » intelligence ; j'ai voulu savoir ce que vous » valiez ; si vous n'aviez que l'enveloppe, si » votre cerveau n'avait que les quatre murs, » si vous n'étiez si sonore que parce que )) vous étiez creux. J'ai voulu que la place » que je m'ouvrais dans votre cœur fût » digne de ce que je sentais moi-même. Il » ne me fallait pas que la sonde que je jetais » me revînt avec une sympathie, un désir, » une envie. Il ne me fallait pas que l'enfant

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» capricieux auquel je souriais mourût au » lendemain d'une nuit dans • mes bras ; » j'exigeais la certitude. Et comme j'ai senti » battre en vous le pouls d'une vraie passion, » comme vous êtes apparu à mon esprit un » esprit de valeur; comme, penchée sur » vous, j'ai vu de longs jours sous l'indif- » férence ou la raillerie, j'ai vu la passion » tenir bon et veiller, toujours immuable » et ardente, toute riche de prétextes pour » pardonner, revenir et aimer ; je vous dis » que je vous aime, Charles, et que je suis » heureuse que vous m'aimiez.

» Maintenant je vous dois mon passé, » quoique de mon passé je sois le seul sur- » vivant. Je ne veux pas vous tromper; » avant de vous aimer, Charles, j'ai essayé » l'amour.

» Vous n'êtes pas sans vous rappeler que

» ma mère mburut en me donnant le jour.

» Mon père, absorbé par la politique, ne » sortait de son cabinet que pour s'accouder » à mon piano ou me passer un collier au » cou, et m'emporter brillante et parée dans » sa voiture. Dès l'enfance, il me laissa » presque libre de mes actions. Plus tard, » il ne me demanda que d'être belle, spiri- » tuelle et souriante. Au milieu de cette vie » mouvementée, dans le tourbillon des plai- » sirs, sous les sensuelles excitations de la » musique, dans le prurit d'une intellec- » tualité dévorante, la jeune fille devint de » bonne heure femme. Ses sens parlèrent, » et la curiosité instinctive enfiévrée par la » lecture demanda au premier venu qui )) laissa tomber le mot adorable l'explication » de ces langueurs d'une nubilité précoce.

» J'allais les bras tendus vers la vie, je me

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sentais appelée par les horizons inconnus :

j'ai fait comme Ixion, j'ai embrassé la nuée. Non que je me plaigne, c'est le sort commun. Tous les cœurs portent cette blessure du premier amour ! Qui de nous ne s'est laissée prendre à ces rêves de jeunes filles qui prêtent leur dévouement à tout ce qu'ils touchent? Qui de nous n'a quelques jours aimé ses illusions dans un homme? Qui de nous n'a regardé dans ces miroirs enchantés qui reflètent des profils impossibles, et n'a mis à quelque front indigne l'auréole de son idéal?

Premier amour avec vos fougues, vos entraînements, vos oblations, votre abnégation, votre complet sacrifice, il y eut pour vous des lendemains tout amers. Je crus m'être abusée sur le choix, ne soupçonnai pas même l'amour, et mon cœur

» persista dans ^on rôle de dupe. Et cepen- » dant, toujours sous la passion, je percevais » les précautions, les sécheresses, les ré- » serves, les lacunes, les réticences, la » défiance, l'a-parte, legotisme. Je n'étais » pour mes amants qu'un bien court enrayage » dans le chemin du but. J'étais humiliée » de recevoir si peu pour ce que j'étais prête )) à donner, humiliée de sentir toujours entre » moi et l'homme aimé cette rivale qu'on » nomme l'avenir. Je me trompais à des » apparences , des superficies , des semblants , » de livrées sous lesquels était tapie la triste >^ réalité. Et même avec celui qui me tint » le mieux promesse, jamais un mot, un w regard, un frisson ne nous vinrent com- )) muns et instantanés. Jamais la secousse w électrique d'une même pensée ne nous » étreignit en même temps. Jamais il n'y

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» eut entre nous ce parallélisme de senti- » ments; d'idées, de nerfs, qui fait rendre » à Tamour tout ce que lui versent le cœur, » l'intelligence et les sens. Autour de moi, » je voyais de moutonnières jeunes filles, » âmes fraîches livrées à quelque barbon de » trente ans, jeunes avenirs noués pour » toujours à quelqu'un de ces tristes sires » qu'on montre dans le monde, sortes de » pétrifications humaines qu'une femme ne » peut pas même tailler à son ambition ; et » je songeais que ce sont de belles ressources » contre ces boiteuses alliances et de belles » consolations que ces liaisons en tapinois, » vengeances prises aii vol, «ou& triple » verrou, presque ignobles à force d'être » craintives!

» Au reste, de toutes mes folles idées, je » portais le deuil assez gaiement quand vous

m'avez vue. Mes déceptions étaient de la dernière discrétion. Je m'étais rangée ; je m'étais assouplie à toutes les futilités; j'étais entrée de plain-pied et sans paraître me baisser dans toutes les petitesses de la société; je jouais le nihilisme; je médisais; je chiffonnais; je soulignais des scandales ; je faisais des trousseaux pour les pauvres; je coquetais; j'avais sonné la retraite de toutes mes grandes machines de sentiment; je m'étais faite frivole; on me déclarait charmante ; et vous êtes venu.

» Charles, voilà ma confession. Il ne me convenait pas qu'il y eût de mon passé à vos yeux rien de caché, de dérobé, de couvert, d'abrité, d'atténué, de pallié, d'éteint, d'épongé. L'initiation, vous le voyez, est brutale comme une page de Jean-Jacques ;

» de nature à tuer votre amour, s'il est rima- » ge de ceux que je côtoie.

» Est-ce un bien? est-ce un mal ? Vous » ne trouverez plus chez moi la jeune fille.

» Vous n'aurez plus le ragoût, si cher aux » hommes, de puérilités éloquentes, de co- » quetteries innocentées, d'ingénuités semi- » ignorantes, de fuites derrière les saules, » de curiosités rougissantes, de désirs qui » veulent et de manières qui refusent. Vous » n'aurez pas, Charles, la divine comédie de » la pudeur. Vous ne rencontrerez pas à mon » bras ces adorations enfantines des astres, » des bois, de la nature; vous trouverez ma » voix peu faite pour les hymnes, et mon » bagage sentimental bien éclairci. Pour » mon compte, je n'ai pas grande croyance, » quoiqu'elles soient fort à la mode en ce » moment, à ces résurrections de virginité

» par lamour. Il faudra prendre votre parti » de toutes ces pertes. Si vous aimez les » mains rouges, vous perdrez encore. Mais » si ce que je vous offre est plus humain, » plus dépouillé d'idéalité, vous trouverez » chez moi un amour qui n'aura plus les » convulsions de l'enfance, un amour plus » sûr de lui-même, plus instruit de vos » besoins, plus ménager de vos forces. Vous » saurez que vous avez été choisi et non pris » au hasard ; vous serez plus rassuré contre » les boutades, les caprices, les dégoûts, les » volte-face du cœur féminin. Mon amour, » dépouillé des petites jalousies, des taqui- » neries de détail , des prétentions de pen- » sionnaire, des pénitences de poupée, aura » quelque chose de fort, d'égal, de continu.

» Il ne demandera pas, élagué des exigences » romanesques, à l'homme plus qu'il ne

» peut donner. Mon cœur, pour être moins

» loquace, n'a pas vieilli et battra à Tunisson

» du vôtre. Mon intelligence agrandie, for-

» tifiée, développée, vous livrera tous ses

» progrès. Mes sens perfectionnés, tacti-

» lises, sensibilisés, ont fait de cette ma-

» chine bien souvent froide et insensible, de

» ce corps que tracassaient mes premiers

» amants, un appareil de volupté plein d'ac-

» cord et d'harmonie. Ne jouons pas aux

» sous-entendus ; n'excommunions point le

» plaisir ; faisons-lui sa part, et ayons l'au-

» dace de ne pas l'abandonner au sein des

» courtisanes.

» Voilà, Charles, bien complètement tout

» mon actif. Mon amour, je ne l'ai ni surfait,

» ni mis à vil prix ; je n'ai fait que balayer

» toutes ces menteries de pensée et de style

» qui sont le seuil ordinaire des liaisons.

» Vous me pénétrez tout entière, et lisez au » fond de mon esprit, plus enfouies sous ma » nature de femme, beaucoup de vos idées » sur des mots, des formules, des protocoles. » Vous m'avez souvent entendue mal parler » du mariage, accuser le cadre où deux per- » sonnalités ne peuvent tenir debout, accu- » ser la part léonine que le mari s'est taillée » en plein code, accuser ces antagonismes » sans délivrance, accuser le liéant des re- » cours contre les doubles méprises, accuser » l'annihilation de la femme insinuée au » contrat. Vous vous êtes rappelé mes griefs, » et vous ne me demandez que de vous )) aimer. Je vous en remercie, Charles; car » je n'avais pas eu le temps de vous dire » que, seule, une demi-communauté, seules, » de demi-satisfactions peuvent ménager la » monotonie, la satiété; qu'aux gens blasés

» il faut les amours' un peu furtîfs de l'an-

. » cienne Sparte ; que l'habitude ne s'en-

» tame qu'au piquant de l'illégitime ; que le

» transport amoureux ne se vivifie que dans

» ce coin d'ombre, ce coin discret où le

» soupçon frappe et n'entre pas. Je n'avais

» pas eu le temps de vous dire que, dans

)) ma pensée, la sanctification du mystère

» pouvait seule faire durer l'amour. J'ai

)) beaucoup pesé tout cela, Charles ; et, dans

» le choix qui me fut toujours offert de pren-

» dre l'amoureux comme amant ou comme

» mari, j'ai toujours opté pour l'amant. De

» moi à vous, Charles, il n'y a pas de prise

» de garanties. Croyez que je veux pour tou-

» jours un même chemin devant nous deux,

» au bout de ce chemin un sommet où nous

» nous asseoirons tous deux, fatigués de la

» même fatigue, moi dans l'ombre, vous au

» soleil ! Marchons aù-clessus du inonde,

» marchons invulnérables et forts dans notre

» mépris des consciences humaines ! Deux

» intelligences vastes et puissantes, dit le

» monde, deux volontés comme la vôtre,

» comme la mienne, ces deux volontés

» s'entrelaçanj pour un but commun ; une

» ambition qui aura vos pensées et mes sou-

» rires ; deux êtres jeunes, mariés par toutes

» les intimités de Tesprit, obstinés et s'ex-

^) al tant, se réconfortant, se soutenant, s'en-

» courageant ; vous n'avez point songé ,

» Charles, à ces puissants leviers ! Une

» dualité ainsi faite, une énergie d'action

» ainsi géminée, et l'appoint que la diplo-

» matie toute dévouée d une femme belle

:» et spirituelle, comme vous dites, et tout

» ce que l'énergie réveillée de votre nature

^) peut renverser, édifier... pensez à tout

ce que nous pouvons prétendre, et mêlons tous deux les fièvres de la vie aux fièvres de l'amour !

» Je suis à vous, Charles, je ne comprends point qu'on donne le cœur sans donner le corps. Je suis à vous. J'ai vu tant de femmes se détailler et se faire enlever, pour ainsi dire, morceau à morceau dans une petite guerre honteuse, et ne laisser envahir leurs conquérants que comme des médecins qui combattent la gangrène, que le cœur m'on a levé. Ma pudeur, à moi, ne tombe pas épingle à épingle; et je viens à vous librement, de moi-même; à vous que j'ai éprouvé, que j'ai choisi, que j'aime, en vous disant : Je suis à vous.

» Vous permettrez un enfantillage à mon petit orgueil de femme. Ce jour où vous

» m'aurez , je veux que ce soit moi qui le » choisisse.

» Charles, je t'aime !

» Hertha. »

UN APPENDICE A. WINGKELMANN

PARIS débouche sur les boulevards ; de toutes les rues la foule dégorge, et se rue, innombrable, vers les Champs-Elysées.

Le jour baisse ; les teintes bleuâtres du soir montent d'étage en étage éteindre les derniers glacis de rose que le soleil oublie

au faite des maisons. Au-dessus de la foule, au-dessus des toits, un ciel orangé s'éteignant dans un azur plus tendre que l'écharpe de crêpe d'une jeune fille; à droite, la Made- . leine, le front sur deux colonnes profilées dans le vide, écorne l'horizon de sa masse d'ombre, comme les vieux temples du Lorrain.

Les équipages passent empourprés des adieux du soleil, et chevaux, et toilettes, et femmes, et jockeys, et naseaux fumants, prunelles de feu, robes chatoyantes, casaques de soie, tout cela roule, roule dans l'apothéose d'un poudroiement d'or. Les piétons, hommes, femmes,* bras-dessus bras-dessous, et les jeunes, et les vieux, regardent et vont. Les moins belles ont leur sourire ; les enfants tapageant virevoltent des crécelles, et pour ceux-là qui marchent deux à deux, il y

a je ne sais quoi dans l'air qui fait monter le cœur aux lèvres. Les hommes ont le nez rouge. On dirait que tout le monde a dîné. C'est une magnifique soirée.

— Bah ! — fit Robert, en brusquant l'agonie de son cigare — les feuilles n'y sentent pas encore l'huile d'œillette! Et quand même? Decamps n'a jamais trouvé lignes plus cahotées que les gorges d'Apremont ; et je t'assure que les chênes de la Gorge-aux- Loups n'ont pas trop l'air d'être feuillages avec du persil. Allons! je te retiens une chambre chez le père Gane : tu boiras du bleu avec Servin et les autres ; et tu couperas des cannes avec tous les Ruysdaêl de demain.

Qu'est-ce que tu fais cette année?

— Cette année? Je reste.

Les marronniers du jardin des Affaires Étrangères balançaient en ce moment au-

dessus des deux fumeurs leurs grandes feuilles vertes.

— Hein ? — Et Charles tourna la tête, La balourde silhouette de Jean lui tendait

une lettre.

— Trois mois ! s'écriait Robert accroché au bras de Charles ; trois mois ! Monter au plus haut de ses réminiscences antiques ; de là songer des rondeurs marbrines et provoquantes que caressent vos pinceaux énamourés ; enfanter dans le rut de fiévreuses insomnies 'son poème du nu; déjà, en regardant en soi, le voir inondé de soleil, de

la nuque aux talons ! La clef tourne dans

la serrure : ce sont des torses contemporains. Le rêve se brise Taile au dos du modèle. Ah!

mon cher! hanches de grenouille, muscles hottentots, ressauts ravinés, lignes engorgées, rotondités distendues, dermes bistrés,

carnations sales, passées, marmiteuses : les vilains guides que la nature nous donne par ce rachitique de xix^ siècle !... Et ma toile — tu la verras, — se faisait plus brouillée que la cuve jaspée du marbreur de papier. Comprends-tu? Avoir fait tomber plusde chemises que Tabbé Galiani, avoir convié plus de corps qu'AlIégrain pour sa Diane de Luciennes, — et n'avoir plus qu'à souffler sa lanterne !

D'extravagantes fantaisies ! J'aurais été quêter près d'une beauté princière le dévouement de Pauline pour Canova !

— Ah ! — Charles regardait Jean s'éloigner avec le pas lourd du der Sardmann.

— Tiens ! — ris si tu veux, — je suis sûr d'avoir vécu il y a quelques mille ans. J'ai applaudi les Chevaliers. Je me suis promené à la neuvième heure sous les avenues du Céramique. Oui, Charles, j'ai vu la Thalatta,

TAntée, la Thaïs, la Clepsydre, la Phannium , les belles familières ! J'ai vu ces modèles, reines d'Athènes, passer en litière devant les trois Vénus pour laisser tomber devant Phidias le mystérieux chiton! J'ai levé dans le festin la coupe d'or pleine de casia et de safran ! Il me semble que j'ai encore aux lèvres la saveur du vin de Thasos! Phryné ! les cigales d'or qui voletaient sur tes cheveux, je les vois! Oui, j'ai vécu ce temps. Le beau Nirée, le crotoniate Philippe, la superbe Pentarcès, je les ai vus monter sur leurs piédestaux de bronze ! J'ai vu, ô Lesbos ! ta fête de la beauté ! Charles ! les Panathénées défilent encore devant moi, et les jeunes aulétrides, qui versent l'harmonie, marchent lentement, la tunique fendue, dans un parfum de cinnamomum ! — Tu me diras que nous sommes sur les boulevards;

que les femmes ont des robes montantes ; que les malheureuses qui transmettent dans les ateliers, à 1 fr. 25 cent, l'heure, l'héritage flétri des formes aspasiennes, Barenne, de son royal balcon, les voit barboter dans la crotte... Je suis païen. Je ne m'agenouille, sous le plafond d'azur, que devant ces splendeurs de la forme. Ma basilique, à moi, s'appelle le Panthéon! Elle est immense!

elle est radieuse ! Tous les galbes, tous les moules, toutes les lignes, tous les dieux!

La prodigieuse anthropothéomorphie du monde ! Et toutes les fois que mon pinceau piaffe, ce n'est qu'après la chair, les seins débordants, les musculatures de l'homme, le nu, et encore le nu ! — [Sainte-Vierge Marie ! Et la pudeur? — Ce cuistre de Tertullien ! Bourgeoise et bégueule de religion chrétienne! De l'encens dans les ala-

bastres et des Mater dolorosa sur le socle (les Astartés! Une religion de trappistes!] ma parole d'honneur, qui occupent la vie à apprendre à mourir, — une chose difficile ! tout le monde y réussit. La pudeur ! Aussi bête, n'est-ce pas, Diderot ? que cette M™' Hocquet, qui mettait un linge à la Pudique! La pudeur — ah ! Phallès, tu as dû rire ! — qui vient de faire imaginer à nos commissairespriseurs des numéros feuilles de vigne! — Et tout de suite, qu'on nous ramène [au Christ enjuponné] des Primitifs! Les Mécènes de l'art [font leurs pâques à présent !] ont des Beaudoin, mais ils n'ont plus d'Albane. Plus de torses féminins que sous le linge! L'épiderme les ferait cramoisis, les pudibonds! Cherchez-vous l'attache du cou?

Slioclwig! On vous châtre le déshabillé à présent que c'est merveille! Shocking!

slwcking ! Que le mot gagne, les épiques de la chair n'auront bientôt plus à célébrer que des orteils et des phalanges. Faites baiser les

pieds aux draperies, ou sans cela Que si

le ciseau ou la brosse s'avisent de glorifier un peu trop exclusivement ces attributs, s'ils

s'en avisent Oh! mais! — Ma foi! nous

sommes de grands saints, et je m'étonne que les mauvais lieux ne ferment pas. Orbes splendides ! les Anciens ne vous avaient pas mis hors la loi ; et bien avant que l'Anacréon de rindus n'évoquât l'opulente Nitambini, laCallipyge trônait aux Propylées d'Athènes!

— Ma coucheuse antique écarte le tissu d'Amorgos, penchée sur le lit et prête à s'y glisser : toutes les rondeurs en saillie ! toutes les richesses au vent! A ma coucheuse, vue de dos comme la femme dans l'Automne de Jordaèns, il fallait ces ampleurs printanières

que bride à grand'peine la maestria des élégances juvéniles, ces ondulations serpentines, ce sinus amoureux, ce capricieux delta où meurent les reins, ce puissant ressaut de la croupe, ces robustes montants des hanches, ces courbes luxuriantes, ces chairs rebondies, fermes, drues, ces méplats musculeux et douillets, ces globes potelés où appuya le doigt de l'amour, ces cuisses à pleine chair, cette peau blanche et rose et vivante ! Eurêka ! Une mère protectrice éclairée de la ligne me promet au-delà! Et demain l'enfant m'est livrée! Demain l'édition princeps!

— Adieu ! adieu !

CHARLES ouvrit la lettre et lut

Il retourna. Jean s'était trompé. La lettre portait l'adresse d'un grand homme d'État.

C'étaient d'abord des architectures infinies. Des forêts de lignes fourmillaient confusément. Des villes, des palais, des temples, des entassements, des assises, des Capitoles, des frontons, des Colisées, des Pyramides apparaissaient et disparaissaient. Et tous ces monuments baignaient leurs pieds et se reflétaient dans un lac immense.

A l'horizon galopait une colonnade sans fin, et le chaos se mouvait sans repos ; les formes sombraient à chaque instant, et l'on ne pouvait regarder qu'à tâtons dans cette mêlée de granit, où les vagues de pierre surgissaient par seconde plus innombrables, plus renouvelées que des lames d'une mer d'orage.

Peu à peu, les eaux se troublèrent, fangeuses ; le ciel , par toutes les dégradations du bleu, devint noir comme le marbre noir d'un tombeau ; des vapeurs rouges de sang empourprèrent un moment les pâles mirages; dans le silence, tomba, lentement espacée, comme la note sourde d'un glas funèbre ; les masses se balancèrent de gauche à droite par trois fois ; des figures échevelées passèrent en courant; puis tout s'abima dans un grand cri sous des eaux noires comme le ciel.

Charles se sentait emporté par les eaux* Autour de lui, au-dessus de cet océan sans rivages, aux teintes cadavéreuses d'une mer de glace par une nuit sans lune, il ne voyait que des mains crispées qui cherchaient à s'accrocher à lui.

Il s'épuisait en efforts, et roulait éperdu vers des profondeurs plus sombres.

Alors sur ces eaux mornes surgirent des apparitions toutes pleines d'épouvantement.

Une création apocalyptique vida les abîmes, et monta gigantesque à la surface. A ses côtés passèrent comme des lézards immesurables dont l'œil jetait dans la nuit des lueurs boréales.

Il fuyait ; et sur sa tète s'ouvrait, dans un long bâillement, une gueule rouge, toute pavée de dents aiguës et dentelées.

Sa main croyait prendre terre : un ongle crochu déchirait sa chair, et l'immense îlot aux pattes de tortue se rendormait.

Il fuyait, et il nageait vers quelque chose d'immobile comme un rocher : le bloc gris jetait dans l'espace un cou de trente pieds, et abaissait vers Charles sa petite tète plate de vipère.

Et ses jambes se prenaient en des anneaux

glacés; il était englué en des masses visqueuses ; il levait les yeux : sur sa tête tourbillonnaient des légions de monstrueux crapauds qui agitaient de grandes ailes velues ; et leurs ailes grandissaient tant, tant, que Charles ne voyait plus le ciel. Alors il râlait désespéré; il coulait, il touchait le fond, ses pieds enfonçaient, et le sable montait pardessus lui.

Et alors, au bout de quelques instants, il entendit sourdre un bruit grêle et immense, comme si tout le long d'une nécropole sans limites, on frottait Tune contre l'autre des bandelettes de lin tombant en poussière ; et je ne sais quels mufles glacés le flairaient.

Le bruit augmentait et se rapprochait ; et c'était alors comme si des générations de momies se fussent traînées sur des dalles.

Soudain, Charles vit un diamant briller.

puis deux, puis cent, puis mille, puis un million. 11 était dans une grande salle soutenue par des éléphants de basalte ; et tous ces diamants qu'il voyait étaient les yeux de squelettes emmaillottés qui le regardaient fixe.

Charles tomba, et il sentit une affreuse douleur aux tempes. Son œil se retourna, et il aperçut au dedans de lui un grand clou qui lui traversait le cerveau. Une femme, après avoir appuyé dessus ses deux petites mains, rechargeait sur sa tète un vase de lait à moitié plein.

Puis, il était sur un lit d'amour; une belle jeune fille retirait doucement son bras moite de dessous sa tête, et il sentait deux fois, quelque chose de froid à son cou ; et la seconde fois, une vieille femme passait un sac par la porte entre-bâillée.

11 dormait, et une jeune femme assise à son chevet tressait un cordon de soie et d'or; et, à mesure qu'il avançait, elle l'essayait; et, quand il fit le tour du cou, elle serrait.

Il dormait encore, et une jeune femme lui versait dans l'oreille du poison qui lui brûlait la tête comme du plomb fondu. Elle approchait de sa bouche un miroir pendu à sa ceinture; elle l'essuyait impatiente; et, quand il fut net, elle sortait avec un sourire.

Alors, dans son rêve, il se levait, et allait fermer la porte de sa chambre ; mais il entendait dans l'escalier le bruit sec du bois mort battant les marches; des frôlements se faisaient derrière la porte; la clef grinçait, et une longue suite de fantômes de femmes, enveloppés de linceuls blancs, s'avançait au pied du lit; et chacun, tour à tour, venait

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essuyer aux draps ses doigts de squelette qui laissaient une empreinte rouge.

Puis ils s'en allaient un à un, à reculons, en regardant Charles de leurs orbites creux.

Et tout disparut.

Il rêva qu'il était chez lui, un soir, au coin du feu, seul. Tout à coup, la glace au-dessus de la cheminée se brisait.

Et en même temps des crosses de fusil frappaient contre sa porte.

Des soldats entraient.

Et Charles entendait un petit éclat de rire de femme.

Un homme en noir furetait dans ses papiers et sur sa table, en tenant à la main une lettre parfumée qu'il consultait.

Puis on descendait les escali^,, et, quoi-

qu'il ne fût pas tard, Charles remarquait que toutes Jes lumières étaient éteintes...

C'était encore le soir. Dans une salle pleine de vieillards, un homme en noir se levait.

Il lisait à Charles un papier d'une voix nasillarde ; et, quand il se rasseyait, Charles entendait dire autour de lui : Si jeune !

Il entendait encore le petit éclat de rire de femme...

Puis il sentait des ciseaux dans ses cheveux.

Il voyait une machine peinte en rouge.

On lui faisait embrasser un morceau de cuivre.

Il était sur une planche, bouclé.

La planche basculait.

Au-dessus de lui se faisait un grincement.

Il voyait, dans un panier de son humide.

rs

des lêtes de jeunes hommes qu'il connaissait le regarder.

Et il entendit le petit éclat de rire de femme.

Le couteau glissait, et... —

Charles étendit le bras ; il se leva droit sur son séant ; il vit ses persiennes ferniées et ses draps à terre.

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