‹ En Algérie; souvenirs d'un provinoisChapitre 1 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le train le Rapide . — Le square de la gare de Marseille. — Le Palais de Longchamps. — Fontaines réhabilitées. — Le paquebot Y Afrique. — Un voyageur malgré lui. — Soirée à bord. — Calme et tempête. — Les îles Baléares. — Arrivée dans le port d’Alger.

Le 1er avril 1875, le train le Rapide qui franchit en quelques heures la distance de Paris à Marseille, m’emportait dans sa course vertigineuse. Je m’étais engourdi encore tout grelottant, transi par les derniers froids d’un hiver rude et opiniâtre, et, le lendemain matin, je me réveillais doucement caressé par les tièdes haleines d’une brise parfumée. Puis, à cette délicieuse sensation de bienêtre, s'ajoutait l’enchantement des yeux, ravis par la vue du square situé en face de la gare, où s’épanouissent de nombreuses plantes exotiques que le soleil provençal féconde de ses généreux rayons. On dirait une corbeille de fleurs tropicales, gracieu-

sement offerte par les aimables descendants des Phocéens aux visiteurs de leur cité.

Je connaissais depuis longtemps Marseille, cette reine industrielle de la Méditerranée; j’en avais plusieurs fois apprécié les beautés pittoresques et. artistiques. Cette nouvelle visite me donna occasion de constater combien la ville cosmopolite par excellence s’était encore embellie. Je restai surtout saisi d’admiration à l’aspect d’un édifice récemment achevé, que les indigènes appellent indifféremment Palais de Long champs ou Château-d'Eau, merveille d’architecture et de sculpture, dont les élégants pavillons, reliés par une colonnade de style renaissance, abritent d’importantes collections artistiques et scientifiques.

Les eaux limpides de la Durance, dérivées de leur cours naturel et emmagasinées au château, se précipitent d’une grande hauteur en cascades bouillonnantes, sur des rochers dominés par de gigantesques statues allégoriques. Les nappes de cristal liquide retombent dans un vaste bassin aux bords diaprés de fleurs, pour aller, de là, approvisionner les nombreuses fontaines de la ville.

Il n’est donc plus permis de répéter aujourd’hui la spirituelle plaisanterie de Méry, qui prétendait que les fontaines de Marseille, à force d’architecture, tâchaient de faire oublier qu’elles manquaient d’eau.

Trop heureux habitants de la Ganebière! Quelle

nouvelle humiliation pour la capitale qui ne possède, en ce genre, aucun monument digne de rivaliser avec le palais hydraulique de Longchamps!

En l’an de grâce 1865, je quittais le chef-lieu des Bouches-du Rhône pour explorer la terre classique des arts, la patrie de Raphaël, de Michel-Ange et de Rossini; aujourd’hui, c’est sur le rivage africain que doit me déposer un des élégants et confortables paquebots de la compagnie Valéry, qui fait le service de Marseille à Alger.

Celui sur lequel nous nous embarquons, ma femme et moi, s’appelle V Afrique; il me semble qu’en prononçant seulement ce nom, j’éprouve comme une forte sensation de calorique. Cette sensation, imaginaire d’abord, prend un caractère de douloureuse réalité quand je reçois en pleine figure les torrides effluves qui se dégagent de la cheminée métallique du bateau, et me donnent un avant-goût des jouissances du sirnoûnn.

Les passagers accourent en foule et escaladent à la file les uns des autres, comme s’ils montaient à l’assaut, l’escalier mobile qui, dressé contre le flanc du navire, aboutit au pont. L’un d’eux occasionne à son arrivée un certain émoi; c’est un Arabe drapé majestueusement dans son burnous de laine blanche.

Le Fils du désert n’entreprend pas précisément un voyage d’agrément, deux gendarmes l’escortent et veillent sur sa personne avec une sollici-

tude toute particulière. D’après les renseignements que je recueille, le passager musulman est accusé de complicité dans un assassinat, et c’est à Alger qu’il devra rendre compte de ses méfaits à la justice. On le loge à fond de cale, et je ne revois plus le triste spécimen de la race avec laquelle je me propose de faire plus ample connaissance.

Les derniers et touchants adieux s’échangent du bateau avec les parents et les amis restés sur le quai, puis on retire l’échelle de communication, et, au signal du commandant, le navire, après un habile mouvement de conversion, se fraye lentement un passage à travers la forêt de bâtiments de toutes les nationalités qui encombrent le port de la Joliette.

Bientôt, nous saluons le château d’If qui découpe fièrement, au milieu de l’archipel rocheux dont il est environné, le relief pittoresque de ses tours légendaires. Un de mes voisins officieux, en me désignant par son nom chaque îlot de pierre, m’assure que l’un d’eux, peut-être le plus nu et le plus décharné de tous, était habité par une nombreuse colonie de lapins et que c’était un rendez-vous trèsfréquenté par les Nemrods Marseillais. Je me contente d’exprimer au bourgeois de la Canebière mon profond étonnement sur ces deux faits invraisemblables. Je possédais assez de connaissances géographiques pour savoir qu’entre le Gascon et le Provençal il n’y avait que l’épaisseur d’un cheveu

ou plutôt, sans aucune métaphore, la largeur d’une rivière.

Le soleil plonge peu à peu son disque fulgurant dans les profondeurs des flots; encore quelques lueurs confuses qui passent successivement du pourpre au violet, puis au bleu sombre, et tout s’évanouit dans une brume crépusculaire qui fait bientôt place anx ténèbres de la nuit.

Ace moment solennel, il est peu de voyageurs, même les plus blasés sur les impressions maritimes,qui n’éprouvent comme un pénible serrement de cœur, en se sentant pour ainsi dire perdus au milieu de l’immense désert liquide.

Mais la cloche du bord fait entendre ses joyeux tintements qui raniment les plus rêveurs et les plus contemplatifs; le temps est magnifique, le mouvement du bateau presque insensible ; aussi tous les passagers, sans exception, fait assez rare pour être mentionné, envahissent la salle à manger et prennent place à table d’hôte. La gaieté épanouit les visages les plus sévères, et chacun fait honneur au menu habilement préparé par le Vatel de l'Afrique

La soirée est splendide, les étoiles scintillent comme autant de diamants enchâssés dans le lapislazuli du firmament. On peut suivre au loin le sillage phosphorescent que laisse après lui le paquebot dans son parcours.

Pendant que les uns s’absorbent dans de poéti-

ques méditations, d’autres, et je suis du nombre, descendent au salon , attirés par les suaves mélodies que d’habiles amateurs des deux sexes exécutent sur un excellent piano d’Érard.

Parmi les exécutants, je distingue un jeune magistrat qui, d’après ce qu’il m’apprit, se rendait à son poste, dans un des chefs-lieux de l’Algérie.

A en juger par le caractère tour à tour mélancolique et passionné des morceaux choisis par le virtuose, on pouvait soupçonner qu’à son regret de quitter peut-être pour longtemps le pays natal, se joignait un sentiment d’une nature infiniment plus tendre.

C’est à l’indiscret instrument, auquel il confiait ses pensées les plus intimes, que M. X... doit s’en prendre de cette révélation.

L’heure s’envolait rapide au milieu de ces agréables impressions; cependant l’instant de la séparation arriva. Le clavier sonore exhala ses derniers soupirs dans les accords les plus harmonieux et chacun se retira de son côté.

J’allai à mon tour prendre possession du domicile momentané que le hasard m’avait assigné. Je m’efforçai de m’insinuer, à l’aide d’une ingénieuse gymnastique, dans l’espèce de tiroir qu’on est convenu d’appeler une couchette. J’occupais l’étage supérieur des lits superposés et séparés du plafond par un intervalle si exigu, qu’il m’était presque impossible de soulever la tête sans la heurter contre

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la cloison. Nous étions six prisonniers, entassés dans une étroite cellule de quelques mètres carrés, presque absolument privée d’air respirable.

Malgré ces inconvénients , une fois blotti dans ma case, je ne tardai pas à goûter un sommeil aussi calme que celui dont je jouis habituellement rue aux Aulx.

Le vent avait changé pendant la nuit, l’affreux malaise que je ressentis le matin à mon réveil me le prouva surabondamment

Quant à mes camarades de chambrée, leur attitude était des plus lamentables.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

Jetons vite un voile sur ce navrant et pitoyable tableau.

Je fis cependant un effort héroïque pour me lever, au moment où l'on signala les îles Baléares; il était environ midi, à l’horizon flottaient des nuages d’un gris terne, la bise aigre soufflait avec un bruit strident; impossible d'imaginer que nous voguons sous le beau ciel de l’Espagne.

Je me traînai péniblement sur le pont désert, et, là, j’entrevis, avec le secours de ma lorgnette, les côtes dentelées de l’île Minorque, je distinguai même quelques maisons isolées qui estompaient vaguement leur silhouette dans la brume. Voilà,

en conscience, tout ce que j’aperçus des îles Baléares; cet acte de courage accompli, je regagnai en chancelant ma boîte à compartiments, dont l’équilibre était singulièrement compromis par les brusques et fréquentes oscillations d’un roulis implacable.

Le temps, morne et lugubre dans la matinée, s’assombrit de plus en plus l’après-midi; on ne voit circuler que les garçons de salle qui répondent aux appels réitérés et désespérés des malades.

Personne, à l’exception du commandant et du médecin de V Afrique, n’avait paru à table, pas plus au déjeuner qu’au dîner.

Le navire s’était transformé en hôpital flottant.

Enfin, la tempête s’apaise , le vent tombe peu à peu.

Chacun commençait à s’abandonner aux douceurs d’un repos assurément bien mérité, quand, vers les trois heures du matin, un des garçons du bord vint réveiller les passagers en leur annonçant qu’ils étaient arrivés à destination.

En effet, le bateau demeurait immobile, le bruit saccadé de l’hélice avait complètement cessé.

Je me lève à la hâte pour monter sur le pont et chercher à me rendre compte de la situation. La nuit est épaisse et profonde; cependant, à une petite distance, je distingue comme une ceinture de points lumineux qui se reflètent dans l’eau noire du port.

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Au milieu d’un silence imposant, on entend le clapotement produit par l’agitation qu’imprime au flot la multitude de barques qui s’approchent du vapeur, eomme une armée de poissons fantastiques. A mesure qu’elles s’avancent, on entrevoit, à la lueur pâle des falots dont elles sont munies, les bateliers qui font manœuvrer régulièrement leurs rames.

Mes regards cherchent vainement à percer le rideau opaque des ténèbres qui me dérobent la vue de la ville, dont quelques mètres seulement nous séparent. J’avais entendu tant de fois vanter la magnificence du coup-d’œil que présente Alger au voyageur qui, avant d’entrer dans le port, découvre ses premières maisons éclairées par le soleil africain, que je me pris à maudire la célérité de notre paquebot, coupable d’avoir devancé l’heure réglementaire de l’arrivée.

Débarquement. — Avantage des points suspensifs. — L’Hôtel

de l’Oasis. — Un violoniste nègre. — La Place du Gouvernement. — Mosquée de la Pêcherie. — Un coin de l’Arabie.

— Le Marché de la place de Chartres. — Les Mauresques.

— Puissance de l’imagination.

Évidemment, c’était pour moi une première impression manquée.

Aussitôt que l’aube naissante commença à blanchir l’horizon, je me fis débarquer sur le quai où m’attendait un parent affectionné, en garnison alors à Alger et dont la présence ne contribua pas médiocrement à l’agrément de mon séjour.

Ce ne fut pas sans une émotion réelle que je mis le pied sur le sol où s’élève une des villes les plus curieuses du monde

Ici, je remplace par une série de points éloquents les réflexions philosophiques et sentimentales plus ou moins neuves, inspirées par la situation; ce qui, en économisant ma prose, me permettra de gagner plus vite l’hôtel de Y Oasis, où un logement m’avait été obligeamment retenu.

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L’enseigne était déjà de nature à séduire un amateur de couleur locale ; j’eus de suite le plaisir de constater que cette enseigne n’était pas seulement une étiquette de pure fantaisie.

Figurez-vous, et il ne faut pas pour cela une grande dépense d’imagination, un jardin encadré de trois côtés par de vastes bâtiments, et dont une grille sur la rue ferme le quatrième côté.

Ce jardin est planté de bananiers, de palmiers, de bambous, d’eucalyptus, de lataniers et autres productions de la flore africaine, dont l’ombrage et la fraîcheur seraient fort goûtés au milieu des sables brûlants du Sahara.

Cependant on peut encore en apprécier les avantages à Alger, où il n’existe pas pour ainsi dire de jardin dans les maisons particulières, ce qui constitue en faveur de mon hôtel un privilège exceptionnel. J’ajoute, pour ne rien oublier, que, dans les allées sablées et sous les massifs de verdure du petit square de l’Oasis, errent en toute liberté un paon, un vautour et un héron. Malgré leur différence d’origine, ces volatiles paraissent entretenir ensemble les meilleures relations.

A peine avais-je pris possession de ma chambre dont une fenêtre regardait la mer, bornée d’un côté par un splendide horizon de montagnes, qu’un affreux nègre, m’ayant aperçu de la rue, m’arracha désagréablement à ma contemplation, en se mettant à danser et à chanter devant la grille du jar-

din, avec mille contorsions grotesques. Le musicien, aux cheveux crépus et aux lèvres épaisses, s’accompagne d’une sorte de violon grossier, de forme carrée et recouvert de peau, monté avec deux cordes et d’où il ne sort que des sons rauques et discordants. Je me débarrassai de cet importun en lui jetant quelques pièces de monnaie, dont il me remercia en grimaçant un horrible sourire.

Dans la crainte d’avoir à subir une seconde audition de musique nègre, je me hâtai de quitter mon observatoire, impatient d’ailleurs que j’étais de faire une première reconnaissance dans la ville. En quelques minutes, j’avais franchi la partie du boulevard de la République, ou quai supérieur, supporté par de hautes arcades, et qui sépare l’hôtel de l’Oasis de la place du Gouvernement.

De cet endroit, qui occupe à peu près le centre de la ville basse, on a en face de soi le port et la rade, animés par de nombreuses et coquettes embarcations enluminées des couleurs les plus réjouissantes. L’œil s’arrête avec ravissement sur les collines qui abaissent mollement jusqu’au rivage leurs croupes verdoyantes, parsemées de villages et de blanches maisons de plaisance. Au dernier plan, se dressent de hautes montagnes, aux sommets neigeux, anneaux gigantesques de .la formidable chaîne de l’Atlas.

A droite et à gauche de la place, aboutissent les rues de Bab-Azounn et Bab-el-Oued, qui n’ont plus

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de turc que le nom ; elles sont, comme la rue de Rivoli, bordées de galeries à arcades sous lesquelles s’ouvrent de riches et brillants magasins. Rien d’arabe de ce côté, si l’on n’en excepte les boutiques des marchands de tabac, décorées à l’orientale. Derrière la place du Gouvernement, vis-à-vis la mer, s’étagent en amphithéâtre, sur une pente inclinée dont le point culminant est occupé par la citadelle ou kasbah, les blanches maisons à terrasses de la vieille cité mauresque.

A peu près au centre de la place du Gouvernement, le forum algérien, s’élève la statue équestre en bronze du duc d’Orléans, dont l’attitude est raide et empesée. Le costume militaire de 1830, dans lequel le prince royal est emprisonné, me paraît aussi démodé qu’un uniforme du premier empire. Mais on admire généralement le cheval, et je m’incline volontiers devant l’opinion consacrée^

J’éprouve d’abord un vif désappointement, en considérant les maisons à cinq étages qui montrent leurs élégantes façades, les hôtels aristocratiques, les cafés somptueux, les kiosques-chalets des marchands de journaux.

Suis-je donc encore en France, à Lyon, à Bordeaux ou à Marseille?

Cette première impression défavorable se modifie heureusement après un examen plus attentif, et mes préventions commencent à se dissiper, quand mon regard, se dirigeant du côté de la rue de

la Marine, découvre à l’entrée la mosquée de la Pêcherie. Qu’on se représente un ensemble de bâtiments irréguliers, blanchis à la chaux et fermés par une enceinte de murs peu élevés, d’où émerge une coupole gracieusement arrondie, que domine une svelte tour carrée ou minaret. Cette espèce de campanile, revêtu sur ses quatre faces de plaques de faïence historiée, se termine par une plate forme, qu’entoure une galerie crénelée.

J’ajoute de suite, pour ne pas y revenir, que les dispositions extérieures de la mosquée de la Pêcherie se rencontrent dans presque tous les édifices religieux des musulmans.

Malgré ma tentatiou d’y pénétrer, je remets ma visite à un autre jour, et je poursuis le cours de mes observations.

A cette heure matinale, quelques passants seulement traversent la place, les bancs qui la garnissent sont occupés par des portefaix biskris (1) ; immobiles sous leur enveloppe de toile grossière, on les prendrait pour des ballots de marchandises, symétriquement alignés. Quand ces colis humains commencent à s’agiter, l’effet est des plus bizarres. Plusieurs dorment abrités par l’élégant feuillage des palmiers qui forment un délicieux quinconce, dans un angle de la place.

Peu à peu, le mouvement des allants et venants

(1) Indigènes originaires des environs de Biskra ou Biskara (province de Constantine).

s’accentue, des groupes animés d’indigènes et d’Européens débouchent à la fois des rues voisines, et remplissent la place, qui offre bientôt un coup d’œil des plus pittoresques.

Encore quelques instants, et la foule agglomérée présente une réunion des types et des costumes les plus variés ; tous les 'langages s’y confondent avec une étonnante promiscuité.

Cependant, en dépit de l’attrait et de l’intérêt de ce spectacle, je finis par trouver que la couleur locale y est trop sensiblement altérée par la multitude d’habits, de blouses, de casquettes et de chapeaux tuyaux de poêle, qui jettent leur note disparate au milieu des burnous et des turbans indigènes.

Aussi, ne résistai-je pas longtemps au désir qui me brûlait d’aborder les régions pures de tout mélange hétérogène.

Rien d’ailleurs de plus facile.

L 'Arabie, comme nous avions désigné la partie de la ville habitée par les musulmans, n’est qu’à deux pas; il suffit, pour s’y transporter, de franchir les deux ou trois rues parallèles à celle de Bab- Azounn.

Le changement est alors complet. Ici, plus de voies larges, spacieuses et tirées au cordeau ; les rues étroites et tortueuses de l’ancienne cité turque se croisent et s’enchevêtrent en tous sens dans un désordre indescriptible, qui n’a de comparable

que celui des fils d’un écheveau très-embrouillé. Les différents étages des maisons font saillie les uns sur les autres, supportés par de minces poutrelles, sortes de petits arcs-boutants fixés dans la muraille; les constructions boiteuses qui bordent la voie des deux côtés sont souvent tellement rapprochées qu’elles se réunissent presque à leurs sommets, et forment des voûtes au travers desquelles perce difficilement la lumière du jour. On croirait une réunion de vieux amis qui se penchent les uns vers les autres, comme pour se donner une accolade fraternelle.

Les communications ne se font, dans certains quartiers montueux, qu’au moyen d’escaliers abrupts qui ressemblent à des échelles de pierre.

En général, le pavage des chaussées à pic, accessibles seulement aux piétons et aux animaux, parmi lesquels l’âne, transformé en véhicule, joue un rôle considérable, est tellement glissant, qu’il faut user des plus grandes précautions pour s’y maintenir d’aplomb.

Pendant les quelques semaines que je passai à Alger, je ne laissai pas s’écouler une seule journée sans explorer le quartier maure ; j’aimais à me perdre dans le fouillis inextricable de ses rues et de ses impasses, recueillant en chemin les détails qui me paraissaient les plus saillants.

Je commence ces notes, prises à vol d’oiseau et sans plan arrêté, par cette remarque générale :

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c’est que, dans la matinée, les rues présentent leur physionomie la plus caractéristique.

La ville semble alors en fête; une animation extraordinaire règne partout; à peine si l’on peut se frayer un passage à travers la cohue bariolée qui obstrue les rues et les places.

La couleur orientale se déploie ici avec un éclat incomparable.

Le peintre rencontre à chaque pas des sujets de tableaux tout faits; cependant, la place de Chartres est encore l’endroit le plus favorable qu’il puisse choisir pour étaler sur la toile les richesses de sa palette.

Sur cette place, se tient le principal marché d'Alger. En quelques minutes vous assistez au défilé le plus fantaisiste qui se puisse imaginer, d’Arabes déguenillés, mais conservant toujours une certaine dignité sous leurs haillons, de Kabyles aux turbans serrés par des cordes faites de poil de chameau, de Maures dont les élégants costumes sont d’une variété infinie, de nègres crépus dont les jambes nues semblent frottées avec de la suie, de Maltais au teint bistré, de spahis aux brillants uniformes, de Grecs, etc. Toute cette multitude, véritable mosaïque humaine, fourmille et s’agite au milieu des monceaux d’oranges, de citrons, de dattes, de figues de Barbarie, enfin des divers produits africains étalés sur le sol avec plus de profusion que d’art. Les marchands ne

sont pas les types les moins curieux à étudier.

On dirait, en contemplant cette foule bigarrée, un immense bal travesti donné en plein air. Il ne manque, pour compléter l’illusion, qu’un orchestre colossal, qui, au commandement d’un Strauss, ferait tourbillonner ces groupes joyeux, confondus dans un immense ballet.

Parmi les nombreux types qui posent devant moi, j’ai négligé de signaler le plus original, me réservant d’en faire une description toute spéciale. Je veux parler des femmes mauresques, qui viennent faire leurs provisions de ménage au marché et que l’on ne voit guère circuler qu’à cette heure. Ces femmes se présentent ici sous la forme aussi bizarre que peu attrayante de paquets de linge plus ou moins blanc, qui marchent et parlent.

Rien ne surprend davantage l’étranger nouvellement débarqué, que de se trouver en face de ces singuliers fantoches. Il croit rêver, en apercevant ces êtres humains emmaillottés dans d’épais vêtements de laine blanche, qui ne laissent à découvert que deux yeux dont les prunelles brillent comme des charbons ardents.

Le costume des Mauresques, en apparence fort simple, est cependant assez compliqué.

On va en juger par les détails descriptifs que j’emprunte à des écrivains qui, admis dans le sanctuaire, j’allais dire dans le sérail, ont pu assister à la toilette intime de ces dames : « chemise de gaze

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à manches courtes, pantalon de couleur se serrant à la ceinture et descendant aux genoux, redingote en étoffe de soie brodée d’or, autour de laquelle s’enroule une ceinture en or ou en soie dont les bouts pendent par devant; les pieds sont chaussés de babouches sans quartier.

« Il s’agit ici du costume que la femme porte dans son intérieur. Quand la Mauresque sort, elle garde ces vêtements, passe par-dessus son caleçon un large pantalon en calicot, tombant jusqu’à la cheville, noue derrière sa tête un mouchoir qui lui cache la figure à l’exception des yeux, s’enveloppe d’un haïk, immense voile blanc d’étoffe de laine très-fine, et jette par dessus un autre haïk plus épais. »

Joignez à ces détails qu’elles se teignent les sourcils, les cils, se tatouent la peau en bleu et se rougissent avec le henné les pieds et les mains.

Il est bon de remarquer encore que cette dernière habitude est d’origine assez ancienne, puisque, d’après l’Ecriture sainte, les femmes d’Abraham se teignaient déjà les extrémités des pieds et des mains.

Quand j’aurai dit que la plupart des Mauresques portent des bracelets aux bras et aux jambes, ma description sera à peu près complète.

Il n’est pas rare de croiser, à Paris, des Arabes drapés dans leurs burnous, des Turcs, des Maures avec leurs vestes brodées, des nègres de toutes

nuances, des Grecs coiffés de leur fez rouge, mais je ne sache pas qu’on ait jamais vu sur les boulevards des Mauresques algériennes, qui, empaquetées dans leurs lourds vêtements, ressemblent à des momies vivantes.

Ce n’est pas même au bal de l’Opéra qu’on aurait chance d’en rencontrer ; le disgracieux pantalon bouffant qui leur bat les jambes, et gêne considérablement leur marche, interdit à ces dames toute manifestation chorégraphique. C’est donc à Alger, et presque exclusivement dans cette ville, que se montrent les Mauresques avec leur accoutrement national.

Au bout de trois semaines de séjour, je n’étais pas encore blasé sur l’étrangeté et l’originalité de ces apparitions fantasques.

Ces houris mystérieuses, pudiquement enveloppées de leur voile impénétrable, exercent sur les cerveaux les moins inflammables une attraction fascinatrice à laquelle il est difficile de se soustraire. Le prestige de l’inconnu que l’on cherche à deviner fait rêver les plus prosaïques; l’imagination surexcitée prête des charmes provocants à ces formes énigmatiques, qu’emprisonne un costume d’une rigidité ultra-monacale.

Que d’illusions tomberaient sans doute, avec le masque d’étoffe, qui abrite indistinctement la beauté juvénile, la vieillesse et la laideur !

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Fâcheuse révélation. — Les maisons mauresques. — Emblèmes superstitieux. — Comparaison n'est pas raison. — Quelques noms de rues. — Commerce et industrie locale. — Les bouchers mozabites. — Le quartier de la Kasbah. — Cafés maures et musique arabe. — Opinion d’un mélomane persan sur l’Opéra.

Je n’insisterai pas davantage sur ce point, on pourrait m’accuser de m’y arrêter avec trop de complaisance, surtout quand l’on saura, comme je l’appris plus tard, que la plupart de ces femmes si chastement habillées qui s’exposent aux regards profanes ne sont rien moins que des rosières.

Les Mauresques honnêtes appartenant à la classe bourgeoise, ne sortent jamais, si ce n’est pour aller à la mosquée, au cimetière ou au bain. Encore sont-elles accompagnées de leurs servantes, généralement des négresses, revêtues d’un haïk quadrillé de bleu, et qui occupent auprès de leurs maîtresses le poste confié , à Constantinople , à certains fonctionnaires déclassés qu’il est inutile de nommer.

Je vais donc abandonner les aristocratiques

Mauresques à leurs gardiennes vigilantes , pour continuer le cours de mes pérégrinations à travers le pays de l’Islam.

J’ai déjà donné un aperçu de la physionomie générale des rues et des constructions qui les bordent; qu’on me permette d’ajouter quelques traits à cette esquisse.

Absence à peu près complète d’ouvertures à l’extérieur; ainsi que je l’avais observé autrefois à Tolède et dans plusieurs villes d’Espagne, la plupart des portes sont constellées d’énormes clous à tête ; des rosaces sculptées, souvent peintes, décorent les encadrements de marbre ou de pierre.

De place en place, saillissent sur la rue de petits moucharabis en fer ouvragé, au travers desquels se montrent de piquants minois qui vous regardent curieusement passer.

Sur diverses façades, on remarque des mains et des fers à cheval, soit peints soit sculptés; l’esprit superstitieux des musulmans attache à ces signes une influence préservatrice; ils les considèrent comme des talismans destinés à conjurer le mauvais sort.

Chez les modernes Romains, ce sont les cornes d’animaux qui jouissent de la même propriété ; aussi surchargent-ils; leurs meubles et leurs étagères de ces disgracieux appendices. Chez les deux peuples, la même idée superstitieuse préside à ces exhibitions, les emblèmes seuls diffèrent.

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Quant à l’intérieur des habitations privées , l’accès en est difficile et presque absolument interdit aux étrangers du sexe masculin. Aussitôt que j’essayais de glisser un regard furtif à travers l’interstice d’une porte entre-bâillée, une main agile la refermait violemment et j’en étais pour mes frais d’indiscrète curiosité.

Du reste, les habitations mauresques se ressemblent toutes par leur distribution intérieure; on en connaît mille quand on en a visité une. Il me suffira donc de m’introduire dans une de celles qui sont affectées aux services publics, pour pouvoir en donner une description applicable à toutes les autres.

La porte franchie, vous traversez un vestibule garni de bancs revêtus, ainsi que les murs, de faïences historiées. J’observe, à cette occasion, que l’emploi des carreaux émaillés est extrêmement répandu ici, on en trouve jusque dans les endroits les plus retirés et les plus secrets des appartements où ils égaient votre solitude.

Le vestibule précède une cour pavée ou dallée sur laquelle les chambres prennent jour, et qui rappelle les patios espagnols, avec cette différence que, dans la péninsule, le centre de la cour est presque toujours orné d’un jet d’eau qui s’épanche dans une vasque de marbre.

Quatre galeries soutenues par des colonnes de pierre ou d’autre matière* variées dans leurs for-

mes, encadrent la cour au rez-de-chaussée. Cette disposition se répète au premier étage, où les colonnes sont reliées par des balustrades à hauteur d’appui en bois ouvragé et colorié.

Enfin, une terrasse dépourvue de galerie couronne l’édifice. C’est sur cette plate-forme aérienne, que la Mauresque, condamnée par sa naissance à une réclusion perpétuelle, vient le soir respirer les brises plus ou moins lointaines de la mer, et réfléchir sur ses tristes destins.

Toutes ces maisons, uniformément badigeonnées avec un lait de chaux, présentent à une certaine distance l’aspect d’un amoncellement de cubes de marbre blanc superposés. On dirait une ville taillée symétriquement dans un bloc immense de carrare,, ou plutôt, dans un massif de craie.

Cette comparaison, qui vient naturellemment à l’idée, est, malgré sa banalité , la plus saisissante et la plus exacte. Pourquoi se torturer l’esprit à en chercher d’autres?

Ainsi, je lis dans un ouvrage récemment publié sur l’Algérie, les expressions suivantes : Une énorme opale, un nuage argenté, un immense gâteau de miel, etc. Voilà des comparaisons qui ont dû sans doute coûter à leur auteur beaucoup d’efforts d’imagination; à mon avis, le but est dépassé, elles sont aussi fausses que prétentieuses.

Peu ou point de noms arabes dans les rues de la ville haute, baptisées aussitôt la conquête avec des

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dénominations empruntées à l’histoire, à la géographie, à la mythologie, à la zoologie, etc. Je relève sur les plaques indicatives les noms de Napoléon, du 29 Juillet, du 4 Septembre. J’ignore si les indigènes se préoccupent beaucoup de leur signification politique; ce que j’ai été à même de constater, c’est l’obligeance de ces braves gens, qui, toutes les fois qu’ils me voyaient sur le point de me fourvoyer dans une ruelle aboutissant à une impasse, m’avertissaient, d’un geste intelligent, que je ne trouverais pas d’issue de ce côté.

Si la vie privée est fermée ici, comme en Orient, par une muraille impénétrable, la vie commerciale et industrielle demeure constamment exposée sous les yeux du public ; les affaires se traitent à l’extérieur des maisons, et pour ainsi dire en pleine rue.

Les boutiques, ou plutôt les échoppes, qui occupent le rez-de-chaussée, sont séparées de la rue par de petits murs à hauteur d’appui, servant de comptoir et d’étalage au marchand. Aucun vitrage ne les protège contre le regard du curieux qui peut, tout en flânant, s’initier à une foule de particularités locales. Des nattes recouvrent le sol de ces sortes de caves blanchies à la chaux dans lesquelles les indigènes se livrent à leur négoce ou à leur industrie. Ils sont presque toujours accroupis à l’orientale, c’est-à-dire les jambes croisées, posture aussi gênante que disgracieuse, qui n’est de

mode chez nous que parmi les tailleurs, et dont personne jusqu’à’ présent ne paraît disposé à leur enlever le monopole.

Au nombre des industries les plus répandues, je remarque celle des fabricants de chaussures qui occupent des rues entières ; ce ne sont pas, comme on pense, les moins odorantes. Les maroquiniers sont également très nombreux; ils ont le privilège d’attirer autour d’eux une foule de désœuvrés qui assistent à la confection des porte-monnaie, des pantoufles et des portefeuilles chargés d’élégantes et riches broderies, que l’étranger achète en quantité. Plus loin, le potier pétrit et façonne l’argile en lui donnant les formes les plus élégantes. La boutique obscure et étroite de l’épicier présente l’aspect d’un capharnaüm où sont accumulés, dans le désordre le moins artistique, les produits les plus hétéroclites. L’étalage du vendeur d’étoffes n’est guère plus coquet et plus séduisent. Une des choses qui étonnent toujours l’étranger, c’est l’insouciance avec laquelle le commerçant arabe attend l’acheteur, qu’il ne provoque jamais.

Quand vous avez recours à lui, il vous sert, la plupart du temps, de fort mauvaise grâce, ayant l’air de vous reprocher de le troubler dans son doux farniente. Il accepterait presque volontiers Vos excuses.

L’honorable corporation des bouchers se recrute

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parmi les Arabes de race mozabite (1). Quels singuliers personnages que ces petits hommes trapus, installés dans leur niche étroite, au milieu des morceaux de viande pantelante qu’ils débitent avec une gravité imperturbable !

Leur costume les fait aisément reconnaître ; ils sont revêtus d’une sorte de dalmatique dont l’étoffe épaisse est rayée horizontalement de bandes vertes, rouges, bleues et jaunes, et qu’on croirait plutôt destinée à servir de tapis ou de portière de fenêtres qu’à être employée comme habillement. Sous leur turban blanc autour duquel s’enroule une corde de poil de chameau, brillent des yeux pleins de finesse et d’intelligence. Les Mozabites passent pour être très laborieux; leurs aptitudes commerciales leur ont valu le surnom de juifs du désert.

Le touriste qui se serait borné à parcourir Alger pendant le jour n’emporterait qu’une idée incomplète des beautés de cette ville, qui, à l’exemple des élégantes du grand monde, renouvelle pour ainsi dire sa parure aussitôt que le soleil a fait place aux ténèbres. C’est alors qu’il convient de visiter la cité arabe, pour saisir un des côtés les plus piquants de sa physionomie.

(1) Les Mzabis ou Mozabites , viennent de Mzab , contrée située sous le méridien, à 200 lieues d’Alger; ils descendent, à ce qui paraît, des Moabites. Les Mzabis sont schismatiques; ils appartiennent à la secte de l’assassin d’Ali, gendre du Prophète; jamais on ne les voit, à Alger, mettre les pieds dans une mosquée. (Piesse, Guide en Algérie .)

Or, par une tiède et charmante soirée d’avril... Voilà qui commence comme un chapitre de roman, s’écriera-t-on; malheureusement, je suis obligé de déclarer, à ma grande confusion, que je n’ai pas la moindre aventure à raconter au lecteur déjà alléché par un début insidieux qui lui promettait des émotions plus ou moins vives. Je n’ai, hélas! à lui offrir, en fait de récits palpitants du pays des Mille et une Nuits, que des descriptions dont je ne me dissimule nullement la monotonie.

Quoi qu’il en soit, c’était, je le répète, une bien délicieuse soirée printannière, que celle où je me hasardai pour la première fois dans les parages habités par les fils de Mahomet.

Après avoir traversé la cité européenne, dont tous les magasins, sauf les débits de tabac, sont fermés à huit heures, aussitôt que le canon du port s’est fait entendre, j’escalade la rue de la Kasbah qui monte presque en ligne directe jusqu’à la vieille forteresse turque.

En suivant cette rue dans toute son étendue, j’y rencontre, à chaque pas, des sujets d’observation et d’étude ; dans cet espace relativement circonscrit, se trouve en partie résumée la vie usuelle des indigènes.

Pour moi, rien n’égalait le plaisir que j’éprouvais à m’arrêter devant les cafés maures si multipliés à Alger et particulièrement aux environs de la kasbah. On y chercherait en vain le luxe des éta-

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blissements de Paris, de Marseille ou de Bordeaux. Ici, l’œil ne subit aucun éblouissement, tout y est d'une simplicité primitive.

Imaginez une petite salle, basse, étroite et sombre, dont le sol est recouvert de nattes de sparterie, et autour de laquelle règne une série de banquettes, dont quelques-unes adossées au mur extérieur. Au fond de la pièce, on aperçoit un fourneau de terre cuite assez grossier, dont le feu est constamment entretenu. Sur les cendres brûlantes, chauffent en permanence un assortiment de petites cafetières de fer blanc, de la contenance à peu près de nos demi-tasses, et que l’on retire à mesure que les demandes se produisent.

Dans un angle de la crypte obscure, sur une planchette rustique, sont dressées les tasses minuscules destinées aux clients. Le moka préparé à l’orientale n’offre pas, comme on le sait, un aspect bien séduisant. Quand les grains restés en suspension dans le liquide se déposent enfin au fond de la tasse, vous obtenez alors une boisson agréable et surtout fort anodine.

C’est la seule d’ailleurs, avec l’eau pure, qui soit servie dans les cafés maures; pas la moindre liqueur n’y apparaît, les prescriptions de Mahomet sont sur ce point strictement observées. Elles le sont également en ce qui concerne l’exhibition de tableaux, d’images ou de dessins. Dans tous les cas, si par hasard vous en découvrez quelque part, soyez

sûr que la figure humaine n’y est jamais représentée, la loi du Coran s’y oppose formellement. J’ignore si le prophète, dans sa prévoyance intuitive, a interdit à ses fidèles la lecture des feuilles publiques ; mais je dois constater l’absence complète de journaux dans les cafés maures; je n’y aperçois pas même le Mobacher, le Nouvelliste , journal officiel de la colonie, rédigé en langue arabe et publié spécialement pour les indigènes.

Le luminaire est en rapport avec la modestie du mobilier; les jours de fête, on allume toutes les petites lampes et les bougies multicolores suspendues au plafond orné de guirlandes découpées et festonnées en papier de diverses nuances.

Un mot maintenant de la clientèle : elle se compose presque exclusivement d’indigènes, enveloppés pittoresquement dans leurs burnous. Accroupis ou couchés par terre et sur les banquettes, ces amateurs de la position horizontale fument gravement leur cigarette en absorbant par petites gorgées leur demi-tasse. Ils gardent l’immobilité et le mutisme de statues de pierre ; à peine si l’entrée d’un nouvel arrivant les distrait des rêveries narcotiques dans lesquelles ils demeurent plongés. Je termine ces détails par un renseignement économique à l’adresse des consommateurs : la tasse de moka coûte cinq centimes aux indigènes et dix aux Européens.

Le grand attrait des cafés maures ne consistait pas seulement pour moi dans la dégustation du

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nectar d’Arabie plus ou moins clarifié ; on y entend souvent de la musique nationale, et cette considération aurait suffi pour m’y entraîner.

Le café où je pénètre ce soir ne porte pas plus que les autres d’enseigne, et j’ai d’autant moins besoin de donner son signalement que c’est à peu près toujours la même répétition dans les établissements de ce genre. Quatre exécutants composent l’orchestre installé à l’intérieur : l’un pince avec un bec de plume les deux cordes d’une espèce de petite mandoline, dont la caisse bombée est formée par une écaille de tortue, recouverte d'une peau fortement tendue et sur laquelle repose un chevalet destiné à supporter les deux cordes accordées à la quinte. Le manche, sorte de bâton arrondi, est, ainsi que les autres parties de cet instrument appelé gounibri , décoré d’arabesques aux couleurs vives. Il n’en sort guère que des sons aigres et secs ; cependant, j’ai entendu quelques virtuoses en tirer des effets assez agréables.

Tandis que celui-ci pince du gounibri , son voisin tambourine en cadence avec ses deux mains, sur une espèce de cylindre en terre cuite, orné de fleurs peintes sur un fond rouge ou bleu foncé ; ce tube, évasé à ses extrémités, est fermé du côté le plus large par une peau de chèvre très tendue.

Suivant que les doigts frappent sur les bords ou sur la partie centrale, le timbre est plus sourd ou plus éclatant.

Je ne me fusse jamais douté que ce vase nommé derbouka , qui figurerait avantageusement sur une étagère en guise de potiche à contenir des fleurs, servait à délecter les oreilles des mélomanes arabes.

Un troisième concertant fait résonner avec le pouce la peau graisseuse d’un tambour de basque; enfin le quatrième chante d’une voix chevrotante. J’ajoute que quelquefois l’orchestre se complète par l’addition de flageolets et de flûtes.

Les flûtes arabes sont tout simplement des tiges de roseaux percées de six ou sept trous , et dont l’embouchure, au lieu d’être placée latéralement, se trouve à l’un de ses orifices. Il résulte de cette disposition inusitée une extrême difficulté d’exécution qui n’a pas l’air d’embarrasser les joueurs indigènes, dont quelques-uns sont parvenus à acquérir un certain talent. Je n’oserais toutefois affirmer que les plus forts de ces virtuoses remporteraient un prix ou même un simple accessit aux concours du Conservatoire.

Dernier détail : les tubes sonores, en roseau, sont couverts de dessins gravés en creux, dont une couleur rouge-brun fait ressortir les fines niellures.

J’écoute l’orchestre avec une religieuse attention, m’appliquant à saisir le sens des airs ou plutôt des mélopées bizarrement modulées (1) dont

(1) L’échelle musicale des Arabes se divise en 84 gammes! C’est à faire reculer d’épouvante les plus intrépides qui songeraient à y monter.

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la tonalité et l’enchaînement échappent complètement à mes oreilles déroutées. Je remarque seulement que les mélodies — l’Arabe ignore absolument la science de l’harmonie (1) — sont presque toujours composées dans le mode mineur, qui leur communique un sentiment mélancolique non dépourvu de charme.

Le chanteur arabe n'élève presque jamais la voix, il la maintient au diapason tempéré appelé par les Italiens mezza voce. Son organe est généralement nasillard, ses articulations gutturales.

Le plus souvent, l’artiste entremêle les motifs qu’il a appris de routine (la musique écrite n’existant pas ici) de notes dites d’agrément, de vocalises bizarres, de broderies extravagantes, de trilles déréglés.

L’association incohérente des demi-tons, des tiers et des quarts de ton qui forment la base de cette musique excentrique, produit un effet indescriptible sur les oreilles européennes.

Pour résumer mon impression personnelle, c’est

(1) Voici un exemple du peu de' goût de ce peuple pour l'harmonie; je l’emprunte à un ouvrage de M. Villoteau, savant musicologue : « J’ai connu, dit-il, à Paris, un Arabe qui aimait passionnément la Marseillaise , et qui me demandait souvent de lui jouer cet air sur le piano; mais, lorsque j’essayais de le jouer avec son harmonie, il arrêtait ma main gauche en me disant : Non, pas cet air -là; l'autre seulement. Ma basse était pour son oreille un second air qui l’empêchait d’entendre la Marseillaise. »

Tel est l’effet de l’éducation sur les organes.

l’idéal du faux systématique, élevé à sa plus extrême puissance. — Quand l’exécutant arrive à la fin d’une période, il accuse et accélère de plus en plus le rhythme. — En dépit de nos critiques, ces incantations monotones et énervantes qui paraissent n’avoir pour nous ni commencement ni fin, et que l’accompagnement de tambour de basque est peu propre à relever, jettent les naturels du pays dans une extase indéfinissable. Ils se pâment rien qu’au son du derbouka.

Maintenant, si nous sommes loin de ressentir la même jouissance que les Arabes en écoutant leur musique, il est juste d’ajouter que ceux-ci, en revanche, ne comprennent absolument rien à la nôtre. L’exécution parfaite des plus belles œuvres de Mozart ou de Rossini les laisserait absolument froids.

Si l’on se plaint que leur chant manque de justesse, ils nous retournent le compliment. D’où je conclus que nous n’arriverons probablement jamais à nous apprécier mutuellement, au moins sous ce rapport.

Encore une anecdote, avant de clore cette dissertation d’esthétique, pour prouver que l’éducation musicale des Orientaux a fait jusqu’ici peu de progrès. Tout récemment, un Persan dilettante, après avoir assisté à une représentation de l’Opéra, assura que rien ne l’avait autant charmé que le moment où, avant le lever du rideau, les instru-

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mentistes de l’orchestre prennent l’accord et préludent à la fois dans tous les tons de la gamme. Or, c’est précisément celui que redoutent le plus les oreilles civilisées, qui ont à subir pendant quelques minutes le supplice d’une épouvantable cacophonie.

Chez le barbier. — A la porte d’une boulangerie. — Les odalisques du quartier de la Kasbah. — Promenade nocturne. — La grande mosquée. — Un office à la synagogue. — Les juives d’Alger. — La Pâque et l’anniversaire de la naissance du Prophète.

A deux pas de la boutique du débitant de demitasses, on rencontre fréquemment celle du barbier, qui est presque somptueuse en comparaison. On y voit des miroirs encadrés de bois doré d’un travail délicat et dont la forme rappelle le style Louis XV, des étagères de bois peint, artistement découpé, des lanternes aux brillants verres de couleurs. Les modestes nattes de sparterie sont quelquefois remplacées par de moelleux et riches tapis. Les indigènes de tout rang viennent là causer de leurs affaires politiques ou autres, en humant le moka qu’ils se sont fait apporter du café le plus voisin.

Quant à la barbe et à la coupe des cheveux, ce sont deux opérations compliquées et surtout fort longues, par suite de l’extrême minutie qu’y apporte l’artiste capillaire. Celui-ci ne ressemble en

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rien au Figaro espagnol ; autant l’un est loquace et jovial, autant son confrère d’Alger se montre circonspect et taciturne. Mais, si sa langue est muette, quelle dextérité il déploie dans le maniement du rasoir qu’il promène en tous sens sur le crâne plus ou moins chevelu du patient, jusqu’à ce que l’épiderme complètement mis à nu, ait acquis le poli du plus pur ivoire!

Ce petit vase en forme d’entonnoir que j’aperçois fixé au plafond par un anneau joue un rôle important dans l’opération. Au moment propice, l’opérateur tourne un robinet et un mince filet d’eau vient tomber d’aplomb comme une douche sur le chef du client, pour se précipiter ensuite au fond d’un bassin de métal.

Posté dans la rue, j’eus la constance d’assister jusqu’au bout à l’une de ces opérations qui dura plus d’une demi-heure, sans qu’il y eût eu le moindre échange de paroles entre les deux acteurs. Je ne pouvais choisir de meilleure occasion pour observer jusqu’à quel degré il est possible à l’homme de pousser la patience et le mutisme.

La sagesse des nations prétend que le silence est d’or; si le proverbe est vrai dans son application, les musulmans et les barbiers algériens en particulier mériteraient de réaliser des fortunes considérables.

Les boulangeries de la rue delaKasbah ont aussi leur originalité ; il est facile de suivre du dehors

les manipulations successives qu’exige la fabrication du pain. J’enregistre ce fait insolite ici, c’est que les femmes mêlées aux ouvriers mettent la main à la pâte, mais je m’empresse d’ajouter que ces collaboratrices sont Européennes. Aussi on n’entend pas seulement résonner le bruit régulier du pétrin : dans la pénombre de la salle enfumée, éclairée à la Rembrandt, se meuvent les travailleurs des deux sexes dont les chants et les éclats de rire contrastent avec le silence qu’on remarque partout ailleurs.

En approchant de la'kasbah, je rencontre des groupes nombreux de zouaves et de turcos qui regagnent leurs casernes situées dans le voisinage de la citadelle.

Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée,

assure un vieux dicton : le quartier de la Kasbah est médiocrement favorisé à cet égard. J’ai pu constater de visu que sa mauvaise réputation n’est cfue trop justifiée ; les ceintures dorées y pullulent.

Une honnête femme n’oserait se risquer le soir, et même le joiir, dans ces régions impures, où les odalisques de bas étage se montrent avec les Cos^ tûmes 1-es plus extravagants et les moins décents.

Pendant la journée, elles se tiennent devant leurs portes, et circulent en pleine liberté dans les rues, que le passant île peut traverser sans être

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l’objet de provocations cyniques de la part de ces sirènes de ruisseau.

J’en ai déjà peut-être trop dit à ce sujet; je n’ajouterai rien au tableau hideux dont je n’ai soulevé un coin que pour faire connaître jusqu’où s’étend le relâchement et la dépravation des mœurs dans la capitale algérienne.

Après avoir accompli l’ascension de la rue de la Kasbah, je pris pour descendre dans la ville basse une voie moins directe, ce qui me valut l’agrément de m’égarer maintes fois en route, attiré à droite, à gauche et en face par l’originalité et la variété des perspectives que présentaient à cette heure le*s rues tortueuses et étranglées, les corridors voûtés, les ruelles borgnes, les mystérieuses impasses, les escaliers rocailleux sur lesquels s’ouvrent çà et là les arcades ogivales de vieilles portes en ruine de l’effet le plus saisissant.

Après mille circuits, malgré le secours des lanternes à gaz qui projetaient de distance en distance leur lumière à travers les capricieux méandres de ce labyrinthe, au lieu d’avancer, je me retrouvais souvent au point de départ.

Cependant, l’heure de la retraite était arrivée, les cafés maures se fermaient peu à peu ; on percevait encore quelques notes du chant plaintif des musiciens musulmans; les dernières vibrations des gounibris et des derboukcis se perdaient dans le silence de la nuit.

Enfin, j’atteignis la rue Bab-Azounn; sous ses arcades devenues solitaires se glissaient, comme de blancs fantômes, quelques Arabes attardés.

Quand je rentrai à YOasis, il y régnait un calme parfait ; je passai inaperçu au milieu du groupe des innocents volatiles ensevelis dans un profond sommeil, que je me fusse fait d’autant plus de scrupule de troubler que, moi-même, j’aspirais à suivre l’exemple des hôtes emplumés de la maison.

Je compterai parmi les heures qui m’ont laissé la plus vive impression celles que j’ai consacrées à la visite des édifices religieux et spécialement des mosquées d’Alger. Presque chaque jour je faisais un pèlerinage aux temples islamites, où je pénétrais, après avoir retiré préalablement mes chaussures que je déposais à la porte, pour me conformer à la loi musulmane.

Seulement, l’expérience me démontra que j’aurais dû me munir d’une paire de ces pantoufles indigènes, dont l’ampleur facilite beaucoup la pratique d’une opération aussi ennuyeuse que souvent répétée. Ai-je besoin d’insister sur l’embarras où se trouvent les visiteurs dont les pieds sont emprisonnés par des bottes plus ou moins étroites?

La grande mosquée d’Alger, Djamma-Kèbir , est un des spécimens les plus parfaits de l’architecture de ces sortes de monuments.

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Quand on a traversé la première des cours intérieures dont les fontaines sont abritées par des bananiers et des orangers, on a devant soi une salle immense, trop basse pour sa largeur; l’œil se perd dans une forêt de colonnes réunies entre elles par des arceaux dentelés et festonnés et dont la disposition rappelle l’intérieur de la cathédrale de Cordoue, si connue par les nombreux dessins qui en existent.

Des nattes épaisses recouvrent le sol et enveloppent la base des colonnes. A peu près au centre, s’élève une sorte de chaire nommée minbcir.

Adossée à l’un des murs intérieurs, une fontaine jaillissante laisse retomber avec un bruissement argentin son eau pure dans une vasque de marbre.

Telle est la décoration modeste de la Djamma- Kébiret celle en général des autres mosquées ; leur simplicité et leur nudité peuvent rivaliser avec celles des temples protestants.

Mais quelle différence de mise en scène !

Rien de plus curieux que d’assister au défilé pittoresque des sectateurs de Mahomet, revêtus des costumes les plus variés et les plus fantaisistes ; je parle de ceux des Maures et des nègres, les Arabes ne quittant jamais le classique burnous qui constitue pour eux comme une seconde peau.

Aussitôt ses babouches déposées sur le seuil du temple, le musulman s’approche de la fontaine aux

ablutions, et là, après avoir ôté sa veste, relevé son pantalon jusqu’aux genoux, il s’asperge vigoureusement les jambes, le cou et le visage ; cette opération hygiénique achevée, il remet ses habits et se prépare à la prière. Rien alors ne distrait le croyant prosterné à terre, la face tournée du côté de l’Orient et absorbé dans une profonde méditation. Après une fervente invocation à Allah, il se relève automatiquement, comme mu par un ressort, se prosterne de nouveau, répète plusieurs fois de suite ces pieux exercices et quitte enfin la mosquée avec la même gravité qu’il y est entré.

Ces détails sont sans doute bien connus de la plupart des lecteurs, aussi n’ai-je pas la prétention de rien dire de nouveau à ce sujet; je déclare donc une fois pour toutes que je raconte les choses que j’ai vues, sans me préoccuper de ceux qui les ont vues et racontées avant moi.

Les vendredis sont les dimanches des musulmans; ces jours-là, ils se réunissent pour assister à l’office célébré par leurs prêtres, marabouts ou muphtis. Je dois avouer que mon ignorance des pratiques de la liturgie mahométane rendait pour moi ces cérémonies incompréhensibles. Parmi les nombreux assistants prosternés à terre, je distingue les élèves du collège franco-arabe, avec leurs uniformes composés de vestes couleur lie de vin, de pantalons bouffants et de fez de drap rouge.

A propos de ces jeunes écoliers, on m’a affirmé qu’ils étaient fort intelligents, très bien doués, montraient beaucoup d’aptitude au travail, et que, fait assez notable, ils primaient souvent dans les compositions en langue française leurs condisciples nos compatriotes.

Seulement, a-t-on ajouté, les Arabes arrivés à un certain degré d’instruction ne le dépassent presque jamais.

La musique sacrée que j’entendis à Djamma- Kébir me parut encore plus bizarre que les chants profanes sur lesquels j’ai exprimé franchement mon opinion. De temps en temps, toutes les voix se confondent dans un unisson de la justesse la plus équivoqne.

Voilà ce que je remarquai de plus saillant au point de vue musical.

L’occasion et la curiosité me firent également assister à quelques cérémonies juives à la grande synagogue, construite dans un style mauresque un peu fantaisiste.

Le jour où les israélites célébraient la Pâque, je m’étais introduit avec une certaine hésitation dans leur temple, ignorant l’accueil que j’y recevrais. Je fus bientôt rassuré : non seulement on me laissa entrer, mais un des fils d’Israël m’invita gracieusement à m’asseoir à côté de lui, politesse dont certainement aucun mahométan n’eût été l’objet. Par suite de l’antipathie qui existe entre

les deux races, il n’est pas plus permis à un juif de pénétrer dans une mosquée, qu’à un musulman de franchir le seuil d’une synagogue.

L’assistance était nombreuse; la diversité des costumes formait un ensemble fort pittoresque ; les turbans multicolores et les vestes agrémentées de passementeries se mêlaient aux chapeaux européens et aux habits noirs. Tous gardaient, selon la coutume judaïque, leur coiffure sur la tête. J'observe que chaque nouvel arrivant se rend d’abord au vestiaire où il prend son livre hébreu et l’écharpe blanche rayée de bleu dont il se couvre les épaules.

Au centre de la nef, se dresse une estrade peu élevée entourée d’une balustrade à hauteur d’appui. C’est là qu’officie le rabbin dont un ample voile blanc enveloppe le corps et une partie de la tête jusqu’aux yeux.

Trois personnages, coiffés d’un chapeau cylindrique, sont placés à côté de lui et l’assistent dans son ministère. Je n’ai aucune intention de décrire les détails compliqués d’un cérémonial auquel il faudrait être initié pour en comprendre le sens et en parler sérieusement. Je me borne donc à donner mon impression, que je résume ainsi : Tout me parut bizarre, étrange : l’attitude, les gestes, la voix de l’officiant, les chants qui ont une grande analogie avec ceux des Arabes, entonnés ou plutôt détonnés parles fidèles; les inflexions multipliées du

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corps et de la tête, les accolades données au rabbin à certains moments ; enfin, l’embrassement général des Israélites entre eux, avant de quitter la synagogue.

J’eus moi-même quelque peine à me soustraire à l’accolade dont allait me gratifier un des descendants de Moïse, qui m’avait pris sans doute pour un de ses coreligionnaires. Je me contentai de répondre machinalement à son serrement de main. Un autre, en passant devant moi, me salua d’un familier sourire; c’était le marchand Abraham, coiffé pour la circonstance d’un splendide turban, et qui avait reconnu dans ma personne un de ses clients les plus assidus.

Quant aux femmes, dont je n’ai pas encore mentionné la présence, elles suivent l’office dans les tribunes élevées, à peu près à la hauteur d’un premier étage. Ces tribunes sont fermées par un grillage en bois dont les mailles serrées ne laissent aucune prise aux regards indiscrets. Si les femmes Israélites sont invisibles à l’église, on a le loisir de les contempler dans toute leur magnificence lorsqu’elles sortent du temple, avec leurs robes traînantes aux tons criards et dont la jupe tombe droit sur leurs pieds, sans faire le moindre pli, leurs singulières coiffures, petites calottes pailletées d’or qu’elles portent légèrement inclinées sur le front. Quelques-unes, et ce ne sont pas bien entendu les plus opulentes, cachent leur chevelure sous une

coiffe d’étoffe noire, espèce de serre-tête des moins élégants.

Toutes ont le type caractéristique de leur race, mais les plus belles sont plutôt remarquables par la régularité que par la distinction de leurs traits. Du reste j’aurai l’occasion de les présenter de nouveau au lecteur, quand je serai arrivé à Gonstantine, où le type israélite se produit dans toute sa pureté.

J’ai été à même de constater ici avec regret que beaucoup de sœurs de Rachel gagneraient à user plus fréquemment des ablutions purificatives dont les Arabes sont si prodigues.

Je ne dirai qu’un mot sur les églises chrétiennes d’Alger : ce sont des mosquées dont l’architecture a été plus ou moins modifiée et défigurée pour être appropriées au culte catholique. Cependant la cathédrale, avec ses tours massives, produit à distance un effet assez pittoresque, leur forme rappelle un peu l’architecture moscovite. A l’intérieur, on remarque quelques détails intéressants : faïences historiées, inscriptions arabes, dessins mauresques stuqués. Ce dont il faut louer les architectes, c’est d’avoir eu le bon goût de répudier le style gothique, qui eût singulièrement juré avec celui des constructions nationales.

Par une heureuse coïncidence, pendant la dernière semaine de mon séjour à Alger, les israélites et les mahométans étaient en fête : les uns célébraient la Pâque, en même temps que les autres

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fêtaient l’anniversaire de la naissance du prophète.

Chez les premiers, la manifestation principale consistait dans la fermeture de leurs boutiques, ce qui constituait un grand acte d’abnégation de la part de commerçants dont le désintéressement n’est pas en général la qualité prédominante.

Quant aux disciples de Mahomet, ils profitaient de la circonstance pour s’adonner à une oisiveté complète, ce qui ne changeait pas grand’chose à leurs habitudes, à se promener et à s’installer dans les cafés, qui, ces-jours là, étaient décorés presque luxueusement : oriflammes, drapeaux à l’intérieur et à l’extérieur, guirlandes de fleurs et de feuillages capricieusement entrelacés, découpures de papier, etc.

Le soir, illumination à giorno, le derbouka fait rage ; je vois pour la première fois apporter le narghilé, qu’un garçon présente à la ronde aux consommateurs qui aspirent chacun à son tour une ou deux bouffées de la vapeur narcotique.

Sur V étroite place Télémy, dans le haut quartier, j’avise suspendu à un cordage, que soutiennent deux mâts pavoisés et enguirlandés de feuillages, un petit vaisseau qui se balance dans les airs au gré du vent.

Une animation extraordinaire remplit les rues. Je suis assourdi par les cris rauques des marchands ambulants de fruits confits, de gâteaux, de beignets ruisselants de graisse et autres friandises d’un as-

pect plus original que ragoûtant et auxquelles je mepropose de goûter un jour où je serai en appétit. Parmi les comestibles que l’on promène autour de moi, je distingue des petits pains au milieu desquels sont encastrés des œufs durs, teints de plusieurs couleurs et dont la vue me rappelle nos roulées provinoises exposées chez les fruitières pendant la semaine de Pâques ; vieille tradition locale qui disparaît peu à peu, comme tant d’autres.

Je rencontre un grand nombre de femmes qui portent au cou de gracieux et odorants colliers de fleurs d’oranger passées dans des fils. Plusieurs tiennent à la main de charmants bambinos qui, avec leur costume mauresque, leurs petites mains rougies avec du henné en guise de gants, semblent prêts à se rendre à quelque bal travesti, organisé à leur intention.

En considérant cette multitude joyeuse, je me figurais assister à une sorte de carnaval algérien.

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Le palais du gouverneur. — La bibliothèque et le musée lapidaire. — Les théâtres. — Une soirée à la Perle. — Tous mabouls. — La mosquée Sidi-Raman. — Une négresse excentrique. — Ce qu’on voit dans un cimetière maure. — Le jardin Marengo.

Parmi les édifices dont j’ai déjà indiqué les dispositions générales, un des plus remarquables, que l’on considère comme un des spécimens les plus élégants et les plus riches de l’art mauresque, est incontestablement le palais du gouverneur de l’Algérie.

Malheureusement, par suite des exigences du service militaire, la façade a dû subir plusieurs mutilations et additions regrettables qui en altèrent le dessin primitif. Quoi de plus choquant, par exemple, que l'effet de la marquise en zinc qui protège le corps-de-garde I Escorté du concierge, je pus, grâce à l’absence du gouverneur alors en tournée, visiter les appartements privés et les salles de réception, dont plusieurs détails d'ornementation ont une grande

analogie avec ceux qui décorent l’intérieur de X Alhambra de Grenade. Les arabesques stuquées me parurent du meilleur goût, ainsi que les revêtements de faïence historiée aux reflets mordorés. Les carreaux émaillés, rehaussés de dorures, sont fort anciens, et aussi rares que précieux; on songe en les admirant aux merveilleuses maïoliques de Faënza.

Le palais de Mustapha-Pacha où sont installés la bibliothèque et le musée archéologique présentait pour moi un intérêt tout spécial; aussi, lui fis-je pendant mon séjour de fréquentes visites.

Sous les galeries du rez-de-chaussée, fermées par une rangée de colonnettes d’un ravissant travail, sont exposés des fragments plus ou moins importants de sculpture et d’architecture antiques, des mosaïques, des bas-reliefs, des tombes romaines et arabes, presque tous objets trouvés dans la contrée.

Des arbustes exotiques au feuillage luxuriant, entremêlés de fleurs balsamiques, ornent la cour occupée au milieu par un bassin dont l’eau limpide se renouvelle sans cesse, et entretient la fraîcheur de cette végétation prisonnière. Des volubilis aux corolles nuancées de couleurs tendres, et autres plantes grimpantes, étreignent de leurs tiges flexibles les colonnes du premier étage, qui renferme les collections bibliographiques; Les murailles sont tapissées de faïences d’une variété et d’un éclat incomparables;

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La première impression du visiteur est donc une/ impression agréable, sa vue est tout d’abord charmée et récréée; mais il ne tarde pas à se convaincre que l’appropriation de ce local aune bibliothèque publique présente des inconvénients dont je vais signaler les plus sérieux.

Les salles qui correspondent aux quatre côtés du quadrilatère et qui contiennent les livres ne reçoivent la lumière que par la cour. On ne peut donc guère y lire que dans une demi-obscurité. Aussi sont-elles désertées par les lecteurs pour lesquels on a disposé d’un côté de la galerie extérieure de petites tables mobiles formant pupitre. 11 est aisé de comprendre que le manque d’air est une cause de détérioration incessante pour les volumes exposés à l’action destructive de l’humidité.

Puis l’extrême division du local rend la surveillance très-difficile.

La bibliothèque d’Alger est naturellement plus fréquentée que celle de Provins. Je m’y rencontrai chaque fois avec un certain nombre de bourgeois et d'officiers de la garnison. J’y trouvai aussi quelques musulmans qui venaient consulter les manuscrits orientaux, au nombre d’environ 800, et qu’une gracieuse et savante jeune fille s’occupait de cataloguer.

Je ne puis reproduire les détails techniques que me donna mon honorable et érudit collègue (ancien élève de l’École des chartes), sur l’administration

de la riche collection confiée à sa garde. Il faudrait pour cela un chapitre spécial qui serait déplacé ici. Je tiens seulement à mentionner ce fait : c’est que le conservateur de la bibliothèque, dans un intérêt bien compris de la propagation de l’instruction, prête des livres au dehors, avec une grande libéralité.

Je présume que le lecteur préférera, à une plus longue station dans le palais de Mustapha-Pacha, une visite au grand théâtre d’Alger.

C’est une belle et robuste construction d’un style classique, taillée sur le patron des monuments de cette espèce qui existent dans les principales villes de France. Seulement, il a le précieux avantage de se trouver placé en face de la mer, de sorte que, du foyer, on jouit d’un coup d’œil qui fait pâlir la décoration intérieure de la salle, laquelle, du reste, n’offre rien de bien saillant.

Je n’assistai qu’à une seule représentation, dont le programme était assez varié ; mais, malgré la pluie de bouquets qui tomba des loges sur la scène, j’avoue que les artistes me parurent fort médiocres et peu dignes des ovations dont ils furent l’objet.

Le théâtre de la Perle, malgré son nom, se présente sous des dehors plus modestes ; le public qui le fréquente n’est peut-être pas la fine fleur de l’aristocratie, mais on s’y amuse beaucoup, et c’est le point capital.

En prenant ma place au guichet, on me remet,

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comme à tout le monde^ deux cartes dont l’une donne droit à l’entrée et l’autre à une consommation. Le théâtre de la Perle est donc un caféspectacle.

J’avais été affriandé par la lecture d’une affiche monstre qui annonçait, en caractères flamboyants, la représentation d’une folie-vaudeville, portant le titre assez piquant de : Tous mabouls , en français, tous fous.

En résumé, cette pièce est une sorte de revue locale, qui sert de prétexte à l’exhibition de décors très exacts et fort réussis des principaux monuments, des différentes' rues et places d’Alger. On y voit apparaître la plupart des types originaux qu’on rencontre dans la ville; les auteurs, car ils sont deux, ont mis en scène les particularités les plus caractéristiques de la vie algérienne.

L’intrigue est à peu près nulle, comme dans le plus grand nombre des pièces du même genre; mais le dialogue est vif et spirituel.

Yoici les principaux tableaux qui se déroulent sous les yeux du spectateur : La place du Gouvernement, le restaurant du Yeau-qui-tette, les fumeurs de kief ou hatchis, lesquels, à la suite d’excès de cette drogue enivrante, deviennent fous, d’où le titre de la pièce, un intérieur arabe qui donne lieu à une foule de plaisanteries et de quiproquos. Enfin, au dénouement, apparaissent des danseurs et des chanteurs nègres, parmi lesquels figure ce-

lui qui, trop empressé de fêter ma bienvenue lors de mon arrivée à l’hôtel de YOasis, m’avait salué d’une aubade aussi burlesque qu’intempestive.

A l’apparition de certains personnages parfaitement reconnaissables et que mes voisins me signalent complaisamment, les rires et les bravos éclatent dans la salle.

Je compte au parterre seulement une demidouzaine d’indigènes.

Les intermèdes de chant qui remplissent les entr’actes sont très goûtés du public qui répète en chœur les refrains de certaines chansons grivoises paraissant jouir ici d’une grande popularité.

Évidemment, la mère de famille hésitera à conduire sa fille au théâtre de la Perle ; il y règne un abandon et une gaieté par trop aimables.

En somme, je n’eus pas à regretter cette soirée récréative, rendue surtout attrayante par le piquant mélange de couleur locale qui l’avait émaillée.

Du théâtre au cimetière, la transition pourrait sembler inconvenante et presque brutale, à qui ignorerait la différence bien tranchée existant entre les cimetières maures et les nécropoles chrétiennes.

Rien de funèbre ni d’attristant dans les premiers, où l’on assiste à des spectacles qui présentent quelquefois un côté vraiment comique.

Le cimetière contigu à la mosquée Sidi-Raman , laquelle domine si pittoresquement le jardin Ma-

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rengo, n’est ni le plus vaste ni le plus curieux, mais on peut y faire des observations intéressantes.

J’y pénètre un vendredi, jour de la semaine qui, je l’ai déjà dit, correspond pour les musulmans à notre dimanche. Je croise en chemin des groupes de Mauresques qui vont accomplir leurs dévotions. La plupart tiennent à la main de frais rameaux, destinés à la tombe des morts dont la mémoire leur est chère.

Je descends, en compagnie des filles du Prophète, un escalier fort raide qui donne accès à la mosquée, dont une des salles renferme le tombeau d’un marabout des plus vénérés. Elle est décorée avec profusion de drapeaux, d’oriflammes de toutes couleurs et de petits lustres suspendus au plafond.

A travers la porte entr’ouverte d’une pièce voisine, j’aperçois un grand nombre de femmes qui, agenouillées ou accroupies sur leurs talons, murmurent des prières.

Bien qu’elles paraissent profondémentrecueillies, il reste cependant encore une petite place à la curiosité féminine. Les mahométanes ne sont-elles pas aussi des Allés d’Ève? Plusieurs, pensant n’avoir à redouter l’indiscrétion d’aucun témoin, se sont débarrassées de leur voile, et je ne puis douter que je ne sois l’objet d'une attention, d’ailleurs peu flatteuse, en observant les malicieux sourires qui errent sur leurs jolies lèvres.

Ne voulant pas être plus longtemps une cause de

distraction pour ces pieuses croyantes, j’opérai une discrète retraite, et j’allai me réfugier dans le jardin-cimetière qui avoisine le sanctuaire vénéré de Sidi-Rciman.

Ce jardin est planté en grande partie de figuiers et de caroubiers énormes ; sous leur feuillage exubérant, s’abritent quantité de tombes uniformes qui ne se distinguent guère les unes des autres que par le prix de la matière et les diverses épitaphes dont elles sont chargées.

Sur l’herbe folle et louffue qui croît à l’aventure, sont couchés paresseusement ou accroupis plusieurs indigènes qui causent familièrement. Quelques ânons pacifiques attendent patiemment leurs maîtres en savourant avec volupté le succulent gazon dont le sol est couvert.

Tandis que je contemple ce tableau champêtre, passe rapidement devant moi une négresse qui se dirige vers un caroubier séculaire et revêtu sans doute à ses yeux d’un caractère sacré, à en juger par les manifestations singulières dont il est l’objet.

Après avoir embrassé à plusieurs reprises le tronc de l’arbre et répandu autour quelques pièces de menue monnaie, elle se livre aune gesticulation bizarre et à une sorte de chorégraphie dont je ne saisis pas la signification. Puis cette sorcière au teint d’ébène poursuit sa course désordonnée à travers les tombes, s’arrêtant de temps à autre pour répéter devant certaines sépultures sa panto-

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mime extravagante. L’horrible folle, s’apercevant que je l’examine avec étonnement, me lance un sourire expressif qui a sans doute des intentions aimables, mais dont je ne saurais apprécier la grâce provocante. Une Mauresque qui sous son voile pleure et sanglote, agenouillée près d’une tombe, me ramène au sentiment de la situation.

A peu de distance de la kasbah, se trouve placé le cimetière musulman le plus important d’Alger; c’est de ce côté que je me dirigeai en quittant la mosquée de Sidi-Rciman.

Les sentiers escarpés qui longent la citadelle et conduisent au champ funèbre sont encombrés de femmes indigènes; elles marchent en procession, lentement et silencieusement; l’éclatante blancheur de leurs costumes tranche crûment sur l’horizon : de loin, on croirait le chemin recouvert d’épaisses couches de neige.

Aucune barrière ne ferme le cimetière borné d’un côté parla grande route. Il occupe le versant d’une haute colline. De monstrueux figuiers de Barbarie, des aloès, des cactus épineux, des grenadiers aux fleurs de corail, surgissent de tous côtés dans un désordre sauvage.

Des troupes de Mauresques sont disséminées dans toute l’étendue de la nécropole, au milieu des cippes funéraires ornés d’inscriptions en relief qui ressemblent plutôt à de capricieux dessins qu’à des caractères d’écriture. Quelques sépultures sont

entourées par de maigres clôtures composées de pierres plates fichées en terre.

Les attitudes des visiteuses, dont la plupart ont levé leur voile, sont fort diverses ; on peut observer les contrastes les plus singuliers.

Pendant que les unes prient avec recueillement, d’autres se promènent en folâtrant comme des écolières en récréation ; nombre d’entre elles sont assises en cercle autour des pierres tumulaires, là elles causent et babillent aussi librement que si elles étaient dans la rue. De ces groupes joyeux s’échappent de frais gazouillements entremêlés de rires argentins.

Que de propos confidentiels, que de piquants commérages s’échangent ici le vendredi avec une liberté d’autant plus savourée qu’elle est plus rare, et tout cela sans souci de ceux qui dorment, à côté, du sommeil éternel ! A un instant, mon attention est attirée par l’accent menaçant de certaines voix discordantes, on se dispute derrière moi, les gestes s’accentuent de plus en plus; encore un peu, et je vais assistera une curieuse scène de pugilat ; puis, tout se calme et s'apaise, pas de dénouement tragique pour aujourd’hui. J’ajoute en outre, comme détail caractéristique, que beaucoup de ces dames ne se font aucunement scrupule d’apporter avec elles leur nourriture qu’elles consomment sur place, avec un appétit qui ne semble pas souffrir du sombre voisinage des trépassés.

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Que le lecteur ne se scandalise pas trop; tout cela est affaire de sentiment national. Vérité en deçà, erreur au delà; ce qui serait irrévérencieux et choquant chez nous, paraît fort naturel ici. 11 en est de même en matière d’art; les Arabes trouvent notre musique détestable, nous trouvons la leur exécrable.

Quoi qu’il en soit, le lecteur voudra bien reconnaître que je ne me suis pas trop avancé en assurant que le spectacle d’un cimetière maure sans être tout à fait aussi gai que celui que peut offrir celui du théâtre de la Perle, ne présente rien qui doive porter le spectateur à la mélancolie.

Tandis que je me livre à ces réflexions philosophiques, un fossoyeur occupé à creuser une fosse, m’ayant aperçu, quitte précipitamment son travail pour venir à moi. Il m’invite dans un français assez correct à me retirer au plus vite, attendu que je commets une grave infraction à l’ordonnance qui interdit d’une façon absolue I’acès des cimetières aux personnes de mon sexe. Le sinistre fonctionnaire ajouta complaisamment que, le vendredi, le champ des morts était exclusivement réservé à la visite des femmes, et que, les autres jours, je pourrais y circuler librement.

J’obéis avec d’autant moins de regret à l’injonction péremptoire qui m’était faite, que j’en avais suffisamment vu et entendu pour mon édification personnelle. Et d’ailleurs, il était facile, de la route*

et sans franchir l’enceinte, d’assister aux différents épisodes qui se passaient à l’intérieur.

Du reste, je crus remarquer, et je ne mets dans cette confidence aucun sentiment de fatuité, que les Mauresques ne paraissaient pas me garder rancune de mon indiscrète témérité. J’en rencontrai plusieurs à la sortie qui me souhaitèrent le bonjour avec des inflexions de voix dont la douceur caressante me rendirent rêveur. Dans le défilé de celles qui passent devant moi, j’entrevois, à travers la gaze transparente de certains haïks blancs rayés de rose, les costumes les plus riches et les plus élégants.

Du poste d’observation où je me suis installé, je jouis d’un panorama admirable, mon regard plonge au fond d’un frais et romantique vallon planté d’eucalyptus aux cimes violacées; les montagnes qui l’encadrent sont revêtues de teintes chaudes et lumineuses ; sur leurs flancs verdoyants le soleil verse à profusion des flots d’or. La nature vigoureuse des paysages africains se révèle là dans toute sa splendeur. Dans le lointain, sur un des points culminants, l’église Notre-Dame d’Afrique, récemment construite, détache sur le ciel bleu ses coupoles orientales.

Du jardin sépulcral de la kasbah à celui de Marengo, la transition est simple et la distance est courte; on peut parcourir, sans aucune arrière-pensée lugubre, ses avenues sinueuses tracées comme

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je l’ai dit plus haut, sur les pentes d’une colline qui s’abaisse doucement jusqu’au rivage.

Le visiteur étranger marche de surprise en surprise, ravi par les merveilles de végétation étalées sous ses yeux.

Son admiration est tour à tour sollicitée, tantôt par les luxuriants massifs de plantes tropicales qui l'environnent, tantôt par les grappes de fleurs purpurines du bougainville , dont les terrasses sont tapissées. Plus loin, ses regards s’arrêtent sur des yucas aux proportions gigantesques ; plus loin encore, les bambous dressent leurs tiges noueuses et pressées. Au moindre souffle de la brise qui agite leurs feuilles sonores, on entend un bruissement mystérieux. Le sol est jonché d’écaiiles vernissées qui se détachent des roseaux. A deux pas, les palmiers dattiers, alignés sur un double rang, élèvent fièrement dans les airs leurs panaches ondoyants. Enfin, le promeneur se laisse doucement enivrer par les senteurs pénétrantes des orangers et des citronniers, qui au printemps portent en même temps une moisson de fleurs et de fruits. Autour de leurs troncs robustes s’enlacent amoureusement des rosiers d’espèces variées.

Tout est disposé avec un art et un goût exquis ; de place en place, apparaissent d’élégantes constructions d’architecture mauresque : kiosques et fontaines jaillissantes avec leurs revêtements de faïences qui miroitent au soleil.

Pais, pour compléter ce tableau enchanteur, à travers les échappées lumineuses des ombrages feuillus, on voit se dérouler à quelques pas les volutes azurées de la Méditerranée, sur lesquelles glissent les légères embarcations des pêcheurs.

Quand elles déploient leurs blanches voiles, on croirait voir desbandes d’alcyons effleurant de leurs ailes la surface des flots.

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Les omnibus d’Alger. — La koubba de Sidi Mohamed. — Le café des Platanes. — Le Hamma. — • Paysage oriental. — Un officier de spahis. — La rue des Zouaves. — Les Aïssaouats. — Tableau!...

Si ravissant que puisse paraître le jardin Marengo, il faut encore réserver une part de son enthousiasme pour l’Éden algérien qui s’appelle jardin d’essai ou du Hamma , situé à quatre ou cinq kilomètres d’Alger. Je prends, pour m’y transporter, un des nombreux omnibus qui font ce trajet et dont la place du Gouvernement est le lieu de stationnement.

Ils sont tous étiquetés et portent généralement des noms qui visent à la couleur locale, tels que : le Lion du Désert, le Chameau, la Gazelle, la Fleur d’Oranger, le Sahara, etc. Cependant je lis sur quelques-uns les inscriptions suivantes, qui n’affichent aucune prétention orientale : Mme Angot, Giroflé-Girofla, Barbe-Bleue. Plusieurs de ces véhicules sont exclusivement remplis de Mauresques

qui, en attendant le départ, babillent dans leur boîte roulante comme des oiseaux en cage.

La route que l’on suit, presque constamment bordée d’habitations, est un faubourg d’Alger; il y règne une circulation et un mouvement incessants de piétons et de voitures. Elle est dominée par de riants coteaux sur lesquels on entrevoit, à demi enfouies dans les massifs d’une verdure un peu sombre, les blanches villas européennes et mauresques qui s’y abritent.

L’omnibus franchit le célèbre village de Mustapha, et je me fais descendre près de la koubba de S idi Mohamed, chapelle musulmane, entourée d’un cimetière encore plus négligé que celui de la kasbah.

Les tombes, pour la plupart déjetées, penchent sur leurs bases : beaucoup disparaissent dans l’épaisseur des figuiers de Barbarie et des agaves. C’est d’ailleurs un lieu de pèlerinage très fréquenté.

Pendant que les femmes, répandues çà et là dans le jardin, pratiquent leurs dévotions avec plus ou moins de recueillement, quelques croyants, arrêtés dans la cour, se livrent en ma présence à une véritable orgie d’ablutions, au moyen des jets d’eau qui s’échappent de robinets fixés au mur de clôture. A proximité de lakouba, se trouve leHamma qui occupe une étendue de terrain considérable.

Avant d’y pénétrer, je fais une petite halte au

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café maure situé vis-à-vis et ombragé par les magnifiques platanes qui lui ont donné son nom.

C’est une construction d’un caractère oriental bien accusé, avec son dôme blanchi à la chaux, ses galeries à arcades, sa poétique fontaine.

Que n’ai-je à mon service la plume ou le pinceau de Fromentin, pour rendre le charme pittoresque du café des Platanes! Je ne résiste pas au plaisir de me faire servir une demi-tasse que je déguste en compagnie d’indigènes qui, accroupis sur des nattes étendues à l’extérieur, jouent flegmatiquement, les uns aux cartes, les autres aux dames ou aux échecs ; à chaque instant, passent des convois d’animaux qui viennent se désaltérer à la jolie fontaine dont je perçois distinctement le murmure harmonieux.

Une fois la grille du Hamma franchie, c’est la Terre promise qui se découvre à mes regards surpris et captivés. La flore africaine étale les plus riches productions de son luxe éblouissant dans les immenses avenues de palmiers, de lataniers, de bambous, de bananiers, de caoutchoucs qui s’entre-croisent en tous sens. J’éprouve une volupté indicible à me reposer sous ces opulents ombrages des tropiques.

Quel changement subit et profond pour un Provinois habitué à l’humble abri des vieux remparts de son pays natal ! Et cependant, malgré l’admiration que je ressens» en présence de cette prodi-

gieuse végétation, il m’est doux encore d’évoquer l’image des ormes séculaires de nos belles promenades, où le poète se plaît à rêver, l’amant à soupirer. Le souvenir des objets si modestes qu’ils soient, au milieu desquels on a vécu depuis l’enfance, ne conserve-t-il pas toujours et partout un prestige dont rien ne saurait détruire la puissance? Un volume suffirait à peine à la description des merveilles botaniques renfermées dans cette gigantesque serre chaude à ciel ouvert qui se nomme le Hamma.

L’allée des palmiers aboutit à la mer, dont elle est séparée par les rails du chemin de fer de Blidah.

Mollement étendu à la base d’une de ces colonnes écailleuses qui portent à leur sommet un chapiteau verdoyant, je contemple un des plus beaux spectacles du monde : les flots de la Méditerranée, sur lesquels le soleil fait ruisseler des paillettes d’or, viennent mourir près du rivage, en ourlant ses contours d’une frange argentée. A l’horizon, se dressent, comme les gradins de marbre d’un escalier colossal, les maisons en terrasses de la ville d’Alger d’où émergent les coupoles arrondies et les minarets effilés des mosquées qu’inonde une lumière aveuglante. Sur la route qui s’allonge parallèle à la plage, une petite caravane de chameaux, montés par leurs conducteurs, s’avance gravement au milieu des nuages de poussière qu’ils soulèvent en marchant

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Si ma visite au Hamma n’eût précédé celle du jardin contigu à la villa mauresque du gouverneur de l’Algérie, j’en eusse sans doute apprécié davantage les beautés. Néanmoins il mérite encore une mention fort honorable, ne fût-ce que pour ses bois de citronniers, ses tonnelles de glycines, ses allées de pamplemousses dont le nom fait naturellement songer aux jeunes et sympathiques héros du roman de Bernardin de Saint-Pierre. J’admire surtout les larges et plantureuses feuilles d’acanthe sous la parure desquelles le sol disparaît entièrement. En considéran tl’émail brillant de ce feuillage, ses fines et élégantes dentelures, je comprends qu’il ait fourni aux architectes et aux sculpteurs leurs plus gracieux motifs de décoration.

Après cette promenade dans les jardins enchantés où Armide et son tendre Renaud ne se fussent pas trouvés trop dépaysés, il me restait à explorer les environs d’Alger, si justement vantés.

Que de buts charmants et variés d’excursions, quelle succession de paysages tour à tour souriants et grandioses, au milieu de ces verdoyantes campagnes où viennent se réfugier, l’été, les citadins chassés de la ville par les ardeurs d’un soleil dévorant !

Moi aussi, j’ai gravi avec délice ces collines aux molles ondulations sur lesquelles sont paresseusement assis de coquets villages qui se mirent dans une mer calme et limpide comme un lac de Suisse.

Mais je dois renoncer à des descriptions fastidieuses, qui ne donneraient qu’une pâle idée de ces sites merveilleux.

J’ai des raisons encore plus plausibles, pour m’imposer une sage réserve en ce qui concerne les mœurs, les coutumes et les institutions des indigènes. Pour traiter sérieusement et avec autorité un pareil sujet, il faut avoir habité longtemps le pays et avoir beaucoup observé. Je renvoie donc poliment les lecteurs désireux de s’instruire, à cet égard, aux intéressants ouvrages de MM. le général Daumas, Berbrugger, Fromentin, Piesse et autres écrivains compétents. Je me permettrai cependant une observation critique à propos de la sobriété proverbiale des Arabes. Cette réputation n’est qu’en partie fondée; rarement, il est vrai, on rencontre un indigène en état d’ivresse. Toutefois quelquesuns ne se font pas faute d’enfreindre la prescription formelle du Coran qui interdit l’usage du vin et des boissons alcooliques.

J’en acquis la preuve un jour que je me trouvais à dîner dans une maison amie avec un indigène, officier de spahis.

A..., ancien conseiller général et ancien caïd, offre un type superbe de race arabe ; son attitude est pleine de noblesse et de dignité, sa physionomie expressive respire l’intelligence et l’énergie. Il parle correctement notre langue avec laquelle l’ont familiarisé ses nombreuses excursions en France,

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d’où il a rapporté des observations fort judicieuses.

Son air de franchise, je dis son air, — car avec un Arabe on n’èst jamais sûr qu’elle soit de bon aloi, — prévient de suite en sa faveur. Rien d’intéressant comme d’entendre l’ancien caïd raconter ses voyages et ses campagnes. Il a montré une extrême bravoure sur les champs de bataille et s’est distingué notamment en Grimée. Pendant la formidable insurrection kabyle de 1871, qui faillit nous devenir si funeste, A... s’est fait remarquer par son courage et sa fidélité à notre cause que tant d’autres de ses coreligionnaires avaient désertée à ce moment critique. Il porte sur sa poitrine la récompense due à ses loyaux services.

J’aurais voulu pouvoir sténographier les détails de toutes sortes que nous donna le brillant officier sur son pays.

C’est un Arabe civilisé que l’ex-caïd, trop civilisé peut-être, et il aura plus tard à rendre ses comptes à Mahomet; car il boit du vin sans scrupule et même de la liqueur, tout en dégustant un excellent couscouss , à la confection duquel il avait tenu à présider pour faire honneur à l’amphitryon.

Malgré tout, A... est bon musulman; il a placé, il est vrai ses enfants, deux jeunes filles, dans le couvent français du Sacré-Cœur, mais il se propose de les en retirer bientôt. Le moment approche, nous dit-il, où elles seront astreintes à suivre les pratiques de la religion du Prophète, dans laquelle,

ajoute énergiquement le lieutenant de spahis, lui et les siens doivent mourir.

A... nous quitta très soucieux et très perplexe à l’occasion d’un cheval qu’il se promettait d’engager aux courses du lendemain, dimanche; l’honneur de son régiment, assurait-il, était attaché à son succès.

Je fus en définitive charmé d’avoir fait la connaissance de cet homme du désert, d’un commerce si agréable, et qui n’eût certes été déplacé dans aucun salon français (1) . .

Pendant le court séjour que je fis à Alger, j’eus l’heureuse chance de pouvoir assister à un spectacle aussi rare que recherché et qui me permit d’être témoin de manifestations religieuses les plus étranges et les plus dramatiques.

Je veux parler d’une séance d 'Aïssaouats.

Gomme je ne suis pas égoïste, je tiens à associer

(1) On lit dans la Vigie algérienne à la date du 4 avril 1877 : <( Hier soir a été célébré pour la première fois le mariage civil de deux indigènes musulmans. M. Ali Soudouk bachi, médecin de colonisation au Soudont, épousait Mllc Fathma Bent Caïd Ahmed. M. Ali est un de nos médecins de colonisation les plus dévoués et les plus sympathiques. Il est naturalisé Français et très populaire, etc. Le Caïd Ahmed, père de la mariée, est lieutenant du 1er régiment de spahis, chevalier de la légion d’honneur. C’est un homme fort intelligent, aimable en société, et l’un des plus braves officiers d’Afrique. Il a tenu à ce que sa fille reçût une excellente éducation, tout en conservant sa religion et son costume... »

mes concitoyens à cette bonne fortune, en m’efforçant de leur faire partager les impressions qui ont laissé à mon esprit un souvenir profond.

Peu de personnes, je présume, ayant entendu parler d’Aïssaouats, il me semble indispensable, pour l’intelligence des scènes que je vais retracer, de les faire précéder de quelques mots d’explication.

En résumé, le nom d’Aïssaouat est porté par un certain nombre de musulmans appartenant à une secte religieuse, sorte de franc-maçonnerie mahométane, qui se signale par des pratiques singulières ressemblant quelque peu à des jongleries.

Un Arabe fanatique, nommé Mohamed Ben Aïssa , originaire du Maroc, passe pour le chef de cette curieuse institution.

C’est en mémoire du fondateur, Aïssa — d’où Aïssaouats, — que chaque année, à des époques indéterminées, ses adeptes se rassemblent pour se livrer à leurs exercices religieux. Le jour et le lieu des réunions sont ignorés du public, et le secret est si bien gardé sur ce point, que fort peu d’Européens, y compris les habitants d’Alger, ont occasion de voir ces cérémonies. L’existence des Aïssaouats est même Complètement inconnue au plus grand nombre.

D’après Ce préambule, on juge si j’étais en droit de me féliciter4 devoir été admis dans le mystérieux sanctuaire;

Aussi, je m’empresse de déclarer que je dus cette faveur rare à l’extrême obligeance de M. G..., allié à l’une des plus honorables familles de Provins, depuis longtemps domicilié à Alger, et à l’hospitalité courtoise duquel je ne saurais trop rendre hommage. Les fonctions de M. G..., en le mettant chaque jour en contact avec les indigènes, lui avaient permis de recueillir des renseignements précis qu’il me communiqua avec le plus grand empressement.

Il résultait de ces renseignements qu’une séance d’Aïssaouats aurait lieu le lendemain.

C’était un dimanche, dans l’après-midi. Accompagné de la famille G... et de ma femme, je me dirigeai du côté de la rue des Zouaves, où devait se tenir la réunion.

Cette rue, perdue au milieu du réseau inextricable que forme le quartier de la kasbah, ne fut pas facile à découvrir, et nous éprouvâmes la même difficulté à trouver la maison, théâtre du drame.

Cependant quelques vagues rumeurs et la présence de certains groupes animés servirent à nous guider dans notre recherche.

Arrivés à la porte, il ne s’agissait plus que de se frayer un passage à travers la masse compacte d’indigènes, Maures et Arabes, qui obstruait le vestibule et montrait fort peu d’empressement à nous faire place.

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Enfin, nous parvenons à pénétrer sous la galerie du rez-de-chaussée, d’une habitation mauresque semblable à celles dont j’ai déjà indiqué les dispositions uniformes.

Là, un tableau saisissant frappe nos regards!...

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