Y II
UNE SÉANCE d'aÏSSAOUATS
Le public. — L'orchestre. — Les acteurs. — Les You-You des Mauresques. — Chorégraphie des Aïssaouats. — Exercice du Serpent. — Les blanchisseurs de maisons.
Avant de parler des acteurs qui occupent la scène, je commencerai par dire un mot du public. Il est composé en grande majorité de femmes mauresques qui, toutes, cachent leur visage sous un masque de mousseline blanche.
Les unes, debout, remplissent l’espace étroit compris dans le côté de la galerie qui fait face à la scène ; les autres, assises ou accroupies sur leurs talons, garnisssent les quatre galeries du premier étage, ainsi que la terrasse supérieure, d’où leurs regards plongent sur le théâtre de l’action. Enfin , sur les marches des escaliers oil elles se tiennent pressées à s’étouffer, s’échelonnent toutes les filles de Mahomet que le défaut de place a fait refluer de l’intérieur.
Une corde fixée à hauteur d’appui aux colonnes
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torses du rez-de-chaussée sépare les spectatrices des acteurs.
La cour se divise en deux parties dont l’une est occupée par un orchestre formé de huit musiciens maures, vêtus de costumes fantaisistes. Rangés en demi-cercle, vis-à-vis du public, ils sont assis les jambes croisées sur une natte de sparterie qui recouvre le sol.
Les instruments à percussion dominent : tambours de basque, timbales, derboukas. J’applique ma plus sérieuse attention à deviner le sens mélodique de cette musique d’une bizarrerie sauvage , sans mesure régulière et sans solution de continuité. Je suis disposé pour la circonstance à accepter la définition de cet écrivain humoriste, qui a prétendu que la musique était un bruit plus désagréable que les autres.
De temps en temps les exécutants mêlent leurs voix nasillardes et dolentes au sempiternel bourdonnement des instruments. Devant l’orchestre, est placé un fourneau en terre cuite sur lequel on voit briller des charbons incandescents.
L’intervalle compris entre les musiciens et les spectateurs demeure réservé aux exercices des Aïssaouats.
Au moment où nous pénétrons dans l’enceinte, un individu encapuchonné, vêtu d’ailleurs assez misérablement, danse pieds nus au son de la barbare symphonie. Après avoir fait six pas en avant,
il en fait six en arrière, et répète plusieurs fois ce double mouvement avec une régularité mécanique, dodelinant de la tête qu’il laisse retomber sur sa poitrine. Au bout de quelque temps de cette gymnastique, sa face blêmit, ses yeux ternes deviennent fixes et hagards.
Il faut croire que l’exercice est réussi, car de toutes parts, du rez-de-chaussée comme des galetries, on jette au danseur ahuri une pluie de petite monnaie qui tombe à ses pieds.
En même temps, retentit pour la première fois à mes oreilles, le cri de you-you que modulent à la fois avec les inflexions les plus diverses, depuis les plus graves jusqu’aux plus aiguës, les spectatrices qui m’environnent.
Cette bizarre onomatopée, qui, suivant l’accent des intonations, ressemble tantôt aux notes flûtées d’un oiseau, tantôt au sifflet strident d’une locomotive, cause une impression d’autant plus singulière, que le bruit est pour ainsi dire anonyme, les bouches qui le laissent échapper étant rendues invisibles par le masque d’étoffe dont elles sont couvertes. A peine si un imperceptible mouvement de la tête trahit les manifestantes.
C’est ainsi que les indigènes expriment leur satisfaction en public.
Jusque-là, je ne connaisssais sous la dénomination de you-you que les frêles esquifs dont Th. Gautier disait, qu’ils étaient si légers, qu'on les em-
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porterait sous son bras comme un parapluie. Me voilà désormais fixé sur cette nouvelle acception du mot. Décidément les voyages instruisent.
Au premier danseur, quatre autres se tenant les bras passés sur les épaules lui succèdent; ils forment la chaîne, et recommencent la même pantomime que le précédent. Seulement, l’oscillation imprimée à la tête s’accuse de plus en plus; ils se démènent comme des possédés, au risque de se désarticuler les hanches et les vertèbres du cou. Pendant ce temps-là l’orchestre gronde toujours en accélérant ou en retardant son rhythme.
Le besoin d’une diversion quelconque à cet interminable et insipide divertissement commençait à se faire vivement sentir, quand apparut un Aïssaouat d’un âge mûr, qui semblait remplir les fonctions de maître des cérémonies. Il tient à la main un petit serpent; un des danseurs s’en saisit, l’enroule autour de son cou, puis le suspend à son bras, se fait mordre jusqu’à l’efffusion du sang et enfin le rejette à terre.
Autre incident : c’est un vieillard pâle et maigre, qui s’avance drapé dans un burnous dont l’usure atteste les longs services.
Un mouvement marqué d’attention s’opère parmi les spectateurs ; l’entrée en scène de cet octogénaire, sans doute le chef de l’association , est saluée par une salve de sympathiques you-you flûtés.
Cette espèce de squelette vivant, qui fait l’effet d’un revenant de l’autre monde, où il figurerait avantageusement dans un quadrille de danse macabre, dessine à son tour un pas de caractère, avec des attitudes qui n’ont rien de plastique et manquent absolument d’entrain. Il chante en même temps, d’une voix chevrotante et nasillarde , une mélopée impossible à noter. De jeunes adeptes viennent de temps à autre le soutenir quand il chancelle.
A un instant, on lui amène un petit enfant dont les cheveux sont teints de henné.
Le vieillard murmure quelques paroles mystérieuses qu’il accompagne de gestes cabalistiques.
Grâce aux explications que nous donne un Aïssaouat qui avait été employé dans les bureaux de M. G...., nous apprenons que levénérable chef venait de bénir l’enfant en invoquant Allah , pour qu’il lui accorde sa protection , et daigne préserver son existence des maux qui affligent l’humanité.
A la suite de cette cérémonie, le grand prêtre, que son rôle trop prolongé de cavalier seul avait fini par exténuer, va s’asseoir haletant derrière l’orchestre pour présider de là aux évolutions des disciples d’Aïssa.
Les exercices de dislocation chorégraphique reprennent avec fureur; peu à peu, les visages des danseurs, qui ont reformé la chaîne, se congestionnent, leurs têtes pendent inertes, leurs yeux sont
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mornes, sur les lèvres entrouvertes de ces illuminés se dessine un sourire hébété.
L’un d’eux, à la figure jaune et bouffie, se fait remarquer par son exaltation ; les longues mèches de ses cheveux noirs flottent en désordre, ramenées d’avant en arrière par les brusques oscillations de sa tête.
Arrivé au dernier paroxysme d’une sorte de délire extatique, on est obligé de le soutenir pour l’empêcher de tomber comme un homme ivre. Nous nous détournons écœurés pour reporter notre attention du côté d’un personnage qui tout en se promenant de long en large, brise un verre de vitre qu’il tient à la main, porte les morceaux à sa bouche et les avale sans aucune ostentation et avec la même insouciance que s’il se fût agi de croquer une noisette. La vue de ce tour de force accompli avec tant de simplicité, provoque une explosion de you-you effrénés dans toute la salle.
Exhibition nouvelle d’un serpent avec lequel les Aïssaouats se livrent à des jongleries plus ou moins récréatives et plus ou moins dangereuses. Puis, nous remarquons qu’il se produit dans l’assistance une agréable sensation, à l’apparition de rafraîchissements et de comestibles représentés par une énorme jatte de lait aigre et un formidable plat de métal rempli d’un appétissant couscoussou.
Une de mes voisines se fait servir une tasse de lait, je me dispose à profiter de l’occasion pour
contempler son visage qu’elle devra nécessairement découvrir pour absorber le blanc liquide. Mais la rusée Mauresque, soupçonnant mon intention, sait la prévenir en opérant une rapide volte-face qui ne me laisse voir que son dos.
Une autre, moins farouche, essaie de m’adresser la parole; mais, vains efforts, je ne comprends de son langage que celui de ses yeux, dont la noire auréole qui les surmonte, avive la flamme.
J’eus encore là occasion de constater que, si le. Prophète a imposé aux croyantes de tenir leurs traits rigoureusement cachés aux profanes, il ne leur a pas sans doute interdit de se servir de leurs prunelles pour regarder les Roumis (1). Aussi, ces dames m’ont-elles paru user largement de la tolérance. Précieux privilège que celui de voir sans être vu et qui est réservé exclusivement ici au sexe faible î Quelques-unes des Mauresques installées sur la terrasse, que rien ne protège contre les ardeurs du soleil couchant, se sont débarrassées de leurs kaïks; l’or et l’argent qui ornent leurs vêtements de dessous étincellent de mille feux.
Le jour baisse sensiblement; à peine les ombres du crépuscule ont-elles commencé à envahir la salle que les Mauresques abandonnent leurs places et disparaissent peu à peu. Il n’est pas permis aux femmes d’assister aux séances de nuit.
(1) Nom donné par les musulmans aux chrétiens.
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Après avoir jeté un dernier regard sur les personnages fantastiques qui s’agitent confusément dans la demi-obscurité de la pièce, pendant que les tams-tams continuent leur vacarme, nous sortons à notre tour en remettant aux gardiens qui se tiennent à la porte notre offrande, qu’ils acceptent sans que nous ayons besoin de leur faire violence.
Un des initiés nous confie que ses confrères sont extrêmement fatigués, attendu qu’ils travaillent depuis le matin; il ajoute que les excercices seront continués sans interruption jusqu’au lendemain à midi, et que les plus intéressants auront lieu dans la matinée. Je prends acte de cet avertissement, comptant bien en faire mon profit.
Il résulte des détails que je recueille en chemin de la bouche de M. G... sur les Aïssaouats, que ces fanatiques sectaires sont pour la plupart fort misérables.
Beaucoup d’entre eux se livrent à la profession de blanchisseurs de maisons. On doit penser que l’occupation ne leur manque pas, en considérant que toutes les habitations arabes sont badigeonnées avec un lait de chaux à l’intérieur et à l’extérieur, et que cette opération se répète régulièrement deux ou trois fois par an.
Encore les Aïssaouats. — Le figuier de Barbarie. — Scène de gloutonnerie. — Le supplice des épingles. — Explication physiologique. — Les mangeurs de charbon. — Prodige d’équilibre. — Destinée des Aïssaouats. — Chez les nègres. — Le chant du Muezzin et le Désert de Félicien David. — La prière du soir à la grande Mosquée.
La représentation du dimanche m’avait mis en goût, et la perspective d’une séance plus variée et plus palpitante me détermina à faire le lendemain matin une seconde visite à la maison de la rue des Zouaves. Je constate d’abord un peu moins d’encombrement dans la salle, dont les femmes occupent, comme la veille, exclusivement les galeries.
A peine entré, un Aïssaouat, revêtu d’un élégant costume surchargé de passementeries, se détache d’un groupe, et s’avance vers moi en me disant laconiquement : Viens (1).
(1) A ce propos, disons qu’une des particularités qui étonne le plus l’étranger ici est celle d’être tutoyé par les indigènes parlant quelque peu notre idiome. Il n’y a nullement à se formaliser de cette habitude nationale. Personne n’ignore que le tutoiement était pratiqué chez les Romains de tous rangs et que nul ne songeait à s’en offusquer.
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Je suis mon introducteur, qui traverse la cornet me fait asseoir à côté de lui, sur un petit escabeau à deux places et de façon qu’aucun des détails du spectacle ne doive m’échapper.
Je ne puis qu’attribuer à ma générosité d’hier les attentions et les prévenances flatteuses dont je suis l’objet.
Presque rien de modifié dans la mise en scène; le mystique vieillard occupe son poste derrière l’orchestre dont les instruments ronflent avec rage et sans répit. Je retrouve encore le personnage aux cheveux flottants parmi ceux qui exécutent en ce moment un pas d’ensemble.
On juge à quel degré d’ahurissement sont arrivés ces malheureux qui ont passé la nuit à se démener dans les contorsions les plus extravagantes. Ils sont pâles, harassés, brisés d’extase.
Après une demi-heure de cette chorégraphie abrutissante, on apporte à mon voisin, qui me fait l’effet de jouer le rôle d’un exécuteur des hautes œuvres, une énorme feuille de figuier de Barbarie. Tout le monde connaît cette plante charnue, sorte de raquette végétale hérissée d’une foule de petits dards.
Aussitôt un individu à la face ignoble et bestiale quitte la chaîne des danseurs, et, après maintes grimaces plus hideuses les unes que les autres, s’agenouille et donne l’accolade au grand-maître.
Celui-ci lui tend alors la feuille de figuier sur
laquelle le féroce Aïssaouat se précipite en poussant des hurlements rauques et étranglés.
Puis, ce sauvage sectaire mord gloutonnement la raquette épineuse dont il mâche et avale successivement plusieurs morceaux. J’aperçois sur ses lèvres une écume blanchâtre formée par le suc laiteux de la plante.
Il est immédiatement remplacé par un camarade encore plus exalté et plus farouche que lui. Sa physionomie idiote est repoussante de laideur; il bondit comme une bête fauve sur l’atroce comestible qu’il engloutit avec une voracité croissante. On dirait un des tigres du Jardin des Plantes au moment où le gardien lui sert son repas quotidien.
Cet enragé convive semble ne pouvoir se rassasier du monstrueux régal qui lui est offert, il revient sans cesse à la charge et on est obligé d’employer la force pour lui faire lâcher prise. Le public féminin récompense son héroïsme par une triple salve de bravos flûtés. Les musiciens enthousiasmés frappent à coups redoublés sur leurs tambours et leurs derboukas.
A la feuille de figuier on substitue des épingles de là dimension de celles que les Européennes placent dans leurs cheveux et dont l’une des extrémités est terminée par une boule.
Je me demande si elles sont destinées à être avalées et je frémis d’horreur, en pensant aux ter-
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ribles désordres que doit causer dans l’estomac l’introduction de ces engins. Mais le tortionnaire se contente de piquer les épingles dans la bouche des infortunés qui viennent spontanément et librement s’offrir en holocauste après avoir embrassé leur bourreau.
Les tiges métalliques transpercent de part en part la chair des victimes jusqu’à la peau; chose surprenante, pas une goutte de sang ne coule, on voit seulement apparaître sur l’épiderme de la joue une petite cicatrice bleuâtre qui marque l’endroit où la pointe d’acier s’est arrêtée.
Immédiatement, le prosélyte recommence à danser en dodelinant de la tête, orné des épingles dont les boules saillissent au dehors à chaque coin de sa bouche. Deux de ses camarades vont bientôt le rejoindre après avoir subi le même supplice et montré un égal courage.
Pour que ces individus puissent supporter d’aussi douloureuses épreuves avec un pareil sang-froid, il faut qu’ils soient arrivés à une sorte d’état cataleptique.
Je présume que ce résultat se produit chez les Aïssaouats à la suite des évolutions qu’ils impriment à leurs têtes balancées violemment d’avant en arrière. Ce mouvement continu de roulis et de tangage, qui d’abord les étourdit, finit par anéantir complètement leur sensibilité physique.
L’effet physiologique s’opère plus ou moins
rapidement selon l’organisation plus ou moins nerveuse du sujet.
Le réchaud dont j’ai signalé la présence en avant des musiciens n’est nullement placé là pour servir à la cuisson du couscouss, ou de tout autre aliment. A divers intervalles, on jette sur les charbons en ignition quelques pincées d’une poudre odorante, espèce d’encens qui répand ses vapeurs balsamiques en modifiant agréablement l’atmosphère viciée.
Un disciple s’approche du fourneau , incline quelque temps sa tête au-dessus, et, après avoir aspiré les émanations enivrantes qui s’en dégagent, il essaie à plusieurs reprises de saisir avec ses dents les braises enflammées.
L’opération n’est ni sans difficulté ni sans danger; l’Aïssaouat finit par triompher, il broie et avale le charbon ardent en jetant des cris effroyables.
Le même tour est exécuté avec un égal succès par plusieurs membres de la corporation. Un nouveau serpent — est-il venimeux, je l’ignore et ne me soucie pas de l’expérimenter sur ma personne, — fait les frais de l’intermède. Un jeune et fervent associé introduit délicatement le reptile dans sa bouche ; ce dernier, trouvant sans doute le logement de son goût, menace de s’y installer; on a recours à la force pour faire déménager ce gênant locataire. L’animal vient tomber en frétillant à
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mes pieds, et j’avoue que je me recule instinctivement, étant peu disposé à folâtrer avec lui.
A cet instant, j’observe qu’il règne dans l’assemblée comme un courant magnétique de férocité qui gagne de proche en proche. Le public, fortement surexcité, paraît de plus en plus avide de se repaître des hideuses exhibitions offertes à sa curiosité malsaine. Il semble maintenant que rien ne puisse plus satisfaire ses appétits brutaux.
Je me trouvais absolument seul d’Européen au milieu de cette réunion d’hallucinés, et, bien que je ne courusse aucun danger, je jugeai néanmoins qu’il n’était pas prudent de rester plus longtemps.
Cependant, en dépit de cette sage résolution, la curiosité, prenant le dessus, m’enchaîna à ma place.
Deux hommes occupent la scène, on leur remet un yatagan dont la pointe est enveloppée d’un linge épais; chacun d’eux, saisissant une des extrémités, maintient l’arme dans la position horizontale. C’est alors qu’un troisième personnage se présente, et, après l’accolade préalable, s’aidant des épaules de ses confrères, monte et parvient à se dresser debout, ses pieds nus n’ayant pour point d’appui que le tranchant de la lame sur laquelle pendant quelques minutes il garde l’équilibre sans que sa figure trahisse la moindre souffrance.
Celui qui lui succède introduit une variante assez importante dans l’exercice. Après avoir
soulevé les vêtements qui lui couvrent le ventre, il fait embrasser par le chef la partie de son abdomen mise à nu, puis il va l’appuyer de toutes ses forces sur le fil aiguisé du sabre. Aucun épanchement de sang ne se produit à l’extérieur, ce qui ne me surprend guère plus que la vigueur déployée par les robustes acolytes chargés de supporter le poids énorme de leur confrère.
Quel est ce nouvel instrument de torture exhibé par l’implacable inquisiteur ; quel peut être le genre de supplice réservé à l’infortuné qui va faire usage de cette boule de cuivre armée sur tous ses côtés de dards d’acier, comme une pelote bourrée d’aiguilles?
Je déclare que le courage me manqua pour attendre le dénouement ; ma curiosité était largement rassasiée, et je me trouvais suffisamment édifié sur ces exhibitions d’une monstrueuse extravagance. Je m’esquivai en me faufilant à travers les groupes, sans rencontrer d’obstacle.
Les actes de démence dont je venais d’être témoin n’avaient éveillé en moi qu’un sentiment de pitié; je me fusse surtout bien gardé d’en rire, à la pensée que les braves gens qui les accomplissaient obéissaient à des convictions sincères et profondes.
Ces manifestations, qui semblent d’abord plus puériles que dangereuses à l’observateur superficiel, ne sont-elles pas pour les sectateurs d’Aïssa,
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des moyens de sanctification et de mortification que leurs croyances superstitieuses leur imposent?
Ne pourraient-ils pas, à leur tour, opposer aux railleurs les ridicules pratiques de nos flagellants du moyen âge?
On m’assura, et je n’eus pas de peine à l’admettre, que ces martyrs du fanatisme religieux mouraient fort jeunes pour la plupart. Us contractent, dans la répétition fréquente de certains exercices , d’horribles et incurables infirmités . Un grand nombre d’entre eux deviennent complètement fous ou idiots.
Mais ils meurent avec la consolante pensée qu’ils occuperont une bonne place dans le paradis de Mahomet.
Il n’y a que la foi qui sauve, assure un vieux et consolant dicton; ne serait-il pas juste que celle des Aïssaouats fût aussi récompensée?
En rentrant à l’hôtel de l’Oasis, je trouvai un spahis qui m’y attendait. 11 venait de la part de son lieutenant A..., — l’aimable et brillant officier que j’ai présenté récemment au lecteur, — se mettre à ma disposition pour m’accompagner dans les maisons où devait se célébrer pendant la journée la fête des nègres.
Je déclinai l’escorte en me contenant, pour m’orienter, des indications topographiques que me fournit le spahis.
A Laide de ces renseignements, je consacrai mon après-midi à explorer les diverses habitations mauresques où la race noire prenait ses ébats joyeux.
Je retrouvai à peu près partout la même mise en scène que chez les Aïssaouats : disposition et composition analogues de l’orchestre, instruments à percussion renforcés d’énormes castagnettes en fer, exercices chorégraphiques aussi monotones; aucune épreuve violente. La différence la plus sensible me parut consister dans la couleur de la peau des acteurs et des assistants. J’ajoute que l’effet général des démonstrations se caractérise par un réalisme plus grossier et surtout plus bruyant. Je note encore que l’élément féminin est ici en minorité; pour moi, en contemplant le visage de ces filles de la nuit, je regrettais qu’elles n’eussent pas emprunté aux Mauresques de la rue des Zouaves leurs voiles protecteurs.
Les danses sont accompagnées de chants d’une étrangeté sauvage ; si au moins il s’y mêlait quelque aimée indigène pour égayer ce sombre tableau !
Mais je serai privé aujourd’hui de cet agrément, et ce n’est pas précisément une compensation que d’avoir les oreilles assourdies par les musiciens aux lèvres épaisses qui frappent frénétiquement en cadence sur leurs chaudrons comme des forgerons sur leurs enclumes.
On se croirait dans l’antre de Vulcain, où le beau sexe serait représenté par des mégères cou-
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leur de charbon, qui, avec leurs longues et blanches incisives, ressemblent à des cannibales prêtes à vous dévorer.
Ai-je besoin d’ajouter que, dans les endroits réservés aux manifestations du sabbat nègre, il régnait une atmosphère étouffante chargée d’exhalaisons fétides qui ne rappelaient en rien les parfums d’Orient?
On comprend qu’à la suite de ces visites successives, j’étais désireux de renouveler ma provision d’oxygène; aussi, après avoir jeté quelque menue monnaie aux artistes qui m’avaient accueilli avec bienveillance, je pris définitivement congé de mes hôtes.
Dans la soirée, des émotions heureusement plus douces m’étaient réservées; comme je me promenais sur le boulevard de République qui domine la mer, le cerveau encore tout rempli de visions cauchemardantes, une mélodie aérienne vint toutà-coup résonner délicieusement à mes oreilles et changer fort à propos 1§ cours de mes pensées.
Je m’arrête attentif, et je reconnais la voix du Muezzin qui invite ses frères à la prière du soir.
Le chanteur, d’abord invisible, se montre enfin à mes yeux, je l’aperçois sur la plate-forme crénelée du minaret dont il fait lentement le tour, s’arrêtant aux quatre points de l’horizon pour réitérer son appel.
J’avais déjà entendu ce bizarre et poétique motif
que Félicien David a introduit dans sa symphonie du Désert ; je l’avais même accompagnée, mêlé aux exécutants d’un orchestre conduit par l’illustre maestro. C’est une impression musicale dont j’aime souvent à évoquer le précieux souvenir.
Mais il faut bien convenir de l'absence complète d’illusions dans la salle Pleyel, où un monsieur tout de noir habillé vient se placer sur l’estrade des musiciens, pour psalmodier avec plus ou moins d’expression le récitatif de la mélopée orientale.
Ici, le prestige de la mise en scène augmente singulièrement le charme qu’éprouve l’auditeur lorsque, par une nuit sereine et pure, transporté sous la voûte constellée du beau ciel algérien, il écoute ravi la voix du fantastique personnage qui, du haut dé la galerie du minaret, fait vibrer dans l’espace éthéré les notes mélancoliques et solennelles de son chant religieux (1).
J’obéis par une irrésistible attraction à l’appel du Muezzin, et je pénètre à la suite des mahométans dans la cour de la grande mosquée, sur laquelle le disque argenté de la lune projette sa douce et pâle lumière.
Les orangers , les citronniers, les jasmins embaument l’air de leurs plus suaves parfums. Aucun
(1) D’après le texte du Coran, les Musulmans sont obligés de prier à cinq époques différentes delà journée. Le chant du Muezzin remplace les cloches dont l’usage est inconnu chez les Orientaux.
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fidèle ne manque avant d’entrer de faire ses salutaires ablutions.
Dissimulé dans un angle obscur de la cour, j’assiste au défilé des croyants qui disparaissent peu à peu sous les arceaux mauresques noyés dans une mystérieuse et discrète clarté.
Le bruit de leurs pas s’amortit sur les nattes étendues à terre; chacun se prosterne et murmure à voix basse de pieuses oraisons au milieu du plus profond recueillement.
Quelques instants de cet édifiant spectacle avaient suffi pour rendre le calme à mon esprit troublé par les dramatiques et lugubres épisodes de la journée.
Excursion à Blidah. — Les Arabes en chemin de fer. — Un aimable caïd. — La plaine de la Mitidja. — Bou-Farik. — Le jardin des Hespérides. — Blidah. — Les gorges delà Chiffa et les singes en liberté. — Peintures murales. — Une famille mauresque. — Concert de la Société des Beaux-Arts.
Deux heures environ de trajet sur la voie ferrée d’Alger à Oran suffisent pour transporter le voyageur à Blidah; c’est une excursion intéressante et facile que je m’étais promis de faire avant de quitter le Paris africain. Le 20 avril, à l’heure où l’orient se teignait des premiers feux du jour, ou, pour parler en vile prose, à six heures du matin, nous prenions place, ma femme et moi, dans un wagon qui rappelle par ses principales dispositions les wagons suisses et américains. C’est-à-dire que les banquettes sont divisées par un couloir longitudinal aboutissant à une petite plate-forme qui relie entre elles les différentes classes du train.
Un certain nombre d’Arabes des deux sexes étaient montés dans un compartiment de troisième classe. L’animation turbulente qui y régnait dé-
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notait la joie naïve qu’éprouvent les indigènes quand ils se trouvent en chemin de fer. Car en dépit de leurs préjugés contre les inventions modernes des Roumis, les descendants de Mahomet affectionnent infiniment ce genre de locomotion. Ils veulent bien reconnaître que le chameau, malgré les réels services qu’il rend en qualité de navire du désert, est singulièrement distancé par la vapeur.
Dans le compartiment que nous occupons, se trouvent plusieurs colons français munis de fusils de chasse, et en face de moi vient se placer un caïd sur le burnous duquel brille la décoration de la Légion d’honneur : superbe type arabe, physionomie à la fois noble et gracieuse. Il se met de suite en frais d’amabilité, cherchant à utiliser les quelques mots de français qu’il possède; mais, malgré ses efforts et les miens, la conversation languit et s’éteint bientôt, par suite de notre insuffisance mutuelle.
Le chef arabe fume, en manière de consolation, une série de cigarettes parfumées, et, ne pouvant rester longtemps assis, il s’accroupit de temps à autre sur sa banquette, exercice que rend assez difficile le peu d’espace départi à chaque voyageur. Mais la grande habitude que les natifs ont de cette gymnastique permet à notre compagnon de l’exécuter avec aisance et presque avec grâce.
Autant mon vis-à-vis a l’air digne et calme, au-
tant nos compatriotes se montrent loquaces et bruyants. Leur conversation roule presque exclusivement sur la chasse. Ils racontent avec une complaisance emphatique les exploits cynégétiques dont ils ont été les héros.
Le paysage absorbe complètement notre attention ; le chemin que nous suivons côtoie d’abord la mer, en traversant les villages de Mustapha, d’Hussein-dey et de Maison-Carrée ; puis la voie s’infléchit brusquement, et s’éloigne du rivage pour s’engager dans la plaine fameuse de la Mitidja.
Elle est dominée par la chaîne de l’Atlas, aux cimes couvertes de glaciers éternels, qui ressemblent à autant de diadèmes dont le soleil fait resplendir les myriades de cristaux.
La lenteur de la marche du train et la longueur des arrêts à chaque station permettent de jouir à l’aise des beautés sévèrement pittoresques du pays. Les montagnes qui se dressent à l’horizon sont, à mon avis, plus remarquables par leurs proportions gigantesques que par la variété de leurs formes; elles ne présentent aucun de ces effets imprévus de perspective qui surprennent et émerveillent le voyageur parcourant la Suisse ou les Pyrénées.
Je m’associe du reste à l’admiration générale que provoque la vue de la plaine de la Mitidja, dont la riche végétation peut être comparée avec
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celle de nos campagnes de la Beauce ou de la Brie.
On nous fait observer que la plupart des villages qui s’élèvent à droite et à gauche de la route ont été construits par des colons français sur des terrains où naguère encore il n’existait que des marais pestilentiels. Celui de Bou-Farik se distingue par son air florissant. Il a l’aspect riant et heureux d’un village normand. Seulement les haies d’aubépine et de rosiers sauvages sont remplacées ici par des clôtures de figuiers de Barbarie et de cactus.
La prospérité de Bou-Farik avait déjà été constatée en 1857 par le peintre Fromentin, qui écrivait à cette époque : « Plus de malades, plus de fiévreux à Bou-Farik, les Européens s’y portent même mieux qu’ailleurs, et c’est là, de préférence, que les convalescents des environs vont purger leurs fièvres. Pendant que tant d’hommes y mouraient empoisonnés par la double exhalaison des eaux stagnantes, les arbres qui vivent de ce qui nous tue y poussaient violemment comme dans du fumier. »
La locomotive promène encore pendant quelques kilomètres son panache de fumée blanche à travers la féconde et classique vallée algérienne, et le convoi s’arrête à Blidah. Notre voisin le caïd descend en même temps que nous. Nous sommes témoins des démonstrations de politesse et de res-
peet dont il est l’objet de la part de plusieurs indigènes qui viennent lui baiser la main.
Et, à ce propos, le lecteur ne sera peut-être pas fâché de connaître la façon curieuse dont les Arabes entendent et pratiquent entre eux la politesse; c’est le général Daumas, auquel j’emprunte les détails suivants, qui se chargera de nous renseigner sur ce sujet :
« L’étiquette officielle est rigoureuse, dit-il, chaque signe en est noté scrupuleusement.
« L’inférieur salue son supérieur en lui baisant la main s’il le rencontre à pied; le genou, s’il le trouve achevai. Les marabouts et les tolbas retirent vivement la main, mais ne la dérobent au baiser qu’après que le simple fidèle s’est mis en posture de la donner. Ils se prêtent à une respectueuse accolade et se laissent effleurer les lèvres, la tête ou l’épaule.
« Quand un inférieur à cheval aperçoit sur sa route un homme tout à fait considérable, il met pied à terre pour lui embrasser le genou. Deux égaux s’embrassent sur la figure, ou se touchent légèrement la main droite et chacun se baise ensuite l’index, etc. »
On voit, d’après ces citations, que le code de ces salamalecs ou révérences musulmanes est assez compliqué et qu’il faut y regarder à deux fois avant de saluer un Arabe. Entre Français, on y met moins de façon.
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A peine sortis de la gare, plusieurs voituriers nous font des offres de service pour nous conduire, après avoir visité la ville, aux gorges de la Chiffa, complément indispensable de l’excursion de Blidah. Nous donnons la préférence à un automédon nommé Orsel, originaire de Grenoble, et dont l’air d’honnête bonhomie inspire toute confiance.
La ville de Blidah, fermée par une ceinture de fortifications modernes, est peu étendue, et on en aurait fait promptement le tour, même à pied, n’étaient les orangeries situées à l’extérieur de la cité, qui réclament la visite de F étranger. Ces orangeries, la great attraction du pays, sont de véritables forêts d’orangers, de citronniers, de limoniers, de mandariniers, qui étalent avec une profusion inouïe leurs rameaux chargés de fruits savoureux.
L’or de toutes nuances marie son éclat à celui des fleurs semées comme de blanches étoiles sur le vert lustré du feuillage.
En me promenant sous ces balsamiques ombrages, j’aime à me persuader que je foule le sol habité jadis par les Hespérides de mythologique mémoire. Si ce n’est qu’une poétique illusion, elle s’accorde toutefois avec la tradition qui place le séjour des filles d’Hespéris en Mauritanie, au pied de l’Atlas. Notre guide nous fait observer qu’une multitude de jeunes plants ont péri dernièrement par suite d’irrigations excessives et inintelligentes.
Néanmoins la récolte des pommes d’or s’annonce, cette année encore, fort abondante. On sait que les Blidiens exportent à l’étranger des quantités considérables de ces fruits qui se transforment pour les propriétaires en un véritable et intarissable Pactole.
En moins d’une heure, on a exploré la ville de Blidah, presque entièrement rebâtie ; les rues se coupent à angles droits et sont bordées de maisons européennes bien alignées et dont l’élévation paraît fort exagérée, dans un pays sans cesse menacé de tremblements de terre. Une seule rue se distingue de celles qui l’entourent, par son cachet vraiment oriental. C’est une suite de constructions basses et irrégulièrement percées, dont les rez-de-chaussée servent de magasins aux marchands mozabites qui vendent des comestibles de toutes sortes, des étoffes, des chaussures, etc.
L’élément indigène est en majorité à Blidah. Les rares Mauresques que je rencontre sont encore plus hermétiquement voilées que leurs sœurs d’Alger. Tandis que celles-ci laissent à découvert leurs deux yeux, les Mauresques Blidiennes, — au moins celles qui circulent ce matin, — n’en découvrent qu’un ! Il est difficile de pousser plus loin le sentiment de l’abnégation, en manière de coquetterie, et la soumission aux prescriptions de Mahomet. Que d’efforts d’imagination pour idéaliser ces espèces de fantômes borgnes !
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Les deux mosquées dans lesquelles je pénètre n’offrent absolument rien d’intéressant; j’en dirai autant de la place centrale, bordée de maisons à arcades et d’une fontaine peu monumentale.
Quand j’aurai signalé comme but agréable de promenade le jardin public dont on admire les oliviers trois fois séculaires; quand j’aurai vanté, après bien d’autres, la salubrité et la douceur du climat de Blidah, sa position pittoresque au pied d’une immense falaise couronnée de neiges éternelles, il ne me restera plus qu’à remonter dans le véhicule qui m’entraîne rapidement du côté de la Chiffa, rivière torrentielle qui descend des pentes de l’Atlas.
La vallée dans laquelle coule la Chiffa présente un aspect morne et désolé qui me rappelle un peu celui de la Campagne romaine. Seuls, quelques pâtres arabes montrent de loin en loin leurs burnous blancs. Le ciel est d’un gris terne; la bise, qui souffle avec une âpreté septentrionale, m’oblige à endosser le paletot d’hiver.
A l’horizon, s’estompe sur une éminence isolée l'imposante silhouette du monument funéraire connu sous le nom de Tombeau de la chrétienne ; énigme archéologique qui a donné lieu à une foule de dissertations savantes.
Après avoir traversé le torrent sur un élégant pont moderne, la voiture s’engage dans un étroit défilé formé par une échancrure naturelle de la
montagne, et au milieu de laquelle la Chiffa roule ses flots boueux.
Le passage se rétrécit de plus en plus ; à mesure que l’on avance, il prend un caractère de sauvagerie qui me saisirait davantage si je n’avais été gâté par la vue des gorges les plus célèbres des Alpes et des Pyrénées. Maintenant la nature du pays que nous explorons aujourd’hui est fort différente. Plus de ces frais et moelleux tapis d’émeraude qui émaillent les flancs des monts alpestres.
Ici, le sol aride est presque complètement revêtu de maigres bruyères et de bouquets de palmiers nains dont les feuilles surgissent de tous côtés comme des myriades de petites lances.
Le chemin monte toujours, surplombant de profonds abîmes; on est assourdi par le fracas des cascades qui se précipitent d’une hauteur prodigieuse en bondissant de rochers en rochers. Une partie de cette route magnifique, qui conduit à Médéah, a été construite par M. Bert, ancien ingénieur des ponts-et-chaussées à Provins, et dont plusieurs de nos compatriotes ont gardé le souvenir.
A peu près au milieu du défilé, on rencontre une auberge où descendent généralement les voyageurs et les touristes attirés par la certitude d’un déjeuner réconfortant et par l’espoir de contempler des singes à l’état sauvage.
La maison hospitalière, entourée de petits jar-
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clins, de limpides et joyeux cours d’eau, est tout à fait isolée, et comme perdue dans cette agreste solitude. Elle s’élève au pied d’une montagne dont le versant, presque à pic, est recouvert de bois touffus de lentisques, d’oliviers, de lauriers de toutes espèces. C’est dans l’épaisseur de ces massifs impénétrables que vivent cachés les affreux quadrumanes, dont il ne faudrait pas trop médire, si l’on tient compte de l’opinion de certains philosophes qui attribuent à ces bêtes un rôle considérable dans l’origine et le développement de l’humanité.
Seulement, ces messieurs sont rarement visibles ; il faut, pour avoir le bonheur de les contempler, être favorisé par le hasard ou les circonstances. Combien de touristes, venus exprès pour jouir de ce spectacle, sont repartis sans avoir aperçu même la queue de l’un de ces intéressants animaux! Aussi dus-je me féliciter d’avoir accepté lès services d’un jeune pâtre arabe, qui s’était offert de me guider en m’assurant du succès si je me conformais absolument à ses recommandations.
il s’agissait de gravir sans bruit les sentiers abrupts et sinueux à peine tracés au milieu du bois, et de se dissimuler le mieux possible derrière les arbres, de peur d’effaroucher les hôtes poilus qui y ont élu domicile.
Grâce à ces précautions, après quelques instants de la tactique la plus hahile, j’eus l’extrême joie d’entendre un chœur de petits cris aigus, et la joie,
plus grande encore, d’apercevoir, à travers une éclaircie, une demi-douzaine de singes folâtrant dans le feuillage et se livrant avec ün abandon familier aux jeux les plus enfantins et aux gambades les plus amusantes.
Je me voyais déjà transporté par l’imagination dans quelque forêt vierge de la libre Amérique, lorsque les tintements de la cloche du déjeuner firent éclipser subitement les espiègles grotesques qui posaient involontairement devant moi.
En quelques minutes, j’avais quitté le Nouveau- Monde pour aller m’asseoir dans la salle à manger de l’hôtel, à une table confortablement servie.
La décoration de cette pièce suffirait seule à attirer les amateurs de peinture ; les murs sont illustrés de fresques en grisaille fort originales. On y voit représentés une multitude de singes de grandeur naturelle, qui remplissent les rôles d’acteurs dans différentes scènes bouffonnes empruntées à la vie humaine.
Les uns portent des costumes de généraux, d’autres sont revêtus de robes de magistrats ou d’avocats; à côté, figurent dans un groupe des gardes nationaux dont l’un reçoit avec une gravité comique la décoration de la Légion d’honneur de la main d’un fonctionnaire en uniforme de préfet. Sur le plan inférieur, défile une longue procession de lévriers sur lesquels caracolent des singes.
Je ne puis donner ici une description détaillée
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de ces caricatures où l’humanité est si gaiement parodiée, mais j’affirme que ces peintures pleines de verve et d’esprit sont dues à un artiste habile qui a voulu s’amuser et distraire les consommateurs. Peut-être aussi cette œuvre humoristique lui a-t-elle été inspirée par une pensée charitable à l’égard des touristes qui, privés de la vue des singes au naturel, en retrouveraient au moins l'image sur les murailles du restaurant.
Nous prenons bientôt congé des singes vivants et peints, le cocher dauphinois nous presse pour regagner à temps la station du chemin de fer qui dessert le village de la Chiffa. A la gare, plusieurs dilligences attendent dans la cour les voyageurs qui doivent prendre la direction de Médéah. Nous sommes l’objet des propositions les plus insidieuses de la part des conducteurs qui veulent nous mener jusqu’à Lagouat, à l’entrée du désert. Ce mot de désert me rend rêveur , mais il s’agit d’un voyage de cent lieues et de huit jours de marche. Malgré la force de la tentation, je me décide à ne pas m’écarter pour le moment de l’itinéraire que je me suis tracé.
Rien de saillant du reste à noter à la gare, si ce n’est la vue d’une nombreuse famille mauresque appartenant évidemment à la classe aristocratique. Le chef est orné d’un réjouissant costume couleur vert-pomme. Sa femme porte de riches vêtements que cachent incomplètement son haïk rose trans-
parent. Ses yeux, brillants comme des escarboucles enchâssées dans un cercle noir de kohenl (1), font deviner une jeune et jolie personne. Mais là s’arrêtent mes investigations, la présence de l’Othello au costume vert-pomme ne permet pas de les pousser plus loin.
Toute la famille monte dans un wagon de première classe qu’elle occupe entièrement, et je ne la revois plus qu’en débarquant à Alger.
A l’hôtel, on me remet une invitation que m’avaient adressée d’aimables compatriotes pour assister à un concert donné par la société des Beaux- Arts d’Alger. Je n’eus garde de manquer une si bonne occasion de satisfaire mon goût de prédilection, et de visiter en même temps le musée de tableaux et de sculptures, installé dans le salon où ont lieu les séances musicales.
Le programme de la soirée, aussi attrayant que varié, se composait de morceaux de chant alternant avec des soli et des duos d’instruments, le tout parfaitement exécuté. Mais je fus particulièrement charmé et surpris de la façon avec laquelle furent chantés, par des amateurs des deux sexes, plusieurs chœurs de Mendelssohn et de Félicien David. J’insiste sur ce dernier point, en songeant
(1) Sulfure d’antimoine qui, mélangé avec diverses substances, produit une couleur noir-bleu dont les femmes arabes se teignent les paupières. Cette matière est en même temps pour elles une parure et un préservatif contre les ophthalmies.
aux difficultés presque insurmontables que rencontrent l’organisation et le fonctionnement d’une pareille société.
Il est juste de rapporter l’honneur de ce résultat à l’habile professeur de musique, M. Stern, qui jouit à Alger d’une grande et légitime considération.
Pendant les entractes, les auditeurs, encore sous l’impression des délicieuses mélodies qu’ils viennent d’entendre, vont admirer les œuvres de peinture et de sculpture exposées à leurs regards.
Quant à moi, je n’eus qu’à m’applaudir d’avoir reçu l’hospitalité dans les salons de la rue d'Isly, où, par une intelligente combinaison d’esthétique, on a su associer le plaisir des yeux à celui des oreilles.
Le surlendemain, nous partions pour Constantine.
Départ d’Alger. — Adieux mélancoliques. — La Columbd. — Histoire rétrospective. — Ceci tuera-t-il cela? — Incidents de la traversée. — Dellys. — Simple histoire de deux Mauresques. — Un amateur d’absinthe. — Les Anglaises à table.
Vers la fin du mois d’avril, nous quittions la capitale de l’Algérie avec un vif sentiment de regret et de tristesse. Tout nous avait souri pendant notre séjour : accueil sympathique et cordial, ciel admirable de pureté, température moyenne de 14 à 18 degrés au-dessus de 0, qui permettait de se tenir dehors, de l’aube au coucher du soleil ; impressions toujours nouvelles et toujours variées. Combien de choses intéressantes avaient cependant échappé à notre curiosité, faute de temps ou de renseignements précis! Aussi était-ce un mélancolique au revoir et non un adieu définitif que nos lèvres murmuraient en nous embarquant sur le paquebot la Columba , qui allait à Philippeville en faisant les escales réglementaires dans les principaux ports de la côte.
Quand nous arrivâmes sur le pont, il était déjà
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encombré par une foule de passagers européens et indigènes, et surtout de militaires de toutes armes et de tous grades.
Au bout de quelques minutes, les ailes de l’hélice frappaient l’onde salée qu’elles refoulaient violemment à droite et à gauche, et la Columba sortait majestueusement du port.
Je pus bientôt contempler, sous un de ses aspects les plus favorables, l’ensemble du panorama d’Alger qui découpe vigoureusement sa blanche silhouette sur l’azur foncé du ciel. Mais, malgré l’intérêt et l’attrait de ce spectacle, il avait perdu pour moi le charme prestigieux de l’imprévu. Le lecteur voudra bien se rappeler qu’à l’heure de notre arrivée, les ténèbres jalouses dérobaient à notre impatiente curiosité les beautés pittoresques de la vieille cité barbaresque.
Néanmoins je demeurai longtemps les yeux attachés sur ce colossal nid de pierres qui avait abrité tant de générations de corsaires, sinistres oiseaux de proie que la France a fini par mettre en cage. Je saluai encore une fois du regard les bâtiments désordonnés de l’antique kasbah à laquelle les terrasses des maisons forment comme un piédestal gigantesque.
On sait que c’est du haut de cet imposant belvédère que les pirates algériens, avec leurs yeux de vautours, planant sur l’immensité des flots, guettaient au loin les navires égarés dans ces dangereux
parages, pour les capturer et s’en partager le butin.
Pendant quelques instants, mon imagination, évoquant des souvenirs déjà lointains, me transportait dans le salon de ce palais-forteresse où s’était passée la fameuse scène de l’éventail qui eut un dénouement si tragique. Le dernier dey d’Alger, tout le monde s’en souvient, s’étant permis de frapper de son éventail notre ambassadeur, la France ne tarda pas à rendre vigoureusement, le coup à l’agresseur qui ne put le parer.
Peu à peu disparaissent les constructions européennes qui occupent le premier plan, et, tour à tour, les étages crayeux du quartier musulman: deux villes et deux civilisations distinctes qui peutêtre un jour se confondront dans une seule.
Ceci tuera-t-il cela? Il serait plus que téméraire de décider aujourd’hui la question. On présume seulement que l’assimilation sera longue si jamais elle s’opère chez deux peuples que séparent la religion, les mœurs, le caractère et le langage. La barrière n’est pas absolumentinfranchissable ; pourtant il faut convenir qu’en dépit des bienfaits matériels et intellectuels apportés par notre civilisation, les progrès se font bien lentement; il semble que les indigènes tiennent à conserver le nom de barbares que leur avaient infligé les Romains (1).
(P Les réflexions suivantes, empruntées à l'un des derniers numéros d’une feuille coloniale, résument la question d’une façon peu encourageante au point de vue de la fusion des deux
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Malgré certaines démonstrations amicales plus apparentes que sincères, les Arabes nous regardent toujours et non sans quelque raison comme des spoliateurs, et. bien que notre joug soit infiniment plus doux que celui des Turcs qui occupaient le pays avant nous, ils nous détestent cordialement. L’insurrection de 1871 a donné la mesure des sympathies que la France a récoltées depuis la conquête.
Pendant que je m’absorbais dans ces réflexions, le bateau continuait rapidement sa marche sur Philippeville. L’avantage de ce trajet maritime est de ne jamais s’écarter du rivage, de telle façon qu’on peut saisir tous les contours de sa configuration. J’ajoute qu’à cette époque de l’année, la voie de terre, d’ailleurs fort intéressante, est presque impraticable.
races : « L’Arabe, dit la Vigie nigérienne , nous est hostile comme peuple par nature et par fanatisme: par nature, parce qu’il ne peut se faire à nos mœurs si opposées aux siennes ; par fanatisme, parce que sa religion lui défend formellement de se soumettre à l’Infidèle. Tant que ce peuple conservera sa langue et sa religion, ses enfants auront toujours comme leurs pères présents à l’esprit les préceptes sanguinaires du Coran : « Tuez-les partout où vous les trouverez, chassez-les d'où ils vous auront chassés. Ne cherchez parmi eux ni protecteur ni ami. »
En vain nous les élevons dans nos lycées avec nos propres enfants; dès qu’ils en sont sortis, les jeunes Arabes retournent à leurs mœurs premières, reprenant leurs costumes, leurs habitudes nationales, et oubliant aussitôt ce qu’ils ont appris à notre école. Heureux encore quand ils ne profitent pas contre nous de ce que nous leur avons enseigné ! »
Le soleil brille d’un éclat incomparable, la mer ressemble en ce moment à un vaste lac ridé par une légère brise; à peine quelques malades à bord, et encore sont-ils soupçonnés d’y mettre de la mauvaise volonté.
La gaieté et la bonne humeur régnent sur tous les points ; à l’arrière du navire, les troupiers français font leur popote en riant et en échangeant les lazzi les plus bouffons, tandis que les Arabes nonchalamment étendus sur le pont les considèrent avec une flegmatique indifférence. A côté de nous, plusieurs jeunes filles, formant les groupes les plus gracieux, chantent en chœur de mélodieux refrains sans se préoccuper du public qui les entoure. La vie à bord tolère ces sortes de libertés.
Le pont d’un paquebot offre un champ précieux d’observations et d’études pour le curieux et le philosophe. Dans cet espace si restreint qu’on pourrait comparer à un minuscule théâtre de la vie humaine, où chacun se coudoie à tout instant pendant un temps plus ou moins long, que de types et d’intérêts divers réunis par le hasard! Combien de scènes plus ou moins intimes se déroulent devant l’observateur qui se livre à une foule de commentaires et d’inductions sur la position sociale et le caractère des individus avec lesquels il se trouve en contact incessant!
La Columba est suivie de près par des bandes de marsouins qui s’abandonnent ingénument aux
exercices aquatiques les plus folâtres. Semblables à des enfants qui joueraient à saute-mouton, ils s’élancent les uns par-dessus les autres avec une surprenante agilité. Rien de divertissant comme de les voir bondir en l’air et plonger ensuite leurs dos noirs et luisants dans les flots, d’où ils font jaillir dans leurs brusques évolutions une multitude de petites cascades écumeuses.
Le capitaine de la Columba leur adresse de temps à autre un coup de fusil et atteint quelquefois le but. A la vue des innocents cétacés dont les cadavres sanglants flottent inertes à la surface de l’eau, les passagers poussent des exclamations enthousiastes en l’honneur du vainqueur. Il faut si peu de chose pour intéresser et récréer le voyageur désœuvré !
Un ingénieur des chemins de fer algériens remporte un autre genre de succès auprès du cercle d’auditeurs attentifs rangés autour de lui.
Conticuere omnes intentique ora tenebant.
Qu’on me pardonne, en faveur de la situation, cette réminiscence classique dont je suis d’autant moins porté à abuser que mon répertoire, je l’avoue humblement, est fort limité.
L’orateur, qui possède son sujet à fond, signale, en les décrivant minutieusement à mesure qu’ils se présentent, les moindres accidents de la côte.
C’est un véritable cours de géographie et de topographie auquel assistent les passagers en écoutant le professeur improvisé. Aucun sentier, aucun cours d’eau du littoral ne lui est inconnu. Il pourrait presque dire le nombre exact des arbres dont nous apercevons les cimes verdoyantes qui se balancent près du rivage.
J’épargnerai au lecteur la fastidieuse nomenclature des montagnes, des vallées, des caps, des golfes, des embouchures qui défilent devant nous comme des tableaux mouvants. Je me bornerai à dire que le sol, tourmenté, échancré et découpé de la façon la plus bizarre, offre au spectateur captivé une succession de paysages les plus variés et les plus imprévus.
Cette petite ville, étendue paresseusement au fond d’une anse demi-circulaire, et qui étale sur la plage une partie de ses maisons tandis que les autres sont à demi enfouies sous des massifs de verdure, c’est Dellis, un des centres les plus importants de la Kabylie occidentale.
Le jour commençait à baisser quand le bateau s’arrêta dans le port, et ce ne fut qu’à la lueur incertaine du crépuscule que j’assistai à rembarquement et au débarquement des passagers.
Cependant l’obscurité n’est pas telle que je ne puisse distinguer deux jeunes Mauresques qui descendentavecprécaution l’échelle delà Columbci pour gagner un des canots préposés au service du port.
Il m’est encore permis de constater que les voyageuses sont revêtues de costumes fort riches, semés de paillettes et de sequins d’or que dissimulent imparfaitement leurs haïks transparents. Cette apparition me cause d’autant plus de surprise, que je ne soupçonnais nullement avoir voyagé en si galante compagnie. Un de mes voisins, très bien renseigné, me confie que ces dames sont des odalisques algériennes embarquées pour Bône. Mais les pauvres Mauresques, qui naviguaient pour la première fois, avaient compté sans un de ces incidents physiologiques auxquels nous sommes tous exposés en quittant le solide plancher des vaches. A peine sorties du port, les symptômes précurseurs du mal n’avaient pas tardé à se révéler, et nos compagnes durent payer immédiatement un large tribut au perfide élément. En vain elles invoquèrent la clémence de la déesse Amphitrite. Consternées de ce désastreux début, les filles de Mahomet, renfermées dans leur cabine, résolurent de quitter le bateau à la première station, jurant, mais un peu tard... Ainsi se termina l’expédi tion maritime de ces jolies aventurières, qui avaient rêvé un tout autre dénouement.
L’arrêt prolongé que nous faisons en vue de la cité kabyle a pour principal avantage de laisser dîner les voyageurs, préservés pour quelques instants des secousses qui influencent si désagréablement les fonctions digestives. La compagnie Valéry
a organisé son service de façon à faire coïncider les arrêts avec les heures de repas, et s’est ainsi acquis un titre légitime à la reconnaissance des estomacs susceptibles.
La table d'hôte est émaillée d’officiers, de fonctionnaires, de négociants, de commis-voyageurs et de touristes anglais. Quant aux touristes français, ici comme ailleurs, ils brillent par leur rareté : observation que je n’ai eu que trop souvent l’occasion d’enregistrer dans mes nombreuses excursions. De toutes parts les conversations sont animées; je me trouve placé à côté de commis-voyageurs qui se racontent leurs pérégrinations et leurs bonnes fortunes. Un instant le ton des interlocuteurs s’élève, on agite la grave question de savoir si les effets de l’absinthe sont aussi pernicieux qu’on le prétend généralement. Un de mes orateurs s’efforce de soutenir que la verte liqueur est calomniée ; son principal argument est d’offrir sa personne comme une protestation vivante contre un préjugé ab- , surde.
— J’en bois, dit-il, depuis longtemps un demi litre par jour, et je dois à ce régime quotidien l’avantage de jouir d’une santé florissante.
Malheureusement, l’exemple choisi par l’avocat de cette thèse paradoxale n’est que trop concluant. La pâleur maladive de sa physionomie, l’altération de ses traits, l’absence d’expression de ses yeux à demi éteints, la difficulté qu’il a de rassembler ses
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idées et ses mots, compromettraient singulièrement cette cause, si elle n’était déjà perdue dans l’esprit de la plupart des auditeurs.
Quant aux Anglais des deux sexes, ils se font remarquer par leur attitude réservée, et non exempte de raideur. Les pudiques filles d’Albion baissent modestement les yeux sur leurs assiettes; elles répondent, tout en rougissant, quelques monosyllabes à leurs galants voisins. De temps à autre, elles portent timidement leurs fourchettes à leurs bouches qu’elles entr’ouvrent à peine, juste assez pour y introduire la nourriture.
Lorsque le bateau se remit en marche, la nuit étendait sur tous les objets son crêpe funèbre; au ciel scintillaient des myriades de diamants. L’air était tiède et saturé d’émanations salines et fortifiantes dont s’enivrèrent jusqu’à une heure avancée la plupart des passagers restés sur le pont.
De distance en distance, les feux rouges des phares, comme des yeux flamboyants braqués sur nous, indiquaient seuls que nous longions toujours la côte
Bougie. — Physionomie de la ville. — Marchés kabyle et européen. — Bijouterie et céramique kabyles. — Portrait d’un touriste anglais. — Ce qui nous distingue de nos voisins d’Outre -Manche. — Shocking! — Ascension de sir John au mont Gouraya. — Sauvé, mon Dieu!
Il était environ cinq heures du matin, lorsqu’un bruit formidable de piétinements et de roulements de colis, se produisant au-dessus de ma tête, — le sort m’avait encore favorisé de l’étage supérieur des couchettes sur la Columba , — m’arracha brusquement à mes rêves plus ou moins dorés.
Le bateau demeurait immobile dans la rade de Bougie. Une fois sur le pont, je vis se dérouler devant moi un des plus splendides décors que la nature puisse offrir à un amateur enthousiaste de ses magnificences. Je restai quelque temps en extase en face de ce tableau merveilleux.
Au fond du golfe bleu dont nous occupons le centre, se dresse en amphithéâtre la ville de Bougie; les montagnes qui l’encadrent décrivent une courbe élégante. A cette heure matinale, les pre-
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miers plans s’estompent avec douceur, perdus dans une vapeur argentée ; chaque sommet se dégage tour à tour. On voir croirait une armée de géants de pierre empressés de saluer le lever de l’aurore.
Bientôt l’œil peut embrasser les differents étages de cette immense chaîne de montagnes de la Kabylie, aux cimes altières, et dont quelques-unes portent au front une blanche aigrette de neige.
Enfin, le soleil radieux illumine toutes ces hauteurs qu’il colore à la fois des nuances les plus vives et les plus tendres.
Reportons maintenant nos regards sur la ville dont les maisons escaladent les pentes abruptes d’une montagne gigantesque qui s’élève à une hauteur de 3,000 pieds et dont le point culminant est couronné d’un fort. Les habitations, entourées de jardins disposés enterrasses, ont d’ici un aspect pimpant et joyeux; on dirait un paysage italien transporté en Afrique. Bougie est emprisonné dans une ceinture de fortifications plus ou moins bien conservées, mais qui indiquent nettement les différentes dominations que la ville a eues à subir, depuis celle des Romains jusqu’à la nôtre.
. Au premier plan sur la plage, se dresse isolé un pan de muraille percé d’une arcade ogivale appelée Porte-Sarrasine et qui se trouvait autrefois encastrée dans les constructions aujourd’hui détruites. L’effet décoratif de cette porte, qui s’ouvre sur la ville, est des plus saisissants*
La Columba devant stationner quelques heures, nous imitons un grand nombre de nos compagnons de traversée qui se font conduire à terre.
Dans notre canot se trouve un jeune sous-officier en garnison à Bougie qui s’offre de nous servir de cicerone, ce que nous acceptons avec empressement.
Je commence par constater qu’une grande partie des constructions sont européennes, les rues larges et bien alignées, quelques-unes en échelle; plusieurs maisons sont agrémentées de jardins où la flore méridionale étale toutes les richesses de son coloris.
La partie haute de la ville est habitée par les indigènes; ici, contraste violent: les rues ne sont plus que des sentiers étroits et pierreux, bordés inégalement de masures basses et irrégulièrement percées. Quelques femmes, vêtues de haillons sordides, s’enfuient vers leurs bouges perdus au milieu d’un quartier solitaire. A peu de distance du faubourg donnant du côté de la campagne , les Kabyles ont installé un marché aux bestiaux sur un terrain déclive longeant la route qui aboutit au fort Gouraya. Des pentes escarpées de la montagne descendent en foule des indigènes poussant devant eux des troupeaux de chevaux, de mulets, de chèvres, de moutons et surtout d’ânons.
Rien de plus curieux que le tableau offert par ce rustique forum.
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Figurez-vous quelques arbres rabougris, au feuillage grêle et poudreux, disséminés de loin en loin: çà et là, d’épais massifs de cactus et d’aloès; sur le sol rocailleux et accidenté, divers marchands et industriels, accroupis ou assis, attendent la clientèle avec une parfaite insouciance. Les maréchaux-ferrants et les cordonniers en plein vent me paraissent ici en forte majorité. Les animaux et les hommes grouillent confondus dans un pittoresque pêle-mêle. Marchands et acheteurs sont pour la plupart couverts de burnous sales et déguenillés, ils ont généralement un type bien caractérisé; le teint olivâtre de leurs visages au profil sec et anguleux, l’expression d’énergie presque farouche de leurs physionomies ascétiques, s'harmonisent avec l’âpreté du paysage qui les environne.
On reconnaît là les descendants de cette race indépendante et intrépide des Berbères qui, en 1833, défendirent pendant trois jours, avec un acharnement incroyable, la ville de Bougie contre nos troupes, lesquelles furent obligées de faire le siège de chaque maison pour se rendre maîtresses de ce point important de la côte.
Notre cicerone nous fait remarquer dans la campagne une escouade de soldats français travaillant à la construction d’un chemin taillé sur le flanc de la montagne rocheuse; les malheureux préposés à cette pénible besogne sont des condamnés militaires détenus au fort Gouraya.
Le marché aux légumes et aux fruits, où nous arrivons après avoir traversé une rue spacieuse dont les maisons ont leur rez-de-chaussée occupé par des magasins de marchandises indigènes, se tient sur une place centrale régulièrement bâtie; c’est là que les Européens et les indigènes viennent s’approvisionner.
Ici nous sommes dans un endroit plus civilisé ; nos compatriotes s’y trouvent en grand nombre, mêlés aux indigènes des deux sexes. Ce sont incontestablement des femmes robustes aux puissantes mamelles que les spécimens féminins d’origine berbère qui nous entourent. On peut aisément contempler leurs traits virils et fortement accentués, car, à la différence de leurs sœurs d’Alger, elles ont le visage complètement découvert. Pourquoi cette distinction? Plusieurs explications m’ont été données à ce sujet, mais je déclare n’en avoir trouvé aucune absolument satisfaisante. La plus plausible paraît être que les femmes kabyles, d’ailleurs fort laborieuses, se livrant aux travaux agricoles les plus pénibles et passant une partie de leurs temps dans les champs, ne peuvent s’assujettir aux mêmes exigences extérieures que leurs coreligionnaires oisives de la capitale algérienne.
Leur costume est très simple, au moins quant à la qualité de l’étoffe; elles mettent toute leur coquetterie et leur luxe à se parer de bijoux en or, en argent, en corail ou en verre de couleur; épin-
gles, bracelets, colliers, pendants d’oreille et anneaux de jambe, qu’elles portent au-dessus de la cheville.
Ces bijoux sont plus remarquables par leurs proportions énormes et leur singularité que par l’élégance et le fini du travail. C’est une quincaillerie fantaisiste d’une tournure un peu barbare, mais puissamment originale. La même originalité distingue les poteries grossières de terre cuite vernissée que je vois étalées sur le sol et qui servent de vases à boire, de lampes et de porte-bouquets.
La variété et la bizarrerie des formes sont infinies. Quelques lampes aux galbes hétéroclites ont jusqu’à une douzaine d’orifices. Presque tous ces vases, dont on rencontre rarement des échantillons d’un parfait achèvement, sont colorés en jaune ou en rouge-brun et agrémentés de lignes noires disposées géométriquement.
A ces industries il serait juste de joindre celle qui a peut-être le plus contribué à l’illustration de Bougie.
Suivant une tradition accréditée, la France s’approvisionnait autrefois en grande partie dans cette ville de la cire employée à la fabrication des chandelles de luxe.
Ainsi ce serait de Bougie et non du Nord, comme le prétend le poète, que [nous vient la lumière ; d’où je conclus que les gens éclairés doivent un beau cierge aux habitants de ce pays barbare. Seu-
lement, j’ajoute que l’exportation de la cire africaine a dû singulièrement diminuer depuis que la stéarine a remplacé économiquement le produit malléable des abeilles.
Le soleil, en montant à l’horizon, commence à nous décocher de son ardent foyer des flèches enflammées auxquelles il est difficile de se soustraire ; l’ombre doit être d’autant plus appréciée ici qu’il faut longtemps la chercher.
Nous espérons la trouver à bord de la Columba , dont la cloche tinte pour rappeler les excursionnistes, et nous nous hâtons de regagner notre hôtellerie flottante, après avoir pris congé de l’aimable officier qui nous avait escorté dans notre trop rapide exploration.
Au moment où chacun prend sa place à table, on constate l’absence d’un des convives descendu comme nous à Bougie.
Le retardataire est un Anglais avec lequel j’avais eu plusieurs fois occasion d’échanger la veille quelques paroles courtoises : soixante ans environ, taille élancée et bien prise, traits réguliers assez fins , physionomie intelligente empreinte de distinction et de bienveillance, tenue correcte presque recherchée : tel est le signalement au physique de sir John.
Le gentleman britannique parle le français presque sans accent ; malgré sa politesse un peu froide, il est cependant très communicatif.
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Touriste infatigable, doué de jarrets souples et nerveux, sir John a beaucoup vu et beaucoup retenu, de sorte que sa conversation est aussi attrayante qu’instructive. Il interroge fréquemment l’ingénieur algérien, pour obtenir de lui les renseignements topographiques qui ne sont pas consignés dans le guide Murray dont il est muni, ainsi que d’une excellente lunette d’approche. Excentrique comme la plupart de ses compatriotes, sir John était depuis quatre mois en Algérie, constamment en marche à l’instar du Juif errant, disposant toutefois d’un capital plus important que celui attribué au personnage légendaire. Il n’avait exploré que la province d’Oran et une partie de celle d’Alger; mais pas un coin, si humble et si obscur qu’il fût, n’avait échappé à ses investigations. Je dois ajouter que notre nomade compagnon était profondément observateur. Parmi les remarques dont il me fît part, une d’elles me frappa par son originalité.
« Savez-vous, » me dit à brûle-pourpoint l’enfant d’Albion, au milieu d’un entretien plus ou moins familier, « ce qui distingue un gentilhomme français d’un gentleman anglais? »
Gomme j’hésitais à répondre à cette question inopinée :
« Eh bien, Monsieur, c’est que les Français crachent partout, et que les Anglais bien élevés ne crachent jamais.
— Meme quand ils fument?
— Même quand ils fument. »
J’avoue que je ne m’attendais nullement à cette solution , et que, parmi les nombreuses différences qui séparent les deux peuples, je n’eusse pas songé à celle-là; c’était pour moi toute une révélation que ce signe de reconnaissance internationale découvert par cet Anglais.
Sir John me développa à ce propos toute une théorie sociale, insistant sur l'inconvenance monstrueuse de certains de nos concitoyens qui se permettent quelquefois d’expectorer même en présence des dames; shocking!
A cette idée le rouge de l’indignation empourpra le visage du galant insulaire, je crus même un instant qu’il allait avoir une attaque d’apoplexie et je me hâtai de changer le sujet de la conversation.
C’était aussi un homme prudent que notre gentleman; sa longue expérience des pérégrinations maritimes lui avait appris à se garer comme de la peste de la société des voyageurs non aguerris comme lui contre les inconvénients dont les bonbons de Malte n’ont pu encore préserver l’humanité. Aussi, avant de s’installer définitivement dans sa cabine, s’était-il adressé à presque tous les passagers pour s’enquérir de leurs dispositions stomacales. Il s’agissait pour lui d’arriver à se créer un entourage complètement inaccessible à l’enva-
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hissement du fléau contagieux qui se résume ordinairement par une purgation involontaire, et il avait fini par atteindre son but.
Aussitôt débarqué sur la plage de Bougie, sir John s’était informé du temps nécessaire pour faire l’ascension du mont Gouraya, qui, je l’ai déjà dit, se dresse à plus de 800 mètres au-dessus de la mer.
« Environ trois heures de marche aller et retour et sans perdre une minute, lui avait-on répondu.
— Il suffit, s’écria-t-il résolûment, je monterai. »
En vain un batelier lui fit observer que la route était difficile et fatigante, qu’il s’exposait à manquer le départ du paquebot, ce qui l’obligerait à attendre huit jours le passage suivant du vapeur de la côte.
Sir John, déjà loin, n’écoutait plus rien.
Le moment de lever l’ancre était arrivé, on allait sonner le troisième et dernier coup de cloche, le commandant se refusait d’accorder le quart d’heure de grâce sollicité par quelques voyageurs compatissants ; pas le moindre canot à l’horizon.
Enfin, à la dernière minute, nos regards anxieux discernèrent une barque qui se détachait du rivage et se dirigeait à force de rames vers la Columba. C’était notre Anglais.
Il y eut comme un soupir de soulagement qui s’échappa de toutes les poitrines et qui pouvait se traduire par le pathétique : Sauvés , mon Dieu!
Quant à sir John, il monta sans se presser l’é-
chelle de la Columba et se montra sur le pont aussi calme et aussi dispos que s’il sortait de sa chambre, s’étonnant de l’inquiétude et des émotions qu’il venait de causer.
L’intrépide insulaire avait gravi ses 800 mètres en moins de trois heures et avait encore trouvé le temps de déjeuner en chemin.
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Djidjelli vu de la Columba. — Collo. — Philippeville et son musée. — Un aig’le en liège. — Le chemin de fer de Constantine. — Aspect de la campagne. — Les gourbis. — Le col des Oliviers. — Arrivée à Constantine.
Jusqu’à Djidjelli, où le bateau s’arrête et où descendent la plupart des jeunes filles dont les chants ont contribué à charmer la traversée, peu ou point d’incidents. L’attention est constamment distraite par la vue des décors qui se succèdent et se renouvellent à chaque instant du côté du rivage. Le soleil couchant couvre d’un manteau de pourpre les montagnes qui dominent le golfe échancré au fond duquel, sur une langue de terre basse, se montre Djidjelli.
Une vaste baie semée de rochers, sortes d’îlots de pierre aux formes les plus bizarres, émergeant du sein des flots, un phare monumental dressé sur l’un de ces récifs, un palmier isolé qui se détache en avant des maisons comme une verdoyante sentinelle : voilà Djidjelli, tel qu’il m’apparaît dupont de la Columba.
Les passagers que la curiosité a décidés à des-
cendre à terre ne m’en apprennent pas beaucoup plus à leur retour. Rien d’intéressant à noter sur cette petite ville peuplée en partie d’Européens et dont l’histoire n’a enregistré que ce fait peu recommandable : A ncien nid de pirates.
Au milieu de la nuit, la Colurnba fait encore escale à Collo. Favorisé par un merveilleux clair de lune, je puis, sans bouger de mon lit et grâce à l’étroite ouverture circulaire pratiquée dans le flanc du navire juste à la hauteur de mon oreiller, embrasser du regard l’ensemble de la petite cité algérienne dont les maisons sont groupées à la base d’une montagne à pic.
En observant ce paysage nocturne, je songeais à ces panoramas forains où, à travers un verre grosissant enchâssé dans une toile, le spectateur peut en quelques minutes contempler les sites les plus fameux des quatre parties du globe.
Aussitôt que le vacarme étourdissant provoqué par le transbordement des colis et des voyageurs s’est apaisé, je perds absolument conscience des évènements qui ont pu s’accomplir autour de moi, jusqu’au port de Philippeville , où je rentre en pleine possession de mon individualité.
Le jour est terne et blafard, l’atmosphère humide, le ciel chargé de nuages qui se balancent lourdement dans l’espace. L’horizon, enveloppé d’une brume épaisse, ne laisse entrevoir que les premiers plans.
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On aperçoit en face Philippeville, dont une partie des maisons occupe le penchant d’une colline élevée.
A droite s’éparpillent, disséminées dans les anfractuosités des rochers qui surplombent la mer, les maisons du bourg de Stora, dont le port à été abandonné pour celui de Philippeville récemment achevé et qui offre aux navires un abri plus sûr et plus commode.
En passant l’inspection du pont, je constate un changement notable survenu dans le nombre et la composition des passagers.
Une multitude de bédouins se sont embarqués à Collo, et l’arrière de la Columba présente l’aspect d’une masse de burnous et de capuchons d’un gris sale, entassés les uns sur les autres. On dirait un troupeau de moutons parqués sur le bâtiment; seulement les Arabes ont l’air moins débonnaire que les paisibles ruminants dont la laine a servi à confectionner leurs vêtements. Presque tous sont armés de faucilles et portent suspendues à leur cou des gourdes rustiques.
Ce sont des moissonneurs kabyles qui se rendent dans le sud de la province de Constantine, où les blés se trouvent déjà assez mûrs pour être coupés.
Afin d’éviter l’encombrement et les accidents, on fait descendre les enfants de Mahomet les premiers; mais, en dépit de toutes les précautions, un
tumulte et une confusion effroyables régnent pendant l’opération.
Ces messieurs prétendent se caser tous à la fois sur la même barque qu’ils envahissent au risque de la faire chavirer et de prendre un bain froid, qui d’ailleurs, pour la plupart d’entre eux, ne serait certainement pas une surperfluité.
Quand notre tour vint de quitter la Columba, qui devait stationner jusqu’au soir pour continuer sa route vers Tunis, le ciel avait repris sa parure d’un bleu limpide et le soleil versait des flots d’or sur les montagnes qui environnent Philippeville.
La visite de ce chef-lieu d’arrondissement ne nous retiendra pas longtemps : rues larges se coupant à angles droits comme les compartiments d’un damier, la principale bordée d’arcades surbaissées, quelques-unes en échelle, places vastes et symétriques, constructions modernes uniformes, église unique dénuée de style, voilà Philippeville vu à vol d’oiseau. Sauf l’élégant minaret qui se dresse dans la partie haute du pays et les types différents que l’on coudoie à chaque pas, rien n’empêcherait de se croire en France.
Cette description sommaire serait presque complète si Philippeville, qui a été reconstruit par les Français sur l’emplacement de l’antique Rusicada des Romains, ne possédait un musée d’archéologie où sont réunis de nombreux vestiges attestant son origine et son importance.
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On a eu l’intelligente idée de placer ces précieux débris dans l’enceinte d’un théâtre romain assez bien conservé. Les spectateurs qui occupaient jadis les gradins de l’hémicycle sont remplacés par des personnages de pierre ou de marbre, statues, bustes d’empereurs et illustrations diverses de l’époque ; on remarque encore des autels votifs, des cippes funéraires, des colonnes, des chapiteaux et autres fragments de sculpture plus ou moins mutilés, muets témoins de la vie passée.
Des arbustes verdoyants, des herbes parasites constellées de fleurs sauvages aux mille couleurs, croissent librement entre les interstices des gradins, et revêtent ces ruines d’une parure poétique qui les rajeunit et ajoute à leur effet pittoresque.
A côté de l’hémicycle, s’élève un bâtiment vulgaire et délabré, à l’intérieur duquel on pénètre en montant quelques marches qui donnent accès dans une salle basse et mal éclairée. C’est le musée archéologique où sont rangés, avec autant d’ordre et d’intelligence que le permet l'exiguïté du local, quantité d’objets d’art et de curiosité, la plupart recueillis sur le territoire de Rusicada.
J’en épargnerai la nomenclature au lecteur. L’érudit conservateur nous fait les honneurs de ses collections avec une extrême complaisance.
Nous nous associons sincèrement à son chagrin d’être aussi misérablement logé. Depuis longtemps il ne cesse d’implorer l’administration pour obtenir
la reconstruction ou au moins l’amélioration d’un bâtiment indigne d’abriter les richesses de Rusicada. Mais la municipalité reste sourde à ses sollicitations; l’intérêt archéologique, invoqué avec les plus vives instances par le gardien du précieux trésor, la laisse absolument insensible.
A ses prières, les sages édiles de la commune opposent l’argument sans réplique de la pénurie financière, argument commode et élastique que les municipalités de la métropole, la plupart dans une situation semblable, ont toujours à leur disposition et dont elles usent avec plus ou moins d’opportunité pour repousser certaines demandes, ce qui ne les empêche pas d’en admettre beaucoup d’autres.
C’est une sorte de spectre économique que l’on fait surgir à propos, suivant les besoins de la cause.
Je n’aurais que des éloges à décerner à l’aimable et savant conservateur, s’il n’eût exhibé à mes yeux avec un peu trop d’ostentation un aigle de grandeur naturelle, en liège, supendu au plafond. Je ne pus me décider à partager l’enthousiasme de mon honorable collègue à l’endroit de cet oiseau découpé dans la substance avec laquelle on confectionne généralement les bouchons ; j’avoue même que l’importance qu’il semblait attacher à la possession de cet objet sans mérite artistique ou archéologique me parut puérile et diminua quel-
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que peu la bonne impression que j’avais d’abord conçue de lui.
Après avoir inscrit mon nom obscur sur le registre des visiteurs, je me dirigeai du côté de la plage où se concentrent la vie et le mouvement local.
On trouve là un confortable établissement qui s’intitule café de Foy, de la terrasse duquel le spectateur jouit d’une perspective ravissante sur la mer et les montagnes. J’ajoute, à titre de renseignement et non de réclame, qu’on déjeune fort bien au café de Foy et ce souvenir n’est pas le moins agréable que j’emportai de Philippeville.
En prenant à la gare du chemin de fer mon billet pour Gonstantine, je rencontrai au guichet notre compagnon sir John. Il me raconta qu’il avait eu le temps de voir toutes les curiosités de la ville et, en outre, d’aller pédestrement jusqu’à Stora, dont il avait visité les grottes qui ont une certaine célébrité.
Sir John gagnait de plus en plus dans mon estime et mon admiration. Il réalisait pour moi le type accompli du touriste qui connaît le prix du temps. Nul mieux que lui ne savait mettre en pratique l’aphorisme ainsi formulé par les Américains : Time is money.
L’embarcadère regorge d’Arabes, de Maures, de Kabyles, de Juifs et d’Européens. Avant de monter en wagon, un de nos compagnons de bateau, Véni-
tien incorporé autrefois dans l’armée autrichienne et qui depuis qu’il était libéré du service avait comme Joconde beaucoup parcouru le monde en qualité de voyageur de commerce, me conseilla d’envoyer un télégramme au maître de l’hôtel d’Orient, à Gonstantine. En négligeant cette précaution, m'avait-il assuré, je m’exposais à éprouver un sérieux embarras, les passagers de la Columba allant faire irruption à Gonstantine et envahir les deux ou trois seuls hôtels convenables de la ville.
Il était temps, le train s’ébranlait déjà; une fois installé, je pris mes dispositions pour me ménager une place sur la plate-forme qui sépare les wagons des différentes classes de voyageurs. G’est de cette terrasse roulante que je me préparai à jouir des beautés fort vantées de la route.
Nous traversons d’abord une plaine riche et parfaitement cultivée, puis le rail-way se rapproche des montagnes qui forment l'horizon. La campagne prend alors un caractère plus solitaire et plus sauvage. A droite et à gauche de la voie ferrée se hérissent, comme dans les landes de Bretagne, d’épais buissons de genêts épineux ; le sol est tapissé de mauves aux corolles violettes, de frêles et délicates fougères, de trèfles aux fleurs d’un incarnat éblouissant. La végétation exubérante de cette région appartient plutôt à la flore septentrionale qu’à celle du midi. Quelques kilomètres nous séparent à peine de Philippeville, et déjà la tempé-
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rature s’est sensiblement modifiée; à une chaleur étouffante a succédé sans transition un air vif et âpre.
De temps en temps j’aperçois, entre les plis du terrain mamelonné, de petites huttes noirâtres, qui, d’ici, ne présentent pas de formes bien déterminées. Ce sont des gourbis, habitations rustiques des Arabes pasteurs. J’apprécie ce détail de couleur locale, mais je ne me dissimule pas que quelques lions agitant à distance respectueuse leur fauve crinière seraient d’un bon effet dans ce paysage africain. Le fait n’aurait d’ailleurs rien d’invraisemblable.
Tout le monde a pu lire dans les journeaux du mois de février dernier le récit palpitant d’une chasse au lion, chasse qui eut pour théâtre les environs de la gare de Saint-Charles ou nous stationnons en ce moment. Quatre de ces terribles animaux s’étaient montrés dans ces parages où ils avaient laissé des traces sanglantes de leur férocité. Un des redoutables carnassiers fut tué par un indigène; il mesurait plus de trois mètres de la tête à la queue, ce qui est une assez jolie taille même pour le roi du désert.
Çà et là, je distingue dispersés dans les champs des bergers arabes suivis de leurs troupeaux ; de tous côtés s’exhale comme un parfum de poésie pastorale qui vous pénètre délicieusement en vous reportant par l’imagination aux scènes primitives
de l’âge biblique. De temps à autre, vous êtes tiré de vos rêves rétrospectifs par l’apparition subite de quelques indigènes qui, drapés dans leur burnous aux plis ondoyants, se tiennent immobiles comme des statues, à proximité de la voie. De distance en distance, apparaissent des üls de Mahomet assis ou accroupis sur l’herbe ; leur attitude méditative et contemplative indique surtout que ces braves gens ne sont pas surchargés de travail. A en juger par le penchant à l’oisiveté dans laquelle se complaisent généralement les Arabes, on doit penser que la paresse, chez eux, est un péché trèsvéniel sur lequel le Prophète se montre fort indulgent.
Le chemin de fer marche avec une prudente lenteur contre laquelle je protesterais en toute autre circonstance ; mais aujourd’hui elle favorise admirablement ma curiosité. Grâce à la complaisance d’un jeune sergent de zouaves qui voyage avec nous et a déjà fait maintes fois le trajet, je recueille les renseignements les plus précis sur la contrée que nous traversons.
C’est un prodigieux tour de force que la construction du chemin de fer de Constantine. Il gravit constamment les pentes qui s’élèvent graduellement à pârtir de Philippeville. Quand les montagnes se présentent comme des obstacles infranchissables pour lui barrer le passage, il sait les éviter en contournant leur base. On dirait un
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immense serpent de métal se tordant en mille replis sur ce terrain singulièrement mouvementé.
A un moment, mon attention est attirée à droite de la route par la vue d’un long ruban de vapeurs argentées qui se déroule au-dessus du sol. C’est la fumée de la locomotive du train qui. parti de Constantine, doit nous rejoindre à la station du Col des Oliviers.
Le rail-way fait un brusque détour, et le convoi disparaît un instant derrière la montagne qui s’opposait à sa marche, puis il reparaît et vient aboutir, après une descente rapide, à la station du Col des Oliviej's où nous l'attendions depuis quelques minutes. Les voyageurs des deux trains peuvent alors fraterniser au buffet de la gare.
La locomotive s’engouffre dans la bouche béante d'un noir tunnel au sortir duquel on se trouve pour ainsi dire perdu au milieu d’un chaos de montagnes entrecoupées de gorges et de vallées profondes. Elles affectent les formes les plus variées et les plus bizarres. Tandis que les unes, décharnées comme des squelettes de pierre, montrent leurs cimes anguleuses et dentelées, d’autres, coniques, étalent sur leurs flancs moelleusement arrondis de riches et frais tapis de verdure. Ces hauteurs sont dominées par deux pitons rocheux qui détachent sur le ciel leurs pointes aiguës. Le sergent m’apprend qu’on les nomme les Beux Mamelles, métaphore qui me paraît singulièrement hyperbo-
lique. Pas le moindre village, pas le plus petit chalet, ne vient, comme dans les sites les plus sauvages des Pyrénées ou de la Suisse, égayer et reposer les yeux fatigués par l’aspect de cette nature tourmentée. La bise glaciale qui souffle avec violence m’oblige à me réfugier dans le wagon, où règne un morne silence.
Le soleil va bientôt disparaître de l’horizon ; ses dernières lueurs colorent de tons roses et lilas les sommets les plus élevés, puis le crépuscule étend son voile sombre sur ce lugubre paysage.
Les pensées les plus mélancoliques commençaient à m’envahir, lorsque mes voisins me signalent un rocher gigantesque dont la silhouette informe s’estompe vaguement dans la brume du soir. C’est sur ce bloc de granit qu’est posée, comme une aire d’aigle, la ville de Constantine. Cette vision ne dure qu’un instant, la locomotive s’enfonce dans la roche qu’elle semble éventrer. Quand nous sortons de ce couloir souterrain, lions nous trouvons dans une gare récemment construite qui n’a de remarquable que sa vulgarité. Cest ainsi que s’annonce pour moi la patrie de Jugurtha!
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L’hôtel d*Orient. — Un gandin arabe. — Les boulangers de la place de Nemours. — La rue Nationale. — Le Rummel. — La casbah. — Le rocher de la femme adultère. — Une statistique délicate.
L’omnibus de l’hôtel d’Orient est littéralement pris d’assaut ; les voyageurs sont entassés pêle-mêle avec les colis, de telle sorte que tout mouvement de leur part est rendu impossible. Longs pourparlers à la porte de l’hôtel; heureux ceux de nos compagnons qui, à notre exemple, ont fait jouer le télégraphe, car les autres sont menacés de coucher à la belle étoile, perspective assez peu enviable aujourd’hui.
Une fois assuré d’un abri, il s’agit de donner une satisfaction légitime à des estomacs dont l’air vif de la route et l’heure avancée ont surexcité les besoins.
Presque toutes les tables de la salle à manger sont garnies de convives auxquels le même menu est servi. Les domestiques, chargés de pyramides de plats et d’assiettes, font des prodiges d’équilibre et déploient dans leur service une activité et une
intelligence, remarquables ; on croirait voir la succursale d’un restaurant du Palais-Royal.
L’œil est d’abord ébloui par la quantité d’uniformes multicolores dont la pièce est émaillée. J’aperçois, attablé dans un coin, sir John qui, fidèle à ses habitudes expéditives, n’a pas perdu un coup de dent; déjà il attaque le dessert. Une table voisine de la nôtre est occupée par un dignitaire arabe encore jeune, décoré de la Légion d’honneur. Son burnous, d’un tissu fin et léger, tranche par sa blancheur immaculée sur les costumes militaires chamarrés d’or et de broderies. Sous son turban serré par une corde de chameau, se dessinent des traits mâles et empreints de distinction. Il porte ses vêtements avec une suprême élégance.
C'est évidemment un gandin indigène; lui aussi s'affranchit volontiers de certaines prescriptions du Coran, il vide fréquemment son verre rempli d’un généreux Bourgogne. Ce beau fils de Mahomet est un habitué du restaurant ; je le vis à chaque repas, pendant plusieurs jours, occuper la même place, au milieu des infidèles qu’il se souciait peu de scandaliser par son impiété.
La violence du mistral qui souffle ce soir, et la crainte de nous égarer dans ce pays inconnu, paralyse complètement nos velléités de promenade nocturne.
Le lendemain, à la pointe du jour, je suis réveillé par un bourdonnement de voix confuses; j’ouvre
ma fenêtre qui a vue à la fois sur une rue large et symétrique et sur une petite place irrégulière. Une animation considérable règne sur ces deux points; elle est produite par la circulation incessante des voitures et des piétons, la plupart indigènes.
Sur la petite place, rangés en file le long d’un bâtiment en construction, une trentaine d’Arabes sont accroupis. Chacun d’eux a devant lui une montagne de petits pains ronds et plats comme des galettes. Ces marchands en plein air poussent simultanément un cri guttural qui doit correspondre au mot pain. Un grand nombre de passants répondent à l’appel ; ils commencent par prendre sur la pile un pain qu’ils soupèsent, puis le remettent en place pour en saisir un autre, et, après avoir renouvelé plusieurs fois cette opération, ils se décident à acheter le comestible et à l’emporter. On doit savoir gré au client de n’avoir pas dégusté préalablement la marchandise.
Néanmoins, sans montrer une délicatesse exagérée, j’aimerais, avant de me risquera la suite de ces honnêtes musulmans, être assuré qu’ils ont accompli consciencieusement ce matin leur devoir, au moins en ce qui concerne les ablutions ordonnées par le Prophète. J’aurai d’ailleurs le temps de me blaser sur ce genre de spectacle, car les boulangers en plein vent ne quittent la place qu’à la nuit.
L'hôtel d’Orient a pour vis-à-vis celui de Paris,
dont l’un des appartements est occupé actuellement par le général Chanzy et sa famille. Le gouverneur de l’Algérie, en tournée d’inspection, réside depuis quelques jours à Constantine. A l’un des balcons de la façade de l’hôtel, flotte un drapeau tricolore. Sous la voûte du péristyle d’entrée, on remarque un va-et-vient continu d’officiers et de soldats en grande tenue.
Si Constantine était entièrement construit sur le modèle de la rue que j’habite, je regretterais presque de m’être déplacé de si loin pour lui rendre visite. Les maisons à quatre ou cinq étages y sont parfaitement alignées, sauf une lacune de quelques pas où il reste une rangée de pauvres échoppes qui surplombent en contre -haut la voie, avec laquelle elles communiquent par un escalier de pierres effritées. Ces échoppes sont du reste destinées à disparaître prochainement.
Nous sommes dans la rue Nationale, récemment percée au milieu du quartier arabe. Elle divise la ville en deux parties à peu près égales et aboutit d’un côté à la petite place de Nemours que j’ai déjà signalée, et de l’autre au pont fameux d’Elkantara dont je parlerai tout à l’heure.
L’état actuel de la température n’est pas fait pour diminuer le sentiment de déception que j’éprouve. Au lieu de l’atmosphère pure et lumineuse que j'avais rêvée enveloppant un paysage oriental, je trouve un temps maussade, un ciel chargé de
nuages qui laissent filtrer sans discontinuer une pluie fine et serrée que complique la violence du vent.
Vingt lieues seulement nous séparent de Philippeville, où le thermomètre marquait hier près de 30 degrés à l’ombre. Il est vrai que Gonstantine s’élève à environ deux mille pieds au-dessus du niveau de la mer, mais il me semble que cette ville abuse aujourd’hui de sa position.
Toutefois, malgré l'inclémence de l’air, il m’était impossible de me résigner à rester calfeutré dans une chambre d’hôtel. La place de Nemours et la rue Nationale offraient un horizon par trop borné à ma curiosité. Je n’ignorais pas qu’il me suffirait de faire quelques pas pour aller contempler une des merveilles les plus célèbres de la nature. Aussi ne résistai-je pas longtemps à la tentation de me procurer cette satisfaction.
Je veux parler du Rummel, ce fleuve torrentiel et sinueux dont un des brusques replis enlace une partie du rocher sur lequel est assis Gonstantine et oppose une digue presque infranchissable aux envahisseurs de l’ancienne capitale numide. Nos soldats en firent la triste expérience dans la campagne de 1836.
Nous profitons d’une éclaircie momentanée du ciel, qui montre un coin d’azur, pour nous diriger du côté du pont d’Elkantara. Le chemin est d’autant plus facile à suivre que nous l’avons déjà
parcouru la veille en sens inverse avec l’omnibus.
A l’exception d’une élégante mosquée récemment restaurée et de quelques boutiques tenues par des Maures et des Mozabites, rien ne doit nous retarder en route. Une fois la porte d’Elkantara franchie, on atteint le pont dont l’arche unique enjambe un précipice de 300 pieds au fond duquel coulent les eaux du Rummel.
Nul ne résiste à l’impression d’horreur et d’épouvante que soulève le spectacle de cet abîme vertigineux, resserré entre deux murailles de rochers perpendiculaires.
Si vous cherchez à suivre le cours du fleuve, vous observerez, non sans surprise, que plusieurs fois il se dérobe à votre regard, et semble arrêté dans sa marche par des obstacles invincibles. Ce sont d’énormes massifs recouverts d’une maigre végétation et qui constituent autant de ponts naturels rejoignant à mi-hauteur les parois verticales des rochers. Ces voûtes de dimensions inégales, sous lesquelles l’eau s’engouffre pour disparaître et reparaître encore, sont inaccessibles du haut comme du bas, excepté celle qui supporte les piles du pont mauresqneen partie détruit aujourd’hui, et duquel les troupes françaises dirigèrent leur première attaque contre la ville.
A quelques mètres du dernier pont de verdure, s’ouvre, sur le défilé souterrain, une sorte d’arcade formée de blocs amoncelés et superposés presque
symétriquement dont on serait tenté d’attribuer la construction à quelque architecte diabolique. C’est par cette issue, véritable bouche de l’enfer, que le Rummel, impatient d’échapper à l’étroite prison qui l’étreint, s’élance pour rejaillir de l’autre côté en cascades furibondes sur les aspérités rocailleuses qui l’attendent au passage.
En se retournant, on aperçoit le bloc de granit, espèce de torse titanesque qui supporte les maisons de l’ancienne cité numide, dont le nom primitif de Cirta (rocher) fut transformé plus tard en celui de Constantine, à la suite du séjour qu’y fit l’empereur Constantin.
A droite s’élève, sur le sommet du Mansourah qui domine la ville, un imposant édifice occupé par le collège franco-arabe.
Je n’insisterai pas davantage sur la description de ce tableau prodigieusement pittoresque; ce n’est pas avec des mots plus ou moins sonores qu’on peut donner idée d’un pareil spectacle. La plume et le pinceau doivent ici se déclarer impuissants; plus l’impression ressentie par l’observateur est grande, plus il lui est difficile de la communiquer.
J’aurai d’ailleurs plusieurs fois l’occasion de parler du Rummel ; c’est une simple reconnaissance que j’entreprends aujourd’hui sur les sombres rives de l’Achéron africain. %
Dans l’après-midi, un jeune commandant d’étatmajor, M. M.... auquel nous avions été adressés,
vînt se mettre obligeamment à notre disposition pour nous faire les honneurs de la ville. C’était un guide précieux à tous égards, le prestige de son uniforme lui donnait accès partout; il suffisait à M. M... de prononcer les mots mystiques : Sésame , ouvre-toi ,
C’est ainsi qu’il nous fut permis de pénétrer dans la citadelle ou kasbah qui occupe le point culminant de la cité. Avant d’y arriver, nous traversons des rues à angles droits, bordées des deux côtés par des constructions européennes dépourvues de tout caractère original. J’ajoute que ce trajet s’effectua sous la protection de prosaïques parapluies qui nous abritaient imparfaitement contre les ondées réfrigérantes que nous prodiguait un ciel de moins en moins oriental. Derrière le dôme de soie que les rafales faisaient voltiger à droite et à gauche, m’apparaissait, comme par l’effet d’un ironique mirage, la ville d’Alger resplendissante de lumière sous sa coupole d’azur. La belle sultane de la Méditerranée semblait me reprocher de l’avoir délaissée au moment où elle déployait pour moi toutes les séductions de son hospitalité.
Encore un peu, et je m’abandonnais à un découragement complet.
Enfin, nous franchissons les portes de la kasbah; rien là de nature à intéresser l’archéologue qui, au lieu d’un monument mauresque ou turc qu’il s’était plu à imaginer, n’a devant lui que la
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perspective de bâtiments modernes occupés par un arsenal et une partie de la garnison. Le commandant ne nous avait pas amené pour nous faire admirer ces utiles mais plates constructions. Après avoir traversé plusieurs cours, nous pénétrons dans un jardin dont le sol légèrement incliné suit les contours d’une gigantesque falaise verticale et que ferme un petit mur d’appuL
En me penchant pour regarder dans le vide, un insurmontable frémissement de vertige s’empare de moi. J’ose à peine mesurer de l’œil les profondeurs effroyables du ravin qui sert de lit au Rummel. Une multitude d’oiseaux de proie s’ébattent en tournoyant au milieu de la crevasse ténébreuse, ouverte sous nos pieds, ils poursuivent impitoyablement, en poussant des cris sinistres et féroces, les innocents volatiles qui se sont fourvoyés dans ce gouffre maudit.
La teinte fauve et cuivrée du ciel, qui se rembrunit de plus en plus, s’harmonise avec le caractère lugubre de ce fantastique décor.
Nous voyant vivement impressionnés par la sublime horreur de la mise en scène, M. M..., en dramaturge habile, jugea le moment propice pour frapper encore notre imagination déjà fort surexcitée, et nous raconta divers épisodes tragiques dont cet endroit avait été le théâtre. Le prestige de la couleur locale ajoutait un puissant intérêt à ses récits.
Le rocher dont nous occupons le point culminant, et auprès duquel la fameuse roche tarpéienne n’est qu’un simple caillou, s’appelle le Précipice de la Femme adultère. C’est de là que l’on jetait dans le Rummel les épouses convaincues d’avoir manqué à la foi conjugale. On l’appelait encore le Rocher du Sac ou des Trois- Pierres. Ce dernier surnom lui venait des pierres plates, aujourd’hui disparues, qui, disposées bout à bout, effleuraient exactement, le bord de l’abîme.
Avant la prise de Gonstantine, il arrivait de temps en temps deux hommes qui s’acheminaient lentement vers ce lieu à la pointe du jour. L’un portait un sac d’où s’échappaient des sons plaintifs et inarticulés, l’autre une caisse longue formée’ de trois planches et ouverte aux deux bouts.
Arrivés devant les trois pierres, l’homme à la caisse assurait l’extrémité de son coffre sur celle du milieu tandis que l’autre y déposait son sac, puis tous deux soulevaient lentement l’autre extrémité. Bientôt l’inclinaison de la planche faisait glisser le sac qui tournoyait dans le vide et allait se briser sur les roches aiguës du ravin...
Quelques heures après, on voyait un groupe de personnes, parents ou amis de la victime, se dirigeant du côté de la rivière, ramasser le sac devenu muet, l’ouvrir et en extraire le corps mutilé d’une
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femme qu’ils emportaient pour lui donner la sépulture (1).
Rien de plus sommaire et déplus expéditif, comme on le voit, que ces exécutions mystérieuses et sans phrases. La crainte d’un châtiment aussi épouvantable devait faire réfléchir les épouses musulmanes tentées de s’émanciper. Cependant la chronique scandaleuse assure que la petite scène que je viens de mettre sous les yeux du lecteur était encore assez fréquemment répétée. La chair est si faible !
Notre code pénal se montre, on le sait, moins rigoureux pour punir l’adultère ; les femmes qui se rendent coupables de ce genre de délit ne sont pas condamnées à une culbute de 600 pieds. Cependant, il ne faudrait pas induire de l’indulgence de la loi française que le nombre des maris trompés soit chez nous plus grand que parmi les sectateurs de Mahomet.
J’ajoute que les éléments me manquent absolument pour établir une statistique aussi délicate.
(1) La plupart de ces détails sont consignés dans les mémoires de la Société archéologique de la province de Constantine.
Un tragique épisode. — Physionomie du quartier arabe. — lia rue Combes. — Le sérail de Salah-bey. — -Le jardin des orangers. — Détails de mœurs orientales. — La cathédrale, — Le journal V Indépendant, — La philosophie au bal.
C’est sur ce même rocher que se passa en 1837 une des scènes les plus navrantes du siège de Constantine. A l’entrée de nos troupes, une partie des indigènes des deux sexes, saisis d’une terreur panique causée par la crainte mal fondée que les vainqueurs ne se portassent à de violentes représailles, se réfugièrent affolés dans la Kasbah. Des cordes furent attachées au roc, chacun s’efforça de s’y cramponner pour se laisser glisser jusqu’en bas, espérant ensuite gagner la . campagne. Mais quelques-unes des cordes, trop faibles pour supporter le poids de ces grappes humaines, se rompirent et d’innombrables victimes furent précipitées dans le lit du torrent. Pendant plusieurs jours les eaux ensanglantées du Rummel charrièrent des monceaux de cadavres.
A la suite de ce récit, le commandant, pensant qu’il ne fallait pas appuyer davantage sur la note
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tragique, nous proposa comme diversion une promenade à travers le quartier indigène.
Bientôt nous nous engageons dans les mailles serrées d’un réseau inextricable de rues et de ruelles fangeuses, de passages voûtés, d’impasses obscures sur lesquels s’entassent sans ordre des constructions hétéroclites. A cette vue, on se rend compte des difficultés qu’éprouvèrent les premiers soldats français qui se hasardèrent sans guide dans ce quartier dont toutes les issues paraissaient fermées.
Rien de moins attrayant pour l’œil que l’aspect de ces bâtiments en briques mal cuites ou séchées simplement au soleil, et recouverts de tuiles creuses ; la neige et les pluies torrentielles, qui font ici de fréquentes apparitions, imposent aux habitants ce mode de toiture. Sur la façade de quelques maisons d’apparence plus monumentale, on distingue souvent, à la partie supérieure, un mélange d’arcatures ogivales et à plein cintre.
Cette première visite m’impressionna défavorablement; je me reportais par la pensée à Alger, je songeais au pittoresque désordre de ses rues qui offrent des effets de perspective si variés, à ses blanches maisons, à ses palais et à ses mosquées d’une architecture si originale. Ici tout me semble aujourd’hui triste, maussade et empreint d’un réalisme grossier. Cependant, me disais-je en cherchant des circonstances atténuantes, je me
hâte peut-être trop d’étabir un parallèle entre les deux cités algériennes, je subis sans doute l’influence mélancolique d’un ciel pluvieux qui enlaidit tous les objets.
Que le soleil se décide à faire luire un de ses joyeux rayons sur ce fouillis d’habitations, et l’aspect sera complètement transformé. Et, à ce propos, il faut bien convenir que ce qui prête un charme si poétique aux villes d’Orient, ce n’est ni la beauté ni la symétrie de leurs constructions, le plus souvent misérables et sordides ; mais elles séduisent et attirent par la magie de la lumière que leur prodigue si libéralement l’astre roi, qui peut passer pour le premier coloriste du monde.
Je distingue cependant plusieurs rues qui ne manquent pas d’originalité ; quelques-unes sont affectées à un genre spécial de commerce ou d’industrie. La rue Combes (1), par exemple,, offre dans son long parcours le spécimen le plus complet de la physionomie primitive de l’ancien Constantine. C’est une suite de maisonnettes, ou plutôt de hangars couverts en tuiles et protégés des ardeurs du soleil par des toiles tendues d’une extrémité à l’autre au-dessus de la chaussée.
(1) Nom de l’un des nombreux généraux tués au siège de Constantine, dont presque toutes les rues rappellent par leurs inscriptions l’héroïsme des guerriers français. C’est en quelque sorte le livre d’or des régiments qui ont pris part à la mémorable campagne de 1837.
En quelques minutes on peut passer en revue toute une population de cordonniers, de selliers, de maroquiniers, de maréchaux-ferrants, de forgerons, etc., entremêlés de cafetiers et de marchands de friture. Sous la voûte mobile de toile, les émanations les plus nauséabondes se trouvent concentrées et affectent désagréablement l’odorat du promeneur. Une foule bigarrée circule sans cesse dans cette rue commerçante qui ressemble à un vaste bazar. Beaucoup de burnous, de vestes brodées et d’uniformes militaires, mais absence à peu près complète de l’élément féminin; plus de ces piquantes Mauresques en pantalon bouffant comme à Alger, ici elles sont consignées absolument dans leurs demeures; seules, quelques juives indigènes et quelques Françaises représentent dehors le beau sexe.
La rue Combes aboutit d’un côté à la place dite des Galettes; j’ignore pourquoi cette dénomination, elle est sans doute justifiée, mais aujourd’hui je déclare que je n’aperçois pas la moindre pâtisserie sur le marché couvert qui occupe le centre de la place.
Après nous avoir fait explorer quelques rues plus sales qu’intéressantes, le commandant ouvre une petite porte pratiquée dans le mur d’une construc. tion d’aspect banal, et nous nous trouvons tout à coup transportés comme par enchantement dans un palais des Mille et une Nuits» C’était une char-
mante surprise, un vrai coup de théâtre que nous avait ménagé notre aimable cicerone.
Le palais, ou plutôt le sérail construit et habité par le dernier bey de Constantine, Ahmed-Salahbey, sert depuis l’occupation française de résidence aux généraux commandant la subdivision. C’est là que sont installés les différents bureaux de la place.
La description sommaire de ce monument, qui passe pour le plus curieux de l’Algérie, remplirait un certain nombre de pages. Mais que le lecteur se rassure : je serai sobre de détails, convaincu qu’il 11e faut pas abuser des meilleures choses, même de l’archéologie. Du reste, ce n’est pas en quelques heures que l’on peut étudier sérieusement un édifice de cette importance. J’adresserai les curieux qui voudraient être plus amplement renseignés sur ce sujet, au capitaine Féraud (1), interprète de l’armée d’Afrique, qui, sans avoir été élevé dans le sérail, en connaît parfaitement les détours et les mystères. C’est le guide le plus sûr et le plus compétent qu’on puisse souhaiter pour visiter le palais de Salah-bey.
J’essayerai de résumer en quelques lignes l’impression générale qui m’est restée de cette rapide exploration.
Et d’abord, rien dans cet édifice qui ressemble à l’intérieur ni à l’extérieur des palais-musées ità-
(1) Le Palais de Constantine, par L. Féraud. Constantine, L. Arnolet, éditeur, 1867.
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liens ou des châteaux artistiques français. Pas de tableaux ni de statues qui parlent en même temps aux yeux ou à l’esprit. Ici, tout est emprunté à l’art décoratif dont les différents détails sont combinés et agencés de façon à frapper et à charmer le regard par une variété infinie d’ornements rehaussés dp couleurs éclatantes. C’est un éblouissement continuel qu’éprouve le visiteur en traversant ces salles splendides appropriées à la vie orientale. Il ne sait quoi le plus admirer quand il contemple ces somptueuses galeries, ces élégants portiques soutenus par des colonnes de l’architecture fantaisiste la plus séduisante. Son attention est captivée tour à tour par les faïences historiées et les arabesques stuquées dont les murailles sont recouvertes, par les panneaux de chêne coloriés, les portes sculptées, les bois découpés à jour, les enluminures, les fresques d’une exécution un peu naïve, enfin par toutes les merveilles de l’art oriental accumulées dans un espace relativement circonscrit.
Maintenant, qu’on imagine le palais éclairé par des milliers de lanternes aux feux multicolores ; qu’on évoque l’apparition, souâ ses galeries pittoresques, des 385 odalisques de toutes les nations revêtues de leurs plus brillants costumes, que Salah-bey tenait renfermées dans le harem au moment de l’entrée des Français à Constantine, et l’on aura réalisé un des rêves les plus délicieux que l’imagination puisse concevoir.
Aujourd’hui, ce séjour féerique a perdu quelque peu de sa poésie ; le mobilier des bureaux et des appartements privés manque essentiellement de couleur locale. Quant au personnel, il est juste de convenir que les spahis et les turcos, aux allures nobles et martiales, qui circulent vêtus de leurs éclatants costumes, ne font nullement disparate au milieu de ce décor harmonieux.
Les jardins intérieurs, encadrés par les arceaux mauresques, ne sont remarquables ni par leurs dimensions ni par leur distribution ; ils n’empruntent rien à l’art savant des le Nôtre ou des la Quintinie, mais ils sont pleins d’ombre et de fraîcheur; les arômes les plus suaves et les plus voluptueux se dégagent des bosquets de myrtes, d’orangers, de jasmins et de rosiers chargés de fleurs odoriférantes.
Le soleil ne laisse glisser à travers le feuillage touffu de ces arbustes que de discrets rayons.
C’est dans celui qu’on appelle le jardin des orangers que le bey, au dire du capitaine Féraud, allait s’asseoir et fumer sa pipe pendant les soirées d’été.
« A ce moment, les femmes du harem, parées de leurs plus beaux atours, venaient l’une après l’autre passer devant le maître et devaient baisser les yeux en tenant les mains croisées dans l’attitude la plus modeste. Dès que le bey avait choisi la favorite du jour, il l’appelait, lui remettait non pas son mou-
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choir comme dans les contes orientaux, mais sa pipe qu’elle devait rapporter elle-même quelques instants après dans la chambre du bey.
« Une de ces femmes se trouvant un soir indisposée ne put répondre à la faveur que lui faisait son maître. Impatienté d’attendre, Ahmed-Salahbey se rendit alors chez elle, et, malgré ses excuses et ses larmes, il la poignarda dans un accès de fureur.
(( En une autre circonstance, pendant le défilé des femmes, l’une d’elles commit l’imprudence bien légère de cueillir une orange. Ahmed eut la barbarie de lui faire clouer la main au tronc d’un arbre. »
Le livre de M. Féraud fourmille d’une quantité de faits aussi révoltants, j’en citerai encore quelques-uns que je prends au hasard et qui achèveront d’édifier le lecteur sur le caractère fantasque et féroce de ce Tibère oriental.
« Plusieurs femmes réunies un jour dans une chambre étaient à la recherche d’un amusement qui égayât leur solitude. L’une d’elles, découvrant par hasard une pipe, s’affubla d’un turban pyramidal, et immédiatement commença la mascarade la plus bouffonne et en même temps la plus inof-, fensive.
« Elles jouaient au bey. La gaieté devint un instant si bruyante qu’elle éveilla le bey endormi. Ahmed vit à travers les fenêtres ce qui se passait,
et comprit que l’on s’amusait à ses dépens. Tout autre aurait ri de la plaisanterie, lui au contraire entra comme la foudre au milieu de ses esclaves, et, arrachant de son trône la malheureuse qui présidait à la mascarade, la livra aux mains de l’eunuque. Par un raffinement de cruauté, il lui fit d’abord coudre les lèvres pour avoir osé y porter le bout de sa pipe, puis il ordonna de la conduire la nuit même au-delà de Koudiat-Ati, où on l’enterra après l’avoir égorgée. »
Un dernier trait pour en finir avec ce sinistre personnage, en comparaison duquel Barbe-Bleue n’était qu’un agneau.
« Deux jeunes filles du harem furent dénoncées un jour par un gardien nègre comme ayant regardé par une fenêtre et fait des signaux à un habitant de la ville. Sur cette simple déclaration, Ahmed- Salah monta dans la chambre des deux esclaves qui protestaient de leur innocence et commença par les rouer de coups ; mais, ivre de fureur et de plus en plus excité par la colère, Ahmed renversa l’une d’elles et avec un petit couteau dont il se servait pour se tailler les ongles, il lui fendit la bouche jusqu’aux oreilles. Puis, se précipitant sur la seconde déjà glacée d’effroi, il la tînt droite contre un mur et, toujours avec le petit instrument, il lui perça les seins. Les deux malheureuses furent conduites ensuite à la Kasbah et précipitées dans le Rummel. »
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On voit, par ces derniers détails, que, malgré le luxe somptueux de la cage, les jolis oiseaux qui s’y trouvaient emprisonnés n’y menaient pas une existence folâtre.
Le monstrueux Sardanaple est mort à Alger en 1850; si les spectres sanglants de toutes ses victimes se sont dressés devant lui au moment suprême, il a dû avoir une fin singulièrement agitée.
Nous sortons du sérail par l’issue qui donne du côté de la place. La façade du palais est d’une insignifiance absolue. Rien ne peut faire soupçonner que, derrière ces froides et insipides murailles blanchies à la chaux et percées de fenêtres modernes, sont rassemblées tant de merveilles.
Après tout, les plus belles pierreries, les plus riches joyaux, ne sont-ils pas souvent renfermés dans des écrins mesquins et vulgaires? La place du Palais est symétrique et sans aucun caractère architectural; à peu près toutes les constructions qui l’encàdrent sont modernes.
Cette coupole octogone, basse et lourde, couverte de tuiles, contiguë au palais du bey, ne mériterait pas de fixer un instant l’attention, si l’on n’était averti qu’elle couronne une ancienne mosquée affectée aujourd’hui au culte catholique sous le vocable de Notre-Dame des Douleurs.
Je constate avec plaisir, en pénétrant sous les galeries à arcades festonnées qui divisent les trois nefs, que l’on a respecté à peu près la décoration
primitive du temple musulman. Il se distingue des mosquées algériennes par l’élévation de ses voûtes et parla richesse de ses ornements de faïences historiées agencées avec art. La chaire, ancien nimbar, est un ouvrage remarquable de sculpture à jour, et la chapelle de la Yierge, du plus ravissant effet, mérite un long examen.
Le crépuscule nous surprit au milieu de nos intéressantes pérégrinations, et nous regagnâmes l’hôtel d’Orient, saturés de couleur locale, mais passablement fatigués à la suite d’une excursion aussi prolongée.
Dans ces dispositions, je regrettai moins de n’avoir pas reçu d’invitation pour le bal qui se donnait le soir même à la mairie en l’honneur du général Ghanzy.
Le lendemain, j’eus le plaisir de lire les détails de la soirée municipale dans les journaux de la localité, parmi lesquels V Indépendant de Constantine me sembla se distinguer par le lyrisme de son style. Après avoir déclaré en termes pompeux que le bal était charmant, que les dames de Constantine s’étaient retirées enchantées de l’amabilité de Mme Ghanzy, Y. Indépendant termine son compterendu par cette phrase caractéristique que je cite textuellement: «Cette fête étant terminée, les robes blanches, la soie bleue ont disparu, les fleurs sont tombées ; les estomacs de vingt ans, — nous parlons des estomacs masculins, — ont cherché dans
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un déjeuner solide l’oubli de l’évaporation (sic) si prompte du plaisir de danser avec des femmes aimables, C’était de la philosophie pratique. » Personne, je suppose, ne me contredira si j’affirme que beaucoup d’étudiants s’accommoderaient volontiers de ce genre de philosophie que l’éclectique M. Cousin a négligé d’introduire dans son cours d’ailleurs si remarquable.
« Bref, de l’entrain, de la gaieté, du vrai plaisir, voilà le bal de la mairie.
A part ce morceau de littérature du cru, le journal n’est plus rempli que d’allocutions et de discours adressés au gouverneur de la colonie, prose officielle dont la reproduction serait d’un médiocre intérêt pour le lecteur.
XY
Paysage. — Le Cassard. — Couscoussou mozabite. — Les deux amis. — Le marché de la porte Djebbia. — Une leçon d’histoire naturelle. — Les brochettes de mouton. — Quelques industries du quartier musulman. — École arabe. — La Casquette du père Bugeaud. — Les Turcos.
Aujourd’hui dimanche, maussade répétition du temps de la veille ; à peine si quelques moments de répit nous permettent d’entreprendre une promenade au dehors de la ville. Après avoir dépassé le pont El-Kantara3 nous suivons un étroit sentier qui, à partir de la gare du chemin de fer, grimpe sur le flanc de la montagne dont le sommet est couronné par le collège franco-arabe (1). A peu de distance de' l’établissement universitaire, la campagne prend un caractère d’une rudesse sauvage; le sol rougeâtre, calciné parles feux d’un soleil dévorant, n’est revêtu que d’une maigre et rare végétation; quelques arbustes rabougris poussent çà et là entre les pierres.
A droite, sur le terrain déclive, on aperçoit une
(1) Les bâtiments ont été affectés depuis à un hôpital.
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réunion de tombes simples et uniformes; c’est le cimetière juif, dont l’air de profond abandon frappe péniblement le promeneur. Le chemin, de plus en plus tortueux, aboutit à un plateau rocheux d'où l’on découvre un paysage morne et désolé.
D’immenses et profonds abîmes s’ouvrent d’un côté au pied des rochers déchiquetés dans les anfractuosités desquelles se cachent les bains de Sidi- Mécid.
Les bourasques impétueuses qui balaient à chaque instant le plateau que nous occupons, les nuages noirs qui semblent recèle r des flots d’encre prêts à crever sur nos têtes, la poussière dont les tourbillons menacent de nous aveugler, rendent pour le moment ce poste d’observation intenable.
Au fracas du tonnerre qui gronde sourdement, se joint celui des détonations répercutées en échos sonores de rochers en rochers ; un groupe de chasseurs passe rapidement devant nous. Les nemrods sont suivis de sir John, escorté du jeune zouave qui avait effectué avec nous le trajet de Philippeville.
L’Anglais s’approche de nous, en annonçant qu’il se dispose à opérer une descente dans la vallée, au moyen de l’escalier presque vertical dont les marches sont formées par des saillies des rochers. Nous ne sommes aucunement surpris de la témérité de l’insulaire qui se plaît à braver les difficultés partout où il les rencontre. Nous lui souhaitons bonne
chance, sans éprouver la moindre tentation d’imiter son exemple. Il existe un chemin infiniment plus commode et plus agréable pour se rendre aux bains de Sidi-Mécid, c’est à ce dernier que je réserve la préférence.
En attendant, nous regagnons au plus vite la rue Nationale; une foule considérable stationne aux abords de l’hôtel de Pans que se préparent à quitter les dames Ghanzy, pour prendre le train de Philippeville d’où elles s’embarqueront sur le bateau légendaire le Cassard (1), qui doit les conduire à Tunis. Quant au gouverneur, son départ est fixé au lendemain matin ; il se dirige du côté de Biskra pour continuer son inspection.
Je n’ai rien de saillant à enregistrer sur cette
(1) Le Cassard est un petit bateau à vapeur qui stationne dans le port d'Alger et demeure constamment à la disposition du gouverneur de l’Algérie ; il est commandé par des officiers de la marine de l’État. Ce navire a acquis une malheureuse célébrité par suite des aventures qui lui sont arrivées presque invariablement quand il est sorti des eaux d’Alger. Les avaries dont il a été victime proviennent-elles d’un défaut de construction ou d’ordres mal exécutés? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, les capitaines des bâtiments marchands, animés d’une bienveillance médiocre à l’égard de leurs collègues de la marine nationale, se réjouissent et se livrent aux épigrammes les plus sanglantes toutes les fois qu’ils apprennent qu’une nouvelle avarie s’est produite sur l’amso du gouvernement colonial. J’entendis beaucoup disserter à ce sujet pendant mes traversées maritimes ; je n’en parle ici que pour mémoire et pour expliquer l’épithète de légendaire appliquée plus haut à l’infortuné Cassard.
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journée absolument dépourvue d’agrément. Est-il bien intéressant pour le lecteur de savoir qu’à dîner, on me sert un plantureux couscoussou confectionné par un restaurateur mozabite installé dans le voisinage de l’hôtel? Aucune ressemblance avec celui que j’avais goûté à Alger. Autant le couscoussou du lieutenant de spahis était fade et doucereux, autant celui du mozabite est pimenté. Les épices les plus corrosives se trouvent réunies dans cette macédoine hétéroclite. Il faut avoir le palais blindé pour ingurgiter sans contorsions le mets national ainsi combiné.
Employé comme caustique, ce doit être un médicament des plus énergiques ; aussi est-çe seulement à ce titre que je recommanderai cet amalgame culinaire dont les Arabes raffolent et qui remplace sans doute pour eux les boissons alcooliques dont l’usage leur est interdit par le Coran.
Sir John ei le zouave dînent ce soir en tête à tête; ils ont l’air enchantés d’avoir fait connaissance l'un de l’autre; le champagne que je vois pétiller dans leur verre ne peut qu’augmenter cette symphatie réciproque et compléter l’entente cordiale entre les deux convives dont le hasard a fait des amis. L’enfant d’Albion se propose d’emmener son commensal au théâtre où l’on donne ce soir une représentation corsée , — style de coulisses, — composée de la Fille de Madame Angot et de Lazare le Pâtre , dix actes !
Et à cette occasion je n’hésite pas à déclarer que le théâtre de Gonstantine est un plat et triste bâtiment dont l’extérieur misérable n’invite nullement l’étranger à y pénétrer. Aussi les habitants, ayant compris qu’il était indigne de leur cité, s’occupentils en ce moment d’en édifier un autre plus convenable sur l’emplacement de l’ancienne caserne des janissaires, à proximité de l’hôtel d’Orient.
Enfin, le lendemain, le soleil mieux inspiré daigne se montrer et nous sourire pour la première fois. Nous sommes bientôt dehors; en un instant nous avions franchi la porte Talée qui s’ouvre d’un côté sur la place de Nemours, et de l’autre sur une esplanade dont la plus grande partie est occupée par un square et par la halle au blé. De cette plateforme qui domine la campagne et la route de Philippeville, l’œil embrasse un admirable panorama formé par l’amphithéâtre de montagnes qui bornent en face l’horizon. Elles découpent leurs lignes d’une sévérité grandiose sur un fond bleuâtre et vaporeux qui en adoucit un peu la rigidité. Le caractère de ces montagnes est parfaitement tranché ; elles ont à la fois des tons plus chauds et plus austères que celle des régions alpestres et pyrénéennes. Les oppositions de lumière qui s’y produisent à cette heure ajoutent encore à leur effet pittoresque.
La halle au blé, vaste bâtiment moderne, ne
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présente aucun intérêt architectural ; une blanche fourmilière d’Arabes s’agite constamment sous ces voûtes élevées; les transactions commerciales me paraissent fort actives et tout s’y passe dans un ordre parfait.
En sortant de la halle, nous suivons une route à gauche de laquelle s’étend un terrain vague qui longe les murs de fortification et descend par une pente escarpée dans la vallée où est construite la gare du chemin de fer. La partie supérieure du talus, formé de décombres, est occupée par un marché permanent, exclusivement arabe, dont la physionomie originale se révèle de la façon la plus saisissante au spectateur non prévenu.
Il s’étonne surtout qu’à deux pas de la ville, transformée en grande partie par la civilisation européenne , on puisse rencontrer un tableau d’une couleur locale aussi tranchée.
Sur un espace médiocrement étendu, se trouve amassée une foule pittoresque qui grouille au soleil ; les animaux y sont presque aussi nombreux que les humains. Parmi les premiers, je distingue avec plaisir une certaine quantité de chameaux installés dans une enceinte réservée. Depuis mon arrivée à Gonstantine, je n’avais pas entrevu la moindre silhouette de ces locomotives vivantes du Sahara. C’était pour moi un désappointement d’autant plus vif, qu’on m’avait affirmé que des troupes de ces quadrupèdes gibbeux sillonnaient et
encombraient sans cesse les rues de la ville. Je commençais à soupçonner une mystification, mais je dus reconnaître bientôt que l’on n’avait nullement songé à abuser de ma crédulité. En effet, pour jouir de ce spectacle, il m’eût suffi d’attendre l’époque de la moisson ; c’est alors que les chameaux viennent en bandes serrées déposer à la halle les sacs ou tellis dont ils sont chargés. Il y avait là seulement une vingtaine de ces bêles dociles et patientes que j’étais heureux d’observer sans être obligé de subir en même temps l’exhibition des burlesques et repoussants cavaliers avec lesquels on les fait voyager à l’étranger, et qui se livrent sur les bosses des malheureux animaux à des exercices grotesques chers à nos badauds de la ville et de la campagne. Ici au moins je les voyais dans leur pays natal, leurs regards doux et intelligents semblaient me dire : Nous sommes chez nous. Plusieurs d’entre eux étaient accroupis nonchalamment. Voulant leur donner une preuve d’intérêt, j’achetai à leur intention des petits painsgalettes aux boulangers forains, que je leur distribuai généreusement. Mais les pacifiques coursiers ne daignèrent pas y toucher. J’attribuai d’abord cette abstention à leur sobriété bien connue, lorsqu’un chamelier, s’apercevant de ma surprise, me fit comprendre au moyen d’une mimique expressive que mes protégés ne se nourrissaient que d5herbe, d’orge et de dattes. C’était une leçon d’his-
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toire naturelle qu’infligeait à mon ignorance l’enfant du désert.
A deux pas de l’enceinte où sont parqués les dromadaires s’élèvent plusieurs rangées de petites tentes de toile grossière, retenues par des pieux fichés en terre. Un côté entr’ouvert permet aux curieux d’assister aux scènes diverses qui se déroulent à l’intérieur de ces maisons portatives. Dans quelques-unes, on aperçoit des Arabes ou des Kabyles paresseusement couchés ou accroupis; dans d’autres, on fume et l’on joue aux cartes. Plusieurs gourbis sont occupés par des industriels de différentes sortes.
Les rôtisseurs ne sont ni les moins nombreux, ni les moins achalandés. Sur un fourneau de tetre cuite placé à l’entrée de leur habitation, grillent, enfilés dans des broches de bois, de minuscules morceaux de mouton ; les nuages opaques de fumée que dégage la graisse en fusion infectent l’air de façon à obliger le passant le moins susceptible à se boucher hermétiquement les fosses nasales. Ce comestible d’aspect écœurant est fort recherché par les gourmets du lieu; les amateurs font queue à la porte des débitants.
Pour moi, je préfère assister à la confection des flûtes et des flageolets champêtres fabriqués avec des roseaux, industrie dont j’ai parlé plus haut et qui est l’enfance de l’art. J’en achète plusieurs échantillons après les avoir fait essayer
par quelques virtuoses indigènes. 11 y a de quoi approvisionner tous les mélomanes d’Algérie avec l’immense quantité des instruments primitifs confectionnés dans ces ateliers en plein air.
Je note encore que les femmes arabes, kabyles ou négresses, qui figurent au milieu de cette cohue, sont d’un physique repoussant; ces espèces de bohémiennes n’ont pas d’âge appréciable, la plupart ne portent que des haillons sordides et malheureusement elles ne sont pas voilées.
L’absence à peu près complète de flâneurs sur cet étrange forum s’explique parfaitement. Il résulte des renseignements que je recueillis plus lard, * qu’il n’est pas prudent de se risquer sans escorte dans ces parages malsains où les étrangers paient souvent fort cher leur curiosité, les pick-pockefs africains étant dignes de rivaliser avec leurs confrères d’Europe. De temps en temps, des querelles et des rixes violentes surgissent entre les naturels du pays et les soldats de la garnison.
Aussi la porte Djebbia, située à proximité du marché, est-elle pourvue d’un poste de militaires toujours prêts à intervenir en cas de besoin.
C’est par cette porte, la seule à peu près conservée de l’enceinte romaine, que nous rentrons en ville; nous sommes instantanément transportés en plein quartier musulman.
Le soleil, qui illumine de ses plus joyeux rayons les rues, leur donne un air de fête qui les trans-
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figure. Rien de curieux et d’amusant comme de passer en revue les boutiques et les échoppes de tout genre qui bordent la chaussée tortueuse.
Les outres gigantesques, qui étalent leur ventre rebondi devant certaines portes, sont pleines de lait aigre dont les indigènes se montrent très friands. A côté, vous pouvez faire votre provision de feuilles de henné qui remplissent des corbeilles d’osier. Plus loin, ce sont les corroyeurs, passez vite ; puis les bouchers mozabites , passez plus vite encore. Ne vous arrêtez pas davantage devant les fondouks, sortes d’hôtelleries où les voyageurs indigènes peu fortunés se logent avec leurs bestiaux, en compagnie d’une quantité innombrable de petits animaux parasites qui se familiarisent bien vite avec les hôtes passagers de la maison.
J’aime mieux observer ce négociant qui dans son magasin fait sa correspondance; je l’examine traçant sur le papier, de droite à gauche, avec une plume de roseau, — l’antique calamus, — ces jolies arabesques, dessins bizarres dont est composée l’écriture nationale.
Je suis distrait de mon attention par un bruit de voix enfantines qui arrive à mes oreilles. Je m'approche de l’endroit d’où part ce bruit, et je pénètre par une porte entre-bâillée dans une maison mauresque distribuée comme la plupart de celles d’Alger.
Sur les nattes de sparterie qui recouvrent le sol
humide du rez-de-chaussée, sont assis, les jambes croisées, une cinquantaine d’écoliers groupés autour de leur maître également assis, coiffé d’un turban multicolore. Les élèves marmottent d’un ton monotone et nasillard, en dodelinant la tête, des paroles inintelligibles pour moi et qui, m’a-ton dit, sont les versets du Coran. On m’a également assuré que c’est à peu près à cette connaissance que se réduit l’instruction arabe. J’ignore si cette instruction est gratuite et obligatoire ; en tous cas, elle me paraît peu propre à développer les facultés intellectuelles des fils de Mahomet. Quoiqu’il en soit, je constate que, dans cette école, comme dans les nôtres, aussitôt que les bambins se croient à l’abri de l’œil du professeur, ils s’abandonnent à une foule d’espiègleries plus ou moins drolatiques.
M’apercevant que ma présence causait aux jeunes disciples des distractions qui pouvaient attirer sur moi l’attention de l’instituteur et m’exposer à une expulsion brutale, je m’éclipsai furtivement. J’avais encore les oreilles remplies par le bourdonnement qui s’échappait de cette ruche de petits musulmans, quand retentit tout à coup dans le lointain le son éclatant des clairons qui jouaient l’air si populaire en Algérie de la Casquette du Pere Bugeaud.
Je presse le pas, et me voilà bientôt rentré en France. J’assiste avec une émotion patriotique au
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défilé de nos braves soldats de différentes armes qui regagnent leurs casernes respectives. J’admire leur brillante tenue, leur attitude martiale. Les vieux turcos, au teint basané comme du vieux cuir de Cordoue, se distinguent par la rudesse et l’énergie de leur physionomie presque sauvage. Les fanions qu’ils portent fièrement sont ornés de croissants qui se détachent sur le fond bleu ou jaune de l’étoffe.
Les mouvements des troupes de la garnison de Gonstantine sont incessants ; à chaque instant résonnent dans les rues les fanfares guerrières. J’avoue, au risque de passer pour un chauvin, que rien ne m’émotionnait comme d’entendre les échos sonores de la vieille cité numide redire nos symphonies nationales.
Quant aux indigènes, ils paraissent peu impressionnés ; leur curiosité ne semble nullement éveillée ; ils regardent passer nos régiments avec une indifférence peut-être affectée qui pourrait bien ressembler à du dédain. Après tout, nous ne devons pas nous attendre à des manifestations sympathiques de la part des habitants d’un pays dont nous occupons le sol en conquérants et en maîtres.
XYI
Excursion à Sidi-Mécid. — ■ L’établissement thermal. — Les naïades. — La salle de bal. — Le café de la Grotte. — Le musée du square Yalée et les israélites.
C’est dans l’après-midi, sous les ardeurs tropicales d’un soleil flamboyant, que nous entreprenons l’excursion des bains de Sidi-Mécid, la great attraction de Gonstantine après le pont Ël-Kantara. 11 s’agit pour y arriver, sans s’exposer à dégringoler du haut des rochers, ce qui simplifierait singulièrement le voyage, de suivre quelque temps un chemin pierreux qui, après avoir longé la base des fortifications de la ville, s’infléchit brusquement à droite. On contourne l’immense falaise que couronne la Kasbah, et on découvre presque vis-à-vis l’orifice de l’arcade naturelle dont nous avons vu, du pont El-Kantara, le côté opposé.
Nous franchissons le Rummel sur un ponceau qui communique à une espèce de promontoire formé de pierres usées et aplaties comme des dalles par les eaux qui les recouvrent entièrement à certaines époques de l’année. A l’une des extrémités
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de cette plate-forme, le Rummel se précipite pour rebondir en cascades sur la pointe des rochers qui lui disputent le passage dans sa descente effrénée.
Après avoir contemplé quelques moments ce site à l’aspect grandiose et sauvage, nous nous engageons dans un étroit sentier taillé en corniche sur le flanc de roches abruptes, couleur de rouille et dont quelques-unes, phénomène singulier, sont tapissées d’énormes cactus d’un vert glauque. A nos pieds, coule le Rummel qui, dégagé de ses entraves, serpente aussi paisiblement que notre gracieuse Youlzie, à travers une prairie couverte d’une végétation éblouissante de fraîcheur et que dominent d’un côté de riants coteaux boisés. G’est un paysage virgilien dont le caractère pastoral contraste agréablement avec la nature bouleversée que nous venons de quitter.
Le sentier aboutit par une pente douce à une maisonnette rustique entourée de jardins et habitée par un gardien fermier des bains.
Rien de plus bizarre et de plus romantique que l’établissement thermal de Sidi-Mécid ; il n’a aucune analogie avec ceux de Gauterets, de Luchon, de Ragnères, de Rade et autres stations balnéaires.
Qu’on se figure une agglomération de roches superposées, la plupart tapissées de plantes pariétaires, de mousses, de fougères et de capillaires dont le feuillage fin et délicat s’abrite sous les rameaux d’arbres et d’arbustes de diverses essences.
Quelques-unes de ces roches forment, en se creusant, des cuvettes grossières, bassins naturels alimentés par des sources d’eau sulfureuse et alcaline, d’une température de 28 à 30 degrés.
Plusieurs sentiers, qui grimpent en serpentant dans le bois, font communiquer entre eux les différents étages occupés par ces baignoires primitives, de dimensions et de profondeurs inégales. Les unes ne peuvent recevoir que trois personnes à la fois ; la plus grande en contient une quarantaine, une des piscines est spécialement réservée aux dames. La clôture de ces salles de bain à ciel ouvert est des plus élémentaires ; elles sont fermées d’un côté par les parois plus ou moins saillantes des rochers, et de l’autre par des planches brutes à peine jointes.
Le baigneur a la faculté de s’asseoir sur les bords rocailleux du bassin, ou de se tenir debout les pieds enfoncés dans un gravier plus ou moins fin. 11 peut même se donner le plaisir de la natation, ombragé par le feuillage léger qui bruit sous les molles caresses du souffle printanier. 11 entend, ravi, le doux ramage des artistes ailés qui jettent au vent leurs notes joyeuses, concerts aériens que le poète préfère aux plus brillantes symphonies exécutées dans les casinos somptueux.
Par exemple, je n’oserais affirmer que les jolies naïades qui viennent confier leur beauté sans voile à l’onde perfide soient suffisamment protégées par
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le rideau tremblant du feuillage contre les regards indiscrets des promeneurs qui, sans se soucier du sort infligé au chasseur mythologique, sont tentés de contempler des charmes si imprudemment exposés.
Près de la maison du gardien, située au pied des sources minérales, s’étend un magnifique jardin planté en grande partie d’orangers, de citronniers et de grenadiers , dans les allées duquel nous voyons en ce moment circuler des groupes d’Israélites des deux sexes revêtus de leurs habits de fête. Le gardien nous dit que ce sont les invités d’une noce qui vient d’être célébrée à Cons tan tine. Il paraît que, selon un usage traditionnel, les nouveaux mariés, accompagnés de leur famille et de leurs amis, vont après la cérémonie nuptiale se promener à Sidi-Mécid, le bois de Boulogne ou de Vincennes des Constantinois. A quelques pas, on nous montre un large emplacement encadré par des bordures d’arbres exotiques. C’est une vaste salle de bal d’été qui a pour horizon une muraille de roches sinistres et pour plafond la voûte céleste. Je me figure que la polka et la mazurka dansées par les Européens doivent se trouver là quelque peu dépaysées.
Nous reprenons au retour le même chemin. A peu près à moitié route, une explosion formidable retentit, et immédiatement des quartiers énormes de roche viennent tomber tout près de nous. Est-
ce une avalanche qui va se détacher de la montagne et nous engloutir? Franchement le moment serait mal choisi. Nous pressons le pas, et nous ne tardons pas à découvrir les ouvriers qui font jouer la mine pour faire sauter une partie du roc. Il s’agit d’élargir l’étroite chaussée que l’on se propose de rendre carrossable.
Un bruit plus doux et plus mélodieux attire notre attention au moment où nous nous préparons à repasser le Rummel.
A la base de l’un des gigantesques et imposants rochers à travers lesquels le fleuve s’est frayé une violente issue, nous apercevons un jeune Arabe qui joue de la flûte, assis devant l’ouverture d’une grotte dont l’entrée est en partie masquée par un frêle rideau de branches de lauriers. L’artiste, qui paraît âgé d’une vingtaine d’années, quitte vivement son chalumeau pour nous faire signe d’entrer chez lui. La grotte est un café composé de deux pièces. Dans la première, sont installés les ustensiles indispensables à la profession et dont le principal est représenté par un fourneau de terre cuite sur lequel chauffent en permanence et à feu doux plusieurs cafetières minuscules. Le consommateur a la liberté de s’asseoir sur les nattes étendues à terre ou sur la pierre nue.
La seconde pièce sert de chambre à coucher au troglodyte imberbe. Inutile d’ajouter que l’ameublement est des plus rudimentaires.
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Nous prenons, en compagnie de touristes qui viennent se joindre à nous, un moka dont le palais d’un gourmet eût été médiocrement satisfait. Mais l'établissement n’est pas destiné à recevoir une clientèle de sybarites, nous sommes loin ici de Tortoni.
Après nous avoir fait entendre sur son instrument champêtre des mélodies arabes et françaises, ces dernières quelque peu estropiées — il fallait tenir compte de l’intention, — le propriétaire m’invite gracieusement à fumer avec lui une pipe bourrée de kief, chanvre pulvérisé auquel il mêlait un peu de tabac; ce mélange devait me procurer les sensations les plus délicieuses. Je résistai à la tentation. L’habitant de la grotte cultive et récolte, dans le jardinet de terre rapportée attenant à son antre, les plantes qui composent la drogue enivrante dont les effets sont encore plus pernicieux qu’agréables.
L’idée d’avoir converti cette caverne en café est assez originale. L’établissement manque évidemment de luxe et de confortable, mais quel sublime décor l’encadre! A quelques pas, rugissent les chutes écumantes du Rummel; en face, se détache avec un puissant relief, sur le bleu cru du ciel, le rocher de la Femme adultère dont la vue impressionne péniblement le spectateur qui ne'peut s’empêcher de songer aux exécutions sinistres dont ces lieux ont été tant de fois témoins. Sous l’impression
d’une vision rétrospective, vous vous reculez involontairement, de crainte que le sac funèbre dont j'ai parlé ailleurs, chargé d’une nouvelle victime, ne vienne rouler à vos pieds.
Nous regagnons la ville en suivant les lacets que forme la route de Philippeville, et, après une ascension assez fatigante, nous faisons une station aussi agréable qu’intéressante au square Yalée. Ce jardin public est en même temps une promenade charmante, admirablement exposée, et un curieux musée lapidaire. On a réuni là un grand nombre d’antiquités carthaginoises et romaines, découvertes sur 1’emplacement de l’ancienne cité numide. Parmi les sculptures plus ou moins mutilées, on remarque des lions gigantesques en pierre et une tête énorme de Gérés, personnification allégorique de Cirta. Mon tribut de respect et d’admiration payé à ces vénérables débris archéologiques, je reporte mon attention sur les groupes vivants qui peuplent les allées sinueuses ombragées par des massifs verdoyants où la fraiche végétation du nord se mêle à celle des tropiques.
La vnriété des costumes dont sont revêtus les promeneurs qui circulent en ce moment est infinie. On dirait une mosaïque humaine dont l’éclat riva» lise avec celui des fleurs qui l’entourent. Les Israélites des deux sexes, qui sont encore en fête (1), se
(1) Les fêtes de la Pâ^ue juive durent dix jours.
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distinguent par la magnificence et l’originalité de leurs vêtements. C’est une mise en scène d’opéra : l’illusion est presque complète; à chaque instant, il me semble que toutes ces bouches vont s’ouvrir pour chanter un chœur final de Rossini ou de Verdi.
On ne s’imagine pas le luxe de toillettes étalé là par les juives drapées majestueusement dans leurs robes traînantes, lamées d’or et d’argent; leurs bras nus sont ornés des bijoux les plus riches. Je ne prétends pas dire cependant que les parures soient toujours de bon goût, les couleurs des étoffes sont la plupart du temps violentes et heurtées.
Quant aux hommes, ils portent avec grâce et aisance leurs costumes fantaisistes; quelques adolescents au teint d’une blancheur mate, aux yeux rêveurs, se font remarquer par une délicatesse de traits tout à fait féminine. Ces fils de Jacob ont des attitudes vraiment sculpturales. Leur réputation de beauté est ici parfaitement justifiée. Un artiste n’aurait que l’embarras du choix pour se faire une collection de modèles parmi les types académiques exposés en ce moment au square Valée. Aussiôt qu’un Israélite se dispose à s’asseoir sur un banc en partie occupé par des Arabes, j’observe que ces derniers quittent immédiatement la place pour éviter le contact; j’en conclus que la fusion n’est pas encore près de s’opérer entre ces deux races antipathiques.
L’aqueduc de Justinien. — Un enterrement arabe. — La lessive au Ghetto. — La place Négrier et les encanteurs. — Départ pour Guelma.
Malgré les espérances qu’un merveilleux coucher de soleil nous avaient fait concevoir pour le lendemain, la journée fut aussi triste que celle de la veille avait été radieuse. L’astre boudeur refusa encore de favoriser notre excursion à l’aqueduc romain, une des plus intéressantes que le touriste puisse accomplir aux environs de Gonstantine.
La route qui y conduit est ravissante ; le rustique établissement de bains sulfureux que l’on rencontre avant de s’éloigner de la ville, n’est remarquable que par sa situation pittoresque au pied d’un rocher à pic connu sous le nom de pointe de Sidiliached. C’est sous la voûte d’une excavation naturelle ouverte dans le roc, que coule la source minérale dont les indigènes font un grand usage. A quelques pas de là, le Rummel fait son entrée en s’engouffrant dans le ravin qui contourne le bloc calcaire sur lequel se dresse la cité aérienne. Un
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peu plus loin, la route traverse une campagne d’une fertilité extraordinaire. A droite et à gauche, s’élèvent d’élégantes villas entourées de jardins dont quelques-uns sont ornés de kiosques, de grottes en rocailles, de petits labyrinthes, dont l’aspect vous reporte à mille lieues de Constantine. Enfin se dressent entre deux collines, encadrées par un paysage d’un caractère italien, les arcades de l’aqueduc, — dont la construction est attribuée à l’empereur Justinien. Ce sont, avec les citernes de la Kasbah, les vestiges les plus importants de la domination romaine à Constantine. La pluie, toujours implacable, nous arrache bientôt à notre admiration.
En arrivant près du pont El-Kantara, je m’arrête pour contempler un des effets de lumière les plus singuliers qui se puissent imaginer. A travers l’échancrure ouverte sur le ravin, s’épanouissent les rayons du soleil couchant, noyés dans un nuage vaporeux teint de toutes les nuances de l’arc-enciel. Il me semble assister à l’une de ces apothéoses de théâtre éclairées par des feux de Bengale multicolores; il ne manque, pour compléter la mise en scène, que l’apparition subite d’une divinité fantastique.
Dans la rue Nationale, un autre genre de spectacle m’attire. J’aperçois, sortant de la mosquée, un groupe compact d’indigènes qui marchent d’un pas précipité comme s’ils étaient poursuivis. Les
blancs fantômes psalmodient des chants étranges. C’est un enterrement musulman. Je me range sur le trottoir pour voir défiler le lugubre cortège. A peu près au centre du groupe, le mort, placé sur un brancard porté par ses coreligionnaires parents et amis qui se relaient de distance en distance, est recouvert d’un drap mortuaire aux couleurs du prophète et orné de croissants et d’arabesques. Tous les assistants chantentà l’unisson une mélopée bizarre qu’ils répètent sans cesse en baissant ou en élevant plus ou moins la voix jusqu’à ce qu’ils soient arrivés au lieu de la sépulture. En considérant la précipitation extraordinaire de leur marche, on croirait que les porteurs ont hâte de mettre en terre leur frère, pour le faire arriver plus tôt au paradis de Mahomet. C’est une cérémonie d’un caractère saisissant dont je n’avais pas été témoin à Alger; j’en vis trois dans la même journée à Constantine, ce qui s’explique par la supériorité numérique des indigènes qui résident dans cette ville.
Je consacrai le dernier jour que je passai dans la patrie de Jugurtha, à revoir les choses qui m’avaient particulièrement frappé. Une visite au quartier juif faisait partie du programme que je m’étais tracé. Rien de bien saillant dans le Ghetto constantinois, d’ailleurs aussi sale que désert. Plusieurs portes de maisons, ouvertes sur la rue, me permirent d’observer que les cours, ruisselantes d’eau, étaient remplies de femmes qui, vêtues d’ac-
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eoutrements les plus fantaisistes, quelques-uns extrêmement sommaires, s’occupaient avec une activité fiévreuse à lessiver des montagnes de linge. Ce spectacle édifiant aurait ravi plus d’une de nos ménagères. Si je n’eusse vu à l’œuvre ces filles de Rébecca, je n’aurais jamais imaginé, avec mes préjugés sur la propreté de la race d’Israël, qu’elles fussent susceptibles de déployer tant de zèle et d’efforts dans la pratique d’une pareille opération.
En remontant le quartier du Ghetto, on arrive bientôt sur la place Négrier, incontestablement la plus originale et la plus animée de celles de Constantine. Elle est bordée d’un côté par le palais de justice et la mosquée de Salah-bey. Du premier de ces monuments, rien absolument à dire, sinon que c’est une construction récente taillée sur le patron à peu près uniforme des tribunaux de la métropole. La mosquée qui lui est contiguë a beaucoup de cachet; son élégant minaret est revêtu de faïences émaillées aux reflets chatoyants ; elle présente en outre un certain intérêt à l’intérieur.
Sous les arcades d'une salle voûtée, sont rangés les tombeaux en marbre de plusieurs générations de membres de l’illustre famille de Salah-bey. Les tombes des hommes se distinguent par les turbans sculptés qui les couronnent, tandis que celles des femmes ne portent aucun ornement.
La place Négrier est encombrée des marchandises les plus hétérogènes ; à côté des vieilles fer-
railles rouillées et des hardes déguenillées étalées sur le sol, on voit des bijoux précieux, de luxueuses étoffes, de riches tapis. La présence des encanteurs donne à cette place un caractère particulier d’originalité. Rien de curieux comme de voir ces commissaires-priseurs indigènes fendre la foule en promenant à la main des objets de toute espèce qu’ils adjugent au plus offrant et dernier enchérisseur. J’aurais pu peut-être faire là quelques emplettes avantageuses, mais il me manquait une condition cessentielle pour enchérir : c’était la connaissance de la langue arabe.
Je n’achèterai donc rien aujourd’hui aux encanteurs ; j’ai d’ailleurs à m’occuper de mes préparatifs de départ, nos places étant retenues à la voiture de Guelma; de là nous comptons gagner Bône. Diverses circonstances, dont l’énumération serait fort indifférente au lecteur, nous avaient contraints de renoncer à l’excursion de Biskra, la ville des Palmiers, que le touriste qui se respecte ne manque jamais d’aller visiter. C’est partie remise, si Dieu me prête vie et santé ; il faut bien d’ailléurs réserver une poire pour sa soif, surtout quand il s’agit d’aller au désert, et la passion des voyages n’est pas encore éteinte chez moi. Au surplus, l’itinéraire que j’allais suivre avait aussi son intérêt, comme j’espère que le lecteur voudra bien le reconnaître.
A six heures du soir, nous nous installions dans
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le coupé de la diligence de Guelma, qui part chaque jour de la place de Nemours. En ce moment, la place est encombrée de véhicules de grandeur et de formes diverses qui vont se diriger sur différents points. Les marchands de petits pains occupent leur poste habituel; leurs voix glapissantes dominent le tohu-bohu de la foule amassée autour des voitures publiques.
La nôtre stationne plus d’une heure devant l’hôtel des Postes pour attendre le ballot des correspondances, au grand déplaisir des voyageurs prisonniers dans leurs cellules roulantes. Enfin, il est nuit quand nous franchissons pour la dernière fois le pont El-Kantara ; inutile de chercher à découvrir le Rummel, enseveli sous une couche d'épaisses ténèbres.
Encore quelques pas, et Gonstantine ne sera plus pour nous qu’un souvenir.
Que le touriste amateur de couleur locale se hâte de visiter ce qui reste de l’ancienne capitale numide, avant que l’édilité française, au nom du progrès et de la civilisation, ait achevé son œuvre de destruction pour percer des voies larges et symétriques condamnées aux envahissements d’un soleil implacable.
Alors auront disparu les curieuses maisons arabes, remplacées par de banales constructions européennes, nullement appropriées aux goûts, aux habitudes et aux besoins des indigènes.
N’est-il pas à craindre encore que les costumes nationaux si pittoresques ne disparaissent à leur tour, comme en Turquie, où les redingotes, les pantalons collants et les fez deviennent de plus en plus à la mode?
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La route de Guelma. — L’hôtel Auriel. — Préparatifs de fête. — Physionomie de la ville..— La rue d'Announa. — Les thermes et le théâtre antique. — Campement arabe.
— Excursion à Hammam-Meskoutine (bains des maudits).
— Les sources. — Les cônes.
C’est à la pâle et sereine clarté de la lune que j’entrevois la première partie de la route de Constantine à Guelma. La seule observation que je trouve consignée sur mes notes, c’est que le chemin est très accidenté et surtout fort mal entretenu, si j’en juge par les nombreux et violents cahots qui font rebondir la diligence ainsi qu'un navire ballotté par les flots. Décidément nous sommes loin du département de Seine-et-Marne où les voies de communication, grâce à l'intelligente sollicitude de nos ingénieurs, sont unies comme des parquets. La température est froide, la bise souffle avec une âpreté mordante, on se croirait dans le voisinage d'un glacier; il est vrai que nous montons toujours.
La voiture marche avec une prudente lenteur, les relais sont fort distancés et on s’y arrête Ion-
guement, sans que ces stationnements démesurément prolongés me paraissent autrement justifiés.
L’explication que me donne mon voisin de coupé, habitant du pays, ne me satisfait qn’incomplètement : La diligence, dit-il, doit arriver à Guelma à l’heure réglementaire, ni avant ni après, absolument comme un convoi de chemin de fer.
J’apprécie l’avantage des habitudes régulières surtout quand il s’agit de locomotion ; il me semble toutefois qu’en retardant de deux heures le départ de Constantine, on parviendrait au même résultat, sans faire perdre un temps précieux au voyageur. Mais je ne suis pas dans le secret de l’administration des postes qui a probablement quelque bonne raison pour agir ainsi.
A peine le soleil, semblable à un globe de feu suspendu dans l’espace, s’est-il levé au-dessus de la cime de l’une des hautes montagnes qui nous environnent, que ses rayons obliques envahissent notre compartiment et nous sommes comme enveloppés de flammes dévorantes dont nous avons peine à nous garantir.
La végétation méridionale s’épanouit dans toute sa vigueur. Le long des pentes escarpées qui encaissent le chemin, se hérissent, comme des lames de sabre, les feuilles pointues d’agaves d’une taille colossale ; on dirait de verdoyantes panoplies éparpillées sur le roc. D’immenses champs d’oliviers au feuillage poudreux se montrent aux approches
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de Guelma; puis les montagnes imposantes qui ferment d’un côté l’horizon dessinent de plus en plus nettement sur le ciel leur relief vigoureux.
La route traverse plusieurs ponts jetés sur une rivière au cours rapide qu’on appelle la Seybouse : enfin, apparaissent les premières maisons de Guelma, située d’une façon aussi pittoresque que riante au milieu d’une vallée fertile que dominent les contre-forts du Djebel-Mciliouna , dont le sommet atteint une altitude de 3,000 pieds.
On nous indique, au bureau des diligences, l’hôtel Auriel comme le plus convenable de Guelma, et nous nous présentons avec la confiance que nous y serons les bienvenus. Les voyageurs né doivent pas pulluler dans ce modeste chef-lieu d’arrondissement. Mais aujourd’hui, contrairement à ses habitudes solitaires, l’hôtel Auriel est presque au complet.
L’hôtelier, que je trouve en costume de cuisinier, occupé à faire griller des côtelettes, m’apprend, tout en surveillant son rôti, qu’on attend le lendemain le général Ghanzy qui a fait retenir pour lui et sa suite plusieurs appartements à l’hôtel Auriel.
Le brave homme me communique cette heureuse nouvelle avec une émotion réelle, son visage rayonne de joie et de fierté. Quelle bonne fortune, quel honneur pour moi, s’écrie-t-il, de recevoir un hôte de cette distinction î
La maison est en révolution ; l’hôtesse, les garçons, les aides de cuisine, sont sens dessus dessous. Tout le personnel s’absorbe dans les apprêts qu’occasionne l’approche d’un évènement considérable.
Malgré cela, nous parvenons à nous caser d’une façon très satisfaisante.
Nous serons bien gardés aujourd’hui : à l’une des extrémités de la galerie intérieure sur laquelle donne notre chambre, un spahis, revêtu de son manteau couleur de pourpre, se tient en faction devant l’appartement occupé par l’officier d’ordonnance du général.
Après avoir pris possession de notre logis, nous tentons une première expédition dans la ville. Inutile de se faire escorter d’un guide.
Les rues de Guelma, parfaitement régulières, sont bordées de maisons neuves à deux ou trois étages. Les places sont alignées avec la même symétrie. Celle qu’occupe l’hôtel Auriel est agrémentée d’un square au milieu duquel surgit une fontaine dont l’eau jaillissante entretient constamment la fraîcheur des orangers, des acacias et des citronniers qui forment autour d’elle une corbeille odorante. Cette place communique avec une ligne étendue de boulevards, charmante promenade dont l’avenue principale est entourée de pelouses et de jardins où la flore africaine s’étale avec autant de variété que d’éclat.
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Un vieillard cacochyme, qui vient s’asseoir à côté de nous, vante la beauté et la salubrité du climat de Guelma, où, selon lui, les médecins devraient envoyer tous les poitrinaires; nulle station médicale, assure-t-il, n’est plus favorable à la guérison de la phthisie. Malheureusement les violentes quintes de toux qui interrompent l’orateur à chaque mot me paraissent des arguments peu concluants pour la thèse qu’il soutient.
J’hésite moins à affirmer que la chaleur se fait sentir aujourd’hui avec une intensité qui ne serait pas déplacée au Sahara.
La population indigène demeure cantonnée presque exclusivement dans la rue d’Announa qui traverse la cité d’une extrémité à l’autre; les marchands mozabites y. ont de nombreux comptoirs; dans la partie haute de la ville s’élève la mosquée, construction de style mauresque d’une grande élégance.
Toutes les rues, y compris celle d’Announa, sont pavoisées, des drapeaux flottent à tous les étages ; de place en place, se dressent des mâts surmontés d’oriflammes et reliés entre eux par des guirlandes de lierre; parmi les nombreux arcs-de-triomphe, celui qui se dresse en avant de la porte par laquelle doit entrer le gouverneur est de beaucoup le plus remarquable. Au milieu des pilastres de verdure parsemée de bouquets, de fleurs, se détachent des écussons ornés de peintures allégoriques et chargés
d’inscriptions en l’honneur du vaillant chef de l’armée de la Loire.
Heureusement pour l’archéologue, Guelma n’a pas seulement à lui offrir l’aspect monotone de ses rues tirées au cordeau et de ses maisons européennes; il contemplera avec intérêt d'importants vestiges des thermes antiques dont l’œil distingue encore les distributions primitives, et il s’arrêtera longtemps à examiner les restes imposants du théâtre romain situé à une extrémité de la ville, sur une éminence qui domine la campagne.
Après celui d’Orange, c’est un des théâtres antiques les mieux conservés. Malheureusement, la municipalité le laisse dans un état d’abandon et de saleté déplorables. L’intérieur sert de dépôt à toutes sortes d’ordures et d’immondices qui en défendent l’accès aux plus intrépides. Aujourd’hui on peut s’en approcher, grâce aux travaux de déblaiement qui s’exécutent en prévision des visites du lendemain.
En rentrant de mon excursion, je trouve le personnel de l’hôtel au paroxysme de l’agitation ; on achève la décoration intérieure avec une activité fébrile. De la cave au grenier,
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu’astragales.
Un soin tout particulier a présidé à l’ornementation de la salle à manger; le garçon m’invite à
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en contempler le brillant aspect; son admiration se traduit par les exclamations les plus enthousiastes; je me garde bien de lui marchander les compliments qu’il provoque naïvement.
Après un repas dont la qualité se ressentait quelque peu des émotions et des occupations des décorateurs improvisés, je gravis la rue montueuse d’Announa et je franchis la porte fortifiée qui s’ouvre du côté de la montagne. Là, je m’arrête saisi par la nouveauté du spectacle pittoresque et original qui s’offre soudain à mes yeux : sur un terrain rocailleux et accidenté, recouvert par places d’une herbe chétive, de nombreux Arabes sont campés. C’est une sorte de ville improvisée qui se compose de tentes de dimensions diverses dont les plus grandes sont occupées par de hauts dignitaires.
Autour des maisonnettes de toile, stationnent ou circulent de superbes chevaux richement caparaçonnés, des mulets et des chameaux.
Un grand mouvement règne parmi les Arabes de différentes tribus dont les chefs se font remarquer par leur air de noblesse et de distinction et par la beauté de leur costume; ils sont l’objet des marques de déférence les plus respectueuses. Tandis que les uns se promènent gravement, d’autres font leur repas du soir, d’autres encore s’occupent à astiquer leurs armes ciselées et damasquinées et à polir les broderies d’or et d’argent dont les selles de cuir sont enrichies. Tous ces indigènes sont
accourus pour saluer le vice-roi d’Algérie; ils se disposent à accueillir son arrivée par de brillantes fantasias.
A chaque instant, descendant des hauteurs environnantes, des cavaliers vont se réunir à leurs frères, après une courte station dans le misérable village de gourbis qui occupe le sommet d’une colline voisine.
Le soleil, qui va disparaître derrière la crête échancrée du Djebel-Mahouna, éclaire ce tableau mouvant, à la fois guerrier et pastoral, de lueurs sanglantes, et lui imprime un caractère étrange ; puis la nuit étend son voile sombre sur la campagne, peu à peu le silence se fait profond ; on n’entend plus que le hennissement des chevaux et le son argentin que produit le cliquetis des armes.
Malgré l’intérêt artistique que peuvent offrir les thermes et le théâtre, curieuses épaves de la civilisation de l’antique Calama, aujourd’hui Guelma, peu de touristes s’arrêteraient dans cette ville s’ils n’y étaient retenus par le désir de visiter les bains maudits (Hammam-Meskoutine) situés à proximité. Cette excursion de quelques heures permet de voir une des curiosités naturelles les plus étonnantes de l’Algérie. La voiture que nous avions louée devait nous ramener à Guelma, de manière à nous permettre d’assister à l’entrée du gouverneur, annoncée pour deux heures de l’après-midi.
Le soleil sera de la partie, il verse déjà des
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torrents de lumière sur la campagne; l’air pur et frais du matin en tempère agréablement l’ardeur. On suit d’abord pendant quelques kilomètres la grande route de Constantine. puis on s’engage dans un sentier montueux qui surplombe une gorge profonde. De toutes parts la végétation s’étale avec une exubérance sauvage ; à droite et à gauche, s’élèvent des haies touffues de genêts aux fleurs d’or, des bois épais de lentisques entremêlés d’oliviers dont le feuillage argenté se détache sur le vert d’émeraude des plantes qui tapissent le sol.
Après avoir longé quelque temps le vallon étroit enserré par une ceinture de montagnes dont les plus éloignées montrent leurs fronts dénudés, nous apercevons comme un nuage isolé qui semble s’échapper des entrailles de la terre.
Est-ce de la fumée, de la poussière, ou de la vapeur? Le cocher fixe notre incertitude en nous disant que ce nuage est produit par l’évaporation de l’eau des sources thermales toujours en ébullition.
A travers la vapeur diaphane, je distingue une multitude de tertres coniques ; on croirait voir d’ici un village de huttes noirâtres, disséminées sur un plateau de médiocre étendue. La voiture s’arrête devant une espèce d’hôtellerie entourée de vastes hangars aux toitures rouges, et nous descendons, impatients de satisfaire notre curiosité vivement éveillée.
Les sources sont à deux pas; un sentier bordé d’oliviers aux troncs robustes et noueuxy conduit en quelques minutes. Singulier aspect que celui que je vais essayer de décrire ! Figurez-vous un terrain boursouflé, d’un blanc jaunâtre, moucheté çà et là de taches ferrugineuses. Ce terrain est sillonné d’une quantité de rigoles peu profondes qui s’entre-croisent en tous sens et dans lesquelles court follement une eau bouillante et limpide.
Le plateau forme une sorte de promontoire élevé, à la base duquel coule un ruisseau où vient se déverser l’eau minérale. L’écoulement s’opère avec plus ou moins de facilité, en raison de l’inclinaison inégale de la pente.
Tandis que par places le liquide sulfureux descend doucement d’étage en étage, un peu plus loin il s’amasse sur un sommet plan , puis à tout instant il déborde et se précipite d’une hauteur presque perpendiculaire pour retomber en cascades fumantes.
L’eau, en ruisselant le long de la paroi ondulée du rocher, sur le haut duquel elle s’était accumulée, y dépose une partie des sels qu’elle contient. La croûte calcaire, qui s’épaissit chaque jour, donne naissance à de blanches et brillantes cristallisations aux formes les plus variées et les plus bizarres; on dirait des broderies et des dentelles de marbre enrichies de perles et de diamants.
Nous hasardons quelques pas sur le plateau in-
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candescent. Des gerçures ouvertes de tous côtés s’échappent des effluves sulfureux qui nous suffoquent ; en meme temps que les pieds foulent cette espèce de lave brûlante, la tête est exposée à l’action d’un soleil implacable ; encore deux ou trois secondes de cette promenade extra-calorifique, et nous serons rôtis ou bouillis à point (1).
Si extraordinaire que soit ce spectacle, il frappe beaucoup moins l’imagination que celui destumuli noirâtres dont la vue nous avait intrigués en arrivant. On en compte environ deux cents, réunis sur une surface de quelques mètres carrés, ils ne se ressemblent ni en hauteur ni en volume, et affectent généralement la forme de pyramides ou de cônes tronqués. Leur présence est due à l’accumulation sur certains points des sels calcaires que contiennent en excès les sources qui émergent de toutes parts pour s’épancher dans un labyrinthe d’étroits canaux ramifiés à l’infini.
C’est d’abord un petit cône creux qui se forme par couches successives. L’eau sort en jaillissant comme d’un puits artésien, par l’orifice supérieur;
(1) La température des eaux d’Hammam-Meskoutine atteint 95 degrés, c’est la plus chaude des eaux minérales connues ; on peut y faire cuire en quelques minutes des œufs, des volailles, des légumes, etc.; mais le goût sulfureux que contractent les comestibles immergés rend ce mode de cuisson peu usuel. Les eaux d’Hammam-Meskoutine, employées avec efficacité dans le traitement de differentes affections, se rapprochent de celles de Bagnères,des Eaux-Bonnes, de Louèche,etc.
puis, à un moment, quand la force ascensionnelle n’est plus assez énergique, le conduit qui donnait issue au liquide s’oblitère en se remplissant de matières terreuses, et il ne reste plus qu’un petit bloc cylindrique pétrifié. L’eau minérale, arrêtée dans son cours, prend alors une autre direction.
Il est plus aisé d’expliquer scientifiquement ce phénomène géologique que de rendre l’effet que sa vue produit sur le spectateur. Si quelques traces de végétation ne se montraient sur les sommets de ces minuscules geysers, où les plantes et les arbustes ont pris la place du liquide bouillant, on se croirait transporté dans le champ de Garnac au milieu des menhirs celtiques.
L’Arabe, doué d’une imagination poétique, se préoccupe peu de la science, et il préfère expliquer ces faits curieux par des causes surnaturelles. Aussi a-t-il inventé une légende merveilleuse qui est passée à l’état de tradition. Elle est empreinte d’une couleur locale très caractéristique. Je vais tenter d’en reproduire en quelques lignes les détails les plus saillants.
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La légende des maudits. — L’hôpital militaire. — Mariages arabes. — Avant l’arrivée. — Un nègre facétieux. — La prière en plein air. — * Le théâtre et les bédouins.
Il était autrefois, non pas un roi et une reine, comme dans les contes de Perrault, mais simplement un jeune Arabe né de parents plus riches et plus puissants qu’honnêtes, fixés dans ce pays. Le jeune Arabe, nommé Ali, gentilhomme accompli, avait une sœur, un ange de beauté, qui répondait au nom d’Ourida. Elle était si merveilleusement belle que son frère, cédant à un entraînement irrésistible, en devint éperdument amoureux et jura qu’Ourida n’appartiendrait jamais à un autre qu’à lui ; détermination aussi scabreuse que téméraire.
Ali étant parvenu à faire partager sa passion insensée à sa sœur, les deux jeunes gens résolurent de s’épouser, au mépris du code musulman qui défend soüs les peines les plus sévères les unions incestueuses. Les parents, peu délicats* avaient donné leur consentement, et il ne s’agissait
plus que de faire sanctionner ce mariage illicite par le maire de l’endroit, c’est-à-dire le cadi.
L’honnête magistrat, pressenti à cet effet, refusa absolument de prêter le concours de son ministère.
Quelques jours après, l’homme vertueux était lâchement assassiné. Son successeur, tout dévoué à Ali, qui avait acheté sa conscience à prix d’or, consentit à procéder aux fiançailles, malgré les protestations et les menaces des patriarches de la tribu outrés d’un tel scandale.
De nombreuses invitations furent envoyées dans les douars voisins, pour assister à la cérémonie et aux fêtes qui devaient se donner à cette occasion. Comme Ali était aussi puissant que redouté, presque tous les invités se rendirent à l’appel qui leur était adressé.
Dès le matin du jour fixé, commencèrent les divertissements les plus variés, fantasias, luttes acrobatiques, brillants intermèdes de musique et de poésie, danses nationales, enfin jeux de toutes sortes. A la suite des divertissements, les parents, les amis et les invités, réunis dans la salle à manger splendidement décorée, prenaient part à un festin somptueux où toutes les ressources culinaires de l’époque avaient été mises à contribution. On s’imagine les succulents moutons, les innombrables et plantureux plats de couscoussou qui furent servis aux convives. Ali avait fait royalement les choses, et les derniers scrupules de quel-
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ques-uns des invités se trouvaient vaincus par la générosité de l’amphitryon.
L’allégresse régnait partout, les échos sonores répétaient à l’envi les you-you les plus joyeux, les danses avaient recommencé avec frénésie ; le couple impie allait se retirer dans la chambre nuptiale.
Tout à coup le ciel, jusqu’alors limpide et souriant, se couvrit de nuages épais, le tonnerre gronda avec un retentissement formidable, des éclairs fulgurants sillonnèrent les nues, la terre s’entr’ouvrit avec fracas pour vomir des torrents de flammes, puis une pluie de soufre et de feu s’abattit sur la salle du banquet qui en un instant ne fut plus qu’un monceau de cendres.
Moins heureux que les habitants d’Herculanum et de Pompéi, qui étaient parvenus à se sauver au moment de l’éruption du Vésuve, les gens de la noce arabe cherchèrent vainement à fuir, une force invincible les retint immobiles à leur place.
Quand la tempête infernale fut apaisée, le théâtre de la fête présenta un tableau stupéfiant; Ali, Ourida, tous les convives, danseurs, musiciens, esclaves, étaient pétrifiés.
Les cônes que l’on voit aujourd'hui sont les acteurs du terrible drame; les sources empestées d’ou s'exhalent des émanations sulfureuses demeurent comme le témoignage éternel de la catastrophe occasionnée par la légèreté excessive d’Ali et d’Ourida.
La tradition locale prétend encore que, la nuit, les fantômes s’animent, les fêtes recommencent de plus belle. Il faut bien alors se garder d’approcher l’endroit maudit, si l’on ne veut être entraîné dans la ronde infernale et enrichir la curieuse colection de pétrifications exposée sur le plateau d’Hammam-Meskoutine !
On conçoit, d’après ce récit romanesque, que les indigènes, qui en admetttent la véracité sans hésitation, fréquentent peu cette station thermale.
Pour le voyageur moins crédule, ce doit être un spectacle bien étrange que celui de ces revenants de pierre, éclairés par les lueurs blafardes de la lune. C’est alors que les fantaisies de l’imagination peuvent se donner libre carrière. Le silence de mort qui plane sur le cimetière des damnés n’est troublé que par les rugissements sauvages des bêtes fauves rassemblées autour du rocher connu sous le nom de Rocher des panthères qui se dresse non loin des sources.
Après avoir donné un coup d’œil à l’intérieur modeste des chalets installés provisoirement pour recevoir des pensionnaires, en attendant la construction projetée d’un établissement confortable, nous descendons la pente ravinée sur les flancs de laquelle sont éparpillées quelques chétives cabanes en planches, placées au-dessus des points d’étnergence de quelques-unes des Sources. C’est dans Ces cabanes que se prennent les bains de vapeur.
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Nous franchissons ensuite, sur un ponceau rustique, le petit cours d’eau qui sépare les deux collines, dont l’une est occupée par les chalets et l’autre par l’hôpital militaire, magnifique bâtiment, parfaitement aménagé, et appelé à rendre les plus grands services à nos soldats d’Afrique.
Autant la rive que nous venons de quitter présente un aspect de morne désolation, autant le versant opposé se fait remarquer par le luxe de sa végétation orientale. Le contraste est saisissant.
C’est de ce côté qu’il faut se placer pour jouir de la beauté des chutes fumantes du petit Niagara africain. En ce moment les rayons du soleil irisent les torrents de cristal liquide qui glissent sur les parois ondulées du môle calcaire.
L’effet est indescriptible.
Nous reprenons la route de Guelma ; il y règne une grande animation ; de nombreux cavaliers, militaires et bourgeois, passent rapidement au milieu des piétons qui se dirigent du côté de la ville.
Nous nous croisons avec plusieurs groupes d’indigènes des deux sexes qui cheminent paisiblement sur des chevaux ou des mulets. Ce sont, assure le cocher, des nouveaux mariés qui viennent d’être unis par le cadi de Guelma et retournent, accompagnés de leur famille et de leurs amis, dans leurs douars respectifs.
Impossible de dire si les mariées sont jeunes,
belles ou laides ; leur voile impénétrable défie le regard inquisiteur du passant.
Ce ne doit pas être une sinécure que la place de cadi ; à chaque instant il a occasion d’exercer ses fonctions.
On sait que le divorce existe en Algérie, et les indigènes en usent avec une facilité singulière; on se marie, on se démarie et on se remarie avec le plus aimable abandon.
Pour se démarier, il suffit à l’époux ou à l’épouse de venir devant le cadi et de demander la séparation sous les prétextes les plus insignifiants. La polygamie, généralement pratiquée par les musulmans, n’est guère qu’une question d’argent; ceux qui ont des moyens pécuniaires suffisants peuvent se donner le luxe de quatre femmes légitimes, c’est la limite permise. Cependant les Kabyles ne profitent guère de la tolérance du Coran ; ils se contentent généralement d’une seule femme, et ne paraissent pas s’en trouver plus mal.
Le code matrimonial des mahométans contient une foule d’articles aussi intéressants que piquants, mais qui ne pourraient trouver place dans ces notes (1). Je termine donc ici cette digression amenée
(1) En voici seulement quelques-uns, que j’emprunte à l’ouvrage du général Daumas
« La répudiation se fait de gré à gré. Le mari, dès le lendemain du mariage, peut, sans alléguer de motifs, répudier sa femme, il peut la répudier et la reprendre trois fois.
« La femme peut demander le divorce devant le cadi, le mari
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par la rencontre des noces arabes, et je rentre sans plus tarder à Guelma.
Le mouvement et l’agitation s’y accentuent de plus en plus; des cavaliers armés galopent dans toutes les rues; les ouvriers et les bourgeois qui travaillent aux décorations redoublent d’activité ; les fonctionnaires, qui ont arboré l’habit noir et la cravate blanche . circulent affairés. Bientôt nous voyons sortir de la mairie le corps municipal précédé de la compagnie de pompiers, sapeurs en tête; les tambours font entendre les ra et les fia les mieux nourris et les plus perlés de leur répertoire.
Vers les trois heures, nous nous dirigeons du côté de la route de Gonstantine par laquelle doit arriver le gouverneur. Une véritable fourmilière humaine s’y presse, l’élément indigène domine.
Arabes, Kabyles, Maures, nègres, juifs et juives, vêtus de leurs costumes les plus riches et les plus originaux, se confondent avec les Européens.
Des marchands de pâtisserie et de confiserie
est maître de le refuser si ce n'est en cas de mauvais traitements.
«. Lorsqu’un Kabyle veut se marier, il fait part de son désir à un de ses amis, qui va trouver le père de la jeune tille recherchée et lui transmet la demande. On fixe la dot qui sera payée par le mari , car ce dernier achète littéralement sa femme (c'est un peu l'inverse chez nous et le grand nombre de tilles est regardé comme une richesse de la maison.
«i En cas de répudiation, la femme reprend tout ce qu'elle a apporté en mariage ainsi que ses enfants. »
arabe promènent leurs denrées à travers la foule.
Un abominable nègre , la tête et le corps ceints de fleurs champêtres, chante en s’accompagnant d’une espèce de violon à deux cordes ; il danse et gambade en faisant les contorsions les plus grotesques. Ses facéties excitent l’hilarité des badauds et distraient un peu l’impatience générale.
Nous nous isolons de la multitude des curieux en franchissant un fossé qui borde la route, et de l’autre côté duquel se trouve un verger dont les arbres chargés de fruits penchent leurs branches sur des touffes épaisses de cactus et d’aloès charnus ; c’est de là que nous observons, assis sur l’herbe, tout ce qui se passe.
A un moment, j’aperçois dans la vaste prairie qui s’étend de l’autre côté du chemin un certain nombre de musulmans encapuchonnés qui, dispersés sur différents points, se prosternent jusqu’à terre et s’agenouillent la figure tournée du côté de l’Orient. A chaque instant, on les voit s’incliner et rester longtemps absorbés dans leurs pieuses oraisons.
C’est un émouvant et pittoresque tableau que celui de ces adorateurs d’Allah, accomplissant en plein air, en face de cette nature grandiose, leurs dévotions avec un recueillement et une ferveur dont rien ne parvient à les détourner.
L’imagination du spectateur n’est pas moins frappée à la vue des centaines de bédouins qui oc-
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cupent le théâtre, la plupart assis sur les pans de murailles encore debout. On croirait voir autant de spectres couverts de leur blanc linceul, sortis des ruines sous lesquelles ils étaient ensevelis, pour venir assister à la réception triomphale du souverain de l’Algérie.
Jamais décor plus étrange et plus imposant n’apparut sur le théâtre de Guelma.
Réception du gouverneur. — Fantasia. — Une politesse arabe à mon adresse. — Pendant la revue. — Les visites officielles. — Le concert. — Les illuminations. — Départ du général Chanzy. — Mes adieux à l’hôtel Auriel.
Tout le monde attend le dénouement avec une certaine anxiété. Toutefois l’impatience ne se traduit par aucune manifestation bruyante ou inconvenante. Les groupesse promènent tranquillement de long en large ou d’avant en arrière. On dirait les épis ondoyants d’un champ de blé, ou plutôt le flux et le reflux d’une mer houleuse.
Cependant quelques signes précurseurs commencent à se révéler; nous quittons alors notre observatoire champêtre pour nous mêler au public.
Des éclaireurs à cheval galopent ventre à terre, d’abord détachés, puis en masse ; ils passent devant nous, rapides comme des flèches, en soulevant des tourbillons de poussière; leurs armes polies étincellent au soleil. Ils tirent, en poussant de grands cris, des coups de fusil, à droite , à gauche et en face. C’est le commencement de la fantasia, sorte
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de carrousel chevaleresque qui fait les délices des indigènes. Je savais bien que les Arabes aimaient à faire parler la poudre , mais aujourd’hui c’est une véritable orgie. On se croirait sur un champ de bataille.
Un cavalier vêtu d’un manteau écarlate, dont les plis flottent au vent, dirige sur moi le long tube d’acier de son immense carabine.
Le coup part.
Je demeure un instant étourdi par la décharge qui m’est envoyée à bout portant. Puis je me demande si je ne suis pas victime de quelque méprise de la part de ce guerrier qui avait peut-être à exercer une vendetta contre un de nos compatriotes dont il aurait eu à se plaindre. Rien, dans ma conduite, ne me paraissait autoriser un semblable procédé.
Mes voisins s’empressent de me rassurer et me félicitent même d’avoir essuyé le feu du spahis, qui, selon eux, n’a eu d’autre intention que de me faire une gracieuse politesse.
Ainsi, c’est moi qui dois de la reconnaissance à l’aimable fils de Mahomet.
Je reçois les compliments dont on m’accable, avec une modestie non affectée. Tout en admettant que la distinction est très flatteuse, je la trouve un peu trop éclatante pour mes goûts pacifiques.
Je prends donc le parti de me dissimuler au second plan, de crainte d’être l’objet d’une seconde
manifestation dont je n’apprécie pas suffisamment l’honneur et l’agrément.
Enfin, on aperçoit, à un coude de la route, une masse compacte qui s’avance lentement; tous les yeux se tournent de ce côté. Bientôt apparaît le gouverneur qui occupe avec ses aides-de-champ une calèche découverte, autour de laquelle caracolent des spahis admirablement équipés.
Le général Ghanzy, dont j’observe la figure à la fois douce et énergique, répond gracieusement aux acclamations chaleureuses et aux saluts qui lui sont adressés de toutes parts. La voiture marche au pas.
Arrivé à la porte de verdure d’où se détachent, en lettres d’or, les inscriptions qui rappellent sa glorieuse conduite pendant la campagne de 1870, le général met pied à terre pour recevoir les autorités venues à sa rencontre.
Le maire de Guelma fait alors une allocution, sans doute fort éloquente, mais j’en suis réduit à cette supposition platonique, car aucune phrase n’arrive nettement à mes oreilles.
Le gouverneur, après une courte réponse, poursuit son chemin pédestrement et passe sommairement en revue la compagnie de pompiers qui fait la haie sur son passage.
J’entends un sapeur orné d’une opulente barbe noire s’écrier en s’adressant à son plus proche voisin et collègue : « Je crois que le général m’a
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remarqué. » C’est avec un sourire d’orgueilleuse satisfaction que l’heureux sapeur fait cette confidence; sa barbe semble s’être allongée, en un instants, de plusieurs centimètres.
Les flots de la multitude se répandent bientôt dans les rues, qui retentissent de vivats patriotiques, du cliquetis des armes, des salves de mousqueterie, du galop précipité des chevaux ; tout ce bruit est dominé par celui des trompettes qui déchirent l’air de leurs notes perçantes.
A un moment, débouchent sur la place, pour se joindre au cortège, une centaine de cavaliers couverts d’amples manteaux bleu sombre et qu’on me signale comme faisant partie du goum (1).
Le général entre à l’hôtel Auriel. A peine installé dans l’appartement qui lui est réservé, il reçoit, depuis cinq heures du soir jusqu’à huit, et sans aucune interruption, les visites officielles. J’assiste, de mon balcon, au défilé du personnel civil et militaire de tous les fonctionnaires français et indigènes de la ville et des environs.
Je remarque que les Arabes ne sont pas les moins empressés à venir présenter leurs hommages au gouverneur, auquel ils témoignent la déférence la plus humble. Malgré cela, je ne puis m’empêcher de plaindre sincèrement le brave général, qui, parti depuis trois heures du matin et après une route
(1) Le goum se compose de soldats auxiliaires fournis par les tribus arabes à notre armée d’expédition.
des plus pénibles, par une chaleur torride, n’a pu prendre encore une minute de repos.
Un banquet de vingt couverts est servi dans la salle à manger dont j’ai signalé le luxe décoratif. Les échos de ce qui s’y passe n’arrivent pas jusqu’à la modeste pièce où je me trouve relégué en compagnie de quelques obscurs voyageurs. Le lecteur sera donc privé de la relation des incidents qui ont pu se produire au sein de la réunion officielle.
Le soir, la ville est flamboyante, des lampions multicolores brillent à toutes les fenêtres, les arbres des promenades sont d’une extrémité à l’autre reliés par des guirlandes de petits ballons lumineux que le moindre souffle de vent fait voltiger, l’église de la base au clocher semble enveloppée d’une parure de pierreries étincelantes, la fontaine de la place ruisselle de rubis, d’émeraudes et de topazes qu’on aurait crus disposés par un habile joaillier.
Pendant le punch d’honneur donné au général par les habitants, qui ont tenu à fêter dignement leur illustre visiteur, la fanfare municipale et l’orphéon exécutent alternativement leurs meilleurs morceaux.
La vérité m’oblige à déclarer que l’exécution laisse quelque peu à désirer. Je me plais à reconnaître l’incontestable supériorité de nos sociétés musicales provinoises sur celle de Guelma. Mais il est juste de tenir compte de l’éloignement de cette ville de tout centre artistique. Guelma est une cité
de création nouvelle, et tout s’y trouve encore à l’état rudimentaire.
Je me retirai assez tard, ébloui de clartés, enivré d’harmonie. Je finis par m’endormir bercé par les mélodieux accords d’une harpe et d’un violon dont les lointaines vibrations résonnaient encore à mes oreilles.
Il ne fallait pas compter sur un sommeil calme et prolongé cette nuit, avec les allées et venues incessantes des militaires qui partaient de grand matin pour escorter leur chef.
A cinq heures, l’hôtel était presque entièrement évacué. J’entendis encore quelques détonations au loin. C’étaient les derniers crépitements de la fusillade dont les Arabes des tribus, qui s’étaient postés sur la route de Souk-Harras, saluaient le passage du gouverneur. Puis, tout rentra dans le silence.
Un peu plus tard, j’allais revoir l’endroit qui la veille avait servi de campement aux indigènes des environs, et dont la physionomie originale m’avait tant surpris. Mais à cette heure la solitude était complète; guerriers, animaux, abris de toile, tout avait disparu. L’herbe, couchée et piétinée, conservait seule les traces de cette occupation momentanée.
Avant notre départ de Guelma, la maîtresse de l’hôtel éprouva le besoin de nous faire visiter les appartements que venaient de quitter le général et
ses officiers; elle s’efforça de provoquer notre enthousiasme sur la splendeur de sa maison qu’elle appelait pompeusemeut un petit palais, auquel le séjour du gouverneur allait donner un nouveau relief. 11 fallut passer en revue le mobilier. Nous n’échappâmes pas même à l’exhibition de la vaisselle qui avait servi à l’hôte illustre de la veille.
Auriez-vous jamais soupçonné un tel luxe dans un hôtel à Guelma? dit en concluant l’excellente femme, aussitôt l’inventaire terminé.
Je ne songeai nullement à la contredire. Seulement je fis cette réflexion, à pcu'te, que, si l’établisment était recommandable sous beaucoup de rapports, les propriétaires ne constituaient pas précisément un élément d’attraction pour les voyageurs peu séduits par la vue du couple vieux, laid et malpropre qui tenait la maison.
Néanmoins je m’engageai solennellement à descendre à l’hôtel Auriel, lors de mon premier voyage à Guelma, voyage dont la réalisation prochaine, me paraît fort problématique.
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La diligence et le chemin de fer de Guelma à Bône. — Héliopolis. — Un rafraîchissement qui altère. — Le lac Fezzara. — La genette. — Arrivée à Bône. — La mosquée et les cigognes.
Aujourd’hui encore, c’est la diligence qui va nous transporter de Guelma à Bône. Avant peu, ce monument rétrospectif d’une civilisation arriérée aura disparu de ce pays, pour céder la place à la vapeur, qui n’est sans doute pas le dernier mot du progrès en fait de locomotion.
Tout le monde a pu lire depuis quelque temps, sur la quatrième page des journaux industriels et autres, les annonces alléchantes de la compagnie du chemin de fer de Bône à Guelma; en voie d’exécution (1).
J’aurais l’air à mon tour de faire de la réclame, si j’essayais de vanter les avantages de la ligne qui va dans un mois ou deux être livrée à la circulation . 11 ne m’est cependant pas défendu de dire que,
(1) Le chemin de fer reliant Constantine à Guelma et à Bône est livré aujourd'hui à la circulation.
d’après ce que j’ai vu et recueilli sur les lieux, le railway destiné à relier le port de Boue à Constantine offre des chances sérieuses d’avenir et de prospérité. Il existe dans le voisinage de Bône d’importantes mines de fer, qui jusqu’ici n’ont pu être qu’imparfaitement exploitées, à cause de l’insuffisance des moyens de transport.
Il m’est encore permis de constater qu’en attendant le moment prochain de sa retraite, la diligence de Guelma continue à marcher avec des allures nonchalantes qui ne feront pas trop regretter ses services.
Elle suit d’abord une route dépourvue d’arbres, tracée au milieu de montagnes étagées sur plusieurs plans. Les villages qui se succèdent, assez rapprochés, se présentent sous un aspect riant et confortable, la campagne qui les environne paraît cultivée avec beaucoup de soin et d’intelligence.
On relaie à Héliopolis (ville du soleil) ; c’est un bien beau nom pour cette modeste bourgade exposée, il est vrai, aux brûlantes caresses de l’astre du jour, mais qui, à part cela, ne ressemble en rien à ses sœurs d’Orient portant la même dénomination et dont on admire encore les temples consacrés au dieu Hélios.
De temps en temps, émergent du sol mouvementé quelques pauvres gourbis couverts de branchages entrelacés. Nous nous croisons avec des indigènes, les uns à pied, les autres à cheval ou à mulet.
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Souvent ils sont deux qui ont enfourché la même monture, moyen de locomotion plus économique que commode et gracieux.
Presque à chaque débit de boissons, — et ils sont nombreux sur cette route fréquentée, — la diligence s’arrête, le conducteur descend de son siège et invite avec sollicitude les voyageurs à se rafraîchir, en donnant lui-même un exemple contagieux. Les tournées d’absinthe se succèdent rapidement.
Je doute que l’absorption réitérée du nectar corrosif, plus propre à irriter la soif qu’à l’apaiser, procure un soulagement réel à ces gosiers altérés, mais c"est là un détail personnel dont je n’ai pas à me préoccuper.
Le résultat le plus appréciable de ces haltes multipliées, et ce détail m’est moins indifférent, est de retarder infiniment la marche déjà si peu accélérée du véhicule.
Heureusement, le temps est splendide; grâce à la pureté et à la transparence de l’air, rien n’échappe à l’œil de l’observateur. Notre attention est longtemps captivée par le panorama aussi étendu que varié que l’on embrasse du point culminant de la route taillée en partie dans le roc. C’est un travail prodigieux exécuté par nos soldats, ainsi que l’indique l’inscription gravée sur la colonne commémorative érigée à cet endroit.
Encore quelques pas, et nous apercevons une vaste nappe d’eau encadrée de verdure; c’est le
lac Fezzara. On sait que les lacs sont assez rares en Algérie. Celui-ci, malgré son nom italien, ne ressemble ni aux lacs gracieux de Como, de Garda ou de Lugano, ni à ceux si pittoresques de la Suisse. Les montagnes qui se profilent à l’horizon sont trop éloignées du lac Fezzara dont les rives plates et tristes, ne sont égayées que par la quantité de fleurs sauvages dont la prairie qui l'entoure est émaillée.
On ne découvre dans le voisinage aucune maison, pas le moindre abri ne s’y montre ; le sol marécageux et l’insalubrité de l’air rendent ce pays inhabitable. Il est sérieusement question de dessécher ces marais pontins de l’Algérie. En attendant, il se fait de nombreuses plantations d’eucalyptus qui ont la propriété d’assainir l’atmosphère pestilentielle.
Deux Arabes aux burnous sales et déguenillés,’ postés en embuscade sur le bord du chemin, semblent guetter le passage de la diligence; ils font signe au conducteur de s’arrêter. Celui-ci obéit.
Un instant de panique se produit chez les voyageurs. Que va-t-il se passer?
Voilà peut-être, pensai-je, un épisode tragique qui se prépare et fera bonne figure dans mes impressions de voyage.
Mais il faut renoncer encore aujourd’hui à procurer au lecteur ce genre d’émotion.
Les deux personnages sont animés des intentions
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les plus pacifiques. En guise d’armes homicides, l’un tient à la main dans un sac de toile un petit animal dont il propose au conducteur l’acquisition. C’est une espèce de mammifère rongeur à la queue longue et au poil épais rayé de zébrures jaunes et noires. Mes voisins m’apprennent que cette bête, appelée genette, est rare et fort recherchée à cause de sa fourrure.
L’acquéreur a conclu un bon marché, il vient de payer un franc ce qu’il revendra au moins dix.
Partout l’exploitation de l’homme par l’homme.
La genette, présentée aux voyageurs de l'impériale, passe de main en main, et ne tarde pas à succomber sous les étreintes multipliées des curieux.
Le trajet s’effectue ensuite sans autre incident. Les arcs de verdure sous lesquels nous passons en traversant chaque village à partir du lac Fezzara ne sont pas dressés à notre intention, personne ne se fait illusion à cet égard. Ce sont encore des témoignages sympathiques que les habitants ont voulu donner au général Chanzy qui se rend de Souk-Harras à Bône. Tout est en fête à l’occasion de sa visite annoncée pour aujourd’hui.
Nous nous rapprochons des montagnes dont les derniers contreforts s’abaissent en pente douce jusqu’à la mer. Leurs croupes aux molles ondulations sont tapissées d’une fraîche et riche verdure qui leur donne la physionomie la plus souriante.
La dernière partie de la route est une charmante avenue, ouverte au milieu de vastes jardins divisés par des buissons de cactus, de myrtes, de grenadiers et de roseaux gigantesques.
On revoit bientôt la Seybouse, dont le lit s’élargit de plus en plus jusqu’à son embouchure. Le sentier, qui se bifurque à gauche, conduit à Hippone, ou plus justement aux ruines de cette ville jadis fameuse. C’est un pèlerinage intéressant que je me réserve de faire pendant mon séjour à Bône.
La diligence nous dépose sur le cours national, large boulevard dont les deux côtés parallèles sont ornés de galeries à arcades surhaussées. Ce boulevard se prolonge jusqu’au port, et, à son extrémité opposée, une église moderne, de style néo-byzantin , se dresse en avant de collines boisées.
Nous trouvons à nous caser fort convenablement à l'hotel d’Orient, situé sur le cours, malgré les appréhensions que nous avait causées l’annonce de l’arrivée du gouverneur qui devait loger au même hôtel. De l'étage supérieur où nous sommes installés, on jouit d’une ravissante perspective sur les montagnes de l’Edough et sur la ville de Bône. L’impression première est très favorable et justifie l’excellente réputation de ce chef-lieu d’arrondissement qui passe pour une des résidences les plus agréables de l’Algérie.
Une partie — la plus ancienne — est assise sur
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le versant d’une colline qui domine la mer ; on y respire un air pur et salubre.
La partie basse, à peu près complètement reconstruite, se compose de rues qui se coupent à angles droits ; la plupart sont bordées de galeries sous lesquelles se pressent de nombreux magasins et des cafés non moins nombreux.
La place d’armes, située au centre, se distingue par ses plantations variées qui entourent comme d’une ceinture verdoyante une fontaine vraiment monumentale.
Un côté de la place, principal rendez-vous des oisifs, est occupé par une élégante mosquée dont la galerie extérieure, découpée en arceaux mauresques, abrite un corps-de-gardepeu monumental, à côté duquel plusieurs marchands indigènes vendent diverses denrées.
Parmi les différentes espèces de fruits étalés sur le sol, je remarque une quantité de jujubes renfermées dans d’immenses sacs de toile. Les jujubiers croissent en telle abondance dans ce pays, que les Arabes appellent Bône la Ville des jujubes. Les indigènes font une énorme consommation de ce petit fruit rouge qui ne s’emploie guère chez nous qu’en tisane et qui a donné son nom à une pâte pectorale, laquelle n’en contient pas le moindre atome.
Le minaret est, comme ceux de Constantinople, une tour ronde, coiffée d’une sorte d’éteignoir,
dans le voisinage de laquelle plusieurs familles de cigognes ont fait élection de domicile.
De même qu’à Strasbourg et à Bâle, ces disgracieux et inoffensifs volatiles sont ici l’objet d’une grande vénération. Ils se promènent et flânent comme de véritables badauds sur les toitures des maisons, avec la plus entière sécurité. Personne ne songe à les inquiéter. Quand on voit ces oiseaux regagner leur nid, perchés sur leurs grêles échasses, on dirait de bons bourgeois rentrant tranquillement au logis.
La visite du gouverneur, qui en ce moment parcourt la ville, escorté d’un brillant état-major, ne paraît aucunement préoccuper l’habitant des toits.
J’observe d’ailleurs que l’empressement et la curiosité de la population bônoise sont moins vifs qu’à Guelma. L’accueil est ici plus respectueux qu’enthousiaste. Pas la moindre fantasia ne vient égayer la réception officielle.
Nous avons heureusement aujourd’hui en perspective l’excursion d’Hippone qu’on peut faire aisément entre le déjeuner et le dîner.
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Excursion à Hippone. — Le monument de saint Augustin et les Thermes. — Banquet officiel. — Le journal de Bône. — Trop de musiques. — Le bal du théâtre. — A bon entendeur salut. — Pauvre Cassard !
Rien de plus délicieusement romantique que le chemin encaissé par une double haie d’oliviers séculaires, entremêlés de grenadiers, de lentisques, de jujubiers, de lauriers et d’aloès. Sur les pentes qui s’étagent à droite et à gauche, apparaissent, à demi englouties dans des oasis de verdure, les blanches villas mauresques. Le calme le plus profond règne dans la campagne presque solitaire.
Un sentier étroit et tortueux se détache de la route et serpente sur le flanc d’un monticule verdoyant que couronne un petit monument élevé en mémoire de saint Augustin. Une grille circulaire, précédée de plusieurs degrés, entoure un autel de marbre surmonté de la statue en bronze de l’illustre évêque d’Hippone. On célèbre une fois par an la messe à cet autel, le jour de la fête du saint.
La statuette n’a aucun caractère artistique, elle est d’une mesquinerie et d’une vulgarité affli-
géantes; on dirait un jouet d’enfant. Cette ridicule exhibition gâte quelque peu l’impression dont il est impossible de se défendre à la vue de ces lieux si pleins de grands souvenirs. Je me hâte de détourner mes regards pour évoquer l’admirable tableau dans lequel Ary Scheffer a représenté sainte Monique et son fils plongés dans une rêverie extatique.
J’aime à me rappeler, en ce moment, l’expression angélique que le peintre hollandais a su donner à ses personnages, sur le front desquels rayonne une céleste auréole de beauté.
L’idéal de l’art ne peut aller plus loin.
Sauf quelques débris de constructions, dont une partie, enfouie sous le sol, occupe un espace assez, restreint, il ne reste plus rien de la cité fameuse qui rivalisait d’importance avec Carthage dont elle partagea un peu plus tard le sort. Sa destruction, commencée par les Vandales, fut entièrement achevée au vne siècle parles Arabes.
Les vestiges antiques se réduisent à une réunion de salles souterraines aux voûtes épaisses et noires qui communiquaient entre elles par des corridors latéraux. Certains archéologues croient reconnaître dans cet amas incohérent des restes de thermes romains. Je suis très disposé à leur donner raison.
De place en place, à travers de larges crevasses qui trouent les murailles délabrées, passent des
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branches de figuiers et d’autres arbres dont le feuillage agrémente un peu la mélancolie de ces vieilles pierres. Je constate encore que ces vénérables ruines sont outrageusement souillées par certains visiteurs peu scrupuleux qui laissent à l’intérieur] des traces non équivoques d’un ignoble réalisme.
Après avoir ramassé» pour enrichir ma collection céramique, quelques tessons de poteries romaines accumulées sur un tertre voisin, sorte de petit mont testaccio africain, et avoir jeté un dernier coup d’œil sur le magique spectacle que présente de là Bône et ses environs, je rentre en ville.
Les abords de l’hôtel d’Orient sont garnis de curieux; c’est l’heure des dîners. En passant devant la salle à manger dont la porte est restée ouverte, j’aperçois la brillante composition des convives réunis autour de la table du banquet officiel présidé par le général Ghanzy.
Si l’on n’avait pas tant abusé du métaphorique bouquet de fleurs, comme moyen de description, je m’en serais peut-être servi à l’occasion des dames de Bône qui assistaient au repas et dont les fraîches et riches toilettes se détachaient harmonieusement sur l’ensemble des habits bourgeois et des uniformes militaires; mais je laisse là ce vieux cliché de circonstance, pour m’occuper de la partie musicale qui était appelée à jouer un grand rôle pendant le repas. En effet, le Courrier de Bône,
organe des intérêts de l’Algérie, que j’avais acheté la veille, donnait à ce sujet des détails de nature à piquer vivement ma curiosité de mélomane. On verra, par l’extrait suivant que j’emprunte à la feuille locale, si c’était à tort :
<x La prochaine [arrivée du gouverneur a surexcité outre mesure le zèle musical de tous les instrumentistes de notre ville. Spontanément trois ou quatre musiques se sont formées sans compter les orphéons et les fanfares. Il va sans dire que ces différentes sociétés d’harmonie sont à couteaux tirés et se chamaillent du matin au soir.
On assure que la municipalité émue, à juste titre de ce débordement de mélodie, se dispose à prendre un arrêté fixant les heures auxquelles il sera permis aux diverses musiques de se faire entendre. Sans cela elles joueraient toutes à la fois et produiraient trop d’effet.
« S’il nous est permis d’émettre un humble avis, nous trouvons que les instrumentistes de notre localié se creusent bien inutilement la tête pour former des corps musicaux. Nous possédons dans nos murs une musique italienne attachée au cirque des allées qui donne chaque après-midi un échantillon de son talent et qui rend superflue l’institution des musiques civiles qui ne pourront jamais égaler sa vigueur et son impétuosité.
« Nous voudrions, pour notre compte, qu'il ne
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fût pas permis aux musiques et fanfares de se faire entendre ailleurs qu’à la campagne. »
L’auteur de ce mordant article, dans lequel l’amour-propre des musiciens bônois était peu ménagé, obtint un plein succès. Il en résulta qu’aucune des sociétés rivales ne fut admise à se faire entendre. Une excellente musique militaire remplaça avec avantage, j’ai tout lieu de le présumer, celles qui se disputaient avec tant de zèle l’honneur de charmer l’auditoire.
Le soir, j’ai le plaisir d’assister au défilé des invités français et indigènes qui vont au bal offert par la municipalité au gouverneur, dans le théâtre situé à proximité de notre hôtel. Les Arabes y sont très nombreux; ils traversent la foule avec un air grave et solennel, comme s’ils se rendaient à un enterrement. Je suppose, du reste, que leur rôle se borne à celui de spectateurs.
Les habits noirs mêlés aux burnous me font l’effet de taches d’encre sur l’étoffe blanche des costumes indigènes. Quant aux toilettes féminines, les manteaux qui les recouvrent m’empêchent d’en apprécier la beauté et l’élégance.
De ma fenêtre, qui donne vis-à-vis le théâtre, j’entrevois à travers les vitres des couloirs, splendidement éclairés, les silhouettes des cavaliers et des danseuses qui passent et repassent comme des ombres chinoises.
Pendant toute la nuit, les musiciens d’un nom-
breux orchestre, — on sait maintenant que les exécutants ne manquent pas à Bône, — jouent les airs de danse les plus variés.
Pour moi, malgré mes goûts de dilettante, je commençais singulièrement à me blaser sur ces auditions répétées d’harmonie nocturne, dont me faisait bénéficier la coïncidence fortuite de mon voyage avec celui du général Chanzy. Le lendemain, la ville avait repris son calme habituel, le gouverneur se dirigeait du côté de la frontière tunisienne, où je n’avais aucune chance de le rencontrer, Bône étant ma dernière étape en Algérie.
C’est encore au journal de la localité que j’ai recours pour donner au lecteur quelques détails intéressants sur le bal officiel où je n’avais aucun titre pour être admis :
« La décoration du vestibule, dit le Courrier de Bône du 4 mai, fait honneur au goût artistique de M. Gousselin.Sa cascatelle improvisée, s’échappant d’une grotte de liège mâle, était d’un très bon effet au fond de la chambre mauresque
« Le buffet était abondamment garni; mais nous ne pouvons que regretter la confusion qui s’est produite à l’heure de la collation
« La commission étaitinsuffisantepour tenir tête à un envahissement du sexe masculin qui ressemblait à un assaut et qui nous a paru de fort mau-
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vais goût. Beaucoup de dames et d 'invités étaient restés dans les loges ou les couloirs, tandis que ces messieurs se livraient sans retenue à la satisfaction d’un appétit qui, pour être légitime, n’en était pas moins prématuré au point de vue de la galanterie française.
« Tout le monde mange, c’est une dure nécessité, mais... Par contre, nous adressons nos modestes éloges aux dames qui se sont montrées de beaucoup supérieures au sexe fort, etc. »
Ces quelques citations me dispensent de tout commentaire personnel; il y a un point noir dans ce petit aperçu de mœurs locales qui n’aura sans doute pas échappé à la perspicacité du lecteur.
Le compte-rendu du bal était suivi d’une nouvelle maritine qui avait un caractère incontestable d’actualité ; il s’agissait de l’aviso à vapeur le Cassard sur les infortunes duquel j’ai déjà appelé l’attention du lecteur : « Le Cassard, disait la feuille bônoise, a éprouvé ce matin, à sept heures, un accident fâcheux en franchissant la darse. Par suite d'une fameuse manœuvre, sans doute, il a touché sur un bloc, et le contre-coup l’a fait dévier de la ligne du chenal; il est allé s’ensabler à quelques mètres au-delà. Le Cassard a brisé dans ce choc trois ailes de son hélice. Un quatre-mâts, la Lorraine y a prêté son concours pour retirer le Cassard. Ce fait semble une preuve évidente que l’on ne peut plus retarder les travaux du port, etc.
« A quelque chose malheui' est bon , » conclut philosophiquement le journaliste.
Pauvre Cassard , quand donc les destins contraires cesseront-ils de te persécuter!
Le quartier arabe de Bône. — Les marchands et les amateurs de musc. — Un enfant précoce. — Le Rocher du Lion. — Les bains de mer. — Photographe et poète. — Portrait de l’artiste. — La légende versifiée d'Hammam-Meskoutine. — Analyse et citations du poème. — Un modèle de réclame.
A part un certain nombre de constructions mauresques blanchies à la chaux, le quartier arabe de Bône ne diffère guère de celui qu’habitent les Européens. Les rez-de-chaussée de quelques-unes des rues avoisinant la mosquée sont presque exclusivement occupés par des boutiques de marchands indigènes. C’est toujours, chez ces derniers, la même indifférence et la même inertie. On les trouve accroupis ou couchés, souvent endormis sur le sol de leur antre obscur. L’acheteur, craignant d’être traité comme un intrus et un importun, hésite à venir troubler ce perpétuel faimiente.
Parmi ces négociants apathiques, les Mozabites montrent un peu plus d’activité que leurs confrères. Si par hasard vous voulez vous procurer du musc, c’est à eux qu’il faudra vous adresser ; ces industriels du Mzab monopolisent le trafic de cette
substance odorante, qui a l’aspect d’une pâte sèche de couleur gris foncé, et qu’ils tiennent soigneusement renfermée dans du coton pour la soustraire au contact de l’air. Le musc débité par menus fragments se vend ici extrêmement cher; les riches Arabes affectionnent singulièrement ce genre de produit animal dont ils font surtout usage pour parfumer leurs vêtements.
En vous approchant du café maure situé sous les galeries de la place d’Armes, café important où se réunit l’aristocratie musulmane du pays, votre odorat sera fortement saisi par les émanations pénétrantes que dégagent les burnous des opulents consommateurs.
On croirait qu’ils fument plutôt du musc que du tabac, tant la première de ces odeurs domine.
A quelques pas de l’établissement maure, existe un café fréquenté par les officiers de la garnison, avec lesquels je vis fraterniser plusieurs indigènes, contrairement à ce que j’avais observé jusqu’alors. Pourquoi cette exception ici? Je ne puis que constater le fait sans en donner l’explb cation.
Tandis que je faisais cette remarque en humant une tasse de moka au café français, venait s’asseoir, à une table voisine de la mienne, un jeune Arabe à peine âgé d’une douzaine d’années, accompagné de trois de ses coreligionnaires d’un âge mûr. En examinant mes voisins, je ne savais de quoi le plus
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m’étonner, ou de l’air blasé et impérieux de ce petit personnage, sorte de pacha en herbe, ou de l’attitude profondément servile des hommes qui entouraient l’enfant précoce, au moindre signe duquel ils obéissaient comme des esclaves.
L’excursion au Rocher du Lion fait partie du programme des distractions réservées au touriste qui s’arrête à Bône. J’étais d'autant moins disposé à négliger ce détail attrayant, que je n’avais pu voir pendant mon séjour en Algérie le moindre carnassier vivant de la race féline, au point que je me demandais si Gérard, le Nemrod africain, ne les avait pas tous exterminés. Heureusement il en reste encore un certain nombre de spécimens au Jardin des Plantes et j’ai de plus la perspective de me récréer de la vue de ces intéressants animaux lors du passage de quelque ménagerie ambulante dans mon pays natal. Quand au lion de Bône, il serait d’un transport aussi difficile que dispendieux, et il n’est pas loisible à tout le monde d’aller lui rendre visite.
La route qui conduit au fameux rocher est d’ailleurs fort pittoresque. Il s’agit d’abord de gagner le point culminant de la ville, puis de sortir par une des portes des fortifications qui a son issue sur la campagne. Delà, nous nous engageons dans des sentiers étroits et sinueux dont la trace disparaît souvent sous les touffes épaisses d’herbes et de fleurs sauvages qui couvrent les hauteurs, d’où la
vue plane au loin sur la mer et le littoral hérissé de caps et de récifs.
Nous faisons l’ascension du phare qui occcupe le centre d’un mamelon élevé ; c’est au pied de ce monticule que se détache isolément, d’un bloc énorme de rochers surplombant la mer, celui qui affecte la forme d’un lion au repos, repos éternel que ne troublent en rien les vagues furieuses qui viennent sans cesse assaillir et ronger les flancs du géant de granit.
Mais la ressemblance avec le roi du désert n’est vraiment frappante que lorsqu’on aperçoit le rocher à quelque distance en mer et qu’on se trouve placé dans certaines conditions de perspective.
Après avoir considéré avec l’attention qu’il mérite ce jeu bizarre de la nature, nous regagnons la ville en longeant les murs crénelés de la Kasbah, construction turque d’un caractère original, et au bas de laquelle des jardins dessinés avec goût séparent la route de la plage dont le sable peut lutter de finesse avec celui de Trouville et de Saint- Malo.
Plusieurs rangs de cabanes destinées aux baigneurs se dressent sur le rivage; le climat constamment doux de la contrée permet aux amateurs de se livrer au plaisir de la natation dès le commencement du mois d’avril.
Je remplacerai aujourd’hui l’hygiénique bain de mer par une agréable promenade au jardin bota-
nique de Bône, qui est une réduction parfaitement réussie du Hamma d’Alger. Là aussi, la végétation africaine, que favorise une température très élevée, est représentée par ses produits les plus remarquables, artistement disposés.
Vous parcourez ravi ces vastes avenues de palmiers dont les régimes de dattes, suspendus en l’air, semblent autant de girandoles naturelles, quand le soleil fait reluire comme des cristaux leurs fruits ambrés. Vous ne vous lassez pas d’admirer les bananiers au large feuilage élégamment découpé, les bambous élancés à la tige écailleuse, les citronniers chargés de fleurs aux blancs pétales veinés de violet. L’odorat n’est pas moins flatté que la vue. Des massifs d’héliotropes encadrent les allées; de leurs mille corolles couleur d’améthyste, s’échappent les parfums les plus suaves et les plus enivrants.
Gà et là se dressent, au milieu de pelouses verdoyantes, quelques maisonnettes de branchages qui servent d’abri à des familles entières de gazelles au regard doux et intelligent; au moindre bruit, ces timides animaux s’empressent de se réfugier dans leur rustique demeure. Enfin l’archéologue peut à son tour satisfaire ses goûts en contemplant un certain nombre de sculptures antiques réunies dans le jardin et parmi lesquelles on remarque un magnifique sarcophage de pierre.
La ville de Bône, qui est fîère à juste titre de son
Hamma, a aussi l’avantage de posséder en ce moment un photographe distingué avec lequel j’eus occasion de faire connaissance. Si le lecteur consent à me suivre au quatrième étage occupé par l’atelier de l’artiste, j’espère qu’il ne regrettera pas son ascension. Il pourra d’abord juger par luimême de l’exactitude du portrait dont je vais tenter l’esquisse.
M. X... est ce qu’on appelle généralement un bel homme, haut de stature et bien proportionné; ses lèvres colorées sont ombragées d’une blonde moustache, sa physionomie est plutôt régulière qu’expressive. En somme, son air avenant et plein de bonhomie prévient en sa faveur.
A ses avantages physiques M. X... joint une extrême façonde de langage qui fait d’abord soupçonner que l’artiste expansif est né sur les bords de la Garonne, — supposition à laquelle je n’attache d’ailleurs aucune idée malveillante; — aussi fus-je étonné d’apprendre que la Suisse lui avait donné le jour.
Pendant que je faisais un choix de vues algériennes, le photographe me raconta ses voyages à Paris, où il s’était mis en relation avec plusieurs de ses confrères, lesquels, selon lui, avaient été confondus par la variété et l’étendue de ses connaissances. 11 était revenu de la capitale avec la conviction que personne jusqu’alors n’avait porté aussi loin que lui le progrès de l’art photographique.
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Il ne redoutait aucune concurrence, et chaque jour il recueillait, disait-il, les témoignages les plus encourageants de la part des vrais connaisseurs.
Les diverses épreuves qui passèrent successsivement devant mes yeux me parurent bien réussies, et ce fut sans aucune restriction que j’adressai des compliments à l’artiste.
Mais M. X... ne se bornait pas seulement à être un photographe d’un mérite apprécié; les circonstances, d’après ce qu’il me révéla, en avaient fait un disciple d’Apollon.
Yoici à quelle occasion : Plusieurs de ses clients, en examinant les vues photographiques des sites d’Hammam-Meskoutine, — les meilleures à mon avis de sa collection, — et que lui seul, assuraitil, avait jusqu’alors reproduites, s’étaient plaints de l’absence de renseignements écrits sur la légende locale qu’ils ne connaissaient que vaguement. L’artiste conclut, de ces manifestations chaque jour réitérées, qu’il y avait là une veine excellente à exploiter, et qu’en se chargeant lui-même de combler la lacune signalée, il rendrait un grand service aux étrangers et ferait sans doute, en même temps, une spéculation productive.
M. X... résolut donc d’écrire et de publier l’histoire fantastique qu’il dédierait aux touristes présents et futurs. Le livre ferait vendre les photographies et réciproquement.
Une fois son plan arrêté, M. X... se mit à la
besogne; à peine eut-il commencé qu’il s’aperçut que la simple prose était indigne d’un pareil sujet, et il entreprit de raconter dans le langage des dieux la palpitante chronique. Ce langage n’était peut-être pas très-familier au photographe, qui ne se piquait point d’être un lettré; aussi plaça-t-il toute sa confiance dans la Muse, dont il invoqua le secours pour aider son inexpérience : la Muse répondit favorablement à l’appel, et, au bout de quelques jours d’un travail assidu, M. X... faisait des vers comme M. Jourdain faisait de la prose; les rimes sortaient aussi facilement de son cerveau que les épreuves de son objectif.
Bientôt l’œuvre, complètement achevée, paraissait dans une revue littéraire de la localité.
A la suite de ces explications, mon interlocuteur ouvrit sa bibliothèque et en tira un volume relié contenant son poème qu’il mit sous mes yeux. J’en parcourus rapidement et au hasard quelques strophes en exprimant le regret de n’avoir pas le temps d’en lire davantage. L’auteur me prévint alors qu’il allait publier en brochure ses vers, et il s’offrit de m’en expédier un exemplaire à l’adresse que je lui indiquerais.
J’acquittai d’avance le prix minime de l’ouvrage, que je recevais peu de jours après mon retour à Provins. Je conserve précieusement, à titre de curiosité, ce document littéraire dont je ne puis donner ici qu’une courte analyse, mais que je me
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ferai un vrai plaisir de communiquer aux lecteurs qui désireraient prendre connaissance du texte original.
Hammam-Meskoutine et sa légende mise en vers ., par J. X , tel est le titre que porte sur une couverture de papier rose la brochure, d’un format in-12. Le poème, composé de trente et une strophes, est précédé d’une introduction en prose dans laquelle l’auteur, après avoir indiqué l’itinéraire qu’il faut suivre pour se rendre de Guelma aux bains des Damnés, donne une description sommaire des phénomènes qui se produisent sur le plateau sulfureux et résume la légende populaire dans quelques phrases bien senties parmi lesquelles je distingue les suivantes :
« Pour celui, dit au début M. X..., qui n’a jamais vu les beaux vallons de l’Helvétie (réminiscence patriotique empruntée au Chalet, et dont tout le monde connaît la musique), il pourra s’en faire une légère idée en faisant le trajet de Guelma à Hammam-Meskoutine. »
Un peu plus loin : « Rien ne peut mieux représenter le champ des cônes qu’un camp dénué de soldats. » On ne saisit pas de suite le sens un peu obscur de l’image. — Poursuivons : « Les deux cents et quelques cônes que l’on voit à droite ont une parfaite analogie avec des tentes de troupiers. »
Ici la comparaison est peut-être moins poétique, mais elle est plus clairement exprimée.
« Un accueil digne d’être cité est réservé aux personnes qui viennent se faire soigner à l’établissement civil. »
Pour moi, je n’abuserai pas des citations; j’en passe, et des meilleures ; celles qui précèdent indiquent suffisamment la manière de l’auteur quand il daigne s’exprimer en prose. Je préfère m’étendre davantage sur la partie versifiée, dans laquelle le poète donne un libre cours à ses inspirations.
11 entre en matière au moyen du préambule suivant :
« Je vais donc si vous le voulez, cher touriste, vous offrir la main pour vous aider à enjamber ces bouillants ruisseaux, pour vous être agréable (on n’est pas plus aimable) me déclarer votre cicérone en vous disant :
Sous un vert oliviér de l’une ou l’autre rive,
Voyageurs, venez donc vous asseoir un instant;
Prêtez à mon récit une oreille attentive,
Remarquant chaque roc toujours en m’écoutant.
De ces bains on nous conte une émouvante histoire.
Et les noms qu’ont gardés ces lieux Vous donnent le frisson (si ce n’est illusoire).
En parlant d’Ali, le héros de la légende arabe :
On enthousiasmait sa grâce juvénile.
Quant à Ourida, sa sœur :
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Elle ressentait, chose étrange,
Un doux enivrement qui lui charmait le cœur.
Ce couple si modeste,
Qui s’aimait, folâtrait toujours innocemment,
Avait laissé germer dans leur âme un inceste Sans se douter du mal, hélas ! assurément.
Le poète y met comme on voit beaucoup de bienveillance et de candeur.
Ce n’est pas tout encor, cet acte illégitime Qui devait faire horreur à d’honnêtes parents,
Ibrahim et Fatma, loin d’éteindre le crime Poussaient à ce forfait resté sans précédents.
Ce style ne rappelle-t-il pas un peu celui de la complainte célèbre de Fualdès?
Plus tard, le cadi
Unissait sans vergogne et le frère et sœur,
On approuvait l'hymen et chacun à son aise Parlait avec respect de ce jour solennel.
Cette satisfaction respectueuse ne devait pas durer longtemps.
Plusieurs strophes sont consacrées à la descrip tion des réjouissances :
Le thoul, la derbouka, résonnent bruyammemt.
J’ignore absolument les jouissances que peut procurer le premier de ces instruments.
Silence maintenant, car voici le cortège,
Remarquez d’Ourida la suave pâleur.
Voyez cet éléphant qui lentement s'avance, Surchargé de bijoux
Cet éléphant fait honneur à l’imagination du poète, mais voici le revers de la médaille :
Le sol semblait frémir, les tremblements de terre
Menaçaient d’engloutir cet enfer consumé.
Le participe passé est ici d’un heureux emploi.
Le ciel dans son courroux ne fit aucune trêve,
Il voulait un exemple, il dit : Il faut mourir.
Absolument comme les chartreux en s’adressant à leurs frères.
On ne retrouva plus, dès qu’apparut l’aurore,
Que les tristes débris que vous voyez épars.
Tels sont les derniers vers de ce poème épique dû à la plume d’un débutant.
Les extraits que je viens d’en donner suffisent, je crois, pour édifier le lecteur sur son mérite.
Après les vers, la prose reparaît sous forme d’épilogue. L’auteur s’adresse directement aux touristes qui contemplent le plateau maudit :
« Maintenant, s’écrie-t-il, chers touristes, que vous avez entendu le récit de cette terrible catastrophe, jetez un regard compatissant sur ces jeunes époux qui, ignorant l’un et l’autre les lois de la nature, s’adoraient d’un si tendre amour (comme les pigeons de la Fontaine), voyez-les s’approchant de l’autel de l’hyménée. Dans ce moment suprême les deux amants n'ont pas oublié leur amour. Ali
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presse convulsivement sa belle fiancée. Tenez, contemplez-les s’étreignant dans un dernier baiser. »
Le narrateur est sur une pente scabreuse, on hésite à le suivre dans ses expansions lyriques ; il voit encore bien d’autres choses; son imagination, bouillante comme les sources sulfureuses, ne s’arrête plus. Il reconnaît parmi les pierres coniques qui jonchent le sol : le cadi prévaricateur qui tient encore un éventail à la main, précaution que justifie la température de l'atmosphère; il reconnaît les grands parents et les amis des époux, les vierges immobiles, les tentes pétrifiées, etc. ; il n’oublie pas nomplus ce majestueux éléphant chargé de riches présents; enfin, il retrouve encore des grains de couscoussou du festin répandus à terre.
Après quelques épigrammes d’un goût douteux à l’adresse de certains Gargantuas qui ont pu garder leur sérieux en trouvant délicieuses les volailles cuites dans l’eau sulfureuse, M. X... termine sa brochure par le dialogue suivant que je reproduis textuellement :
Un touriste. — Merci mille fois, cher cicerone, de votre obligeance ; nous sommes réellement ravis de tout ce que nous venons de voir et d’entendre; un seul regret nous reste, c’est de ne pouvoir, en quittant ces lieux, en emporter une pétrification ou tout au moins une photographie.
Le cicerone. — Une photographie, dites-vous?
Rien n’est plus facile, la maison X... et fils, rue Caraman, 12, à Bône, possède la plus belle collection de vues variées d’Hammam -Meskoutine qu’on puisse voir, ainsi que de l’Algérie, et cela à des prix très modérés. Allez-y.
Allez-y gaiement, serai-je tenté de dire aux lecteurs que ce genre de boniment a dû mettre en joyeuse humeur et qui me dispensera de chercher un mot de la fin pour terminer ce chapitre; je ne saurais en trouver un plus instructif et plus piquant.
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XXIY
Une nouvelle à sensation. — Arrivée du paquebot de Tunis.
— Reconnaissance avec sir John. — Ma dernière soirée en
Algérie. — Départ de Bône. — Parallèle international.
Notre départ pour ia France étant fixé au lendemain, j’allai sur le port retenir nos places au bureau de la compagnie Valéry, dont les paquebots font le service de Tunis à Marseille en touchant à Bône et à Ajaccio. Là, j’appris que le bateau attendu de fort bonne heure n’était pas encore arrivé ni même signalé.
Jusqu’à six heures du soir où le vapeur faisait seulement son entrée dans la rade, une certaine anxiété régnait au sein de la population bônoise, déjà tristement impressionnée par la nouvelle publiée le jour même dans le Courrier de Bône sous cette rubrique :
« Dernière heure.
« Une affreuse nouvelle nous arrive. Nous devions annoncer un nouveau service de bateaux à vapeur entre Philippeville et le Havre. La Ville de Cadix faisant ce service était attendu à Philippe-
ville, et nous allions indiquer le jour où il repartirait; mais cette dépêche vient d’être adressée à M. Pasquet :
« Philippeville, 28 avril, 4 h. 23 s.
« Je reçois dépêche annonçant Ville de Cadix coulé en mer par abordage avec navire anglais. » (. Indépendant de Constantine.)
La coïncidence de cette dépêche avec le retard considérable du paquebot de Tunis expliquait naturellement les inquiétudes des habitants. On sut de suite que ce retard avait été occasionné par des brouillards intenses survenus en route. Le commandant avait alors jugé prudent de ralentir la marche de son navire, et on ne pouvait que lui savoir gré de sa circonspection.
Au moment du dîner, il se manifeste dans la salle à manger de l’hôtel d’Orient une animation bruyante et inaccoutumée. Les tables sont presque prises d’assaut parles passagers descendus à terre.
Parmi les nouveaux débarqués, quelle n’est pas ma surprise, ma satisfaction, de reconaître mon compagnon de voyage, l’insulaire sir John ! Aussitôt que nous nous aperçûmes, chacun s’avança l’un vers l’autre par un mouvement spontané d’attraction mutuelle, nos mains se rapprochèrent et s’étreignirent cordialement.
L’Anglais, que j’avais perdu de vue à partir de
Gonstantine, n’était pas resté inactif depuis notre séparation.
L’emploi de son temps avait été calculé et réglé avec une remarquable intelligence. Sous ce rapport, il était de force à rendre des points à son compatriote Philéas Fogg, le héros imaginaire de l’un des plus ingénieux romans de Jules Verne.
Nul doute que, si jamais sir John se décide à entreprendre le voyage du tour du monde, il mette moins de quatre-vingt jours à l’accomplir.
En attendant, voici ce que je recueillis de sa rapide odyssée :
En quittant Gonstantine, notre compagnon s’était, comme nous, rendu àGuelma, et, après une courte visite aux bains d’Hammam-Meskoutine, il était parti pour Bône en combinant l’heure de son arrivée avec celle du départ hebdomadaire du paquebot de Tunis.
Là, il avait exploré les environs de la cité orientale et particulièrement les ruines de Carthage à proximité de Tunis. Sir John, comme beaucoup d’autres visiteurs, avait éprouvé un certain désappointement en présence de ces ruines très frustes, qui seraient probablement restées longtemps des énigmes indéchiffrables, si elles n’eussent trouvé un OEdipe dans la personne du savant archéologue Beulé, qui parvint, à force d’études et de recherches sur les lieux, à éclaircir une foule de points obscurs.
Néanmoins, tout ce que me raconta à ce sujet l’insulaire m’intéressa vivement et augmenta mes regrets de n’avoir pu l’accompagner dans ses excursions en Tunisie. Aujourd’hui, il était trop tard pour entreprendre le voyage : il m’eut fallu attendre huit jours àBône, ce qui eût changé complètement des dispositions définitivement arrêtées.
J’employai la dernière soirée que je passai en Algérie à me saturer de couleur locale; j’explorai encore le quartier musulman, plongé alors dans une demi-obscurité. Ce fut avec une impression toujours aussi vive que la première fois, que du dehors j’observai l’intérieur des cafés maures éclairés par quelques petites lampes, dont la lueur tremblotante se projetait sur les blanches silhouettes des consommateurs. La plupart, accroupis, suivaient d’un regard béat, sans prononcer une parole, les spirales de la fumée de tabac qui s’élevait dans l’air épaissi.
En passant devant la mosquée, j’entendis avec la même émotion qu’à Alger le chant aérien du muezzin qui jetait aux quatre points cardinaux les notes gutturales delà religieuse mélopée orientale. Les croyants entrent nombreux à la suite les uns des autres dans la cour intérieure ; ils gardent tous cette attitude noble et majestueuse qui commande le respect. Chacun va se prosterner sous les voûtes mauresques du temple islamite, entre les arceaux duquel se glisse une lumière douce et
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discrète. Notre présence à l’heure de la prière ne paraît aucunement choquer les fils de Mahomet, dont quelques-uns nous souhaitent le bonsoir d’une voix sympathique
Le 6 mai, dans la matinée, je disais adieu à la terre africaine où je n’avais passé que quelques semaines qui à mesure que le temps s’éloigne me font de plus en plus l’effet d’un rêve rapide, traversé par les visions les plus fantastiques. Ce court séjour avait suffi pour m’initier à une foule de particularités singulières dont mes lectures ne m’avaient donné qu’une idée fort incomplète.
Avant mon excursion en Algérie, j’avais déjà exploré plusieurs contrées du continent, intéressantes et remarquables chacune à des titres divers. Les richesses artistiques, les beautés pittoresques de l’Italie, de l’Espagne, de la Hollande et de la Suisse, m’avaient tour à tour enthousiasmé.
Assurément, ces nations se distinguent les unes des autres par leurs usages, leurs mœurs, leurs idiomes, etc. Mais grâce aux chemins de fer, ces puissants véhicules de la civilisation, les différences locales tendent chaque jour à s’effacer.
Quant aux costumes originaux, ils n’existent plus guère maintenant qu’à l’état d’exception dans quelques coins retirés où les communications sont restées difficiles. Partout, même disposition à imiter les modes françaises.
Ici, plus de ces musées, sanctuaires de l’art, qui sont l’honneur et la gloire des peuples civilisés et dans lesquels se manifeste le génie national.
Toutefois, pour apprécier convenablement les chefs-d’œuvre exposés à la curiosité publique, et en jouir pleinement, ne faut-il pas que celui qui les considère, possède quelques connaissances spéciales, ou au moins un certain sentiment de l’idéal?
En Algérie, pas n’est besoin d’études approfondies pour goûter les beautés qui vous attendent dans ce pays du soleil et de la couleur.
A peine le voyageur parti de Marseille a-t-il abordé au rivage africain, qu’une transformation complète et soudaine de mise en scène s’opère devant ses yeux étonnés, un réalisme saisissant s’impose de suite à son attention. Tout est nouveau pour lui, société, race, types, habitudes; il regarde surpris et charmé ces costumes dont la coupe n’a jamais dû changer depuis les temps bibliques et que portent si fièrement une foule de personnages aux poses sculpturales.
A ses oreilles résonne un langage sonore dont la pureté primitive s’est conservée presqu’intacte. Inutile de s’enfermer dans des salles plus ou moins vastes, pour admirer des toiles que le peintre a décorées de sujets imaginaires ou réels empruntés à la nature vivante ou inanimée. Dans l’Orient les scènes les plus variées de tableaux tout faits, se
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déroulent à chaque instant en plein air et frappent l’imagination du spectateur le moins impressionnable. C’est en résumé le pays par excellence de la couleur. Aussi, une pléiade d’illustrations artistiques contemporaines s’y est-elle formée en allant y puiser ses plus chaudes et ses plus brillantes inspirations.
Quant à moi, je n’hésite pas à déclarer qu’aucun voyage n’a laissé dans mon souvenir des traces aussi vivaces et aussi profondes!. . . . , .
Le vapeur Y Immaculée conception. — Quelques types de passagers. — Un compatriote de Chopin. — La poule de Carthage. — Opinion de sir John sur Salammbô. — Les côtes de la Sardaigne. — Le Monte rotondo et les îles sanguinaires.
Aujourd’hui, c’est le vapeur V Immaculée Conception qui va nous ramener dans la mère patrie : Sur les glaces dépolies qui ferment chaque ouverture, est gravée l’image de la Vierge ; elle est représentée debout les pieds sur un croissant; d’élégants rinceaux encadrent l’image transparente.
Peu de passagers abord ; parmi ceux de première classe, je remarque sir John et quelques-uns de ses compatriotes à l’air plus ou moins gourmé, plusieurs Tunisiens coiffés de fez ou de turbans multicolores et vêtus de gandourras, longues tuniques de tissus rayés et de couleurs voyantes.
Ce jeune homme fluet aux cheveux d’un blond fade, aux yeux d’un bleu éteint, qui enveloppé d’une ample robe de chambre nullement orientale, arpente rêveur le plancher du pont; c’est un enfant des bords de la Vistule.
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Je distingue encore un certain nombre de voyageurs de commerce dont un Allemand aussi lourd qu’épais, qui sert de cible aux quolibets, que lui décochent ses confrères français ; le placide Teuton semble se prêter bénévolement à leurs railleries, mais je ne m’y fierais que médiocrement.
Enfin, figure au nombre des passagers, le receveur des finances de Guelma auquel je réserve une mention toute spéciale. J’avais lié bien vite connaisscane avec M.F...,et il ne me fallut pas longtemps pour m’assurer que c’était un homme aussi aimable qu’intelligent et instruit. M. F... habitait l’Algérie “depuis une quinzaine d’années, son séjour lui avait permis de recueillir une foule d’observations curieuses sur les mœurs privées des indigènes avec lesquels ses fonctions le mettaient journellement en relation. Je sus de lui plusieurs détails assez piquants qui ne pourraient trouver place ici.
J’allais oublier dans mon énumération, et cette omission eut été peu regrettable, trois femmes aux allures suspectes qu’on me signala comme des voyageuses interlopes, destinées à l’exportation et qui dès leur rentrée en France devaient repartir pour la Nouvelle-Calédonie, où elles se proposaient d?embellir l’existence de quelque aimable citoyen de cette honnête colonie.
Une fois édifié sur la composition du personnel de l3 Immaculée Conception > mon attention se concentre entièrement sur le paysage-qui se dessine à
l’horizon, car bientôt nous allons perdre de vue la terre. Je salue d’un dernier regard le lion de pierre enchaîné pour toujours au rivage africain, sorte d’emblème parlant, sculpté par la nature dans le roc et qui avertit le voyageur qu’il aborde au pays de l’Atlas.
Les côtes de la Tunisie fuient et s’effacent peu à peu dans le lointain ; encore quelques minutes et nous naviguons en pleine mer; rien ne vient plus arrêter le regard, partout le ciel bleu se confond avec l’azur des flots. Je rentre au salon, le Polonais toujours drapé dans son ample robe de flanelle, se charge de distraire les passagers pendant les longues heures d’une traversée magnifique mais passablement monotone. Les auditeurs demeurent sous le charme que leur fait éprouver l’artiste amateur qui exécute sur le piano les plus suaves compositions de son compatriote Chopin.
On gagne ainsi l’heure du dîner, présidé comme d’habitude par le commandant ayant à l’un de ses côtés, le docteur du bord. Celui-ci est un Corse natif de Bastia ; franche et joyeuse nature, possédant un répertoire très riche d’anecdotes qu’il raconte avec esprit et bonne humeur. De l’autre côté du commandant, se trouve placé un homme jeune que je n’avais pas encore aperçu depuis le départ de Bône et dont la tenue correcte et les manières distinguées m’eussent certainement frappé.
C’était un futur diplomate attaché au consulat
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français à Tunis. Il résulte des renseignements qu’il me donna sur sa résidence qu’à part son intérêt pittoresque, elle offre infiniment peu d’attraits et de ressources pour l’étranger.
L’incident le plus caractéristique du repas fut l’apparition du rôti porté sur la carte du menu sous le nom de Poule de Carthage.
L’oiseau exotique embarqué à Tunis, parut sur la table orné de son plumage lustré et de nuances foncées qui me rappelait celui de la petite outarde de nos pays. Le commandant assura que ce genre de gallinacés était fort commun dans les terrains marécageux ubi fuit Carthago.
Les poules sont à peu près les seuls êtres vivants qu’on rencontre dans les parages aujourd’hui déserts de la rivale abhorrée de Rome.
Je dégustai avec une sorte de recueillement ce rôti couleur locale qui avait un fumet de terroir assez prononcé et dont la chair quoique savoureuse, me parut inférieure à celle du faisan.
Sir John qui avait lu Salammbô dont il appréciait le sérieux mérite, exprima le regret que l’auteur, dans le cours de ses longues et prolixes énumérations des choses de l’époque, eût négligé de parler des ancêtres de l’animal que l’on venait de nous servir.
« Ne pensez-vous pas, Monsieur, que dans les repas officiels donnés jadis par Annibal, le superbe volatile dont nous apprécions aujourd’hui les qua-
lités succulentes, ait fait plus d’une fois l’admiration et les délices des hôtes de l’illustre général Carthaginois? me dit l’Anglais avec une gravité comique.
— J’en suis convaincu, Mylord, et je ne doute pas qu’en signalant le fait à Gustave Flaubert, l’écrivain consciencieux, s’empresse de réparer cette grave omission dans sa plus prochaine édition de Salammbô. »
Le repas s’acheva au milieu des dissertations historiques plus ou moins savantes, provoquées par le délicat comestible, qui avait eu un succès complet auprès des gourmets et des érudits du bord.
Quand le lendemain, dès l’aube, je montai sur le pont où m’avait devancé le comptable de Guelma que n’effarouchaient pas les torrents d’eau, répandus autour de lui par les matelots préposés à la toilette quotidienne du bâtiment, une brise fraîche et pénétrante soufflait du large. Sur les volutes mouvantes de la mer, le soleil levant faisait papilloter l’or de ses rayons. Ce n’était plus l’immensité sans bornes sur laquelle nous voguions la veille.
A notre droite, une masse noire s’estompait vaguement, noyée dans un océan de nuages vaporeux. A mesure que la brume se dissipait, les contours indécis d’un rivage bizarrement échancré s’accentuaient plus vigoureusement.
Une longue chaîne de montagnes se dressait
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parallèlement à la côte, se divisant en une infinité de ramifications ; on eût dit les arêtes gigantesques d’un monstrueux poisson pétrifié. De distance en distance, quelques cimes altières se montraient couronnées de ruines féodales. Chaque mouvement du navire en déplaçant le centre de perspective, variait à l’infini la forme des objets qui défilaient sous nos yeux.
C’était la côte orientale de la Sardaigne que nous longions depuis quelques heures.
L’âpreté et la rudesse de ces rives inhospitalières fait en quelque sorte pressentir qu’au-delà, existe une population à demi barbare, dont les mœurs sauvages contrastent avec celles si polies des Italiens de la Péninsule. Peu d’étrangers osent encore aujourd’hui se risquer à l’intérieur de ce pays dont les éloigne la déplorable réputation des habitants.
A peine avons-nous dépassé l’extrémité septentrionale de l’île, que le commandant signale la Corse, cette sœur méditerranéenne de la Sardaigne. Bientôt tous les regards se dirigent sur le Monte Rotondo qui élève majestueusement son panache de neige au-dessus d’un massif colossal de montagnes aux flancs couverts de forêts.
A quatre heures de l’après-midi, V Immaculée Conception faisait son entrée dans le port d’Ajaccio, après avoir laissé à gauche un groupe de petits ilôts grisâtres qui ont l’air d’un troupeau de moutons échoués dans la mer.
Seulement, ces moutons ne sont pas tout à fait inoffensifs si j’en crois le nom lugubre que portent les îles qui composent ce petit archipel. Il existe sans doute à ce sujet quelque légende funèbre dont je cherche vainement autour de moi à pénétrer le sombre mystère.
Peut-être en saurais-je davantage, si je pouvais interroger les mouettes qui tourbillonnent audessus des rochers stériles et viennent de leurs blanches ailes en effleurer la pointe !
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Ajaccio. — Parallèle avec Naples. — Les maison et les avocats. — Mes adieux à sir John. — Physionomie d’Ajaccio.
— Les statues de la famille Bonaparte. — La cathédrale.
— La maison de Napoléon Ier.
Quelques écrivains plus fantaisistes qu’exacts dans leurs descriptions, ont comparé le golfe d’Ajaccio à celui de Naples, mais c’est à tort selon moi. Le premier, d’une étendue infiniment moindre, est dominé par un amphithéâtre de hautes montagnes dont les flancs escarpés ne sont égayés que par de rares habitations et par de larges plaques de neige accumulée çà et là dans le creux des ravins. L’éclatante blancheur des glaciers dont les couches épaisses et profondes n’ont pas encore été fondues par le soleil, tranche vigoureusement sur la teinte sombre des rochers* L’ensemble du paysage est austère et ne rappelle en rien les doux et suaves horizons qui constituent une des principales séductions de la baie de Naples, avec son cadre enchanteur de fraîches collines aux pentes mollement ondulées, sur lesquelles s’étagent de riantes maisons de campagne. Merveilleux tableau
que complète à l’arrière plan, le Vésuve couronné de son panache de fumée.
Le port d’Ajaccio s’ouvre vis à vis des montagnes sur un côté du golfe et s’arrondit en un demicercle dont la courbe est occupée par la ville adossée à la base de verdoyants coteaux.
Les maisons qui ont leur façade sur le rivage sont fort élevées; on croirait qu'elles aspirent à atteindre la hauteur du Monte Rotondo. Quelquesunes, d’un immense développement en surface, et percées d’une multitude d’ouvertures, ressemblent à de vastes casernes. On m’assure que chacune de ces habitations, appartient à un certain nombre de co-propriétaires qui s’en partagent les différents étages.
De cette confusion d’intérêts, résulte inévitablement une foule de procès , source intarrissable de bénéfices pour les avocats indigènes.
Que de flots d’éloquence, ont été déjà répandus ici pour la défense du mur mitoyen !
Nous nous faisons débarquer avec la plupart des passagers dont plusieurs descendent à terre en emportant leurs bagages. Sir John est du nombre de ces derniers. Il se propose de passer en Corse une huitaine de jours qui lui suffiront, j’en suis convaincu, pour escalader les pics inaccessibles, s’enfoncer dans les forets impénétrables, et explorer les endroits encore vierges de pas humains de cette île si prodigieusement pittoresque dont
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beaucoup de parties sont privées de chemins praticables (1).
En nous séparant, nous échangeâmes nos cartes et d’affectueux souhaits de voyage. J’engageai l'infatigable touriste à venir à Provins, une des rares villes de France qu'il n’eût pas encore visitées.
D’après de vagues notions puisées dans les clichés surannés de quelques vieux traités géographiques, sir John se réprésentait volontiers notre, pays comme un vaste champ de roses médicales à la culture desquelles les habitants se livraient exclusivement, erreur qui, ainsi que j’ai eu maintes fois occasion de le constater, n’est pas seulement partagée par des étrangers.
Je détrompai sur ce point l’enfant d’Albion, et, comme il est grand amateur d’archéologie, je m’efforçai de l’intéresser et de le séduire en lui décrivant nos belles et précieuses ruines, moins antiques assurément que celles de Carthage, mais plus perceptibles et plus palpables. Je ne serais donc pas très surpris de voir un de ces jours surgir dans nos murs l’intrépide voyageur.
(1) Au moment de publier cet article, je lis dans le journal local, le Progrès de la Corse , du 4 octobre, que l’inspecteur général des ponts et chaussées et l’ingénieur en chef du département sont partis de Bastia dans la direction de Corte, pour examiner le tracé du premier chemin de fer qui va être construit dans l’île. C’est avec plaisir que j’enregistre ce fait capital au point de vue de l’avenir d’un pays aussi déshérité sous le rapport des voies de communication*
Peut-être n’est-ce qu’une illusion patriotique de ma part, mais j’aime à me persuader qu’en me remerciant de lui avoir fait connaître nos curieux et pittoresques monuments, l’Anglais n’hésitera pas à déclarer que Provins est une des cités les plus intéressantes qu’il ait rencontrées dans ses nombreuses pérégrinations.
En attendant l’honneur et le plaisir de cette visite, je me joins à l’un des groupes de passagers qui se répandent dans les rues d’Ajaccio où l’on ne peut manquer de se croiser fréquemment, la ville, resserrée entre le pied des montagnes et la mer, n’offrant que très peu de profondeur. Moins de deux heures suffisent pour emporter une idée générale de ce chef-lieu de département.
Sur le quai, s’ouvre une vaste place plantée d’arbres séculaires dont le feuillage touffu forme une épaisse voûte de verdure. Une fontaine élégante ornée de nombreux jets d’eau s’élève au milieu et sert de socle à la statue en marbre de Napoléon Icp, habilement exécutée et d’un puissant eflet.
La place communique à la rue principale (rue Fesch) parallèle au rivage dont elle suit la courbe d’une extrémité à l’autre»
Elle est pavée de larges dalles de granit noir; ses maisons à plusieurs étages sont la plupart décorées de balcons et présentent un caractère italien qui me rappelle certains quartiers de Naples.
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Beaucoup n’ont qu’un escalier en échelle qui descend sur la voie publique.
Parallèlement à la rue Fesch, s’étend un boulevard planté d’acacias et d’orangers qui aboutit à une esplanade surplombant la mer. Cette esplanade, pittoresquement située à la pointe de l’île, est ornée d’un groupe monumental de cinq statues en bronze supportées par un soubassement carré de granit gris, que l’on a comparé à un affreux modèle d’encrier.
Au milieu du piédestal, Napoléon Ier est représenté à cheval ; ses frères sont debout et occupent les quatre angles. A droite et à gauche du monument, s^élèvent deux édicules en marbre, sortes de pilastres sur lesquelles sont sculptés des génies allégoriques, d’une invention et d’un style fort médiocres.
L’effet général du groupe impérial m’a paru plus bizarre qu’harmonieux et imposant. Ces personnages, relégués aux encoignures du quadrilatère de pierre, ressemblent à des factionnaires chargés de faire sentinelle autour de la statue équestre du vainqueur d’Austerlitz.
Il est difficile de s’imaginer qu’on a devant soi les membres de la même famille ; l’empereur a l’air de vouloir tenir ses frères à distance respectueuse et leur faire sentir le poids de son écrasante supériorité.
L’attitude triomphale du chef de la famille
contraste avec la contenance plus que modeste des autres membres qui cependant ont joué chacun un rôle plus ou moins important dans l’histoire et la politique contemporaines.
Ici, ce ne sont plus que les humbles satellites d’un astre éblouissant.
Que dire de la cathédrale, édifice qui affecte la forme d’une croix grecque surmontée d’une coupole ? Elle appartient au style italien de la décadence ; quelques fresques insignifiantes et trois ou quatre tableaux dont la demi-obscurité qui les enveloppe m'empêche d’apprécier la valeur, voilà les seules particularités à noter sur cette église.
La visite à la maison où est né Bonaparte est un pèlerinage classique que je ne manquai pas d’accomplir. Sans la plaque de marbre dont l’inscription indique que là est né le César moderne, rien à l’extérieur ne la distinguerait des autres habitations contiguës. Elle donne sur une petite place carrée (place Lætitia), ornée d’un modeste square.
On est presque désappointé (c’est du moins l’impression que je ressentis) de trouver un cadre aussi simple pour la grande figure du conquérant fameux, qui tint quelque temps entre ses mains les destinées d’une partie du monde. Je n’en dirai pas davantage à ce sujet, de crainte de tomber dans les lieux communs déclamatoires et les banalités emphatiques tant de fois ressassés en prose et en
vers.
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XXYII
Poignards et vendetta. — - Patriotisme français du Corse. — Un bal sur le pont de Y Immaculée-Conception. — Le musée de Marseille et la Judith d’Henri Régnault. — Un admirateur de Corot.
Quand j’eus parcouru le Corso, entrevu les coquettes et fastueuses demeures des familles Sebastiani et Arrighi, la préfecture précédée d’un délicieux jardin d’orangers, et observé quelques jolis types féminins idéalisés par Mérimée dans sa poétique nouvelle de Colomba , il ne me restait plus qu’à faire l’acquisition d’un de ces minuscules couteaux poignards que portent, dit-on, sur elles, les femmes Corses. J’en choisis un fort élégant, véritable bijou d’acier damasquiné, au manche incrusté de nacre et d’argent, et sur la lame duquel est gravé d’un côté le mot Vendetta, et de l’autre celui de Coj'sa. Il n’est pas nécessaire d’avoir traduit le Dante pour comprendre le sens non équivoque de cette inscription.
J’emportai le petit stylet, emblème tranchant des mœurs de ce pays romanesque, foyer toujours ardent de violentes passions, en me proposant d’en
décorer ma panoplie de salon. Il y ligure aujourd'hui avantageusement en compagnie d’une bonne lame que je rapportai autrefois de Tolède et dont je puis attester l’entière virginité.
Surtout, avant de quitter l’île, gardez-vous bien de dire, quoi que vous en puissiez penser, en basant votre opinion sur certaines considérations historiques et géographiques, que le Corse est plutôt Italien que Français : ce serait lui faire une sanglante injure, et il ne vous resterait d’autre ressource pour échapper à une vendetta terrible que de chercher un abri dans quelque maquis bien épais. Heureusement qu’à cet égard vous n’auriez que l’embarras du choix.
Le Corse est donc parfaitement Français et ne souffre pas que l’on se permette de douter de son patriotisme. C’est ce que m’affirma énergiquement au dîner le docteur, originaire de Bastia, tout en dégustant d’excellentes croquettes de homard confectionnées sous la surveillance spéciale du jeune attaché au consulat de Tunis.
Je regrette de ne pouvoir donner au lecteur la recette de ce mets exquis, le disciple de Brillat- Savarin interrogé à ce sujet s’étant renfermé dans un mutisme absolu, comme s’il se fût agi de livrer un secret diplomatique.
Dans la soirée, le pont de V Immaculée-Conception est converti en salle de bal; un orchestre plus bruyant qu’harmonieux, composé d’un accordéon,
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de cymbales et d’un tambour de basque, exécute des airs de danse qui n’ont pas même le mérite de l’originalité. Une partie des hommes de l’équipage fournit le personnel des danseurs, l’élément féminin est représenté par les futures Calédoniennes dont j’ai signalé plus haut la présence, et auxquelles on n’a évidemment pas songé, quand le navire a été baptisé.
La chorégraphie burlesque à laquelle se livrent pendant quelque temps ces messieurs et ces dames divertit beaucoup un certain nombre de spectateurs. Pour moi, cette vulgaire exhibition manquait absolument d’attrait; c’était comme une note discordante qui venait troubler le plaisir des derniers instants où il m’était encore permis de contempler le paysage pittoresque et poétique que j’avais sous les yeux et auquel les molles clartés de la blonde Phœbé prêtaient en ce moment un charme de plus.
Il est dix heures, les danses cessent, le signal du départ vient d’être donné, tout rentre dans l’ordre et le silence, plusieurs familles Corses s’embarquent, puis l’ancre est levée et le paquebot s’éloigne du port dont l’eau reflète, en faisant miroiter comme une ceinture de feu, les lueurs des becs de gaz rangés symétriquement sur le quai. Bientôt, il n’apparaît plus de la Corse que le phare d’Ajaccio dont l’œil fulgurant perce les ténèbres de la nuit et nous suit encore longtemps au loin.
C’est seulement le lendemain, dans l’après-midi,
que nous commençons à apercevoir les côtes brûlées de la Provence; notre paquebot se croise à tout instant avec une multitude de bâtiments français et étrangers sur l’immense route liquide qui s’appelle la Méditerranée. Il se fait alors un échange incessant de saluts réciproques, chacun hisse le pavillon de sa nation respective. Yoici Toulon, Cassis, la Ciotat, puis la pittoresque chapelle de Notre-Dame de la Garde; enfin, nous touchons au port de Marseille après une traversée de soixante heures que le temps avait constamment favorisée.
A peine avions-nous mis le pied sur la belle terre de France, que le fisc, représenté par d’impitoyables douaniers, venait arrêter les premiers élans de notre joie patriotique en nous tenant prisonniers dans une salle remplie des colis les plus hétéroclites. Là, les passagers de Y Immaculée, Conception furent soumis, pendant deux heures au moins, aux plus minutieuses perquisitions. La nuit commençait déjà à étendre son voile sombre sur l’antique colonie phocéenne, quand nous recouvrâmes notre liberté.
Le lendemain dimanche , en compagnie du payeur de Guelma, amateur enthousiaste et éclairé de peinture, qu’il cultivait avec passion dans les loisirs que lui laissait l’exercice de ses fonctions , nous visitions la galerie de tableaux qui occupe, comme je l’ai dit au début de ce récit, une des ailes du magnifique palais de Longchamps. Ce musée,
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un des plus riches de province, contient une curieuse et estimable série de toiles de l’école provençale, un certain nombre d’œuvres des écoles italienne, hollandaise, espagnole, et des peintres contemporains de l’école française dont la perle est assurément la Judith d’Henri Régnault. Les Marseillais sont si tiers et si jaloux de posséder cette toile, qu’ils ont refusé de s’en séparer momentanément, pour contribuer à l’éclat de l’exposition posthume organisée en 1872, au palais des Beaux- Arts, par les soins des amis du jeune et héroïque peintre, tué à Buzenval, victime de sa bravoure (1).
M. F..., fanatique admirateur de Corot, concentrait la plus grande partie de son attention sur les quelques toiles de ce maître éminent, exposées au musée de Marseille. Durant le trajet que nous fîmes ensemble de cette ville à la capitale, combien de fois l’entendis-je s’écrier avec une exaltation croissante, en contemplant les divers paysages qui passaient fugitivement devant nos yeux : « Quel
(1) Ce fut au mois de mars 1872 qu’eut lieu cette exposition spéciale des œuvres d’Henri Régnault.
On s’étonna de ce travail immense, et cependant plusieurs ouvrages importants, qu’on avait admirés dans cette même salle, faisaient défaut.
L’ Automédon, vendu en Amérique, ne pouvait être apporté de si loin; la Judith , achetée par le musée de Marseille, fut refusée par le conseil municipal malgré les instances réitérées et malgré le sentiment patriotique qui aurait dû commander l’envoi de cette toile.
délicieux, quel superbe, quel admirable Corot! »
Ses ravissements artistiques se renouvelaient à chaque pas : tantôt c’était un bouquet d’arbres au feuillage printanier trempé dans le brouillard du matin, tantôt une verte prairie constellée de fleurs champêtres que la rosée perlait encore de gouttelettes transparentes; plus loin serpentait doucement, au milieu d’un vallon ombreux, un ruisseau à l’onde argentée. Enfin le disciple de Corot ne cesssait de s’émerveiller au spectacle des scènes poétiques de la nature, affectionnées par le peintre quelquefois un peu nébuleux des aurores et des crépuscules.
C’était le moment de l’exposition périodique de peinture et de sculpture aux Champs-Elysées ; on pense bien que le fonctionnaire algérien y était assidu. Quelques jours après mon retour à Provins, j’allai aussi faire mon pèlerinage annuel au Salon. Une des premières personnes que j’y rencontrai fut M. F.... Comme il y passait la plus grande partie de ses journées, il connaissait parfaitement les trois ou quatre mille tableaux exposés au Palais de l’Industrie. Aussi fus-je heureux de pouvoir profiter de son offre amicale de me guider dans l’immense dédale artistique.
M. F..., en me quittant, m’invita avec les plus pressantes instances à accepter son hospitalité à Guelma, où, aussitôt rentré, il allait s’occuper de fixer sur la toile quelques-uns des nombreux motifs
SOUVENIRS D’UN PROVINOIS.
de paysages, genre Corot, qui lui étaient apparus pendant son voyage et qu’il serait flatté, disait-il, de soumettre à mon appréciation.
Je ne désespère pas de pouvoir répondre un jour à la gracieuse invitation de l’aimable fonctionnaire. Ce sera pour moi l’occasion de revoir ce merveilleux pays d’Algérie et d’ajouter un appendice à ces notes qu’un premier et trop court voyage m’a déjà permis de recueillir et de publier.