‹ En Algérie; souvenirs d'un provinoisChapitre 4 sur 15 · XY [I · texte numérisé non relu

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Le Muezzin. — Ablution sèche. — Concert juif. — Chansonnettes lugubres. — Le ghetto. — Les rues des orfèvres et de Maskara. — Monuments religieux et civils. — Environs de Tlemcen. — Le village nègre. — Au bord d’un ruisseau. — Derrière le rideau. — Le bois de Boulogne et le marabout des femmes stériles.

Il est environ six heures, au moment de notre retour à Tlemcen, le Smyrniote nous avertit que le Muezzin, fonctionnaire qui chez les musulmans remplit l’office de cloche, va appeler les croyants à la prière.

En levant les yeux, j’aperçois la silhouette d’un Arabe qui fait lentement le tour de la plate-forme crénelée dont le minaret de la grande mosquée est couronné.

Pendant le cours de sa promenade aérienne, il s’arrête à diverses reprises, pour jeter au vent, d’une voix stridente et gutturale, une sorte de mélopée bizarre.

Gomme j'écoutais attentivement : « Il crie, me dit le Koulougli d’un ton indigné, il ne chante pas; c’est seulement à Oran, et surtout à Alger, que l’on

sait chanter et interpréter la véritable tradition mélodique des versets sacrés. »

J’avoue que pour moi, dans mes diverses auditions, je n’avais encore pu saisir la différence. C’était une étude spéciale à faire.

J’ignore le moyen employé par Abd-el-Kader pour répondre à l’appel du Muezzin , car il ne bougea pas et n’interrompit en rien sa conversation. Mais, ici aussi, il y a des accommodements avec le ciel.

Nous nous séparons du guide au moment où celui-ci nous entretenait de la question des ablutions, une des plus rigoureuses prescriptions de la religion islamite.

11 venait, entre autres, de nous signaler cette curieuse particularité, d’après laquelle l’absence d’eau dans un endroit n’empêche pas le musulman d’accomplir ses devoirs de purification.

Il lui suffit, à l’heure de la prière, de prendre une pierre polie sur laquelle il étend les deux mains, et, à défaut de pierre, l’opération s’effectue sur un terrain très propre (1). En somme, cela constitue une sorte d’ablution sèche. On voit que l’expédient est ingénieux, d’une exécution simple et facile. En tout cas, il doit être d’une grande ressource pour les croyants qui traversent le désert . . .

1) Voir, à ce sujet, l’ouvrage du général Daumas : Mœurs coutumes de £ Algérie*

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Si j’avais été quelque peu amateur de musique hébraïque, j’eusse passé une soirée fort agréable en assistant à un concert donné dans un café proche de Y Hôtel de la Paix. Je voulus tenter encore une expérience pour fixer mon opinion sur l’esthétique musicale des fils de Jacob.

Même mise en scène ici qu’à Oran ; cinq virtuoses, coiffés du turban classique, se livrent, avec leurs voix nasillardes et chevrotantes, et leurs instruments primitifs, à des divagations insaisissables.

Un dilettante israélite, mon voisin de table, écoute la musique tantôt avec recueillement, tantôt le sourire sur les lèvres; parfois il éclate de rire. Je le regarde intrigué. Il m’apprend alors, à ma grande surprise, que ces chants, qui pour moi ressemblent à de lugubres De Profundis, sont des bouffonneries dans le genre de la Femme à barbe ou du Pied qui remue.

Qui l’imaginerait, à voir la gravité des exécutants dont les visages conservent un flegme et une placidité imperturbables? Mon complaisant voisin m’apprend encore que les artistes qui figurent dans ce concert sont des artistes de primo cartello ; aussi les paye-t-on chacun 10 francs par soirée, prix exorbitant, paraît-il, pour le pays

La journée du dimanche fut consacrée à l’exploration de la ville, divisée en différents quartiers habités par une population bien distincte.

Le quartier juif est peut-être le plus original, avec ses rues sombres et étroites, souvent voûtées à certains endroits, ses ruelles étranglées, ses impasses, ses maisons aux murailles branlantes, rongées de vétusté/ dont quelques-unes, en contrebas de la voie publique, sont percées de trous en guise de fenêtres. Plusieurs constructions laissent encore voir de curieux restes d’architecture mauresque. Dans les cours ruisselantes d’humidité, on aperçoit d’affreuses créatures malpropres, des enfants en haillons qui vous regardent d’un air ahuri.

Le peintre peut trouver là une inépuisable variété des sujets les plus fantaisistes et les plus réalistes.

Une rue plus large et plus régulière que les autres traverse le ghetto tlemcenois dans toute sa longueur: c’est celle des orfèvres, bordée d’échoppes où l’on travaille les métaux. Partout retentissent les coups de marteau.

A chaque pas, nous sommes arrêtés par les fabricants qui nous sollicitent de regarder leurs produits et font l’article dans un langage hybride franco-arabe, qu’il est difficile de comprendre.

Mais on n'a pas de peine à résister à la tentation, car, si la matière est précieuse, sauf quelques bijoux d’une certaine originalité, l’art fait à peu près complètement défaut.

Dans le quartier musulman, c’est la rue de Maskara qui captive particulièrement l’attention de

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l’étranger. Cette rue, longue et à pente rapide, offre dans tout son parcours une perspective des plus attrayantes avec ses deux rangées de constructions basses et uniformes, composées exclusivement d’un rez-de-chaussée et d’où se détache la tour élancée ci’un minaret revêtu, sur ses quatre faces, de faïences polychromes.

Les maisons à toiture inclinée et recouvertes de tuiles ne sont habitées que le jour; elles servent de magasins où s’entassent des quantités de marchandises indigènes, surtout des étoffes et des chaussures; inutile d’ajouter que l’article maroquin est représenté ici par les spécimens les plus variés et les mieux façonnés.

Les marchands portent les costumes les plus fantaisistes ; je me plais longtemps à considérer l’un d’eux, drapé majestueusement dans une espèce de toge d’un tissu jaune broché d’or, d’un effet mirobolant. J’admire encore la placidité et la gravité avec lesquelles les négociants servent leur nombreuse clientèle.

Sur la chaussée, s'établit un flux et un reflux ininterrompu de passants, presque tous indigènes, parmi lesquels les fils du Maroc se distinguent par leur haufe stature et leur physionomie sauvage. Tout cela forme un tableau animé, plein de vie et de couleur.

En explorant les divers quartiers de la ville, on pense bien que je ne négligeais pas de visiter les

monuments qui se trouvaient sur mon passage et dont la profusion fait de Tlemcem une sorte de Rome arabe.

Comme dans la ville éternelle, les monuments religieux dominent; ici, ce sont des mosquées, dont plus de soixante existaient encore en 1845. Le défaut d’entretien et les alignements ont fait disparaître la plupart d’entre eux; mais il en reste suffisamment pour satisfaire à l’étude et à l’admiration des archéologues.

Partout le même luxe de colonnes d’onyx, de mosaïques, de faïences vernissées, de stucages aux dessins fantaisistes d’un goût exquis; enfin, tout ce qui constitue l’art décoratif des Arabes dans ce qu’il offre de plus riche et de plus attrayant. On sait que les tableaux et les images où la figure humaine est représentée sont complètement proscrits par le Coran.

Je n’ajouterai rien à ce résumé succinct qui me dispense de copier ou de paraphraser les descriptions publiées sur ce sujet par des écrivains compétents.

En ce qui concerne les édifices civils, appropriés aux divers services communaux, c’est à peine s’ils sont dignes d’une mention, au point de vue de l’esthétique. La bibliothèque et le musée sont installés da'ns les bâtiments de la mairie.

Le musée, de création récente, présente déjà un certain intérêt à cause des objets de curiosité locale

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qu’il renferme. Quant à la bibliothèque, il n'y manque qu’une chose... des livres.

Les promenades des environs de Tlemcen (1) sont remplies de charme et de poésie ; les paysages sont à la fois gracieux et imposants, la végétation africaine s’y marie heureusement avec celle de nos climats.

Un des endroits les plus fréquentés s’appelle le Marabout des femmes stériles; le chemin qui y conduit jouit d’une réputation méritée.

Escortés de l'intelligent Koulougli, nous longeons d’abord une partie des vieilles fortifications, pour nous engager dans un sentier accidenté, montant et descendant tour à tour entre une double haie de rosiers en fleurs, entremêlés de cactus et d’aloès.

Nous nous en écartons un instant pour donner un coup d’œil à la remarquable mosquée de Sidi Halloui , dont le minaret couronne une éminence qui domine une grande étendue de pays. Un peu plus loin, c’est encore un village nègre qui s’impose à notre attention ; il se compose d’un amas désor donné de constructions misérables et sordides, habitées en parties par une population féminine de l’espèce la plus abjecte et qui vit d’un trafic immonde.

(1) Le climat de Tlemcen est sain et tempéré, pas de chaleurs excessives; l’hiver, le thermomètre varie entre 6 et 8 degrés au-dessus de zéro. La neige est presque considérée comme un phénomène; de là, la prédilection des Européens pour cette ville.

Quelques types hideux, qui font songer aux sorcières de Macbeth, sortent de leurs tanières impures; nous détournons les yeux de ce repaire du vice, pour les porter sur la campagne, aussi fertile, aussi riante que notre belle Touraine.

A droite du sentier que nous continuons à suivre, babille un frais ruisselet qui court gaiement sur un lit de sable doré et disparaît de temps à autre sous des ponts de verdure. Arrivés sur un plateau élevé qui surplombe le cours d’eau, nous cédons à l’attraction irrésistible du séduisant tableau que le hasard met sous nos yeux.

A nos pieds, sont groupées, dans les attitudes les plus diverses, plusieurs femmes indigènes qui entourent un vaste bassin alimenté par l’eau du ruisseau. Quelques-unes, selon le procédé en usage chez les ménagères du pays, lessivent leur linge étendu sur le sol en le piétinant en cadence avec une sorte d’acharnement.

Aucune n’a le visage voilé, et leur toilette plus que négligée laisse même entrevoir certains détails qui demeureraient sûrement cachés, si les sœurs de Rebeccâ ne se croyaient à l’abri des regards indiscrets, derrière l’épaisse charmille dont la route est bordée.

A en juger par les éclats de rire qui montent jusqu’à nos oreilles, il doit s’échanger de fameux potins entre les joyeuses lavandières.

Abd-el-Kader, obéissant à ses principes moraux

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et religieux, s’était éloigné pudiquement pendant cette halte. Il revint bientôt sur ses pas pour nous engager à ne pas prolonger davantage nos études plastiques. Il y allait de la vie, assurait-il, si nous étions surpris par un indigène, et l’idylle pouvait avoir un dénouement tragique.

La retraite s’opéra sans incident fâcheux.

Encore quelques pas, et nous gagnons la promenade ombragée que les Français résidant à Tlemeen appellent, par une analogie plus patriotique qu’exacte, le Bols de Boulogne. Celui-ci diffère de son homonyme parisien, d’abord parce qu’il est planté presque exclusivement d’oliviers séculaires et de térébinthes; ensuite, parce qu’il abrite un certain nombre de petites constructions à base rectangulaire, surmontées d’une coupole, désignées sous la dénomination de Koubbas ou de Marabouts (1).

C’est parmi ces derniers, au milieu d’un site romantique, que se trouve le marabout de Sidi Yacoub ou des femmes stériles.

Un gardien indigène, drapé dans son burnous, se tient gravement en sentinelle devant la porte d’entrée que je ne cherche nullement à franchir, n’ayant rien à démêler avec le saint personnage qui préside à la fécondité du beau sexe.

Mais, pendant que je considère avec intérêt l’architecture extérieure du petit monument, percé de

(t) Petits tombeaux de saints personnages.

trois arcades mauresques, survient une bande de jeunes filles européennes qui font tout à coup irruption dans le sanctuaire de Sidi Yacoub, riant, babillant et chantant, comme si elles entraient dans une salle de récréation.

Ce qui métonne plus, c’est de voir que le gardien, loin de paraître vouloir s’opposer à cette invasion irrespectueuse, sourit à ces espiègles avec une bonhomie qui prouve en faveur de son caractère, mais qui doit lui nuire singulièrement dans la confiance de son vénéré patron.

Je me retire quelque peu scandalisé, en regrettant que le hasard ne m’ait pas conduit dans cet endroit, un jour de pèlerinage, où les femmes mauresques et juives viennent processionnellement prier le saint de faire cesser la stérilité qui les afflige, et accompagnent leurs prières de sacrifices de nature à se concilier les faveurs du puissant marabout.

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Politesse archéologique. — Musique municipale. — Le photographe Pédra. — Son portrait et son histoire. — Répulsion des indigènes pour l’objectif. — Du haut d'un minaret. Fête nègre. — Les adieux de M. Pascalin. — Le vrai nom d’Abd-el-Kader. — Départ d’Oran. — Une halte à Carthagène. — Salut au vieux donjon provinois.

Les ruines de toutes espèces et de toutes formes, éparses dans la campagne solitaire, que nous traversons pour regagner la ville, sont, me dit-on, les derniers vestiges d 'Agadir, la primitive Tlemcen, qui s’appelait Pomaria sous la domination romaine.

Je salue, avec le respect qui leur est dû, ces intéressants débris du passé; mais je me borne à cette politesse en faisant infidélité à l’archéologie, pour aller entendre la musique municipale qui donne un concert sur la place du Méchouar.

Les instrumentistes sont nombreux, tous portent un élégant uniforme militaire; ils abordent les morceaux les plus difficiles, empruntés aux Huguenots, au Prophète, à la Muette et autres opéras modernes, qu’ils exécutent en vrais artistes.

Contrairement à ce qui existe d’ordinaire dans la composition des musiques civiles, les clarinettistes sont ici en grand nombre, et, chose plus surprenante, ils jouent de leur instrument avec une justesse irréprochable.

La foule des auditeurs qui écoutent en se promenant est curieuse à observer. On y voit confondus l’élément européen et l’élément indigène réprésentés par les types les plus variés. Le soleil qui répand ses paillettes d’or sur ce monde bigarré et sur les terrasses voisines, occupées par des Mauresques et des juives parées de leurs plus brillants atours, contribue à faire de cet ensemble un tableau saisissant.

Le concert terminé, nous nous faisons conduire chez le photographe Pédra, une curiosité locale qu’il ne faut pas négliger.

La maison de l’artiste est située dans une des rues les plus pittoresques, mais aussi les plus malpropres du ghetto. Une petite porte bâtarde, percée dans un mur bas et crevassé, donne accès à une cour fermée sur deux de ses côtés par un bâtiment sans étage.

Le photographe est assis en ce moment devant une table rustique, chargée d’épreuves et de clichés de toute grandeur ; à côté, se dresse l’objectif.

A notre approche, Pédra se lève péniblement; c’est un grand vieillard de soixante- dix à quatrevingts ans, long et sec comme un échalas; sur sâ

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figure parcheminée courent en tous sens des rides profondes, une épaisse barbe grise retombe négligemment sur sa poitrine ; l’ensemble de la physionomie ne manque d’ailleurs ni de finesse ni de distinction.

Sur notre déclaration que nous ne venons pas nous faire portraiturer, mais acheter des photographies, Pédra s’empresse de mettre à notre disposition une collection nombreuse de ses produits.

Pendant que nous faisons notre choix, nous recueillons quelques particularités assez intéressantes sur l’auteur.

Pédra nous apprend qu’il est Espagnol, et habite l’Algérie depuis les premiers temps de l’occupation française. Après avoir résidé successivement dans les provinces d’Alger et de Gonstantine, il est venu se fixer à Tlemcen.

La fortune commença d’abord à lui sourire. A cette époque, l’artiste n’avait aucune concurrence à redouter, et d’ailleurs son talent incontestable lui avait attiré une nombreuse et riche clientèle. Bientôt, il réalisait un capital qui lui permettait de faire construire une maison dans le plus beau quartier de Tlemcen, où les matériaux et la main d’œuvre sont fort chers. Mais, par suite de spéculations malheureuses, Pédra contracta des dettes, la maison fut grevée d’hypothèques et le propriétaire vint s’échouer dans l’affreux taudis où nous le voyons relégué aujourd’hui.

Rien en effet de misérable comme l’intérieur de ce logis. J’aperçois, dans la chambre à coucher, un mauvais grabat en guise de lit, quelques chaises de paille grossières, rangées à côté d’une vieille commode boiteuse ; çà et là, des vases écornés et des ustensiles nécessaires à la profession. Sur les murs sontappendus des fers à cheval dont j’ai déjà indiqué la signification, et qui jusqu’ici ont été de tristes préservatifs pour l’infortuné Pédra.

Le grand titre de gloire du photographe espagnol est d’avoir fourni les clichés qui ont servi à l’illustration des intéressants articles sur Tlemcen publiés par le Tour du monde (année 1875). Les vues sont en effet très bien choisies et parfaitement réussies.

Je cherche en vain, parmi les nombreux sujets étalés sous mes yeux, quelques types féminins. Gomme j’exprimais ma surprise et mon désappointement à ce sujet : « Vous ignorez sans doute, dit le maître, que c’est chose presque impossible que de faire poser les indigènes, arabes ou israélites, surtout ceux qui appartiennent au beau sexe.

« Un jour, ajoute Pédra, que j’étais parvenu à faire le portrait d’une superbe juive, j’eus l’imprudence de l’exposer au dehors. Grande rumeur tout à coup parmi les frères et amis, des attroupements menaçants se formèrent devant ma demeure, le modèle faillit être lapidé et votre serviteur n’échappa qu’à grand peine aux fureurs de la tribu de Jacob*

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(< Depuis cette aventure, fût-ce à prix d’or, aucun indigène n’ose affronter les indiscrétions de l’objectif.

« Les nègres eux-mêmes se refusent à faire reproduire leur image; ce n’est pas précisément qu’ils aient conscience de leur laideur, mais, eux aussi, obéissent à un scrupule ou plutôt à un préjugé religieux.

« Une fois cependant, je croyais en avoir séduit un, en lui promettant un bourricaud (c’est le nom généralement employé en Algérie pour désigner l’animal aux longues oreilles).

« Le marché conclu, j’allais procéder à l’opération, lorsque le nègre, saisi de crainte ou de remords, se dédit et renonça à la prime alléchante qui l’attendait. »

On voit que ce n’est pas avec ce genre de clientèle que le pauvre photographe peut espérer rétablir ses affaires.

Nous nous retirâmes chargés d'une provision de vues stéréoscopiques et comblés des bénédictions de l’artiste et de son épouse, laquelle, par parenthèse, n’a jamais dû poser pour les Vénus d’aucune catégorie

Notre journée du lendemain, qui devait être la dernière passée à Tlemcen, fut consacrée à compléter nos explorations dans la cité mauresque.

Nous débutâmes par l’ascension du minaret de

la Grande Mosquée . De la plate-forme qui couronne le sommet, l’œil embrasse tout l’ensemble de la ville qui se déroule comme un vaste plan en relief.

Nous sommes dérangés dans notre contemplation topographique par plusieurs enfants indigènes qui envahissent notre observatoire, en se bousculant avec des cris et des rires bruyants. L’un d’eux s’empare même du drapeau blanc dont se sert le Muezzin lors des appels à la prière et l’agite en l’air. Craignant d’être compromis par les facéties irrévérencieuses de ces gamins, nous nous empressons d’abandonner la place.

En regagnant l’hôtel, à travers le labyrinthe des petites rues arabes, nous nous croisons avec une procession de nègres et de négrillons des deux sexes, qui chantent, dansent et hurlent, les uns à demi nus, les autres couverts de loques et d’oripeaux indescriptibles.

A la tête de la bande joyeuse de ces sauvages, marche un véritable colosse, sorte de tambourmajor qui fait évoluer avec beaucoup d’adresse un bâton enguirlandé de feuillages et de fleurs. Puis viennent les musiciens armés de cymbales, de castagnettes de fer et autres engins musicaux particuliers à cette race primitive.

Derrière l’orchestre barbare, défile une troupe de grands diables noirs qui, surexcités sans doute par de copieuses libations d 'eau de feu , se livrent aux gambades et aux gesticulations les plus lantas-

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ques et les plus extravagantes; ils s’arrêtent de temps à autres pour quêter parmi la foule des badauds amassés sur leur passage.

C’est aujourd’hui la fête des hommes d’ébène, qui la célèbrent ici, comme s’ils se trouvaient dans leur brûlante patrie.

L’heure du départ est arrivée. M. Pascalin, sur ma déclaration que je suis très satisfait de son hospitalité, sollicite mon intervention auprès du libraire Hachette, pour faire figurer avec une mention honorable, dans la prochaine édition du Guide Piesse en Algérie, V Hôtel de la Paix .

J’en prends l’engagement solennel; M. Pascalin me remet alors un volumineux paquet de cartesadresses dont il me prie de distribuer le plus grand nombre possible.

11 m’en reste encore un certain stock que je tiens à la disposition des personnes qui auraient l’intention d’aller visiter Tlemcen.

Inutile d'ajouter Je pense, que je n’ai reçu aucune remise pour me livrer à ce genre de propagande.

Je recommanderai par la même occasion le guide Abd-el-Kader, des services duquel je n’eus qu’à me louer.

Le Smyrniote vint nous reconduire à la diligence. En me serrant la main après m’avoir souhaité un heureux voyage, il me tendit un papier sur lequel je lus cette adresse : Mustapha Mirabert [Turquie).

Abd-el-Kader était un pseudonyme qu’il avait cru devoir prendre à Tlemcen. J'ignore pourquoi l’excellent cicerone m’avait fait si tardivement cette révélation, car il m’eût été fort indifférent de l’appeler Mustapha.

Tlemcen était la dernière étape de mon second voyage en Algérie. Rentré à Oran, il ne me restait plus qu’à reprendre le chemin de la France. C’est au paquebot Yaléry, l'Ajaccio, que j’allais confier ma modeste personne.

Le bateau touche à Carthagène, où l’on stationne environ six heures, temps plus que suffisant pour se faire une idée générale de la ville espagnole qui offre d’ailleurs peu de chose à la curiosité du touriste, et pour absorber une ou plusieurs tasses du chocolat national ; on sait que ces tasses sont microscopiques. Elles devaient me soutenir et au-delà, jusqu’à mon arrivée à Marseille, après deux jours et deux nuits de terribles angoisses.

La cité phocéenne était alors en fête, impossible de trouver un gîte dans le plus modeste hôtel ; une nuit à la belle étoile, même à Marseille, n’a rien de séduisant; aussi, nous décidâmes-nous à poursuivre notre route jusqu’à Arles, où nous trouvâmes un confortable abri sur la place du Forum.

Je ne regrettai qu’à demi l’incident qui me donnait l’occasion de revoir à loisir les admirables monuments de la Rome provençale.

Toutefois, si intéressants qu’ils fussent, leur sou-

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venir s’effaça bien vite de ma mémoire, quand deux jours après je commençai à entrevoir, à travers la brume transparente du matin, notre vieux donjon, sentinelle de pierre qui se dresse si fièrement sur le verdoyant promontoire de la Ville-Haute.

Je rentrais à Provins, heureux d’avoir accompli, dans les meilleures conditions possibles, un voyage qui me laissait les plus charmantes impressions ; et il ne manquerait rien aujourd’hui à ma satisfaction, si j’avais l’assurance que le lecteur|de ce livre a suivi avec quelque intérêt les pérégrinations en Algérie dont je me suis hasardé à publier le récit.

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