DEUXIÈME PARTIE
Au lecteur. — En route pour le désert. — Débarquement à
Philippeville. — Le dimanche des Rameaux. — Réservistes
algériens. — Arrivée à Constantine. — Les nouvelles rues.
— Un voyageur en papeterie. — De Constantine à Batna.
— Les chots. — Paysage matinal. — Premières caravanes.
En terminant mes premières notes sur l’Algérie, je manifestais l’impatient désir de revoir un jour les rivages africains que je venais de quitter avec regret, presque avec chagrin. Il me restait tant de choses intéressantes à connaître de ce beau et curieux pays, dont je n’avais guère fait qu’effleurer le sol!
Enfin, après un long intervalle de quatre années, l’heureux jour si ardemment souhaité se levait pour moi.
J’allais de nouveau franchir le grand lac méditerranéen, sur les bords duquel s’épanouissent majestueuses ou charmantes, comme des reines fîères de leur puissance et de leurs attraits, les
cités les plus illustres et les plus florissantes de l’Europe,- de l’Afrique et de l’Asie.
Cette fois, le principal objectif de mon voyage devait être une visite au désert, dont le nom prestigieux éveillait dans mon imagination tout un monde idéal, plein de poésie et de mystère.
Le 2 avril 1879, je quittais Paris pour prendre la route du Sahara, dont Marseille peut être considéré comme la première étape et Philippeville la seconde.
Après une traversée assez agitée, dont je crois inutile de relater les incidents physiologiques, lesquels se reproduisent presque invariablement et n’intéressent que ceux qui en sont victimes, nous débarquons dans le port de l’antique Rusicada.
Quand je dis nous, je dois tout d’abord faire observer que ce pluriel s’applique à mon humble personne et à mes deux compagnons de route. La petite caravane provinoise se compose de trois touristes unis par les liens d’une proche parenté et animés de la même passion voyageuse.
En même temps que nous, descendent, du paquebot le Bastia) le général de division Forgemol et sa nombreuse famille.
Le brave militaire va prendre possession du commandement de la province de Constantine, auquel il vient d’être appelé. Je me disais que, s’il avait pu parla même occasion user de son autorité pour ordonner aux flots révoltés de s’apaiser, il eût
épargné aux passagers du Bastia , ainsi qu’à luimême, de bien douloureuses épreuves! Je me plais de suite à constater que notre éminent compatriote fut plus heureux lorsqu’il s’agit de réprimer l’insurrection qui éclata dans les montagnes de l’Aurès, peu de temps après son arrivée, et plus tard quand il eut à combattre les farouches Kroumirs.
Au moment où nous prenons pied sur la terre africaine, une bise violente et glaciale nous accueille, le ciel est sombre et brumeux. Fâcheux début pour les voyageurs qui abordent la première fois dans le pays où mûrissent les dattes ! Mais, à la surprise et à la satisfaction générales, un changement soudain s’opère, le soleil apparaît tout à coup à l’horizon. Son disque embrasé fond les vapeurs qui le masquent et teint de pourpre et d’or les collines boisées qui entourent la cité à laquelle le roi Louis-Philippe a donné son nom.
Les formalités de douane remplies, nous voilà errants dans les rues larges et symétriques de la ville presque entièrement française, dont je n’ai plus ici à refaire la description.
C’est le jour des Rameaux, la vaste place de l’église regorge de marchands et de marchandes qui vendent, au lieu du buis consacré chez nous, des branches d’olivier; en Italie et en Espagne, ce sont des palmes que l’on offre à la dévotion des passants.
Quelques Arabes, pittoresquement drapés dans
leurs burnous de laine blanche, circulent indifférents au milieu des groupes. Ils conservent la même attitude impassible, presque dédaigneuse, quand défilent devant eux les régiments qui, musique en tête, se rendent à l’office dominical.
Quelques heures après notre débarquement, nous quittons Philippeville pour prendre le train de Gonsstantine, dans lequel sont montés quantité de réservistes algériens revêtus de l’uniforme de leurs régiments respectifs. Ce sont tous des enfants de Moïse qui reviennent de France en Algérie pour remplir, à l’occasion des fêtes pascales, les devoirs prescrits par la religion.
Ils témoignent, par des manifestations un peu bruyantes, la satisfaction de se sentir libres et d’être rendus pour quelques jours aux jouissances de la vie de famille. L’expansion de leur gaieté se traduit par des chants bizarres dont les échos parviennent à nos oreilles chaque fois que le convoi ralentit ou suspend sa marche.
Un de mes voisins, qui habite le pays et n’est pas partisan des décrets d’assimilation du ministre Grémieux, m’insinue malicieusement que les juifs indigènes sont certainement fiers d’être francisés, mais que la naturalisation, en leur conférant des droits et des avantages dont ils apprécient l’importance, leur a imposé certaines charges, et qu’entre autres, celle de l’obligation du service militaire n’inspire à la plupart qu’un enthousiasme modéré.
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Durant le parcours, ornés des costumes les plus riches et les plus fantaisistes, les parents et les amis des jeunes guerriers se pressent aux gares pour les recevoir et les acclamer.
Que de veaux gras vont être immolés aujourd’hui dans Israël à l’occasion du retour des chers absents! Par suite de ces ovations répétées et de la confusion qui en résulte, le train subit de longs retards, et il fait complètement nuit quand le convoi débouche du noir tunnel qui aboutit à la gare de Constantine, où nous trouvons une foule d’officiers et de chefs indigènes qui attendent le général Forgemol pour le saluer à son arrivée.
A travers l’obscurité brumeuse qui enveloppe la vieille Cirta, scintillent des milliers de points lumineux, disséminés dans toutes les parties de la ville, dont les maisons s’étagent en escaladant les pentes abruptes du rocher qui les supporte. D’ici, on dirait des essaims de lucioles voltigeant dans les airs.
En reprenant possession de la chambre que j’avais occupée quelques années auparavant à l’hôtel d’Orient, il me semblait que je l’avais à peine quittée. J‘y retrouvais dans toute leur vivacité les impressions que j’avais ressenties lors de ma première installation. Rien de changé dans la composition et la disposition du moblier; je constate encore que le personnel du service est resté le
même, ce qui constituait à mon avis une bonne note en faveur de l’établissement.
Quelle joie, le lendemain, d’explorer de nouveau cette ville pittoresque, dont la physionomie originale m’avait tant frappé la première fois, et qui reste encore une des plus curieuses de l’Algérie, en dépit des mutilations que lui font subir les édiles locaux, sous prétexte d’embellissement et de salubrité (l)î
Toujours la même animation, la même variété de costumes dans le quartier arabe, inextricable fouillis de rues, de ruelles, d’impasses étranges, d’une physionomie si franchement orientale.
Notre premier soin, en arrivant, avait été d’assurer nos places dans la diligence qui fait le service de Gonstantine à Biskra, trajet que l’on peut effectuer en deux étapes, en s’arrêtant à Batna, situé à peu près à moitié chemin.
Dans la soirée du 9 avril, après trois jours passés à Gonstantine, au moment où nous allions nous embarquer pour le désert, la place de Nemours, où sont installés les bureaux des diverses diligences
(1) Je me suis laissé dire que les larges et profondes’trouées que la municipalité fait pratiquer systématiquement à travers le quartier arabe n’étaient pas seulement une mesure hygiénique, mais encore un moyen d’arriver graduellement à l’élimination des indigènes qui sont en majorité à Constantine, et que l’on juge sage et politique d’éloigner de la ville, ou leur concentration pourrait, à un moment donné, causer des embarras sérieux.
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qui partent généralement à la même heure, était loin de présenter l’image de la solitude.
A peine si nous parvenons à nous frayer un passage à travers la foule bruyante agglomérée dans cette partie de la ville, où règne une circulation des plus actives à toute heure de la journée et même de la nuit.
Une des places du coupé a été retenue par un voyageur qui doit prendre la voiture au passage, de sorte que l’un de nous est obligé de se détacher pour se loger à l’intérieur, où plusieurs bédouins sont déjà casés. J’ajoute que c’est une société peu recherchée des Européens, car, malgré les ablutions fréquentes auxquelles les sectateurs de Mahomet sont assujettis, leur propreté est souvent, au moins pour la plupart d’entre eux, fort problématique, et leurs vêtements, qu’ils renouvellent le moins possible, distillent rarement des senteurs balsamiques.
Au signal impératif du conducteur, les chevaux s’élancent dans la direction du pont d’El-Kantara et s’arrêtent devant un café de la rue Nationale. La portière du coupé s’entrouvre pour donner passage au troisième voyageur dont la place a été réservée.
Est-ce un ballot de marchandises ou un être hu-' main qui vient de s’introduire dans notre étroit compartiment?
C’est la question que je me pose en considérant
l’intrus enveloppé de la tête aux pieds dans un immense paletot de fourrure aux poils hérissés, Les viluts polis qu’il nous adresse en relevant son capuchon dénotent un homme civilisé.
A la lueur fumeuse de la lanterne accrochée à la voilure, je parviens à distinguer la figure un peu pâle d’un grand garçon de 20 à 25 ans, aux traits fins et réguliers. Ses yeux d’un bleu transparent regardent avec une fixité pénétrante. Une petite moustache, d’un blond fade comme la couleur de ses cheveux, ombrage sa bouche dont les lèvres amincies ont une expression dédaigneuse et narquoise, qui fait songer au Méphistophélès de Faust.
— Ne craignez rien, madame et monsieur, je ne vous gênerai guère, s’écrie en s’installant le plus commodément possible notre nouveau compagnon; je suis aussi mince que Sarah Bernhardt.
C’était peut-être vrai, mais l’ampleur et l’épaisseur de ses vêtements suppléaient singulièrement à son défaut d’embonpoint naturel.
Contrairement à sa déclaration, mon voisin prend tellement ses aises que, si je ne résistais pas à ses empiétements réitérés, il ne me resterait plus qu’à lui offrir ma place.
En dépit de cette petite lutte dans laquelle je déploie toutes les ressources de ma stratégie, la conversation s’établit entre nous sur le ton d’une parfaite courtoisie, et je ne tarde pas à savoir que
le paletot de fourrure est un commis voyageur parisien en papeterie qui se rend à Biskra, un peu pour ses affaires et beaucoup pour son agrément.
L’oasis de Biskra ne se trouvait pas comprise dans l’itinéraire qui lui avait été tracé par son patron; mais la tentation de pousser une pointe jusqu’au désert l’avait emporté snr la consigne, et il s’était décidé à faire l’école buissonnière.
Je l’assurai qu’il pouvait compter sur mon entière discrétion.
Très bavard et très expansif, le voyageur de commerce. Je suis bien vite initié à une foule de particularités qui lui sont personnelles et n’offrent à ma curiosité qu’un intérêt médiocre.
Ainsi, j’apprends, par exemple, qu’il vient de passer trois nuits successives en chemin de . fer sans éprouver la moindre fatigue, grâce à la faculté qu’il possède de dormir en wagon et en voiture aussi bien que dans son lit. J'apprends encore que mon voisin est descendu à l’hôtel de Paris, à Constantine, très supérieur, selon lui, à l’hôtel d’Orient pour le confort de la nourriture et le bon marché. — Je dois vous dire que les commerçants y jouissent de certains avantages auxquels n’ont pas droit les autres voyageurs.
Supposant, non sans raison, que j’appartenais à cette dernière catégorie : — Je me charge, ajoutet-il gracieusement; de vous présenter, si vous le
voulez, en qualité de confrère, et de vous faire bénéficier des mêmes privilèges.
Je me contente de décliner l’offre aimable de l’officieux client de l’hôtel de Paris. Puis l’entretien s’engage sur Biskra, qu’il prétend connaître comme s’il y eût fait un long séjour.
— Ayez soin de vous préserver des scorpions qui pullulent dans le pays et dont la blessure est souvent mortelle, et gardez-vous surtout de boire de l’eau, sous peine de vous voir en peu de temps envahi par le clou dit de Biskra, sorte d’abcès d’une nature particulière qui atteint les Européens non acclimatés.
Ces recommandations faites d’un ton de sollicitude paternelle, mon voisin, après m’avoir souhaité le bonsoir, se tut tout à coup, se pelotonna dans sa houppelande, ramassa sur ses genoux son épaisse couverture de laine, et, au bout de dix minutes, un ronflement accentué annonçait que le commis papetier entrait dans le monde des rêves, d’où il ne devait sortir que le lendemain matin, conformément à ses excellentes habitudes.
Quant à moi, je continue à veiller en écarquillant les yeux pour saisir quelques détails du paysage baigné dans les douces clartés de la lune dont le disque lumineux a atteint son dernier développement. Une double chaîne de montagnes se profile à droite et à gauche du chemin, puis la route s’allonge au milieu d’une plaine immense absolu-
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ment dénuée d’arbres. Pendant quelque temps, nous longeons les rives de deux grands lacs salés ou chots , qui bordent le ebemin de chaque côté. L’astre des nuits, ce phare céleste, fait miroiter ses purs rayons sur l’onde immobile; d’ici, on dirait de larges bassins remplis d’argent en fusion.
C’est de cet endroit que les archéologues vont faire un pèlerinage au Médrassen , monument funéraire fort curieux, qui, suivant la tradition, a servi de sépulture aux rois de Numidie.
Je me borne à donner une vague pensée à l’antique mausolée, mes paupières commencent à s’appesantir, et je ne tarde pas à suivre dans le pays des songes mon voisin qui, j'imagine, se soucie peu des beautés du Médrassen.
Je me propose, du reste, de visiter plus tard le tombeau de la Chrétienne, ou plutôt des rois de Mauritanie, lequel a une grande analogie avec celui des souverains de Numidie.
L’horizon s’empourprait des premiers feux de l’aurore, quand j’ouvris les yeux; le voyageur parisien n’avait pas encore achevé sa nuit.
Singulière nature que celle qui s’offre à mes regards ! Sommes-nous en Afrique ou dans quelque coin abrupt de l’Auvergne?
A gauche, une ligne de montagnes pelées et uniformes borne l’horizon ; à droite, une plaine aride et rocailleuse s’étend à perte de vue.
Ici, plus de cactus, de figuiers d’Inde, d’aloès,
dont les feuilles épaisses tapissent de leur verdure un peu sombre les rocs amoncelés autour de Constantine. Aucun spécimen de la flore tropicale n’apparaît, le sol est absolument nu, sauf à de rares endroits où se montre une herbe chétive au milieu de laquelle croissent comme à regret quelques arbustes rabougris. Enfin, de place en place, on aperçoit des taches noires : ce sont des gourbis à demi enfouis dans les replis du terrain accidenté.
Ces espèces de tanières abritent des générations d’hommes presque sauvages qui naissent et meurent misérables, sans avoir jamais connu les joies du monde civilisé, et n’en sont peut-être pas plus à plaindre pour cela.
L’impression de mélancolie que j’éprouve en contemplant ce paysage désolé est quelque peu atténuée par la rencontre de caravanes que nous croisons d’instant en instant. Elles sont plus ou moins nombreuses et se composent le plus généralement de chameaux au cou disgracieusement allongé, aux yeux placides, dépourvus de toute expression, d’ânes ou de chevaux qui cheminent lentement sous la conduite de familles indigènes.
Souvent les femmes, dont quelques-unes se voilent précipitamment le visage à notre approche,, sont juchées avec leurs petits enfants sur la croupe des dociles animaux.
Rien de plus émouvant et de plus pittoresque que ces apparitions bibliques à cette heure ma-
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tinale. La plupart de ces troupes nomades viennent du désert pour se rendre au marché de Constantine, où elles apportent les produits du sud pour les échanger contre les objets qui leur sont le plus nécessaires.
En approchant de Batna, les montagne s s’élèvent de plus en plus sans perdre leur caractère de monotonie et de tristesse. Cependant, aux abords de la ville, on commence à découvrir des terres bien cultivées, des vergers, des jardins, attenant à de riantes habitations; l’intelligence et le travail persévérant du colon ont triomphé de la stérilité du sol.
Batna. — Un peu de topographie. — L’hôtel des Étrangers. — Un officier provinois.— Excursion à Lambessa. — Le camp romain et le prætorium. — Vénus et Jupiter. — Manie iconoclaste. — Les pierres qui parlent. — Un pâtre musicien. — Préludes d’orage. — Village nègre. — Fantasia de négrillons. — Détails de mœurs. — Chiens indigènes. — Pluie d’or. — Effets de perspective.
Nous faisons notre entrée par une des portes monumentales de l’enceinte fortifiée, et, quelques minutes après, nous nous installons à VHôtel des Étrangers, fort bien tenu par un ancien sous-officier de l’armée d’Afrique. Sur toute l’étendue de la façade, règne un élégant balcon qui domine la place rectangulaire dont un côté est occupé par l’église sans style, surmontée d’une massive tour carrée.
Vis-à-vis, se dessinent les allées symétriques d’un modeste square fermé par une grille en fer à hauteur d’appui.
Les platanes et les ormes plantés entre l’église et le square sont aussi dépourvus de feuilles que Tétaient les arbres de nos promenades au moment
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de notre départ pour l'Algérie. Il est vrai que Batna, situé à 35 degrés de latitude, s’élève à plus de 1,000 mètres au-dessus du niveau de la mer, Provins n’atteint qu'une altitude de 92 mètres.
Je m’explique maintenant pourquoi ce matin je grelotte comme si je me trouvais dans quelque province septentrionale de l'Europe. Par contre, la température normale de l’été dépasse, me diton, 40 degrés centigrades. Quel aimable climat! On s'imagine aisément qu’ici il ne faut pas rester les bras croisés pour faire pousser des légumes et des fruits sur un terrain sec et sablonneux, presque aussi rebelle à la végétation que le Sahara luimême.
Rues larges qui se coupent à angles droits, maisons bâties sur un plan uniforme, composées d’un rez-de-chaussée et exceptionnellement d’un premier étage; voilà tout ce qu’on peut dire de Batna.
J’ajoute encore, pour ne rien omettre, que ce petit chef-lieu d'arrondissement est divisé en trois quartiers distincts dont l’un est occupé par la population européenne, l’autre par les indigènes, et le troisième par la garnison qui atteint un chiffre important, en raison de la position stratégique de la ville.
La plupart des officiers des divers régiments casernés à Batna prennent leur pension à l'Hôtel des Étrangers; j’ai le plaisir d’y rencontrer, au moment où il va se mettre à table., un de mes jeunes
compatriotes, M. Ernest Moret, lieutenant au 3e bataillon d’infanterie légère, lequel nous offre de suite ses services avec la plus grande obligeance. Un plan d’excursion à Lambessa, la seule curiosité du pays, est bien vite arrêté, et, après le déjeûner, la colonie provinoise qui, compte un membre de plus, s’installe tant bien que mal dans une espèce de voiture difficile à classer parmi les véhicules connus.
Le trajet, d’environ 10 kilomètres, s’effectue du reste sur une excellente route qui fait honneur au service local des ponts et chaussées; les points de vue que l’on embrasse en la parcourant distraient constamment l’attention. D’un côté s’étend la campagne qu’égaient les toits rouges des bâtiments d’exploitation agricole qui s’enlèvent vigoureusement sur un fond de verdure tendre; de l’autre, on longe les contreforts de l’imposant massif des monts Aurès, dont quelques cimes sont couronnées d’une blanche auréole de neige.
Plusieurs fragments d’antiquités, rangés avec un certain art dans un jardinet qui borde la route, signalent rapproche du village de Lambessa, assis sur la pente doucement inclinée d’une colline. La création de ce minuscule musée lapidaire, sorte de préface qui prépare l’étranger au spectacle dont il va être témoin, est due à l’initiative intelligente du curé de l’endroit.
En face de nous se développe un vaste ensemble
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de constructions modernes. Ce sont les bâtiments du pénitencier, maison centrale de détenus indigènes et européens qui a acquis une triste célébrité par suite de l'affectation qu’elle reçut en 1850. On sait que de nombreux condamnés politiques y furent transférés, à cette époque troublée de notre histoire, où l’arbitraire s’était substitué à la justice régulière.
Je m’abstiendrai de toute réflexion philosophique ou sentimentale que peut provoquer la vue de ce Mazas africain, qui ne renferme aujourd’hui que des détenus pour délits de droit commun, et où l’élément arabe, me dit-on, est largement représenté. Quelques pas plus loin, nous pénétrons dans un vaste champ presque entièrement recouvert de ruines.
Innombrables sont les vestiges, autels votifs, stèles funéraires, colonnes, chapiteaux, etc., plus ou moins mutilés qui gisent sur l’emplacement occupé jadis par le quartier général de la 3e légion romaine.
Une construction imposante, qui attire de suite le regard, domine l’ensemble de ces débris épars de tous côtés; elle est connue sous le nom de Prxtorium , et présente une certaine analogie avec l’arc de Janus quadrifrons, à Rome. Nous faisons le tour du monument où se rendait la justice militaire des conquérants du monde. A l’intérieur de la vaste salle à laquelle on accède du dehors par
quatre portes cintrées, se trouvent réunis quantité d’objets provenant des fouilles pratiquées dans le sol de l’ancienne cité. Parmi les statues exposées, je me plais à contempler une séduisante Vénus taillée daîis le carrare, qui apparaît comme la divinité du sanctuaire artistique. A ses côtés se tient respectueusement un superbe Jupiter, qui semble incliner sa majesté olympienne devant la belle déesse.
De là, nous faisons une rapide revue des intéressantes curiosités étalées avec une incroyable profusion sous nos yeux, et auxquelles le soleil, qui les éclaire depuis tant de siècles, a imprimé une patine d’or d’un saisissant effet.
Cette exploration rétrospective est singulièrement facilitée par la présence de notre cicerone militaire, parfaitement initié aux secrets de l’immense musée en plein air. Il donne sur chaque chose des indications et des explications qui feraient honneur à un professeur d’archéologie.
J’ai occasion en passant, de constater une fois de plus la monomanie destructive et rapace des touristes, surtout quand ils sont anglais, qui, sous prétexte de remporter un souvenir palpable de leur excursion, laissent des traces de leurs déprédations dans tous les endroits célèbres où ils passent.
Leur vandalisme ne connaît point de bornes; n’ai-je pas lu dernièrement dans les journaux que leur rage iconoclaste s’attaque même aux pyra-
mides d’Égypte? Après cela il taut tirer l’échelle.
Ici, on a pratiqué ce genre de razzia dans d’effroyables proportions. Combien de poteries, de mosaïques, de sculptures, ont ainsi disparu par suite du défaut de surveillance qui favorise les démolisseurs !
Heureusement, une partie des objets les plus intéressants et les plus curieux ont été soigneusement recueillis et déposés dans nos collections publiques en France et en Algérie.
Je foule sous mes pieds quantité de pierres chargées d’inscriptions plus ou moins frustes, dont je renonce à enlreprendre le déchiffrement; elles ont sans doute été abandonnées par le savant épigraphiste Léon Renier, qui s’est contenté de relever les plus importantes. Plus de 1,500 inscriptions ont été ainsi publiées par ses soins.
C’est déjà un joli chiffre.
Si la moisson d’antiquités que l’on peut faire ici en se donnant seulement la peine de se baisser est inépuisable, en revanche, la récolte des rares parties cultivables du champ où sont disséminés les restes précieux d’une civilisation éteinte doit être fort maigre.
J’aperçois des troupeaux de moutons affamés, errants à la recherche d’une place herbue qu’ils puissent tondre de la largeur de leur langue,
Quelques chèvres au poil noir tacheté de blanc, escaladent agilement des pans de muraille en ruine,
et se précipitent avec avidité sur les feuilles clairsemées d’arbustes dont les branches se sont frayé une issue à travers les interstices des pierres.
Un pâtre, assis mélancoliquement sur les gradins mutilés du cirque, module sur sa flûte de roseau quelques notes plaintives dont la poésie sauvage s’harmonise parfaitement avec le paysage, qui rappelle celui de la campagne romaine.
Le soleil, qui jusque-là avait brillé par intermittences, disparaît tout à fait derrière un épais rideau de nuages dont l’ombre enveloppe la nécropole d’une teinte lugubre.
Les rafales de vent se succèdent avec une impétuosité inouïe ; encore un instant, et la tempête va se déchaîner dans toute sa fureur.
Cependant nous ne voulons pas fuir avant d’avoir poussé une reconnaissance jusqu’au village de Lambessa. Un coup d’œil suffit du reste.
Rues spacieuses, macadamisées, sur lesquelles s’alignent symétriquement des maisonnettes blanchies à la chaux, réduites à un simple rez-de-chaussée, et qui n’ont de remarquable que leur propreté ; voilà à quoi peut se borner la description de ce bourg dominé par les monts Aurès.
Nous reprenons à la hâte la route de Batna ; pendant une partie du trajet, une pluie fine et serrée-, mêlée depoussièreque soulève le vent, nous fouette le visage et nous oblige à tenir les yeux fermés, puis, comme par enchantement, la tourmente se
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calme tout à coup et le soleil resplendissant vient reconquérir sa place dans l’azur céleste.
Au lieu de rentrer directement à Batna, nous nous faisons arrêter devant le village nègre, situé à proximité de la ville. Nous nous engageons dans les rues ou plutôt les ruelles tortueuses et infectes habitées par les noirs fils du Soudan.
Qu’on se figure des huttes en boue séchée, construites sur un sol sablonneux, surmontées de terrasses et où le jour ne pénètre que par une ouverture qui sert de porte d’entrée! Quand cette porte est entrebâillée, on aperçoit à l’intérieur s’agitant dans une demi-obscurité quelques ombres silencieuses.
C’est dehors qu’il faut chercher la population, qui, malgré la dénomination que porte le village, est loin de se composer exclusivement d’habitants appartenant à la race nègre ; les Arabes et les Maures des deux sexes s’y rencontrent à peu près en nombre égal.
Étrange tableau que celui des femmes, négresses ou mauresques, que nous voyons assises, couchées, accroupies, allongées dans des attitudes molles et paresseuses, au milieu de la chaussée brûlante, insensibles aux ardeurs du soleil qui devrait les calciner toutes vives!
Elles portent des vêtements bizarres, qui auraient beaucoup de succès dans un bal costumé; leurs tuniques ne sont souvent que des lambeaux d’étoffes
de couleurs criardes, assemblées comme au hasard, sortes de mosaïques grossières de laine et de coton, mais toujours pittoresques dans leur éclat tapageur et disparate. Pas une de ces créatures, si misérable qu’elle soit, qui n’ait les bras et les jambes ornés d’anneaux de métal plus ou moins précieux et d’un travail toujours original. Quelques-unes de ces filles de bronze ont le visage, les mains et les jambes, illustrés des tatouages les plus fantasques. Les bas et les chaussures sont un luxe à peu près inconnu au beau sexe de l’endroit.
Notre attention est distraite par le spectacle d’affreuxnégrillons complètement nus quiselivrent aux jeux de leur âge, se poursuivent et se jettent des cailloux et du sable en poussant des cris sauvages ; ils exécutent des gambades avec une souplesse acrobatique. On dirait une troupe de diablotins en récréation. La plupart ont la tête rasée, sauf une mèche de cheveux qu’ils conservent sur l’occiput en souvenir de Mahomet.
Maintenant je dois ajouter que le village nègre n’est pas précisément l’asile de la vertu ni le théâtre des mœurs champêtres ; la majorité des femmes qui y résident exercent le commerce le moins avouable, et il en résulte que cette annexe de Batna peut être considérée comme un vaste lupanar indigène. La seule construction qui se distingue par son élégance et sa propreté de l’amas des masures immondes qui l’entourent et lui servent de repous-
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soir, est une mosquée de forme circulaire, couronnée d’une gracieuse coupole.
En regagnant Batna par le chemin de traverse, nous passons devant les tentes grossières d’une tribu nomade campée au milieu de terrains vagues.
Malheur à l’imprudent qui tenterait de s’approcher pour saisir quelque détail de la vie intime de ces bédouins, espèces de bohémiens du désert : il courrait risque de subir le sort de l’infortunée Jésabel.
D’horribles molosses à l’œil flamboyant, aux poils fauves et hérissés comme des dards, sont placés en sentinelle aux abords du camp. Aussitôt qu’ils nous aperçoivent, ils se mettent à hurler et montrent leurs crocs aigus en faisant mine de se jeter sur nous. Leur attitude agressive ne laisse aucun doute sur les intentions de ces prétendus amis de l’homme.
Heureusement, le lieutenant parvient à dompter la meute féroce, à l’aide d’un procédé fort simple, mais dont la pratique lui a appris l’efficacité. Il se contente de ramasser des pierres et, au seul geste de les leur envoyer, les cerbères, aussi poltrons que méchants, se replient du côté de leurs tanières. Grâce à leur retraite précipitée, nous pouvons rentrer intacts à notre domicile.
La pluie se mit à tomber sérieusement pendant la soirée et la nuit ; elle durait encore le lendemain
matin. J’en fus quelque peu attristé, mais je dus dissimuler cette impression en abordant mon hôte, dont le visage était radieux.
« Véritable pluie d’or, me dit-il en se frottant les mains. Voilà trois années que nous sommes privés de cette rosée bienfaisante, grâce à laquelle la récolte des orges, compromise par une sécheresse persistante, va se trouver assurée. »
Tout en regrettant que le phénomène atmosphérique ne se fût pas produit un peu plus tôt ou un peu plus tard, je dus m’associer à une joie aussi légitime. Puis, comme chaque chose en ce bas monde a un bon et un mauvais côté, je me consolai à la pensée que nous serions préservés aujourd’hui des intempérances du soleil et des inconvénients de la poussière ; considérations qui avaient leur valeur dans une pareille contrée.
L’heure du départ s’approche.
Du balcon de l’hôtel, mon œil plane sur l’ensemble des maisons dont les toits, lavés par l’eau du ciel, semblent avoir été trempés dans un bain d’huile. Au premier plan, les montagnes qui commandent la ville, à demi cachées par un noir manteau de brume, présentent un aspect funèbre.
Quelques-unes, en se dégageant, laissent peu à peu apercevoir leurs flancs décharnés dont la -teinte sombre contraste avec la blancheur de la neige qui recouvre les sommets.
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Avant de nous mettre en route, nous nous munissons de quelques provisions comestibles, avertis par l’hôtelier que, sans cette précaution, nous serions exposés à des privations que les chameaux seuls sont capables de supporter.
Départ de Batna. — Les messageries du Sahara. — Un officier des subsistances. — * Trop d’orge. — La Baraque. — A déjeuner. — La campagne. — L’Oued-Kantara. — On demande des ponts. — La porte du désert. — L’oasis d’Elkantara. — Effet de siroco. — Les monts Aurès. — Le Djebel Melah. — Le saut périlleux. — El-Outaya.
Huit heures sonnaient au beffroi municipal comme nous montions dans la diligence du Sahara. Le commis papetier, que nous avons perdu de vue à Batna, grimpe sur l’impériale sous prétexte de jouir plus librement des beautés de la nature.
Un officier des subsistances militaires, parti la veille de Gonstantine, occupe une des places du coupé dont la banquette est aussi dure qu’étroite. Notre nouveau compagnon a un teint fleuri et une physionomie ouverte qui annoncent la bonne humeur et la santé.
Les voyageurs ont été prévenus qu’ils ne devaient emporter que les objets les plus indispensables pour ne pas charger inutilement l’équipage appelé dans la traversée du désert à faire concurrence au chameau.
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Les six petits chevaux qui nous conduisent escaladent au galop la pente raide sur laquelle ils se trouvent engagés, à peu de distance de la ville.
A partir du point culminant, on ne rencontre presque plus de route tracée, la voiture court à travers champs, en suivant le plus possible les ornières creusées par les véhicules qui l’ont précédée ou les pistes laissées par le passage des caravanes.
D'instant en instant, les roues s’enfoncent profondément dans la terre détrempée par la pluie diluvienne de la nuit.
Mais rien n’arrête l’ardeur et l’intrépidité de nos fringants coursiers. Je serais disposé à leur accorder une admiration sans réserve si, de leurs corps ruisselants de sueur, ne se dégageaient des émanations fétides dont les habitants du coupé ont la primeur et qui, selon mon voisin des subsistances, proviennent du régime alimentaire auquel ces nobles bêtes, nourries presque exclusivement d’orge, sont assujetties.
Le premier relai, — 35 kilomètres de Batna, — s’appelle Ici Baraque , désignation qui convient parfaitement à cette misérable construction en planches mal jointes, isolée sur un plateau presque complètement nu.
C’est là que nous devons déjeûner.
En face s’élève un petit quinconce de chétifs arbustes, à l’ombre desquels sont assis en ce moment quelques indigènes. Un peu plus loin, campe
une nombreuse caravane 3où les hommes se confondent avec les troupeaux : chevaux, ânes, mulets, chèvres, que dominent de leur taille imposante les chameaux, dont plusieurs, tout jeunes, se distinguent par la blancheur de leur poil.
C’est un spectacle amusant que de voir ces adolescents, avec l'insouciance de leur âge, exécuter les bonds les plus légers et les plus gracieux, caracolant autour de leurs mères qui les regardent tendrement.
L’auberge de la Baraque est tenue par une jeune Française, veuve depuis quelques années, qui, pour élever ses enfants, continue la tâche de leur père.
11 faut vraiment un certain courage pour se résigner à habiter une pareille bicoque, où l’on est à la merci du premier malfaiteur venu, sans espoir d’aucun secours du dehors.
A notre grand étonnement, nous trouvons préparé un déjeuner fort passable dont l’omelette et la morue frite (une rareté gastronomique pour le pays) constituent les principaux éléments. Le tout relevé d’un petit vin rouge auquel on est obligé, malgré soi, de faire honneur sous peine d’étouffer. L’eau est tellement malsaine ici qu’il y aurait imprudence à la boire même mélangée avec le jus de la treille.
Le sel extra-gaulois des plaisanteries du facétieux employé de commerce assaisonne ce repas
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champêtre. L’absence d’eau potable ne lui cause certainement aucune privation ; mais il profite de ce prétexte pour se verser de copieuses et fréquentes rasades du liquide alcoolique qui surexcite encore sa verve naturellement gouailleuse. Je plains sincèrement ses voisins d’impériale qui déjà ont eu à subir, toute la matinée, la faconde étourdissante du loustic à jeun.
Chacun paye son écot, et nous partons.
La diligence, attelée de chevaux frais et robustes monte et descend alternativement les pentes ardues qui se succèdent dans le trajet d’El-Kantara. Le paysage est d’une aridité et d’une monotonie de plus en plus attristantes. Les montagnes élevées mais sans caractère grandiose entre lesquelles nous passons sont composées de roches grises et dénudées. A l’exception de rares endroits où apparaissent quelques verts champs d’avoine, semblables à des tapis d’émeraude encastrés dans la pierre, rien ne vient distraire le regard jusqu’à ce qu’on atteigne le caravansérail les Tamarins, espèce de ferme -auberge perdue dans cette thébaïde.
C’est le second relais.
A une courte distance des Tamarins , la vallée se rétrécit graduellement et forme bientôt une gorge étroite au milieu de laquelle coule une rivière torrentielle, l’Oued-Kantara, dont nous côtoyons les bords sinueux, en suivant l’abrupt sentier qui la surplombe.
Tout à coup, la voiture descend presqu’à pic dans le lit profond de l’Oued, qu’elle traverse à gué, et atteint d’un bond la rive opposée. Ce n’est pas, comme on pense, sans occasionner aux voyageurs de rudes secousses que s’opère une aussi violente évolution.
L’absence de ponts amène fréquemment la répétition de cet exercice, qui témoigne autant de la vigueur des quadrupèdes que de la solidité et de la légèreté du véhicule.
Le morne silence qui plane dans cette solitude n’est troublé que par les cris rauques de quelques oiseaux sauvages voletant lourdement dans l’air.
En avançant, nous rencontrons des convoyeurs militaires, puis quelques Arabes à cheval; un peu plus loin, ce sont des cantonniers qui, la pioche à la main, s’occupent à établir une voie carrossable. Plusieurs sections du chemin en construction sont, me dit-on, sur le point d’être livrées à la circulation.
Il y a de quoi être confondu quand on considère l’état précaire de la viabilité dans un pays soumis à la France depuis plus de trente-six ans. Ce ne sont pourtant pas les bras qui manquent ; il suffirait à l’autorité militaire de requérir en temps de paix un certain nombre de soldats avec le concours desquels s’achèveraient promptement les voies de communication si utiles et si importantes au point de vue des intérêts et des progrès de la colonie!
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Nous sommes encore loin de l’époque où le railway de Gonstantine à Biskra sera posé et où l’on pourra organiser des trains de plaisir de Paris au désert (1).
Le sombre défilé dans lequel nous sommes enserrés commence enfin à s’élargir, et, à un dernier détour, nous nous trouvons tout à coup en face d’un gigantesque rocher veiné de rouge et de jaune, qu’une brèche verticale déchire inégalement de bas en haut.
Cette crevasse profonde donne issue au cours d’eau que nous venons de longer et met en communication le Tell avec le Sahara, c’est-à-dire la partie montagneuse de l’Algérie orientale la plus rapprochée de la mer avec le pays plat au sud du Tell.
Quelques mètres en avant de cette porte du désert, Porte entre deux mondes (2), que les Arabes dans leur langage imagé appellent Fouhm es
(1) Je lis dans la correspondance algérienne, sous la rubrique Sahara : « Dans sa tournée, M. Duponchel a constaté et il se propose d’établir que les chemins de fer peuvent être installés à peu de frais et en toute sécurité dans le désert; la construction et l’entretien d’une bonne route y sont chose impossible, la sécheresse et le vent désagrégeant les matériaux avec une excessive rapidité. En Tétât, le transport par voitures de Boghar à Laghouat est aussi cher qu’à dos de chameau, et la situation ne pourrait être améliorée que si Ton pavait la route comme l'étaient autrefois nos grandes voies de communication aux environs de Paris. »
(2) Paul Bourde, A travers V Algérie.
Sahara (bouche du Sahara), s’étend un poétique vallon où l’on aperçoit disséminées plusieurs maisons européennes parmi lesquelles se distingue Y hôtel Bertrand, entouré de jardins et de vergers dont l’éclatante verdure forme un heureux contraste avec l’aridité et la sauvagerie du site. Aussi, l’œil s’arrête-t-il ravi sur ce petit coin de terre où la flore méridionale se montre dans toute sa vigueur. Les orangers, les citronniers, les grenadiers, les rosiers, étalent ici leurs fleurs avec un luxe éblouissant et embaument l’air de leurs enivrants parfums.
Le temps seulement de relayer, et cette vision disparaît; nous allons franchir l’énorme rempart de pierre qui nous sépare pour ainsi dire de l'Afrique, car jusqu’ici nous n’avons presque pas quitté l’Europe. Le caractère franchement africain de la nature ne s’accuse guère que lorsqu’on a dépassé cette limite au-delà de laquelle il n’y a plus de villes, mais des oasis.
Le moment est solennel. J’avais lu, à propos de la transition qui allait s’opérer tout à l’heure sous nos yeux, tant de descriptions admiratives, entendu tant de récits enthousiastes, qu’il me tardait d’en vérifier l’exactitude.
C’est d’abord une impression pénible que j'éprouve pendant que la voiture traverse le pont ( El-Kantara , en arabe) qui enjambe les deux rives du torrent ; les parois de la double muraille calcaire
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qui se dresse à droite et à gauche se rapprochent tellement dans certaines parties que le jour y est presque complètement intercepté.
Quel soulagement, quelle délicieuse sensation, quand, au débouché du ténébreux couloir où je suffoquais, mon œil plonge tout à coup sur une forêt de palmiers-dattiers, dont les vertes aigrettes, noyées dans le rayonnement d’une lumière resplendissante, ondulent mollement sous les caresses de la brise! Voilà bien le changement à vue auquel m’avaient préparé les récits des voyageurs !
Çà et là surgissent quelques points blancs ou gris perdus dans cette mer de verdure harmonieuse. Ce sont les habitations des indigènes, groupées ou disséminées sur les déclivités d’un terrain accidenté ; ces habitations, construites en pisé et généralement rechampies au lait de chaux, sont toutes recouvertes de terrasses.
A leurs pieds coule, en se dirigeant vers le sud, l’Oued-Kantara dont les eaux transparentes glissent doucement sur un lit de cailloux et de pierres détachées des roches voisines, et vont plus tard s’engloutir dans les sables brûlants du désert. Les rives de l’Oued sont bordées de jardins où croissent presque sans culture les citronniers, les orangers, les oliviers. C’est ainsi que j’aime à me représenter les cours d’eau légendaires qui arrosent le sol poétique de la Grèce. L’apparition fugitive de quelques femmes au visage découvert, vêtues de tuniques
flottantes dont les couleurs vives, généralement bleues ou rouges, se détachent sur le vert sombre des aloès et des cactus répandus dans le voisinage de la rivière, ajoute encore au charme de ce paysage idyllique.
Quel regret pour moi qui ne connaissais les oasis qu’en littérature, où elles figurent si fréquemment à l’état de métaphores, d’être emprisonné dans une cellule roulante et de ne pouvoir explorer pédestrement les rues tortueuses d’El-Kantara peuplées d’indigènes au nombre d’environ 5,000, de race berbère, c’est-à-dire descendant des habitants primitifs de ces contrées!
Après avoir traversé la grossière enceinte de terre dont l’oasis est flanquée, nous roulons dans la plaine sablonneuse ; la solitude s’offre de toutes parts; cependant, du côté du sud-ouest, une ligne de montagne se profile vaguement à l’horizon, ce sont les ramifications de la chaîne des Aurès que l’on ne perd presque pas de vue jusqu’à Biskra.
C’est ce centre montagneux qui fut le théâtre de la dernière insurrection si promptement étouffée par nos braves soldats que commandait le général Forgemol.
Je m’étais volontiers imaginé, sur la foi des touristes, qu’en quittant El-Kantara nous n’aurions plus à contempler au-dessus de nos têtes qu’un firmament d’une pureté inaltérable. Suivant eux, les nuages ne se permettaient jamais de franchir
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la barrière cyclopéenne que la nature a placée entre le nord et le midi de l’Algérie. On juge de ma déconvenue quand, quelques kilomètres au-delà de l’oasis, au lieu d’un ciel d’azur, je n’aperçois que d’énormes nuages aux teintes rousses et cuivrées qui courent dans tous les sens et ne laissent percer que de loin en loin le soleil dont les rayons blafards viennent se projeter sur un terrain fauve et sablonneux, parsemé de cailloux.
Le vent soufle avec rage et soulève à une hauteur considérable des vagues de sable pulvérulent qui obscurcissent l’air embrasé. Les siflements aigus qu’on entend sans cesse retentir, le mouvement de tangage qui fait osciller la voiture, pourraient presque donner l’illusion d’une traversée maritime quand gronde la tempête. Les chevaux ahuris, aveuglés par la poussière, ne marchent que d’un pas lent et incertain dans la steppe rocailleuse.
« C’est un peu de siroco, dit tranquillement notre placide compagnon; cela ne durera pas. «
En effet, l’atmosphère se rassérène peu à peu.
Les monts Aurès découpent toujours dans le lointain leurs sihouettes étranges, sphinx éternels dont le voyageur qui passe cherche vainement à deviner les énigmes.
Je suis quelque peu intrigué par l'apparition de taches blanches comme de la neige qui couvrent de place en place la superficie du sol ; je me
demande si ce ne seraient pas les restes de la fameuse manne qui jadis tomba si à propos du ciel pour rassasier les Hébreux affamés.
Mon excellent voisin vient à mon secours, en m’apprenant que ces taches sont des efflorescences salines, répandues surtout dans le voisinage de l’énorme bloc de sel gemme auprès duquel nous allons passer et qui porte le nom de Djebel el Melah.
Depuis des siècles, le rocher, dont les cristallisations multicolores miroitent au soleil, est exploité par les indigènes qui en détachent chaque jour des fragments plus ou moins importants pour les vendre aux marchés des villes de la côte et des oasis.
Je rencontrais souvent à Constantine les marchands qui apportaient Tes. cristaux jaunes et blancs semblables à des morceaux de sucre candi, contenus dans des couffes, paniers tressés avec des feuilles de palmier et d'une grande élasticité.
La montagne de sel, malgré les emprunts successifs qu’on lui fait, n’est pas près d’être épuisée ; il en reste encore de quoi suffire à la consommation de nombreuses générations.
Nous passons et repassons à de courts intervalles la rivière à gué et toujours avec les mêmes allures vertigineuses. Chaque fois que nous sommes sur le point de traverser le ravin profond, il faut fermer les portières pour éviter les éclaboussures que font jaillir à une grande hauteur les pieds des chevaux.
Au moment d’exécuter le saut périlleux, on a
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peine à se défendre d’une certaine appréhension, les mains se cramponnent instinctivement aux courroies de la voiture. L’officier attentif et vigilant donne alors le signal, et, en une seconde, les vitres du coupé se baissent simultanément.
Il est juste d'ajouter que, par suite de la longue habitude des quadrupèdes et grâce à l’adresse des conducteurs expérimentés qui sont renouvelés le moins possible, rarement il arrive d’accidents. Et à ce propos on ne saurait témoigner trop de reconnaissance aux industriels intelligents qui ont trouvé le moyen d’organiser un service régulier de messageries dans une pareille région. C’est presque un tour de force qu’ils ont accompli.
Le mince et inoffensif filet d’eau qui serpente aujourd’hui si doucement dans son lit raviné,
Un géant altéré le boirait d’une baleine,
comme dit spirituellement Moreau dans sa poétique description de la Youlzie, peut se transformer subitement en un courant terrible. Il suffit pour cela d'une pluie d'orage. Dans ce cas, le voyageur surpris n’a d’autre ressource pour continuer son chemin que d’attendre patiemment le retour de l’état de choses normal.
Le jour baisse sensiblement; à travers les lueurs douteuses du crépuscule, nous entrevoyons, au milieu d’un bouquet de palmiers, quelques habita-
tions étagées sur les pentes d’un coteau peu élevé qui domine la plaine.
C’est l’oasis d 'El-Outaya, le dernier relais avant Biskra; chacun se précipite de son compartiment pour se procurer à l’auberge du lieu quelques vivres, il ne reste plus ce soir que du pain à acheter. Nous nous félicitons d’avoir emporté de Batna une petite provision d’œufs durs, à laquelle noos sommes heureux de faire participer notre compagnon militaire.
Ici la bise est âpre et glaciale; nous venons soudain de passer des tropiques au pôle nord, il est nécessaire d’endosser le paletot sous peine de pleurésie.
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IY
Une alerte. — Sauvés! — Le col de Sfa et la mer. — Entrée nocturne à Biskra. — L’hôtel du Sahara. — Garçons indigènes. — Manifestation imprévue. — Échos du soir. — Les chambres de l’hôtel. — Jardin d’acclimatation. — Les druides sahariens. — L’arbre du désert. — Les irrigations. — Renseignements utiles.
Quelques minutes de halte, et nous dévorons l’espace, entraînés par l’impétuosité de nos nouveaux coursiers. La nuit est devenue profonde. Tout à coup la diligence s’arrête, le conducteur descend de son siège, il fait quelques pas en avant, muni d’une lanterne avec laquelle il semble sonder les ténèbres.
Que cherche-t-il? Vainement nous l’interrogeons. Ce mutisme obstiné commence à nous préoccuper.
Le postillon descend à son tour et va rejoindre son camarade qui a l’air de plus en plus perplexe. Chacun, après s’être consulté, prend une direction différente. L’arrêt se prolonge, et les voyageurs, abandonnés à leurs méditations, se demandent anxieusement s’ils ne sont pas menacés d’être engloutis par les sables que le vent fait tournoyer et
qui s’accumulent autour de la voiture immobile. Des granules impalpables s'insinuent dans le coupé dont les portières sont cependant closes hermétiquement.
Nous étouffons littéralement. Par suite d’un brusque revirement atmosphérique, l’air, glacial tout à l’heure, est maintenant torride. Ce n’est plus le mistral qui souffle, mais le dévorant simoun. La situation est vraiment critique. Par instants il arrive à nos oreilles des bruits étranges que notre imagination surexcitée transforme en rugissements de fauves. Sans y mettre trop d’amour-propre, nous ne saurions nous dissimuler qu’une bande de lions affamés, conduits là par un heureux hasard, trouverait une magnifique occasion de se régaler de chair humaine.
Allah soit loué! C’est une satisfaction que nous ne donnerons pas aujourd’hui au roi des animaux.
Après une demi-heure d’attente,, nous voyons reparaître les deux automédons triomphants. Nous apprenons qu’ils étaient allés à la découverte d’un petit cours d’eau ( Séguia , en arabe), dans le voisinage duquel nous devions être et qu’il fallait nécessairement traverser pour se trouver dans la direction de Biskra.
La pluie tombée la veille, en effaçant la trace des pas des chevaux et des roues de voitures, avait fait perdre la piste à nos guides qui s’étaient égarés et ne s’avançaient plus qu’à tâtons.
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Nous passons la fameuse Séguia; les chevaux, après leur repos forcé, ont repris un galop effréné, escaladant, culbutant les obstacles qui menacent de leur barrer le chemin.
L’obscurité disparaît graduellement, les étoiles s’allument une à une, l’astre des nuits dessine son croissant d’argent sur la voûte céleste et enveloppe de sa mystérieuse clarté une partie des objets qui nous environnent. Nous commençons à gravir des pentes escarpées sur une route parfaitement entretenue. D’un côté s’ouvrent des précipices béants ; de l’autre, s’enchevêtrent dans un pittoresque désordre des montagnes aux formes fantastiques.
Encore un instant, et nous allons franchir le col de Sfa, du haut duquel les voyageurs qui le traversent de jour embrassent un panorama unique. C’est en effet de ce point élevé que l’on plane sur l’immensité du désert, spectacle merveilleux qui arracha des exclamations enthousiastes à nos soldats quand ils le contemplèrent pour la première fois, en s’écriant : Voilà la mer (1)!
L’incident de la Séguia nous a occasionné un retard assez sérieux, nous ne toucherons au port qu’à onze heures.
Nous circulons de nouveau sur un terrain plan
(1) Les géologues prétendent que le Sahara est le fond d’une mer desséchée à la suite d’un soulèvement du sol. L’impression éprouvée par nos fraves troupiers n’était donc pas due à un simple effet d'opiique:
et rugueux: bientôt on commence à -entrevoir des lueurs d’abord indécises dont l’éclat s’accentue à mesure que l’on s’en rapproche, Ce sont les lumières de Biskra; les voyageurs, emprisonnés depuis quinze ou seize heures, saluent avec transport la bienheureuse apparition. Après avoir traversé un pont, puis une porte pratiquée dans le mur de fortification, la diligence s’engage sur une chaussée que bordent, à droite, des maisons à arcades, et à gauche, des palmiers et autres arbres.
Le conducteur nous arrête devant le hureau’dela poste, où, à peine descendus, nous sommes assaillis par une nuée d’indigènes qui nous obsèdent de leurs offres de service dans un idiome franco-arabe.
L’un d’eux, plus entreprenant et plus adroit que ses concurrents, parvient à s’emparer de nos menus colis et nous escorte jusqu’à l’hôtel du Sahara.
Nous trouvons à la porte une hôtesse fort avenante, aux manières distinguées, qui, supposant, non sans raison, que nous devons être à peu près à jeun, nous introduit de suite dans la salle à manger, où un repas plus substantiel que varié nous attend. Le potage aux fèves bouillies dans du lait obtient surtout un succès mérité.
Ici, plus de garçons en redingote ou en habit noir; les domestiques sont de jeunes indigènes au teint bistré, à la physionomie intelligente, coiffés d’un turban de mousseline dont l’extrémité retombe en flottant sur le cou; pantalon blanc bouffant,
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veste soutachée de couleur brune, ouverte sur un gilet de même nuance, babouches de cuir jaune, tel est le costume de nos serviteurs ce soir.
Ce sont les deux frères.
Ils nous adressent plusieurs questions dans un français presque irréprochable et sans aucun accent de terroir.
Au cours de la conversation, nous disons qu'il a plu abondamment à Batna et dans les environs. A ces mots dont nous étions loin de prévoir l’effet, les jeunes gens éclatent en transports de joie, ils nous comblent de bénédictions en nous remerciant avec effusion de leur annoncer une si bonne nouvelle. Encore un peu, et ils vont se jeter à nos genoux. Nous avons quelque peine à calmer cette singulière exaltation. La position était vraiment embarrassante, presque grotesque, pour nous qui avions la conscience de ne mériter en rien de pareils témoignages de gratitude.
Toutefois la satisfaction des deux Biskris nous parut moins excessive, en réfléchissant que la pluie ne s’était pas montrée depuis plus de trois ans dans ces parages, et que, grâce à sa récente apparition, toute la contrée allait être appelée à en recueillir les résultats bienfaisants.
Dociles aux recommandations qui nous avaient été faites, et peu désireux de nous inoculer le clou de Biskra , nous nous abstenons complètement de boire de l’eau.
En sortant de table, malgré l’heure avancée et la fatigue de la journée, nous risquons une promenade nocturne.
Au dehors l'air est vif et sec, la lune est tellement brillante qu’on peut lire aisément à la lueur
de ses lumineux reflets.
Les arbres du square, plantés vis-à-vis l’hôtel, frissonnent agités par le souffle de la brise; les bruissements sonores qui s’échappent de leurs rameaux entrechoqués ressemblent à des voix plaintives. Nous écoutons rêveurs ces mélodies aériennes, échos mystérieux du désert.
Aussitôt rentrés, nous remettons au capitaine S..., gendre du propriétaire de l’hôtel du Sahara, une lettre de recommandation qui nous avait été donnée pour lui à Constantine, par un de ses collègues et amis. Le jeune officier, après en avoir pris connaissance, nous invite gracieusement à disposer de lui, sans aucun scrupule.
Les chambres qui occupent une aile des bâtiments du rez-de-chaussée sont situées à droite et à gauche d’un long corridor aux parois réchampies à la chaux. Celle qui m’est attribuée se trouve à l’extrémité.
Rien de plus simple et de plus modeste que l’ameublement; il suffit d’ailleurs aux besoins du touriste qui ne reste généralement à Biskra que deux ou trois jours.
Un carrelage en briques sur champ recouvre le
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soi ; les murs et le plafond n’ont d’autre ornement que la blanche et mince couche de badigeon dont ils sont revêtus.
Une petite et étroite fenêtre, sorte de lucarne armée de barreaux de fer, ne laisse pénétrer qu’un jour discret. Il règne dans cette pièce relativement fraîche une austérité monacale qui me rappelle la cellule où j’avais couché jadis, lors de la visite que je fis à la Chartreuse de Grenoble.
Ici toutes les précautions sont prises contre la chaleur, l’ennemi le plus redoutable et le plus difficile à combattre sous ce climat de feu.
Avant de me mettre au lit, je me livre à une perquisition minutieuse du local pour m’assurer qu’aucun scorpion ne s’y cache. Tranquillisé sur ce point, je m’endors bercé par le murmure du zéphyr qui, en caressant les hautes cimes des palmiers, fait résonner les feuilles comme des harpes éoliennes. Dans mes visions nocturnes, j’entrevois les ombres légères des sylphes qui voltigent entraînés par cette musique aérienne.
Je suis réveillé de grand matin par un bruit strident. Encore plongé dans un demi-sommeil, je me demande si ce sont les trompettes du jugement dernier, et je me prépare à invoquer l’indulgence du souverain juge.
Mais, à mesure que la perception me revient, je distingue nettement les diverses sonneries du clairon national, et j’obéis au signal militaire, re-
mettant à plus tard mon examen de conscience.
Aussitôt levé' je jette un coup d’œil à travers les barreaux de mon unique fenêtre qui donne sur une petite rue transversale.
La seule constatation que je fais, et elle a son intérêt au point de vue de la civilisation locale, c’est qu’il existe vis-à-vis une boutique de pharmacien dont les bocaux multicolores, exposés à la vitre, resplendissent au soleil.
La plupart des chambres ont une ouverture sur le jardin de l’hôtel où croissent de jeunes palmiers entourés d’arbres fruitiers de nos climats. L’allée principale est abritée par un berceau autour duquel la vigne s’enroule en festons élégants, d’où pendent de nombreuses grappes dont les grains ont déjà acquis un certain développement.
L’air matinal est frais, presque piquant; sur la coupole bleue du ciel flottent quelques nuages blanchâtres si légers, si vaporeux, qu’ils ressemblent à des flocons de neige ou encore à des plumes d’autruches que le venta bientôt dispersés au loin.
Je relève seulement 14 degrés au thermomètre, température qui pourrait permettre de se croire encore en France ; mais la vue du square qui s’élève devant l’hôtel détruit promptement cette illusion.
La flore tropicale étale toutes ses richesses sur un vaste terrain sablonneux, transformé en jardin public par le travail opiniâtre de nos soldats. Les palmiers-dattiers, les gommiers, les bananiers, les
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orangers, les citronniers, entremêlent le feuillage exubérant de leurs rameaux et confondent les parfums pénétrants de leurs fleurs. Des allées ombreuses s’ouvrent à travers les massifs touffus ; de place en place, des jardins maraîchers montrent leur appétissante verdure.
Partout l’eau circule au moyen d’irrigations intelligentes. La fraîcheur, entretenue soigneusement par les nombreux canaux qui s’entre-croisent de tous côtés, favorise • prodigieusement la végétation.
A l’extrémité de l’une de ces charmantes avenues, j’aperçois comme des ombres blanches qui s’agitent à demi cachées par les branches de quelques palmiers. En me rapprochant, je reconnais que ce sont des Arabes qui, armés d’instruments tranchants, pratiquent des incisions dont je ne saisis pas d’abord l’utilité.
Avec leurs longues tuniques flottantes, qui doivent singulièrement gêner leurs mouvements, ces personnages me font songer aux druides cueillant le gui sacré dans nos vieilles forêts gauloises.
L’ascension de l’arbre oriental est facilitée par les aspérités du tronc écailleux qui forment comme des échelons rugueux que les indigènes gravissent pieds nus.
Pendant que je suis leur travail avec attention, l’un d’eux, perché sur une des plus hautes cimes, m’interpelle directement ;
« Aurais-tu, Sidi (monsieur), un couteau à me prêter? »me crie-t-il d’une voix distincte.
Flatté de cette marque de confiance, je m’empresse de lui faire parvenir celui que je possède ; mais, après expérimentation, le modeste ustensile, reconnu incapable de rendre le service qu’on en espérait, m’est honnêtement restitué.
Un individu mêlé au groupe de curieux dont je fais partie s’approche de moi, et, me voyant intrigué, s’offre complaisamment de m’expliquer le but de l’opération à laquelle j’assiste sans la comprendre. Elle consiste, selon mon obligeant voisin, à couper à l’époque de la floraison, c’est-à-dire au mois d’avril, des tiges du palmier mâle pour les implanter en les introduisant dans les incisions pratiquées sur leurs congénères femelles, qui, fécondés par le pollen des fleurs, porteront des fruits à l’automne (t), les palmiers mâles étant impropres à la fructification.
On comprend les bénéfices que procure ce mode de multiplication artificielle de la datte qui constitue non-seulement la base fondamentale de la nourriture, mais encore à peu près l’unique objet d’exportation des habitants du désert.
(1) Les dattes sont arrivées alors à leur maturité sous faction d’une température qui varie de 25 à 50 degrés, à condition que les racines soient constamment irriguées ; de là le dicton oriental qui prétend que le palmier doit toujours avoir « les pieds dans l’eau et la tête dans le feu. »
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Rien n’est perdu dans le dattier ; depuis le noyau du fruit jusqu’à l'écorce de cet arbre providentiel, tout est utilisé. On conçoit encore combien l’eau, sans le secours de laquelle la fructification du précieux végétal serait impossible, est enviée et recherchée.
Aussi vend-on ici des parties d’eau, comme chez nous des parcelles de terrain. Lors de mon séjour à Gonstantine, je m’étais- souvent arrêté devant d’immenses affiches apposées sur les murs par les soins de l’administration des domaines, annonçant les adjudications, dans plusieurs oasis, d’une certaine quantité de lots de palmiers, et en même temps de portions d’eau divisées à l’infini.
J’ajoute encore, pour en finir ave cce sujet, que, dans la région du Sahara occupée par notre armée, les palmiers servent de base à l’impôt, et que, dans l’oasis de Biskra, le nombre de ces arbres s’élève à environ 15,000 (1).
La personne qui vient de me donner ces détails, est un commissaire de police, poste créé récemment à la suite de la transformation de Biskra en commune de plein exercice. Le nouveau fonctionnaire habite depuis longtemps la ville et connaît parfaitement le pays, dont il me vante les avantages, notamment celui de la vie à bon marché.
(1) Certains palmiers rapportent jusqu’à 30, 40 et 50 francs. L’impôt par pied est d’environ un franc; en Kabylie, c’est sur les tètes de bétail que porte la contribution.
Elle résulte, entre autres, de raffranchissement du droit de certaines denrées, telles que le sucre, le café, le tabac, etc. Les rapports entre les indigènes de l’oasis et la population européenne sont, m’assure-t-il, excellents.
Mais mon officieux interlocuteur glisse légèrement sur la question de la température, 50 degrés de chaleur à l’ombre en moyenne, l’été ! Voilà de quoi faire sérieusement réfléchir les personnes qui se laisseraient tenter par les avantages économiques de la résidence de Biskra!
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Le guide Moumi. — Réfectoire militaire. — Le café maure du marché. — Uu maboul. — Chez le capitaine S... — Au désert. ; — Réminiscences poétiques. — L’oasis de Chetma. — Visite au cheik. — Lunch en plein air. — La vaisselle du cheik. — Regrets partagés.
En traversant le Jardin d’Acclimatation, je suis accosté par l’indigène qui nous a conduits la veille à l'Hotel du Sahara , auquel il est attaché en qualité de guide interprète. L’offre de ses services acceptée, rendez-vous est pris pour explorer avec lui l’oasis, après déjeûner.
Notre futur cicerone, qui répond au nom de Moumi, n’est pas précisément un Adonis; les traits grossiers de son visage couleur de suie présentent un mélange hybride du type nègre avec le type arabe. L’expression de ses yeux est assez difficile à saisir, attendu que le moricaud est affreusement borgne. Au lieu du classique burnous, c’est une longue tunique blanche, sorte de chemise, qui lui enveloppe le corps et descend jusqu'aux pieds.
Dans la salle à manger, se trouvent attablés quantité d’officiers d’armes et de grades différents,
un certain nombre assis à la même table, les autres mangeant séparément.
La décoration de cette espèce de réfectoire militaire est fort simple, je note seulement que, sur les murs blancs, sont accrochées plusieurs photographies représentant des vues locales.
Les domestiques déploient dans leur service une activité prodigieuse, ce dont on peut s’étonner de la part d’indigènes qui, énervés par le climat, sont naturellement portés à la paresse et à la nonchalance.
Le menu du repas, le même pour tous les convives, confectionné par un cuisinier arabe, est aussi satisfaisant qu’on peut le souhaiter en plein Sahara. Toutefois, je constate avec regret, au dessert, que les dattes sèches et à la peau ridée sont des plus médiocres, et cela, dans le pays de la production par excellence de ce fruit savoureux.
Je me réserve, comme dédommagement, de m’en régaler plus tard à Provins, où l’on n’en trouve que de qualité supérieure. Inutile d’ajouter que chacun s’abstient de boire de l'eau; ceux qui redoutent l’usage exclusif du vin pur le mélangent avec des eaux minérales exportées de France.
Moumi, fidèle au rendez-vous, nous attend à la porte de l’hôtel.
C’est dans un café maure que nous faisons notre première station, sous un des portiques en arcades du bâtiment quadrilatéral qui entoure le
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marché couvert. Ges galeries sont occupées par une succession de petites boutiques où se vendent toutes sortes de marchandises indigènes : vêtements, étoffes communes et de luxe, chaussures, tapis, etc.
Le marché est presque désert, c’est l’heure de la sieste; nous nous trouvons seuls d’étrangers. Moumi commande le café pour nous et a soin de ne pas s’oublier. Notre arrivée paraît avoir produit quelque sensation dans l’établissement. Je remarque en effet que, tandis que nous dégustons le moka bourbeux, la plupart des consommateurs nous observent avec une attention plus curieuse d’ailleurs que malveillante.
La présence d’une femme européenne entrait sans doute pour beaucoup dans ce sentiment de curiosité dont la persistance commençait toutefois à devenir gênante.
Heureusement, une diversion soudaine s’opère, causée par l’apparition d’un individu encapuchonné qui traverse la galerie, et sur lequel l’attention se reporte.
« C’est un maboul (un fou), » dit Moumi (1).
(1) Il paraît que c’est un rôle quelquefois enviable que celui de maboul. Car la folie, chose sainte aux yeux des musulmans, confère à celui qui en est atteint une foule de privilèges et même l’impunité pour ses crimes. Aussi quelques Arabes se font-ils passer pour fous et exploitent la situation de toute manière. Par exemple, grâce à leur titre d’inspirés de Dieu, quelques mabouls se permettent à l’endroit du sexe
Nous nous en étions douté, à la vue de l’étrange personnage encore jeune qui marchait et s’arrêtait alternativement tout en se livrant à la mimique la plus grotesque. Tantôt il pousse des hurlements sauvages, tantôt il ricane stupidement, d’affreuses grimaces contractent sa figure idiote. De temps à autre, s’échappent de son gosier des sons rauques et inarticulés.
« C’est un des mabouls les plus vénérés de la contrée, » ajoute sentencieusement le guide.
En effet, ses coreligionnaires s’écartent pleins de déférence, pour lui laisser le passage libre ; bien loin de rire, ils conservent leur sérieux et contemplent l’insensé avec une bienveillance respectueuse.
A un instant, cette espèce d’halluciné, nous ayant aperçus, fait mine de se diriger de notre côté. Moumi, craignant que nous ne soyons l’objet de manifestations désagréables, donne le signal du départ, et nous nous faisons conduire directement chez le capitaine S..., auquel nous avons été adressés.
Le jeune officier et sa femme nous accueillent de la façon la plus aimable dans un charmant salon tout empreint de couleur locale.
Les meubles, d’une grande originalité de forme
faible des privautés qui seraient rudement châtiées, sans le respect que professent pour eux les lils de Mahomet, si susceptibles sur l’article de la foi conjugale.
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et revêtus de peintures de style oriental, ont été fabriqués par des artistes indigènes. Les tables sont garnies de bibelots arabes du meilleur goût. Sur les murs s’étalent des panoplies composées d’armes en usage chez les populations du Sahara.
Le capitaine, après nous avoir initiés à d’intéressants détails locaux, sachant que nous nous proposons de faire une excursion au désert, recommande, en y insistant beaucoup, celle de l’oasis de Ghetma, négligée ordinairement et à tort par les touristes, car c’est, selon lui, l’une des plus curieuses. Il témoigne en même temps de son vif regret de ne pouvoir nous accompagner, étant retenu par un surcroît d’occupations, que lui occasionne l’inspection d’un général en ce moment à Biskra.
Le cicerone, mandé par l’officier, reçoit les instructions les plus précises sur l’itinéraire à suivre et nous quitte pour aller faire atteler la voiture de l’hôtel.
Quèlques minutes après, nous montons dans un confortable landau ; Moumi s’installe sur le siège de devant, et Ali, le cocher, prend place à côté de
lui.
A peine avons-nous dépassé les dernières maisons du bourg, que nous nous trouvons transportés en plein désert.
En face, l'horizon sans fin se confond avec la terre; de distance en distance, des taches d’un
ton indécis maculent le sol ; ce sont autant d’oasis qui constituent le groupe saharien des Ziban, dont Biskra est la capitale, ou plutôt la reine, comme on la désigne ici.
La voiture court rapidement malgré les obstacles qu'apportent à la circulation les cailloux et les galets de toute grosseur qui émergent de l’océan de sable sur lequel nous voguons.
L'absence de végétation n’est pas absolue dans ces steppes arides, de temps en temps surgissent au milieu des pierres quelques chétifs arbrisseaux, tels que le tamaris au feuillage violacé, léger et ténu comme la plume ; çà et là poussent des bruyères et des fleurs d’un rouge écarlate qui s’effeuillent au moindre contact, enfin des chardons d’une belle couleur bleue.
Nous mettons pied à terre et marchons quelques pas dans l’immense solitude où règne un silence solennel.
Toute la plaine est illuminée par les rayons d’un soleil aveuglant dont la réverbération sur le sable cause de fréquentes ophthalmies. Le bleu du firmament a bien l’intensité de coloris que l’on observe dans les tableaux de Marhillat, de Fromentin, de Berchère, etc., quand ces artistes nous représentent quelque site oriental.
Grâce à la brise presque fraîche qui ne cesse de souffler, la température est fort agréable ; c’est celle d’une belle journée d’avril ou de mai en France.
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Je m’abandonne doucement aux impressions qu’éveille le spectacle, si nouveau pour moi, de cette nature émouvante dans sa simplicité grandiose. Ici l’homme se sent transporté dans un monde à part et oublie les petites misères terrestres pour s’absorber dans des rêveries infinies.
Rien de plus en situation que les vers expressifs qui me reviennent en ce moment à la mémoire et auxquels la musique de Félicien David prête un charme si puissant. Cette première strophe de l’ode symphonique ne respire-t-elle pas un sentiment profond de la couleur locale?
A l’aspect du désert, l’infini se révèle,
Et l’esprit, exalté devant tant de grandeur,
Comme l’aigle fixant la lumière nouvelle,
De l’infini sonde la profondeur.
Au désert tout se tait.
Hégésippe Moreau, qui, moins heureux que le musicien David, n’avait jamais vu le désert, ne l’at-il pas décrit de main de maître dans ces vers de V Enfant maudit :
Le désert est bien grand, et presque infranchissable :
C’est un champ de poussière et de feu; rien n’y croît,
Ni mûres ni bluets, enfants, et l’on n’y voit
Que du soleil et que du sable. . .
Moumi m’arrache à mon recueillement contemplatif en faisant signe qu’il est temps de se remet-
tre en route. Chetma se trouve encore à une certaine distance. Nous approchons. On entrevoit déjà le vert rideau de palmiers derrière lequel s’abrite l’oasis.
A quelques pas du village, dont l’entrée est inaccessible aux voitures, nous quittons notre équipage en le laissant à la garde d’Ali, tandis que l’interprète nous accompagne.
Quel saisissant coup d’oeil que celui de Chetma pour l’étranger qui pénètre la première fois dans ses rues, sortes de couloirs sombres et tortueux dont le sol inégal est absolument dépourvu de pavage et de macadam !
Quant aux habitations qui les bordent, c’est l’enchevêtrement le plus bizarre, le plus incohérent, le plus fantasque, de maisons difformes, lézardées, ébréchées, effritées, construites avec des briques de terre séchée au soleil, disposées par assises plus ou moins régulières qu’aucun ciment ne joint entre elles. L’absence d’un badigeon quelconque sur ces épaisses murailles nues, percées d’ouvertures fantaisistes, leur donne un aspect étrange. Plusieurs bâtiments sont soutenus par des colonnes rustiques formées de troncs de palmiers.
Le village paraît presque complètement abandonné.
Moumi nous arrête devant une maison que rien ne distingue de celles qui l’avoisinent.
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« C’est la demeure du cheik (1), » dit-il en ouvrant la porte.
Nous pénétrons alors dans une salle basse tapissée de nattes ; il y règne une telle obscurité que c’est au bout de quelques minutes seulement que je parviens à distinguer des ombres humaines qui se meuvent autour d’un vieillard couché au fond d’une sorte d’alcôve. Un Arabe, drapé dans son haïk de laine blanche, et que le guide vient de prévenir, se détache du groupe et s’avance gravement vers nous en tendant à chacun la main avec affabilité.
C’est le cheik.
Il a la taille haute et élancée ; son visage, du type berbère le plus pur, est d’une pâleur un peu maladive ; ses traits sont fins et réguliers; enfin, l’ensemble de sa physionomie respire une expression de douceur et de calme qui séduit de suite.
Après quelques mots échangés entre le fonctionnaire indigène et le moricaud qui sans doute lui fait connaître que nous lui sommes adressés par le capitaine S..., nous franchissons une petite porte qui fait communiquer la salle d’entrée avec un jardin enclos de murs.
Sur l’ordre du cheik, une table de bois de palmier est dressée à l’ombre par plusieurs Arabes qui apportent en même temps des chaises de paille
(1) Les attributions des cheiks correspondent à peu près à celles de nos maires en France; seulement, l’administration de ces magistrats indigènes s’étend à plusieurs communes.
sur lesquelles nous sommes invités à nous asseoir, tandis que notre hôte reste debout.
Rien de plus ravissant, de plus poétique que la mise en scène de cette réception en plein air.
Qu’on se figure une cour ombragée par le feuillage de robustes palmiers, de lataniers, de bananiers, de citronniers, de gommiers, qui marient dans une gamme harmonieuse leur verdure un peu sombre. Une délicieuse fraîcheur est entretenue constamment par un ruisselet d’eau courante et limpide qui serpente à travers cette végétation tropicale. Son murmure argentin résonne doucement au milieu du calme profond qui enveloppe cette mystérieuse retraite. Au-dessus de nos têtes, le ciel découvre son bleu profond. Par l’intermédiaire de notre interprète, le cheik, toujours debout, s’informe du pays que nous habitons et me fait demander la profession que j’exerce.
Le nom de Provins est pour lui un mythe.
Ses connaissances géographiques me paraissent d’ailleurs assez bornées; il sait seulement que Paris est la capitale de la France, et il ne se rend pas bien compte de l’importance des fonctions de bibliothécaire que j’ai l’honneur de remplir.
Pendant que nous nous livrons à ce dialogue par procuration, deux beaux jeunes gens, les frères du cheik, disposent sur la table des assiettes, des tasses, des verres, et un joli vase de cristal rempli d’un lait pur, appétissant.
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Puis apparaissent des plats de faïence, de la fabrique Greil et Montereau, garnis, les uns de dattes magnifiques, les autres de noix débarrassées de leurs coquilles, friandise très appréciée dans le pays. Cette exhibition de vaisselle, trop française à mon goût, dénotait chez le maître du logis un certain degré de civilisation.
Encouragés par la bienveillance et les instances courtoises de l’amphitryon, nous faisons honneur au menu frugal qui nous est présenté, et le contenu des plats disparaît bien vite pour être aussitôt renouvelé.
Il est juste d’ajouter que Moumi, qui était en appétit, contribuait largement à nous aider dans cette opération.
L’interprète insinue que, si le cheik eût été averti plus tôt de notre visite, le modeste lunch qu’il nous offrait eût été remplacé par une plantureuse diffa , y compris le mouton rôti traditionnel servi tout entier.
Au point de vue de la couleur locale, je ne pouvais me dissimuler que c’était une lacune fâcheuse dans mes impressions africaines, et Moumi semblait regretter au moins autant que nous d’avoir manqué l’occasion de se régaler du plat national.
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La fille du cheik. — Tendresse paternelle. — Les adieux. — Le bracelet. — Brusque dénouement. — Doléances du guide. — La fontaine chaude. — Confidences instructives. — Le journal le Rappel dans le désert. — Un chroniqueur provinois. — Ali. — Provision de sable. — Encore un village nègre. — Tableau champêtre. — Le vieux Biskra. — Avenue de palmiers. — Coucher de soleil.
Pendant que nous savourons en gourmets une excellente tasse de moka parfumé, l’amphitryon, qui s’est absenté un instant, reparaît tenant par la main une gentille fillette de six à huit ans, vêtue d’une tunique traînante d’étoffe bleue, et coiffée d’un bonnet conique recouvert de bandes alternées de velours rouge et vert. C’est la coiffure des jeunes Arabes du sexe faible, les plus riches la portent tissée ou brodée d’or.
L’enfant, d’abord effarouchée, se décide, sur l’injonction paternelle, à s’approcher, et s’enhardit peu à peu jusqu’à recevoir nos caresses. Le père la contemple en souriant, son visage reflète une expression de tendresse et de sollicitude qui me surprend quelque peu, sachant combien, chez les indigènes,
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les filles sont généralement mal accueillies de leurs parents qui réservent toute leur affection pour les garçons.
L’heure est venue de se séparer. En prenant congé de notre hôte, nous le remercions chaleureusement, toujours par l’entremise du guide, de sa réception aussi cordiale que désintéressée. Nous n’ignorions pas, et il était inutile à Moumi de nous le rappeler, que lui offrir une indemnité quelconque, eût été l’offenser gravement.
Nous échangeons de sympathiques poignées de main avec les membres de la famille du cheik, lequel déclare qu’il va nous accompagner jusqu’à la voiture.
La petite fille témoigne à son tour le désir de nous escorter : sa timidité et sa sauvagerie ont presque entièrement disparu devant nos encouragements. Elle se familiarise même au point de tirer avec sa petite main le bracelet que porte notre compagne; ce joyau en argent émaillé avait excité au plus haut degré son admiration. Touchée par la grâce ingénue du bébé, la dame détache l’objet convoité pour le passer au bras mignon de l’enfant sans que le père s’en aperçoive.
Le cheik nous tend encore une fois la main et nous partons.
Au bout de quelques pas, des cris retentissent à nos oreilles; en retournant la tête, nous voyons notre hôte qui court après le landau et fait signe
d’arrêter. Aussitôt qu'il nous a rejoints, l’Arabe présente le bracelet, retiré du bras de la fillette et invite la donatrice à reprendre son cadeau. Celle-ci refuse, le cheik insiste, et il s’établit alors une lutte courtoise qui menace de s’éterniser. Cependant, à un instant, le brave homme nous paraît ébranlé à la vue de l’innocente créature qui supplie en pleurant qu’on lui rende le bijou dont elle s’était parée avec tant de joie. Nous profitons de ce moment d’hésitation pour brusquer le dénouement et nous nous esquivons en laissant le bracelet.
Puisse ce souvenir de notre courte visite à Chetma porter bonheur à la gracieuse fleur de l’oasis que je n’ai pas l’espérance de jamais revoir! Car, quand même le hasard de mes pérégrinations me ramèneraient plus tard dans ces parages, l’enfant d’aujourd’hui aurait grandi, serait sans doute devenue femme, et, suivant les coutumes musulmanes, demeurerait séquestrée du monde, invisible à tout être du sexe masculin, sauf à quelques proches parents.
Le moricaud, qui n'était intervenu dans cette petite scène que pour traduire les paroles de chacun des acteurs, marqua sa vive contrariété de la façon dont s’était terminé l'incident. Car le fait, étant connu, pouvait, selon lui, compromettre aux yeux de ses coreligionnaires le cheik, soupçonné d’avoir accepté le prix de son hospitalité, contrairement au principe sacré que doit observer tout bon maho-
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métan. Moumi craignait en outre d’encourir les reproches du capitaine pour avoir négligé de nous avertir des conséquences qui pouvaient résulter d’un acte pourtant si simple et si naturel selon nos idées européennes.
Nous laissons Moumi à ses doléances, et nous nous dirigeons du côté du vieux Biskra en faisant une partie du chemin à pied. Pendant que nous foulons le sol incandescent, une caravane qui passe non loin complète la physionomie' si harmonieuse et si imposante du paysage saharien.
Une excavation ouverte à quelques pas attire notre attention; en approchant, nous découvrons qu’au fond du trou béant coule une source d’eau très claire, trésor inappréciable au milieu de ces landes arides. Seulement, il ne faut pas compter sur celle-ci pour étancher sa soif; à peine y. ai-je plongé la main que je la retire vivement, l’eau est presque bouillante et ne saurait convenir qu’aux malades affectés de rhumatismes.
A côté de la fontaine minérale, végètent quelques broussailles éparpillées ça et là. Cet endroit doit être assez fréquenté, si j’en juge par les nombreux débris de plats, d’assiettes, de bouteilles qui y sont dispersés et ne présentent rien de nature à intéresser l’archéologue.
Ce sont des épaves provenant de la vaisselle abandonnée par de joyeux citadins de Biskra, venus sans doute ici pour faire des déjeûners cham-
pêtres, non sur l’herbe de la prairie, à l’ombre des bois, mais sur le sable ensoleillé, ce qui me paraît plus original que séduisant. Tandis que nous nous reposons sur les bords peu fleuris de la source chaude, Moumi et son camarade Ali racontent que tous deux ont suivi la petite caravane exploratrice dirigée par le docteur Largeau, et dont faisait partie M. G. Lemay, publiciste distingué qui se rattache à Provins par sa famille, une des plus honorables du pays.
Le fond inépuisable d’esprit et de gaieté de notre compatriote soutint, pendant l’expédition, le moral de ses compagnons durement éprouvés par les ennuis, les difficultés de la route et les ardeurs du climat. Le Rappel, dont M. Lemay était le correspondant, a publié ses impressions de voyage en Algérie, écrites avec une verve humoristique qui les rend fort attrayantes (1).
Ni Moumi, ni son camarade, dont j’ignore d’ailleurs les opinions politiques, n’étaient abonnés au Rappel; mais le journal parisien, qui pénètre au désert presque aussi facilement qu’à Lyon ou à Marseille, leur avait été obligeamment communiqué et ils en avaient lu le feuilleton avec le plus grand intérêt. Tous deux s’accordaient à trouver le récit très plaisant; mais ils contestaient l’exactitude de certains détails personnels.
(1) De Paris au Désert, Rappel de 1875-1876.
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<( Il faisait beaucoup rire, Sidi Lemay, » dit Ali avec un ton amer qui me donna à penser que c’était quelquefois à ses dépens. Puis je supposai, non sans quelque raison, que l’enfant du désert devait avoir gardé rancune au chroniqueur qui l’avait mis en scène dans la circonstance suivante (nous sommes sur la route de Touggourt) : « Je surprends Ali, dit-il, en train de faire le vide dans ma gourde de cognac; Largeau s’aperçoit également que le malheureux lui a vidé la sienne à laquelle il n’avait pas encore touché. Sommé de s’expliquer, il répond qu’il n’a bu que quelques gouttes. Une sévère morale lui est infligée ; Ali, pour se faire pardonner, nous accommode au mieux un ragoût de mouton. »
Cette révélation laissait au moins planer quelque doute sur la tempérance d’Ali, et témoignait de son peu de respect des prescriptions du Coran.
Les guides de l’expédition de Gadamès, se plaignirent du peu de générosité des explorateurs à leur égard. Nous n’avions pas à apprécier la valeur et la justesse de leurs récriminations rétrospectives, mais il en ressortait que le passage de la caravane scientifique avait laissé une impression peu favorable dans le souvenir des deux serviteurs. Néanmoins je dois ajouter que, lorsqu’ils surent que nous connaissions particulièrement Sidi Lemay, ils nous chargèrent pour lui d’une foule de compliments et de politesses.
Avant de gagner le village nègre situé à proxi-
mité du vieux Biskra, je fais provision d’une certaine quantité de sable le plus fin possible, que je destine à l’un de mes amis Provinois, envers lequel j’ai contracté un engagement solennel. J’y joins même quelques cailloux de choix comme preuve de mon zèle à remplir scrupuleusement ma promesse.
Pendant que je me livre à cette délicate opération, Moumi cherche à gagner les bonnes grâces de notre compagne, en allant à la découverte des rares Heurs qui poussent sur le sol pulvérulent et dont il parvient à composer un bouquet qu’il offre avec une grâce chevaleresque.
Nous traversons le village formé de huttes de terre recouvertes de branchages, et de maisons du même modèle que celles de Ghetma. Ici on peut se croire en plein Soudan; nous apercevons plusieurs nègres d’un type superbe, sortes d’Apollons couleur d’ébène. Les femmes, debout ou accroupies indolemment au soleil, se montrent avec leurs vêtements bariolés. Sur la peau bronzée de leurs jambes et de leurs bras nus, reluit la quincaillerie la plus fantaisiste.
A deux pas de la noire tribu, coule paisiblement un ruisseau dont l’onde cristalline est encaissée entre deux rives herbues, ombragées par des arbres d’essences diverses. Encore un peu et je croirais que c’est notre poétique Voulzie égarée dans le désert. L’illusion s’augmente encore pour moi
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en portant les yeux sur les vergers, les champs, les bouquets de bois qui avoisinent ce gracieux cours d’eau. Je remarque en même temps combien la propriété est divisée et avec quel soin on la cultive.
A peine s’est-on éloigné de ce petit coin champêtre, que l’on voit reparaître les palmiers-dattiers ; nous nous retrouvons de nouveau et presque sans transition en Afrique.
Toutes les oasis se ressemblent; l’ancien Biskra présente le même aspect pittoresque et sauvage qui nous avait tant impressionné à Gbetma.
Cependant les ravages causés par la guerre avec les Turcs et plus tard avec les Français, y ont imprimé un cachet particulier de désolation. L'image de la destruction s’y rencontre à chaque pas. Ici ce sont toujours des murailles de terre jaunâtre mais éventrées par le canon et dont les trous sont restés béants, des pans de mur fendillés, lézardés, ébréchés, qui ne se soutiennent que par des prodiges d’équilibre; on est surpris d'apercevoir des êtres humains errant parmi ces ruines.
Que l’on songe un instant à l’effrovable gâchis qui doit se produire quand ces décombres, perméables à l’eau, se délaient sous l’action de la pluie!
C’est une agréable diversion que de parcourir ensuite le chemin qui conduit de l’ancienne capitale des Ziban au Biskra moderne. L’air est à cette heure d’une pureté et d’une transparence
admirables. Tous les objets se détachent avec une netteté extraordinaire.
Pendant plusieurs kilomètres s’allonge une large avenue bordée de gigantesques palmiers qui forment deux rangées de colonnes aux chapiteaux de verdure. A droite et à gauche, l’œil plonge sur des champs d’orge et dé trèfle incarnat, immenses tapis diaprés de mille couleurs, et où se trouvent réunis les plus beaux spécimens de la flore orientale.
Nous traversons la ville et le fort Saint-Germain pour aller jouir du spectacle grandiose et saisissant des monts Aurès éclairés par les dernières lueurs du soleil qui, avant de disparaître de l’horizon, colore les géants de granit de nuances roses et violettes auxquelles le voile vaporeux qui les enveloppe donne une douceur et une poésie incomparables.
En un instant, ce merveilleux tableau s’évanouit pour faire place aux ombres de la nuit.
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Une profession non patentée. — Portrait d’un touriste. — Dévouement conjugal. — Les Ouled-Naïls. — Particularités singulières. — Une rue mal habitée. — Intérieur d’un café maure. — L’orchestre. — Le public. — Les danseuses. — Physionomie et toilette. — Un placement original. — La danse du ventre. — Interprétation.
A l’hôtel, on me passe, pour y apposer ma signature, le registre d’inscription des voyageurs. En parcourant la liste, j’y trouve le nom d’un certain nombre de personnes qui ont écrit à la colonne réservée à l’indication de la profession : Touriste. C'est une profession absolument nouvelle, qui n’a pas encore été soumise à la patente et dont l’exercice est d’ailleurs peu lucratif. J’eus l’occasion de lier connaissance avec l’un de ces touristes de profession et je demande la permission de le présenter au lecteur. C’était un honnête bourgeois de la famille de Joseph Prudhomme. M. X... se rapprochait, au moins extérieurement, du type du parfait notaire. D’une tenue toujours correcte, cravaté de blanc, orné d’un habit noir d’une coupe irréprochable qui faisait ressortir la blancheur immaculée
de son linge. C’est dans cet élégant costume de soirée que le touriste parcourait depuis trois mois l’Algérie; il n’avait rien modifié de sa toilette, soit pour gravir les montagnes kabyles, franchir les torrents impétueux, ou traverser les landes poussiéreuses du Sahara. C’était bien du reste le voyageur qui voyage pour avoir voyagé, selon la définition ingénieuse d’Alphonse Karr.
Muni du Guide Piesse en Algérie , il ne voit et ne juge que par lui. Si certaines lacunes existent dans ses connaissances géographiques, il faut avouer aussi que son tempérament ne se prête guère aux impressions pittoresques. Les beautés de la nature n’excitent en lui aucun enthousiasme. Il s’est tracé un itinéraire dont rien ne saurait le faire dévier.
L’habitant de la Touraine voyage avec sa femme, qui paraît âgée de 50 à 60 hivers; elle est petite, frêle et légèrement courbée; sur son visage ridé règne une pâleur maladive.
Le dévouement conjugal l’a seul décidée à quitter le foyer domestique pour suivre son mari qui, jusque-là, aussi casanier que peu romanesque, avait éprouvé tout à coup un besoin irrésistible de locomotion lointaine.
Peut-être n’était-ce qu’une question d’amourpropre qui avait poussé le paisible M. X... à courir les aventures à travers les mers !
Se proposait-il, par cette entreprise hardie, de
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stupéfier ses compatriotes du village de Z..., qui le croyaient incapable d’une pareille résolution?
La position de M. X... me rappelait celle du héros si amusant du roman de Daudet, le célébré Tartarin de Tarascon, qui va en Afrique à contrecœur, mais s’y croit obligé par point d’honneur et pour conserver son prestige auprès de ses concitoyens émerveillés.
Quoi qu’il en soit, Mme X... nous confia, dans un moment d’épanchement, qu’elle avait une horreur profonde pour les voyages et répugnait même aux plus simples déplacements.
« Quel changement d'habitudes pour moi, disait-elle amèrement, que cette existence agitée! Quel supplice, après des nuits d’insomnie passées dans d’affreuses auberges, de se sentir ballottée des journées entières dans d’infâmes pataches, de faire pédestrement l’ascension de montagnes escarpées, inondées de poussière, brûlées par le soleil, d’effectuer des trajets maritimes quand on n’a pas le cœur plus marin que le pied! On est si bien en Touraine! »
Mme X..., en promenant sa nostalgie de ville en ville, était ainsi arrivée à Biskra, épuisée de fatigue. Mais le sacrifice dépassait la mesure de ses forces. En vain l’infortunée avait demandé grâce, suppliant son époux d’abréger son tourment et de la ramener directement chez elle.
Celui-ci s’était montré impitoyable, aucun ar-
gument n’avait pu ébranler sa détermination, il était décidé à exécuter intégralement le programme qu’il s’était tracé. Six semaines encore de ce martyre, ajoutait avec résignation la malheureuse victime, je succomberai en route.
Nous ne pouvions, hélas! que la plaindre et lui souhaiter courage et patience.
J’espère aujourd’hui que Mme X... jouit enfin du repos qu’elle a si bien mérité par son abnégation conjugale, et que l’intrépide Tourangeau, rentré dans ses pénates après s’être couvert de gloire, a renoncé à faire subir une seconde épreuve à sa courageuse et dévouée compagne.
Moumi avait disposé de notre soirée pour nous procurer une distraction des plus attrayantes et fort goûtée des étrangers. Il s’agissait de nous faire assister à l’exhibition des danseuses sahariennes, appelées Ouled-Naïls, du nom de la tribu dont elles sont originaires.
Le commis-voyageur en papeterie avait demandé à se joindre à nous pour la circonstance.
Je savais déjà que les aimées du Sahara quittent momentanément leur pays pour parcourir l’Algérie, en se livrant dans les cafés maures à leurs exercices chorégraphiques, auxquels elles joignent un commerce aussi lucratif qu’immoral.
Mais la particularité la plus singulière de cette existence fantaisiste, c’est que ces hétaïres, après avoir réalisé une certaine somme, retournent dans
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leur pays où elles trouvent à se marier et sont même recherchées, dit-on, parles notables de l’endroit qui passent l’éponge sur le passé plus que scabreux de ces Madeleines peu repentantes.
A tout péché miséricorde. Mais on ne s’attendrait guère à la voir pratiquer d’une manière aussi large chez un peuple où les hommes sont si farouches à l’endroit de la chasteté féminine.
11 est juste toutefois d’ajouter que la tribu qui donne le spectacle de ces mœurs scandaleusement cyniques constitue une exception caractéristique.
Biskra paraît être le rendez-vous général des Naïliennes, qui sont cantonnées dans un quartier de la ville dont elles occupent presque exclusivement la rue principale.
Une extrême animation y règne ce soir; des groupes d’indigènes encapuchonnés circulent ou stationnent, causant et fumant. Un certain nombre de maisons, la plupart sans étage, sont éclairées par de petites lanternes à feux rouges, suspendues au mur extérieur.
11 ne faut pas longtemps pour deviner la signification du minuscule fanal, en voyant les femmes qui se tiennent debout ou assises devant le seuil des portes basses, généralement ouvertes. Ces odalisques sont vêtues de costumes hétéroclites aux couleurs tapageuses; elles ont d’ailleurs l’air plutôt grave et sérieux, j’allais dire décent, que provoquant. Elles restent silencieuses, indifférentes
sous l’œil des curieux; aucune manifestation de leur part à l’adresse du passant.
Nous entrons à la suite du guide dans l’un des nombreux cafés maures qui bordent la rue.
Qu’on imagine une vaste pièce rectangulaire aux murs blanchis à la chaux; du plafond saillissent des poutres noircies par la fumée de tabac; le sol terreux, inégal, bossué, est recouvert d’un tapis, seulement dans la partie centrale.
Yis-à-vis la porte d’entrée, une espèce de tribune en bois est accrochée à la muraille. C’est là que se placent les épicuriens dilettantes qui payent leur tasse de café 25 centimes au lieu de 10.
Un fourneau toujours en ignition est installé au fond, avec son assortiment d’ustensiles primitifs. Quelques lampes fumeuses, suspendues au plafond, projettent des lueurs blafardes dans la salle garnie de banquettes et de tables rustiques. Une estrade peu élevée est réservée à l’orchestre composé de quatre musiciens dont l’un frappe en cadence sur un derbouka, l’autre fait résonner un tambour de basque, le troisième souffle dans une flûte, et le quatrième joue d’une espèce de petite clarinette au timbre aigu et criard.
Une certaine quantité d’indigènes de tout âge sont accroupis sur les banquettes ou simplement sur le sol nu ; ils fument, boivent en causant avec animation. Je remarque sur la plupart des visages un air de gaieté et de contentement qui contraste
avec leur flegme habituel ; évidemment on n’est pas venu ici pour méditer. Il s’établit un va et vient continuel du dehors à l’intérieur et réciproquement. Le tableau que présente ce fourmillement de burnous blancs est des plus pittoresques.
Nous prenons place avec Moumi et le commis papetier, à l’extrémité d'une table voisine de la porte.
Le kouadji (cafetier), en veste violette, gilet amarante, pantalon bouffant, circule alertement au milieu des clients auxquels il va porter le nectar odorant.
Notre tour arrive.
Mais nous attendons autre chose ; l’orchestre, pourtant peu nombreux, fait un bruit infernal et nullement varié ; toujours la meme phrase sauvage répétée avec acharnement et sans reprendre haleine par la petite clarinette qui domine de ses notes perçantes le tapage des tambours. Moumi, comprenant notre impatience, nous quitte pour aller quérir une ou plusieurs aimées s’il les trouve disposées à s’exhiber ce soir, ces dames étant, paraît-il, fort indépendantes et capricieuses.
Il en ramène trois, le nombre des grâces, mais elles ne sont, hélas ! ni jeunes ni jolies, leurs figures presque viriles ont plutôt un caractère d’étrangeté repoussante. C’est un mélange du type arabe avec le type nègre. L’expression de la physionomie est triste et sérieuse. L’une des ballerines vient
s'asseoir à côté de nous, mais discrètement, sans familiarité ; quand elle nous regarde, c’est plutôt avec curiosité qu’avec effronterie. Ses compagnes vont s’asseoir près des musiciens.
A en juger par le frémissement de satisfaction qui accueille l’entrée de ces dames, je suppose que le guide a eu la main heureuse et qu’il vient d’introduire des étoiles ou premiers sujets (1).
Pendant que notre voisine hume son café à petites gorgées, nous avons le loisir de l’examiner à l’aise.
Sa lourde coiffure est déjà quelque chose de singulièrement disgracieux : de longues nattes de cheveux épaissies par des tampons de laine encadrent le visage bistré; les personnes qui ont vu les Nubiennes au Jardin d’Acclimatation en 1879 peuvent se faire une idée de ces types.
Un long voile, maintenu par un cercle de métal qui s’enroule sur la tête, retombe derrière jusqu’aux pieds, laissant apercevoir sous son tissu transparent une robe ou tunique de couleur éclatante. Mais la partie la plus originale et la plus curieuse de cette toilette excentrique, c’est la quantité de bijoux qui s’y étalent. On dirait des boutiques vivantes d’orfèvrerie, en voyant ces femmes
(1) Le lendemain, en regardant les photographies exposées à la vitrine d’un épicier, je reconnus les portraits des trois femmes que j’avais vues la veille, et l’on m’assura qu’en effet, c’élaient les Ouled-Nails alors le plus en vogue.
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parées de colliers, de bracelets de pendeloques de toutes formes, accumulées sur elles avec une profusion inouïe et désordonnée. 11 paraît du reste que ces disciples de Terpsichore, au lieu de placer leur argent à la caisse d’épargne, le convertissent en joyaux de prix. C’est un capital qu’elles portent sur elles et qui constituera plus tard la dot destinée au moins scrupuleux des fiancés.
Notre voisine se lève de son banc, calme, presque recueillie, l’air inspiré comme si elle se préparait à déclamer quelque scène tragique ; elle fait signe aux musiciens et commence aussitôt ses évolutions en décrivant d’un pas lent un cercle dans l'espace libre où l’on a étendu un tapis, et en imprimant à ses hanches une secousse uniforme. Ce genre de chorégraphie est appelé fort justement la clause du ventre, car le reste du corps, sauf une incessante trépidation des pieds, reste immobile. Elle fait ainsi plusieurs tours circulaires, sa figure garde une impassibilité complète, aucune émotion ne s’y trahit, et, si elle en éprouve, elle la concentre à l’intérieur.
A un instant, le rhythme se ralentit, la clarinette module quelques notes moins stridentes et plus prolongées, en même temps le derbouka fait entendre des sons plus moelleux et plus discrets.
Pendant cette espèce de point d’orgue, le corps de l’aimée s’infléchit, sa tête se renverse langoureusement en arrière, on perçoit comme un petit
cri voluptueux, puis l’oscillation des hanches recommence et se continue avec la même uniformité insipide jusqu’au moment où, l’artiste épuisée, presque pâmée, vient reprendre sa place à côté de nous.
A la première danseuse succèdent les deux autres qui répètent à peu près la même pantomime dans laquelle le haïk qu’elles écartent et ramènent en arrondissant les bras avec grâce joue un grand rôle.
En résumé, rien d’entraînant ni de passionné dans cette danse, au moins aux yeux des spectateurs européens (1). Quant aux indigènes, c’est autre chose, plongés dans une admiration extatique, là où nous ne trouvons qu’une gymnastique insignifiante, ils découvrent tout un poème; pour eux c’est la représentation idéale des diverses phases de la passion exprimées avec la discrétion la plus raffinée, la plus contenue.
(1) C’est, dit M. Thierry Mieg, une danse froidement indécente.
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Avis confidentiel. — Un peu trop risqué. — Shocking! Boule
de Neige et le commis voyageur. — L’église de Biskra. —
L’office pascal. — La musique. — Peintres et violonistes.
— Au marché. — Gamins biskris. — Un instituteur modèle.
— Excursion à la villa Landon.
Après les exercices de la troisième bayadère, et à la suite d’une quête faite par les artistes, Moumi me prend à part et m’annonce confidentiellement qu’il va y avoirune représentation un peu scabreuse, dont un homme et une femme seront les acteurs ; il ajoute que le caractère particulier de ce spectacle est de nature à blesser les susceptibilités d’une dame. Je remercie le cicerone et je transmets l’avis à qui de droit.-
Les hommes seuls restent.
Le scrupule de Moumi était parfaitement justifié, ainsi que je pus bientôt m’en convaincre moi-même.
En effet, le couple, composé d’une femme d’un âge mûr et d’un jeune homme, vient occuper la scène, et débute par des évolutions de la nature la moins équivoque. Les deux personnages se livrent
d’abord à une pantomime qui s’accentue graduellement jusqu’à simuler avec un cynisme éhonté les manifestations les plus intimes de la passion. J’ai déjà dit que la femme n’était pas jeune; sa figure éraillée et vulgaire, son costume plus que négligé, ajoutent encore à la répulsion causée par cette exhibition pornographique, qui, du reste, obtient un grand succès auprès des assistants indigènes.
Gomme nous nous levions pour sortir, suffisamment édifiés sur ce genre de plastique complètement étranger à l’art, on vint nous inviter à rester; il s’agissait cette fois de petits garçons qui allaient à leur tour jouer un rôle dans une exhibition anacréontique.
Nous repoussâmes avec dégoût l’invitation, nous demandant si nous étions à Gomorrhe ou à Sodome, et comment l’autorité française tolérait de telles turpitudes.
En revenant à l’hôtel, le voyageur de commerce se met de nouveau à harceler notre cicerone qu’il se complait à appeler Boule de Neige, zi qu’il n’avait cessé au café de cribler de lazzis.
« Je n’aime pas qu’on me regarde de travers, entends-tu bien ? » lui disait-il à chaque instant de sa voix brève et sarcastique, faisant allusion à l’infirmité qui défigurait le pauvre moricaud.
Celui-ci ayant sollicité un supplément de gratification pour les aimées, lesquelles avaient témoigné que les spectateurs étrangers s’étaient montrés
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trop réservés dans leur générosité, et que leur mérite n’avait pas été apprécié :
« Tu n’es qu’un voleur, Boule de Neige , un filou. Faites comme moi, Messieurs, ne lui donnez rien; il garderait tout pour lui. »
Cette accusation d’improbité formulée aussi brutalement parut ébranler le calme et la résignation de Moumi. A la clarté du réverbère, je le vis froncer les sourcils, ses yeux flamboyèrent de colère, et on l’entendit murmurer des paroles qui ne devaient pas être des douceurs.
« Tu m’insultes, Boule de Neige ; tu profères des injures parce que tu t’imagines que je ne te comprends pas (il ne connaissait pas effectivement un traitre mot d’arabe) : cesse, ou cela finira mal. » J’admirais la patience du guide qui contenait sa rage. En vain, j’essayai de modérer le loustic parisien.
Une rixe terrible devenait imminente; les poings des deux adversaires étaient déjà levés ; je ne doute pas que l’issue du combat n’eût été fatale à l’agressif papetier, qui prétendait que le lapin avait tort.
L’enfant du désert, jusque-là inoffensif, lui eût fait payer chèrement ses impertinences gratuites, le couteau ou le poignard aidant.
Heureusement, nous arrivions à la porto de l'hôtel, les champions se lancèrent encore quelques invectives en français et en arabe, et chacun rentra dans son domicile.
Le lendemain, jour de Pâques, nous sommes réveillés dès l’aube par d’éclatantes fanfares. Je suis bientôt sur pied; au dehors, température délicieuse, 17 degrés centigrades, ciel pur, air transparent et léger.
Malgré l'heure matinale, il règne dans le Biskra européen une animation insolite.
De nombreux détachements de troupes, précédés de tambours, passent incessamment dans les rues qui conduisent à l’église où doit être célébrée à six heures et demie une messe militaire.
L’édifice religieux, situé à l’extrémité de l’une des allées du jardin public et isolé de tout bâtiment, est une construction récente, d’architecture fort simple et dont l’ornementation intérieure est des plus modestes.
Au moment où j’arrive, les abords du temple catholique sont encombrés par une foule de soldats et de civils ; quelques rares burnous se détachent au milieu des uniformes et des paletots.
Deux niches cintrées, pratiquées à droite et à gauche de la façade principale, sont occupées par deux gamins arabes qui, immobiles sous leurs capuchons, ressemblent à des statuettes de moines.
Les soldats appartenant aux diverses armes de la garnison emplissent à peu près exclusivement l’unique nef de l’église. Découragé par la difficulté de pénétrer, je vais me joindre au groupe d’assistants qui se tiennent debout à la porte d’entrée
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resiée ouverte. Une excellente musique d’infanterie exécute presque sans interruption des morceaux plus profanes que religieux.
A V Elévation, pendant que les pistons jouent l’élégiaque duo de Norma , les trompettes, rangées en ligne au dehors, déchirent l’air de leurs notes stridentes, et il résulte de ce mélange discordant une déplorable cacophonie.
A l’issue de l’office, les troupes défilent pour regagner leurs quartiers, et après un court intervalle commence une seconde messe également en musique.
Quelle n’est pas ma surprise et mon ravissement d’entendre là, au milieu du désert, plusieurs morceaux de violon joués par divers amateurs artistes! Parmi ces morceaux, je distingue un duo de Spohr, auteur allemand, dont les compositions ne sont guère accessibles qu’aux virtuoses.
Un de mes voisins m’apprend que les exécutants sont deux peintres, l’un français et l’autre suisse, qui manient aussi bien l’archet que le pinceau (1). Deux autres violonistes succèdent à ceux-ci et n’ont pas moins de succès ; n’était la sainteté du lieu, les applaudissements éclateraient.
L 'Aria di Chiesa , du vieux maître italien Palestrina, et Y Ave Maria , de Gounod, admirablement
(1) Le peintre français était M. Girardet, lequel exposa au Salon de 1879 un tableau très remarqué : l’Aveugle de Biskra.
rendus par les interprètes, produisent sur l’assistance le plus grand effet.
Je savais déjà que Biskra était la terre promise des peintres, qui trouvent dans la nature de ce pays des motifs inépuisables pour enrichir leurs palettes, mais j’étais loin de me douter que j’y rencontrerais réunis une telle quantité d’amateurs de première force sur l'instrument avec lequel Paganini s’est conquis une illustration universelle.
En traversant le marché, nous le trouvons rempli de sectateurs de Mahomet pour lesquels la solennité pascale est naturellement fort indifférente; nous distinguons quelques femmes arabes, vieilles et laides, pauvrement vêtues, et, en plus petit nombre, des juives de catégorie infime. Chacun fait ses emplettes dans ce bazar très achalandé où sont installés debout, assis ou accroupis, les marchands d’objets et de denrées de toute espèce.
C’est un coup d’œil aussi curieux que pittoresque pour l’étranger, que ces étalages où l’industrie indigène apparaît sous ses manifestations rudimentaires les plus originales et les plus variées. Je mentionnerai , entre autres produits locaux, les éventails composés d’un manche de jonc qui supporte une feuille de palmier tressée, affectant la forme d’une hache et fort en usage parmi les naturels du pays. Très originaux aussi les minuscules miroirs Circulaires entourés d’une garniture de peau et de broderies de diverses couleurs. À côté, on vous
offre des couteaux à lame grossière, renfermés dans des gaines de cuir rouge agrémentées de paillettes d’or et de fils d’argent. Plus loin, ce sont les fabricants d’instruments de musique, l’enfance de l’art : flûtes et flageolets en bambou dont les contours sont niellés de dessins bizarres, teints de rouge obtenu par le henné, tambourins, castagnettes en fer, etc.
Innombrables, les magasins de chaussures et d’étoffes. Quant aux objets de consommation, ils sont principalement représentés par les dattes, les fèves, les oranges, les citrons, ces derniers fruits en moins grande quantité, le citronnier réussissant peu dans cette région brûlante. En revanche, les piments à la robe écarlate s’y montrent en profusion.
J’assiste encore au mesurage et au pesage du blé, de l’orge et autres céréales, opération qui s’exécute de part et d’autre avec une gravité et un flegme imperturbables.
L’aspect de ce marché offre certainement des tableaux pleins de vie et de couleur, mais le cadre manque d’originalité ; le bâtiment est moderne et d’un type banal. Combien je préfère le bazar de Constantine avec ses rangées d’échoppes incohérentes et pittoresques, d’une physionomie saisissante, tout à fait orientale!
Une visite dont ne s’affranchit jamais l’étranger qui séjourne quelque peu à Biskra, est celle de la
propriété Landon, située à environ deux kilomètres de la ville.
Nous nous risquons à entreprendre l’excursion obligée par une brûlante après-midi ; le thermomètre atteignait 28 degrés.
Nous sommes assaillis par une troupe de gavroches biskris, quelques-uns coiffés de la cecchia ou calotte rouge, les autres tête nue, sauf toujours la petite mèche caractéristique respectée par le rasoir; tous nous harcèlent de leurs cris : sordi , sordi , des sous.
Nous avons beaucoup de peine a les écarter; plusieurs, pour mériter nos libéralités, s’offrent de faire des pirouettes abracadabrantes et toutes sortes d’exercices inédits; d’autres, d’engager une lutte corps à corps avec leurs camarades ou de se livrer à une course effrénée ; quelques-uns s’efforcent de nous baiser les mains.
Vient ensuite le tour des petits industriels qui vendent des échantillons de minéralogie locale, des oiseaux et des scarabées ; enfin, des scorpions qu’ils tiennent suspendus à une baguette, sans se soucier du danger qui peut en résulter. Ce sont d’ailleurs les seuls spécimens vivants de ces animaux venimeux que j’aie eu l’occasion de rencontrer dans le désert.
Ce qui me paraît le plus extraordinaire, c’est l’extrême facilité avec laquelle ces gamins parlent le français; résultat remarquable qui fait autant
d’honneur au directeur de l’école mixte francoarabe de Biskra qu’à l’intelligence des élèves. Le gouvernement a du reste rendu justice au mérite de M. Colombo, l'habile et dévoué instituteur, en lui décernant la décoration. Grâce à son zèle, la nouvelle génération de Biskra sera initiée à notre langue, circonstance extrêmement favorable à la solution du difficile problème de l’assimilation de la population indigène.
Un des enfants, ayant deviné notre projet d’aller à la villa Landon, s’accroche à nous de telle façon qu’il parvient à se faire accepter comme guide, et cela au grand mécontentement des autres bambins évincés.
Le bonhomme a d’ailleurs la mine fort éveillée, et les allures d’un vrai gamin de Paris. Il répond avec intelligence aux questions qu’on lui adresse ; seulement, sur le chapitre de l’âge, impossible d’obtenir de sa part quelque chose de précis, il hésite entre neuf ou treize ans.
Cette ignorance, qui est commune à tous les Arabes, s’explique naturellement par l’absence complète de documents officiels constatant les naissances et autres actes de l’état-civil. C’est une lacune que le gouvernement français se propose de combler peu à peu; la question, on le comprend, est du plus grand intérêt pour l’avenir de la colonie (1).
(1) Voir ce sujet le rapport intéressant du gouverneur gé-
Nous traversons encore le village nègre. Malgré les rayons aveuglants du soleil, les indigènes aux cheveux crépus se vautrent sur le sol calciné ; ils ont l’air d’attendre là qu’ils soient cuits à point pour servir au repas de quelque anthropophage.
Un peu plus loin, c’est la villa Landon qu’on aperçoit isolée de toute habitation.
néral de l’Algérie, M. Albert Grévy, qui conclut que la constitution de l’état civil des indigènes est une des nécessités les plus urgentes. ( Officiel du 23 avril 1880).
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Aspect de la villa Landon. — Le gardien cicerone. — - Jardins enchantés. — Le salon d’été et le peintre Fromentin. — Un mangeur de sauterelles. — Le propriétaire de la villa. — Concert militaire. — Les Zéphyrs — Au cercle des officiers. — La famille Médan. — Départ nocturne, — Dernières impressions.
Une enceinte cle murs blancs qui allongent leurs silhouettes symétriques ; au centre de la façade principale donnant sur le chemin, une porte monumentale surmontée d’un écusson en pierre dont le champ est occupé par trois coqs peints : voilà comment s’annonce extérieurement la propriété Landon.
Au coup retentissant de la sonnette, un Arabe se présente à la porte, et, sur le désir que nous manifestons de visiter la villa, il va prévenir le gardien qui doit nous accompagner. C’est un adolescent encore imberbe, aux traits presque européens, au teint frais, au regard doux et mélancolique. Vêtu de sa longue tunique blanche, on dirait une jeune fille.
Il nous promène lentement dans l’immense jar-
din, coupé dans tous les sens par des allées aux capricieux détours, tracées sur un sol formé d’une terre fine, pressée et unie également comme si on l’eût passée au cylindre. Partout serpentent, sous des voûtes de verdure, des canaux dans lesquels court avec un joyeux gazouillement une eau cristalline. Les spécimens les plus rares de la flore africaine et exotique, disposés avec un art infini, étalent leurs splendeurs aux yeux éblouis. Le cicérone nous désigne en passant les espèces les plus curieuses, sur lesquelles il donne des explications techniques comme le ferait un professeur du Muséum.
Chaque pas que l’on fait révèle de nouvelles surprises et atteste les prodiges qu’il a fallu accomplir pour transformer une nature aussi rebelle en un Éden enchanteur.
Les bâtiments, disséminés çà et là, ont tous un cachet oriental du meilleur style.
Des meubles indiens et chinois décorent l’habitation du maître; le salon d’été est précédé d’un vestibule dallé de faïences blanches dont l’émail brillant fait naître à l’esprit une exquise sensation de fraîcheur. Des chaises de bois de palmier, des tables en bambou d’une tournure originale, composent le mobilier de cette pièce. Sur un guéridon en jonc, un volume attire mes regards ; c’est le chefd’œuvre littéraire du peintre Fromentin : Un Été dans le Sahara. Voilà un livre où déborde le senti-
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ment profond de La couleur locale ! Quel artiste, quel écrivain ont jamais rendu avec autant de vérité et de poésie les paysages et les scènes du désert!
Le guide appelle notre attention sur un gong chinois suspendu à une branche d’arbre; il frappe un coup vigoureux sur l’instrument aux vibrations fordimables, croyant nous causer une énorme satisfaction.
Un peu plus loin, c’est un petit ouistiti enfermé dans une cage comme un écureuil, dont il possède l’agilité. Le gracieux quadrumane est très friand, paraît-il, de sauterelles, régal facile à lui procurer dans ce pays où il en pleut. L’animal, auquel le guide sert un de ces insectes au corselet d’émeraude, commence à jouer avec lui comme le chat qui vient de capturer une souris et le dévore ensuite gloutonnement.
Tout en nous conviant à cette puérile récréation, l’Arabe nous donne des détails intéressants sur la propriété que nous visitons. Les dépenses d’entretien de l'oasis Landon s’élèvent annuellement, selon lui, à environ 30,000 francs. Le propriétaire, M. Landon, encore jeune et immensément riche, jouit peu de son domaine du désert; fantaisie luxueuse créée à tant de frais. Il n’y passe guère qu’une quinzaine de jours par année.
On pourrait croire qu’en réalisant ce tour de force, ce nabab parisien n’ait eu pour but que d’é-
merveiller les étrangers, envers lesquels les gardiens, parfaitement stylés par lui, montrent les plus grandes prévenances.
On m’a assuré que, s’il eût été donné satisfaction à la demande d’une distinction honorifique à laquelle il croyait avoir des droits, M. Landon eût fait exécuter à ses frais une foule de travaux d’utilité publique, et peut-être une partie de la ligne ferrée de Batna à Biskra.
En nous reconduisant, le gardien offre galamment à notre compagne une magnifique fleur de passiflore qu’il a cueillie à son intention. Il nous confie avec un accent de tristesse qu’au milieu des splendeurs végétales qui l’entourent, il s’ennuie profondément ici; son rêve serait d’aller à Paris, mais son maître refuse de l’emmener, jugeant sa présence indispensable au logis, où personne ne saurait le remplacer auprès des visiteurs. Je m’aperçus bien que, si nous l’eussions invité à nous suivre en France, il ne se fût pas fait prier; mais je me gardai d’encourager ses velléités vagabondes.
Après avoir encore une fois admiré le prestigieux tableau que présente le désert, avec ses îles verdoyantes émergeant de l’océan de sable dont l’horizon va se perdre dans un lointain vaporeux, nous reprenons le chemin de Biskra, toujours escortés par le gavroche qui continuait à se plaire dans notre société.
Une musique d’infanterie jouait en ce moment
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au rond-point du jardin public. Auditoire presque exclusivement militaire, dans lequel figurent principalement les officiers et les soldats du 3e bataillon d’Afrique ou d’infanterie légère, que l’on appelait autrefois Zéphyrs, à cause sans doute de la légèreté de leur caractère, ou plutôt de leur morale et qu’aujourd’hui on désigne sous le sobriquet de Joyeux. On sait que ce n'est pas précisément dans cette arme que se recrutent les prix Montyon.
La plupart de ces jeunes gens sont, paraît-il, fort intelligents et souvent doués d’aptitudes remarquables. Ils passent d’ailleurs pour très braves, on les envoie les premiers au combat où ils déploient une intrépidité incontestable.
Les morceaux qui composent le programme du concert en plein air, généralement empruntés au répertoire de l’opéra et de l’opéra-comique, sont brillamment exécutés.
Je rencontre parmi les promeneurs dilettantes notre compagnon du coupé de la diligence de Batna, lequel me présente au cercle des officiers, établissement très confortable situé sous les arcades de la rue principale.
Là, je suis mis en relation avec plusieurs des amateurs dont le talent avait charmé les assistants à la messe du matin ; l’un d’eux, attaché à l’intendance, est un violoniste passionné pour son instrument, qu’il est, me dit-il, obligé de délaisser une partie de l’année.
La chaleur est tellement intense pendant l’été que les cordes ne peuvent tenir l’accord. La transpiration des doigts s’épanche alors sur les frêles parois de la caisse sonore dont les vibrations se trouvent ainsi étouffées.
On annonce pour ce soir une représentation hippique donnée par les artistes d’un cirque parisien ; les Arabes y viendront en foule, car ils sont fanatiques de ce genre de spectacle qui parle surtout aux yeux, et les intéresse bien autrement que la meilleure des exécutions dramatiques ou musicales auxquelles ils ne comprennent rien.
Malgré l’attrait de curiosité que pouvait offrir cette représentation, du moins au point de vue de la composition du public, nous préférons répondre à la gracieuse invitation qui nous est faite de passer la soirée avec la famille Médan, dont le vénérable chef a fondé V Hôtel du Sahara. Entreprise des plus hasardées dans ce pays perdu, que les étrangers visitent seulement pendant deux ou trois mois de l’hiver et où ils ne séjournent guère que le temps de s’être procuré un aperçu plus ou moins complet du désert.
Au-delà de Biskra, en s’avançant vers le sud, il faut aller juuqu’à Tougourtpour trouver une ville, c’est-à-dire, faire cinquante lieues que l’on ne peut franchir qu’à dos de chameau ou à cheval, et sans la moindre auberge en perspective.
Depuis trente ans que M. Médan était établi à
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Biskra, il avait été témoin de bien des évènements et connaissait une foule de particularités locales des plus piquantes que j’eusse été heureux de pouvoir sténographier ou graver dans ma mémoire. J’ajoute que le propriétaire de l’hôtel est un partisan des plus convaincus du régime civil en Algérie, et son opinion a pour elle l’autorité de l’expérience.
Le capitaine avait fait apporter par son ordonnance des armes qu’il se réservait de m’offrir à titre de souvenir de ma visite à l’oasis. C’était un magnifique fusil arabe et un pistolet français, repris sur les indigènes dans je ne sais quel combat.
J'étais confus de tant d’amabilité et ne consentis à accepter que le second de ces trophées guerriers.
Nous nous séparâmes à regret de l’excellente famille dont nous étions devenus en si peu de temps les amis plutôt que les hôtes.
Ma nuit fut singulièrement écourtée, le départ devant avoir lieu à deux heures du matin. Nous nous acheminons, accompagnés des frères Abdallah et du moricaud, vers la diligence de Batna.
Déjà 20 degrés au thermomètre, cela promet une rude journée. Pas le moindre souffle n’effleure la cime des arbres du parc, la voûte céleste étincelle; sauf le tintement des grelots des chevaux que l’on attelle, aucun bruit ne trouble le silence et la sérénité de la nuit.
Deux coups retentissent à l’horloge de la mairie, la voiture se met en mouvement, et, quelques mi-
nutes après, je quittais Biskra sain et sauf, sans avoir souffert de la chaleur, sans la plus petite piqûre de scorpion ; enfin, je partais avec le soupçon que le clou de Bislwa n’était qu’une invention du commis voyageur en papeterie (1), lequel, par parenthèse, n’avait pas perdu son temps à l’oasis, car, d’après son affirmation, il avait trouvé moyen d’y réaliser de six à sept mille francs d’affaires, ce qui, je m’imagine, doit représenter une jolie provision de papier.
Pour moi, il me restait seulement le souvenir d’avoir passé deux journées au milieu des impressions les plus vives et les plus intéressantes, dans un pays où je ne pensais jamais voyager qu’en imagination.
Je ne sais trop si je dois regretter de n’avoir pas prolongé davantage mon séjour, car la première sensation causée par la nouveauté et la singularité de cette nature originale n’eût point tardé à s’émousser et à faire place à la satiété, et bientôt à la nostalgie, effet psychologique qu’il valait mieux prévenir
Trois jours après, nous étions réinstallés à l’hôtel d’Orient, à Gonstantine.
(1) Le clou de Biskra, loin d’étre un mythe, n’existe que trop réellement, ainsi que j’eus occasion de m’en convaincre plus tard de visu , pendant ma traversée de Philippe ville à Alger où fun des passagers du bateau se trouvait affecté de ce mal que le docteur Largeau appelle ulcère saharien .
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A la gare. — Turco et Mauresque. — La consigne est de ronfler. — En chemin de fer. — Position embarrassante. — La route de Stora. — Représentation extraordinaire. — Entre deux tirailleurs. — Le blessé de Wissembourg. — Dîner à bord. — Un missionnaire franc-comtois. — Kabyles et Arabes.
Après quelques jours de repos à Constantine, nous nous dirigions du côté de la gare, où nous échangions de sympathiques adieux avec les époux X..., dont j’ai esquissé plus haut les physionomies originales, et qui allaient partir pour Tunis, ville comprise dans l’itinéraire de l’inflexible touriste.
Mme X.... se préparait à entreprendre cette nouvelle pérégrination avec la meme résignation soumise dont elle avait fait preuve depuis son départ de la Touraine.
Quant à nous, nous prenions nos billets pour Philippeville, où nous devions nous embarquer sur le paquebot la Columba , à destination d’Alger. Afflueuce au guichet de voyageurs des deux sexes, indigènes et européens.
J’embrasse d’un dernier coup d’œil la vieille
capitale numide dont les maisons, noyées dans une auréole dorée par les rayons éclatants du soleil, détachent leurs pittoresques silhouettes sur le bleu profond du ciel.
Le vagon où nous entrons est déjà occupé par un lieutenant indigène de turcos, portant la croix de la Légion d’honneur , et une Mauresque blottie dans un coin, hermétiquement enveloppée de son haïk de fine laine blanche. Elle a le visage entièrement recouvert d’un voile épais, sauf une petite solution de continuité au-dessous du front, qui laisse entrevoir à peine un des yeux.
Son mari..., ce n’est qu’une supposition de ma part, est assis vis-à-vis d’elle, de façon à surveiller tous ses mouvements.
Deux collégiens et deux autres personnes font irruption dans notre compartiment. J’observe que l’officier, qui parle passablement le français, s’entretient à voix basse avec le plus âgé des lycéens, lequel, à la suite de ce mystérieux colloque, va se placer à côté de la jeune Mauresque; la consigne est de ronfler, telle est du moins mon interprétation personnelle.
Quand je dis jeune, ce n’est encore qu’une simple conjecture, mais assez vraisemblable; car, si l’on ne peut juger de sa beauté, certains indices permettent d’affirmer qu’elle n’est pas vieille. Il suffit, par exemple, de considérer la finesse de ses mains dont les ongles sont rougis par le henné, et la pe-
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titesse de ses pieds d’enfant, chaussés d’élégantes babouches de maroquin rouge brodé d’or.
Mon attention, quoique sollicitée par les attraits de la campagne, merveilleusement riche, que je traversais d’ailleurs pour la troisième fois, se concentre de préférence sur le couple indigène. L’officier de turcos, ou de tirailleurs algériens, est un homme superbe ; sa figure bronzée, énergique et martiale, respire la franchise et l’honnêteté. Il sort peu à peu de son attitude réservée pour se mêler à la conversation générale.
Quant à la Mauresque, elle demeure immobile et ne se départ aucunement de son mutisme.
Tout en causant avec nous, le turco ne la perd pas un instant de vue; de temps à autre, il adresse à sa compagne quelques paroles avec des inflexions douces et caressantes; quand elle répond, c’est à peine si l’on entend un léger murmure, comme un souffle d’enfant qui s’échappe de sa bouche invisible.
Le collégien justifie, par sa tenue discrète, la confiance du prévoyant Othello, qui l’a fait placer près de Desdémone, sans doute afin de la préserver d’un voisinage moins inoffensif.
A la station du Col clés Oliviers , où les deux trains qui marchent en sens inverse, l’un venant de Constantine et l’autre de Philippeville, se croisent et s’arrêtent, le lieutenant se penche vers le paquet blanc pour l’inviter sans doute à descendre, mais rien ne bouge.
La chaleur augmente sensiblement aux approches de Philippeville ; le temps, qui s’annonçait si beau au départ, devient douteux, le ciel se charge d’une teinte gris de plomb des moins réjouissantes ; l’air est suffocant.
Aussitôt arrivés, nous nous acheminons vers le quai pour déposer nos bagages au café de Foy, et y déjeuner. L’officier, qui m’avait prié en route de le renseigner sur les hôtels de la ville, devenait de plus en plus expansif avec moi. C’est ainsi que je sus qu’il était marié depuis trois jours seulement, et emmenait sa femme à Blidah, où il allait tenir garnison.
Sa nouvelle épouse n’avait jamais franchi pour ainsi dire le seuil de la maison paternelle jusqu’au moment de ses fiançailles. Elle ne se faisait probablement aucune idée d’un chemin de fer. Aussi on juge de l’ahurissement de cette fille du prophète, transportée tout à coup dans une sorte de chambre roulant avec un bruit infernal sur des tiges métalliques, et se trouvant confondue avec des individus des deux sexes vêtus si différemment de ses compatriotes et parlant un langage qui lui était absolument inconnu.
Le guerrier m’insinue qu’il viendrait volontiers déjeuner avec nous, mais grand est son embarras. Il hésite d’un côté à se séparer de sa compagne, et ne se soucie pas davantage de l’emmener au restaurant où elle serait obligée de s’abstenir de
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manger et de boire, à moins que de se découvrir le visage pour accomplir cette double opération, et commettre ainsi une grave infraction aux prescriptions du Coran.
Il se décide à la conduire à l’hôtel.
Comme nous achevions de déjeuner, nous vîmes entrer le musulman qui venait nous rejoindre.
Il avait loué une chambre pour y mettre en sûreté son précieux trésor. La prisonnière ne devait être délivrée que juste au moment de s’embarquer.
Nous avions près de trois heures à dépenser à Philippeville.
Nous en profitâmes pour faire une excursion à Stora, éloigné de quelques kilomètres seulement.
La route en corniche qui surplombe le port de Philippeville, dont elle suit les contours, présente une succession de points de vue fort pittoresques. On monte toujours jusqu’au village de Stora perché sur des roches qui dominent le petit port de ce nom, abandonné aujourd’hui pour celui plus vaste et plus commode de Philippeville. Je me laisserais volontiers enivrer par les effluves balsamiques qui se dégagent des orangers et citronniers semés dans les jardins dont le chemin est bordé, si d’immenses fabriques où l’on prépare les sardines et les anchois pour l’exportation ne venaient de temps en temps mêler leurs affreuses odeurs de salaison et empester l’atmosphère. Quant au village de Stora, ses rues tortueuses sont à peu près désertes,
et, sauf sa situation, il ne présente rien d’intéressant pour l’étranger.
Si nous avions pu disposer de notre soirée, le théâtre de Philippeville nous offrait une belle occasion : Représentation extraordinaire , annonçait l’affiche dont voici le programme, que je transcrit textuellement : le Petit Duc, opéra en trois actes; Il y a seize ans , drame en sept actes ; des chansonnettes comme intermèdes; grand effet de lumière électrique, feux de Bengale, etc. ; c’est ce qu’on peut appeler un spectacle corsé. Heureux habitants de Philippeville !
Tandis que nous attendions au café de Foy l’heure du départ, le turco, accompagné d’un officier de la même arme dont le régiment était en garnison à Collo, vînt s’attabler près de nous.
Pendant quelque temps, la conversation entre les deux tirailleurs roule sur des détails de service militaire, puis, d’inoffensive qu’elle est d’abord, elle prend peu à peu un caractère passionné aussitôt que les fils de Bellone abordent la question de la femme ; c’est en effet un terrain toujours brûlant, ici encore plus que partout ailleurs.
Le Français se met à persifler son collègue Arabe ; il critique particulièrement les précautions ridicules et odieuses, selon lui, employées par les mabométans pour soustraire leurs femmes aux regards masculins.
« C’est une jalousie puérile et tyrannique qui
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vous inspire ces mesures de défiance; comparez un instant la liberté dont jouissent les femmes en France avec la servitude barbare que vous infligez aux vôtres! Croyez-vous qu’en dépit de ce luxe de précautions, les musulmanes soient des épouses plüs sages et plus fidèles que les Européennes? »
Le sectateur de Mahomet affirme que la jalousie n’est pas le seul motif du système de réclusion appliqué au beau sexe de son pays, qu’il est d’ailleurs consacré par un usage traditionnel.
« Vous ignorez, s’écrie-t-il, que, si un Arabe laissait voir sa femme à un homme et surtout à un Européen, il serait en butte aux railleries et au mépris de tous ses coreligionnaires ».
Quand vint le tour de la religion, autre question brûlante, notre sceptique compatriote ne se fit pas faute d’attaquer, avec plus de violence que d’àpropos, les pratiques islamites. Il insinua meme que les indigènes, par suite de leur dévotion au Coran, ne pouvaient faire des soldats sur lesquels la France dût sérieusement compter, puisque, selon leurs croyances, ils arrivaient à considérer comme inférieurs, et même comme des ennemis, tous ceux qui ne pratiquaient pas le mahométisme.
Cette insinuation fit bondir le turco qui jusque-là avait gardé le plus grand sang-froid.
Il relève brusquement sa manche jusqu’au coude et montrant son bras sillonné de cicatrices....
« Ces blessures, dit-il avec une fierté dédai-
gneuse, je les ai reçues à la bataille de Wissenr bourg, en 1870. »
«J’en porte une autre sur la poitrine qui me fait encore cruellement souffrir : ce n’est que par la souveraine protection d’Allah que j’ai échappé à la mort!»
« Pourriez-vous en montrer autant, mon collègue?... »
Celui-ci, décontenancé par cette interpellation directe, ne trouve rien à répliquer. »
« J’ai passé, ajoute l’Arabe, deux années en Cochinchine au service de la France; le climat et les maladies ne m’ont point épargné. Je ne songe pas à me plaindre, je sers votre pays fidèlement et loyalement ainsi que je m’y suis engagé, et j’obéis avec la plus entière soumission à mes chefs pour lesquels je professe une profonde estime.
« Mais quant à ma religion, rien ne saurait ébranler ma foi, pas môme vos épigrammes. »
« La discussion commençait à s’envenimer, j’appréhendais le moment où les deux adversaires allaient échanger autre chose que des paroles. Heureusement, le premier coup de choche qui annonçait le départ du paquebot stationné dans le port retentit et interrompit ce colloque animé où Abd-el-Kader, c’était le nom du blessé de Wissembourg, avait eu le beau rôle. Il nous quitta précipitamment pour aller à l’hôtel chercher sa prisonnière. »
Sur le pont de la Columba , sont déjà installés un certain nombre de militaires et de civils et quelques femmes, parmi elles, quatre sœurs de charité.
Une foule compacte assiste du quai à rembarquement des passagers. La mer, au calme plat, semble endormie. Sa surface, presque aussi tranquille que celle d’un lac, reflète les teintes grises et ternes du ciel. La traversée s’annonce sous les auspices les plus favorables; aussi les voyageurs, pleins de confiance et d’espoir, vont-ils tous se mettre à table à l’heure du dîner, y compris la Mauresque, qui assiste au repas sans y prendre part.
La jeune épouse, que j’appellerai Fatma, encore par supposition, a toujours l’air d’une biche effarouchée, elle détourne la tête aussitôt qu’elle se sent regardée. 11 faudra encore du temps pour que l’oiseau si récemment échappé de sa cage parvienne à s’apprivoiser.
Le turco est assailli de plaisanteries d’un goût dou teux par les loustics de la table, qui prétendent que sa femme n’est pas légitime et qu’elle doit faire partie des odalisques de son sérail. Abd-el- Kader proteste et affirme la régularité son ir r iage célébré devant la municipalité française cl ,e cadi; il soutient le feu des railleurs aussi bien que celui des Prussiens à Wissembourg
J'avais en face de moi, à dîner, un ecclésiastique orné d’une barbe luxuriante; sa physionomie m’avait frappé aussitôt que j’eus mis le pied sur le
bateau. Petit détaillé, enveloppé d’une ample robe noire qui lui servait de pardessus, coiffé d’une calotte de velours, ce prêtre à la figure grave et sympathique, aux yeux bleus pleins d’intelligence, avait un air digne et respectable qui m’avait attiré de suite vers lui.
Après le repas, le jour commençait à tomber; nous nous mîmes à causer avec abandon et confiance, comme si nous eussions fait connaissance depuis longtemps.
C’était un missionnaire français, originaire du département de la Haute-Saône ; tout en contemplant les magnificences de la mer sur laquelle le navire laissait après lui de lumineux sillons d’écume phosphorescente, et le ciel où les étoiles scintillaient comme des rubis, j’appris que le Révérend Père habitait au centre des tribus de la Kabylie, dans les environs de Fort National. Rien de plus intéressant que la conversation de cet homme érudit, auteur d’un dictionnaire françaiskabyle très estimé.
11 me parla longuement des relations qu’il entretenait avec les indigènes, de leurs mœurs, de leurs usages, etc. L’intelligent Franc-Comtois a fondé plusieurs écoles (1), où les enfants reçoivent surtout
(1) J’emprunte les lignes suivantes à une lettre adressée récemment par le ministre de l’instruction publique, au gouverneur de l’Algérie, au sujet de la création d’écoles pour les indigènes de la grande Kabylie : « Vous n’ignorez pas,
des leçons de français. Seulement, il n’a pu arriver à leur inculquer notre langue qu’en leur enseignant d’abord l’arabe, car le kabyle et l’arabe sont des idiomes très distincts. Gela est si vrai que les individus qui appartiennent à ces peuplades de race différente, et que l’étranger est porté à confondre à cause de certaines ressemblances de types et de costumes, ne se comprennent pas entre eux.
Du reste, le missionnaire se louait beaucoup de l'intelligence et de la docilité de ses disciples Berbères (1), beaucoup plus accessibles au progrès et à la fois plus sobres et plus travailleurs que les Arabes.
Monsieur, que de toutes les parties de l’Algérie, la grande Kabylie est la mieux préparée par le caractère et les coutumes de ses habitants... Je n'ai pas besoin de vous rappeler que le chef kabyle, Si Loumis, qui s’est fait l'interprète de ses coreligionnaires demandait à une de vos réceptions : De l'eau et des écoles. »
(1) « Berbères : Peuple dont les institutions nationales se sont conservées avec une grande pureté. Différents des Arabes par un grand nombre de points; qualités innées, génie national, caractères physiques très-saillants tels que cheveux blonds, communauté d'origine entre eux et les peuplades de l’Occident. » [Le Temps , correspondance d’Algérie.)
Prêtre et médecin. — Bal champêtre. Un pensionnat à Djidjelli. — Bougie par la pluie. — En vue de Dellys. — Arrivée à Alger. — Le nouvel Hôtel de l'Oasis. — Rencontre d’Abd-el-Kader. — Préparatifs de fête.
Les Kabyles l’entourent d’une grande considération; c’est à lui que les malades et les blessés s’adressent pour obtenir quelque soulagement à leurs souffrances, pleins de confiance dans ses connaissances médicales qu’il met au service de tous. Notre compatriote ne fait pas de zèle prosélytique. C’est à moraliser les indigènes qu’il s’attache, employant particulièrement son influence à combattre les restes de polygamie qui subsistent encore, mais seulement à l’état exceptionnel, parmi les tribus kabyles, et dont une des plus tristes conséquences est de détruire le respect et l’affection des enfants pour leurs mères qu’ils traitent souvent en étrangères.
L’indifférence religieuse est encore un côté caractéristique des mœurs chez les Berbères de la Kabylie, qui sont plutôt musulmans en apparence
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qu’en réalité. Le révérend missionnaire a la conviction qu’avec le temps bien des préjugés disparaîtront de l’esprit des tièdes sectateurs de Mahomet.
La Columba fait escale à Collo. Parmi les passagers qui débarquent, un certain nombre de jeunes gens descendent à terre avec l’intention de prendre part au bal champêtre qui a lieu ce soir, et auquel tous les passagers sont invités.
A travers le feuillage des arbres qui avoisinent le rivage, brillent quelques lumières à la faveur desquelles on entrevoit les silhouettes des danseurs qui s’agitent joyeusement au bruit des flons-flons de l’orchestre en plein air. Un coup de cloche interrompt brusquement les quadrilles et chacun regagne son domicile flottant.
A cinq heures du matin, la Columba étail ancrée dans le port de Djidjelli, chétive et peu intéressante bourgade, résidence redoutée des fonctionnaires civils et militaires.
Ici, absence complète de monuments, car on ne peut décorer de ce nom l’église, l’hôtel-de-ville et la justice de paix, rustiques constructions en planches, sortes de barraques de foire. L’église surtout, ouverte à tous vents, est remarquable par sa laideur et sa pauvreté; heureusement pour les fidèles, on se dispose à en ériger une nouvelle.
Nous visitons, sur l’invitation des sœurs descen-
dues avec nous du bateau, l’institution de jeunes filles qu’elles dirigent.
L’établissement est situé fort agréablement; une façade regarde la mer, et l’autre donne sur un jardin potager parfaitement entretenu et dont les laitues font le plus bel ornement; il en pousse en telle quantité, nous dit la directrice, qu’on en fait de copieuses distributions quotidiennes aux malheureux du pays.
Le pensionnat compte environ deux cents élèves ; chaque jour ces enfants préludent aux exercices de la journée en se plongeant dans les flots caressants qui viennent mourir sur le rivage, au pied de la maison d’éducation.
Les religieuses m’assurent qu’elles ne se déplaisent pas dans ce pays sauvage et solitaire. Les musulmans, paraît-il, vivent en bonne intelligence avec les Européens; cependant, il ne faudrait pas trop s’y fier.
Témoin l’insurrection de 1871, où les Kabyles des environs, descendus de leurs montagnes, se livrèrent à des cruautés inouïes, meme envers ceux de nos compatriotes avec lesquels ils avaient entretenu les meilleures relations.
Après avoir pris congé des sœurs, nous nous faisons reconduire au bateau. A peine sortis du port, nous sommes assaillis par de terribles bourrasques qui se succèdent presque sans interruption jusqu’à Bougie, où nous passons une après-midi
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fort maussade, confinés dans un café, à l’abri de la pluie.
Heureusement, j’avais visité l’antique ville romaine dans mon précédent voyage, par un temps splendide, et je me consolai en évoquant ce souvenir charmant.
Quel admirable décorateur que le soleil, de quel merveilleux prestige sa lumière pare les objets! Aujourd’hui, la curieuse et pittoresque cité semble recouverte d’un crêpe, tout y est sombre et lugubre.
Le lendemain, après une nuit orageuse qui avait occasionné bien des insomnies et des malaises à bord, nous étions en vue de Dellys.
Le ciel est ce matin d’un bleu limpide, les rayons d’un soleil resplendissant s’épanouissent gaiement sur les blanches façades des maisons du chef-lieu de la petite Kabylie, adossé à des montagnes dont quelques bois d’oliviers et de chênes verts parsèment les flancs dénudés.
La brise froide souffle en tempête; les vagues écumantes qu’elle soulève ressemblent h des monticules aux crêtes neigeuses que les canots, frêles coquilles de noix, montent et descendent incessamment. Parfois on les croirait engloutis sous l’élément liquide, puis ils reparaissent pour disparaître encore. On comprend que, dans de telles conditions, une promenade maritime manque d'agrément, aussi les bateliers n’embarquent-ils pour
Dellys que les voyageurs forcés de s’y arrêter.
Quelques heures après on se montrait une pyramide crayeuse qui se détachait à l’horizon sur l’indigo d’un ciel oriental.
Alger!... Tout le monde descend. Sous l’escorte de jeunes Biskris au teint de pain d’épice qui portent nos bagages, nous prenons la direction de ï Hôtel de VOasis , dont nous avions été les hôtes en 1875. Quelle transformation! L’établissement de ce nom occupe bien le même emplacement que son aîné; mais, autant le premier avait des apparences modestes, ce qui n’excluait pas le confortable de l’intérieur, autant celui-ci est élégant et luxueux.
Une des façades regarde le quai, de belles et symétriques constructions s’élèvent sur le terrain occupé jadis par le petit jardin de l’hôtel. Malgré les embellissements et les changements qui se sont opérés, je regrette la simplicité de mon oasis. Nous retrouvons avec plaisir la maîtresse du logis restée aussi gracieuse que par le passé, mais qui, hélas! n’avait pu se rajeunir de quatre années.
Gomme je me perdais dans le dédale des corridors de la maison, je me croise avec un Arabe qui m’arrête et me tend affectueusement la main.
C’était Abd-el-Kader qui avait changé de costume. Le burnous et le turban remplaçaient son unitorme de turco. Le lieutenant semblait radieux d’avoir repris pour quelques jours son vêtement
national qu'il devait garder jusqu’au moment de rejoindre son régiment h Blidah.
Je n’eus garde en causant avec lui, et ce n’était certes pas le désir qui me manquait, de demander des nouvelles de l’énigmatique Fatma, n’ignorant pas qu’au point de vue des idées et des mœurs musulmanes, j’eusse commis une grave inconvenance, et je tenais à conserver la bonne impression qu’il me semblait avoir produit sur mon compagnon de la Columbci. Nous nous séparâmes en nous faisant mutuellement les meilleurs souhaits de voyage.
La veille de notre départ pour Oran, la ville d’Alger présentait une animation inusitée ; on attendait dans la journée le nouveau gouverneur civil, M. Albert Grévy; presque toutes les maisons européennes étaient pavoisées. De nombreuses proclamations municipales, affichées dans les rues, annonçaient l’évènement aux habitants, qui étaient invités à faire une réception brillante et cordiale à l’important fonctionnaire. Les groupes compacts qui se formaient devant les affiches devisaient sur les avantages et les inconvénients du régime qui allait être inauguré dans la colonie.
Au milieu de la journée, une dépêche télégraphique de Marseille fit connaître que l’état de la mer n’avait pas permis au gouverneur de s’embarquer et que son arrivée était retardée de vingt-
quatre heures, ce qui occasionna un certain désappointement dans le public.
Quant à nous, notre départ étant fixé pour le lendemain, nous dûmes renoncer à assister aux manifestations patriotiques réservées à M. Grévy et dont on a pu d’ailleurs lire le compte-rendu détaillé dans les journaux de l’époque.
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Départ d'Alger. — Paysages. — El-Affroun. — Singulière hospitalité. — Un loueur de voitures. — L 'Hôtel de la Gare et les hirondelle^. — M. Dubois et son équipage. — Aspect lointain du Tombeau de la Chrétienne. — Les caprices de Bibi. — Une ferme modèle. — Montebello. — L’ascension. — Les deux guides. — Le gardien du tombeau. — Simple hypo» thèse, — Un génie protecteur.
Dans la matinée du 26 avril, nous nous faisions délivrer des billets pour El-Affroun, localité située sur le parcours de la voie ferrée d’AlgeFti Oran, C’est à cet endroit que le savant bibliothécaire d’Alger, M. Mac Carthy, nous avait conseillé de nous arrêter pour aller visiter le célèbre Tombeau de la Chrétienne.
Un certain nombre d’officiers d’artillerie montent avec nous dans le train et descendent h la première station, Hussein-Dey, sans doute pour prendre part aux exercices des troupes que nous voyons manœuvrer sur les vastes terrains qui avoisinent le village. Une partie des maisons d’Hussein-Dey, entourées de cactus et de figuiers de Barbarie gigantesques, semblent émerger de
nids de verdure, tandis que les autres, rangées symétriquement sur la plage, voient se dérouler à leurs pieds les volutes azurées de la Méditerranée.
Les blanches constructions de la vieille cité mauresque se montrent encore à l’horizon, puis disparaissent tout-à-coup, au moment où le convoi s’engage dans la courbe qui va aboutir à la plaine de la Mitidja. Le railway longe presque continuellement la chaîne majestueuse de l’Atlas jusqu’aux environs d’El-Affroun, où nous descendons. C’est la troisième station après Blidah, la ville aux pommes d’or.
Nos bagages déposés à la consigne, nous nous mettons en quête d’un véhicule pour gagner le village situé à quelque distance de la gare.
Nous trouvons bien dans la cour de l’embarcadère une diligence qui fait le service de correspondance quotidienne de Cherchel, mais pas le moindre omnibus ; l’absence de cet agent moderne de locomotion nous paraît déjà d’un mauvais augure.
Une grande route poudrée à blanc, inondée de soleil, bordée de champs d’orge et de maigres vergers, se déroule devant nous. Il faut se résigner à la franchir pédestrement.
A quelques mètres à gauche, s’élève un ensemble de bâtiments isolés, d’aspect modeste; une inscription qui décore la façade principale porte ces mots : Hôtel cle la Gare. Nous passons devant sans nous y arrêter. En continuant de marcher, nous aperce-
vons à un détour du chemin un groupe de constructions qui constituent le bourg d’El-Affroun.
Arrivés à l’hôtel qui nous avait été recommandé :
« Impossible de vous loger, s’écrie aussitôt le maître de la maison; toutes mes chambres sont occupées. »
A notre demande de déjeuner :
« Je n’ai rien à vous offrir ce matin, mes provisions suffiront à peine à. ma clientèle ordinaire. »
Singulière hospistaiité ! Décidément, nous n’étions pas attendus à El-Affroun.
Il ne nous restait plus qu’à nous enquérir des moyens de transport pour aller au Tombeau cle la Chrétienne.
« Il n’y a ici, messieurs, qu’un voiturier, lequel possède une seule voiture et ce sera pour vous une heureuse chance si elle est disponible, »
De mieux en mieux : menacés de jeûner, de coucher à la belle étoile et de ne pas visiter le monument !
Cette triple perspective manquait absolument de charme.
Pendant que nous nous livrions à un échange de réflexions philosophiques, on s’était mis à la recherche du voiturier ; celui-ci ne tarda pas à se présenter.
C’était un homme de 55 à 60 ans, encore trèsvert, physionomie d’un bourgeois mâtiné depaysan, mélange de bonhomie et de finesse astucieuse. Nous
apprenons, avec une satisfaction légitime, qu’il met son unique voi ture à notre disposition et se propose de conduire lui-même.
Le prix de la journée convenu, rendez-vous est donné à V Hôtel de la Gare } où nous espérons rencontrer meilleur accueil qu’à celui que nous quittons.
J’ai déjà dit que son apparence est modeste : la première pièce, précédée d’une tonnelle donnant sur la route, sert de café restaurant, de restauration , comme disent les Allemands. Le café communique avec la cuisine et la salle à manger. Enfin, s’alignent sur une cour spacieuse une dizaine de chambres destinées aux voyageurs. L’ameublement en est des plus élémentaires. Le jour ne pénètre que par les vitres d’une imposte placée au-dessus de la porte. De nombreux nids d’hirondelles, qui ont élu domicile dans les encoignures, constituent la seule décoration des pièces, dont les murs sont blanchis à la chaux.
A défaut de voyageurs, c’est une clientèle assurée que les gracieuses messagères du printemps, pour lesquelles ont paraît avoir ici une tendresse excessive. V Hôtel de la Gare est tenu par une brave famille d’Alsaciens, ce sont les jeunes filles qui font le service.
Le déjeuner ne pouvait évidemment rivaliser avec les repas succulents et délicats de Y Oasis d’Alger, mais il était relativement bon.
A l’heure dite, le voiturier se trouve au rendezvous avec son équipage, sorte de char-à-banc d’une forme antédiluvienne que ne dépare aucunement l’attelage.
Soupçonnant, non sans raison, que l’impression produite sur nous est peu favorable, le propriétaire se hâte de prévenir nos commentaires.
« Voilà une bien jolie voiture, s’écrie-t-il d’un ton convaincu; il n’en existe pas de plus confortable dans le pays. Quant à Bibi, mon cheval, je vous le présente comme un modèle de courage, de patience et de docilité. Vous allez bientôt en juger. »
Sur ces mots encourageants, le cocher lance un vigoureux coup de fouet à Bibi, et nous voilà partis.
Le ciel, jusqu’alors d’un bleu limpide, se voile de nuages grisâtres qui courent follement, chassés par l’impétuosité du vent; le soleil ne se moutre plus que par intermittences.
La route, large et parfaitement entretenue, est à peu près dénuée d’intérêt pittoresque; seules quelques collines verdoyantes, aux formes variées distraient de temps à autre le regard.
De distance en distance on aperçoit quelques exploitations agricoles. Voici enfin un village, j’en ai oublié le nom, ce qui est du reste assez indifférent; j’en parle seulement à cause de l’arrêt que nous y faisons sous prétexte que le cheval a besoin de repos, mais en réalité parce que son maître est fort altéré; le nombre de verres d’absinthe
qu’il absorbe au café le prouve surabondamment. Le résultat le plus certain de ces libations alcoolique se traduit par un surcroît de loquacité dont le besoin ne se faisait nullement sentir.
M. Dubois, notre automédon, est originaire de Chantilly et réside depuis longtemps en Algérie, où il a tenu garnison. C’est tout ce que je retiens de son assourdissant verbiage.
En avançant, on découvre à l’horizon un groupe de hautes montagnes qui profilent leurs silhouettes bizarres à travers un voile de vapeurs bleuâtres qu’illuminent par instant, comme des éclairs, quelques rayons fugitifs de soleil. C’est derrière ce pittoresque massif que s’abrite la ville de Cherchel, l’ancienne capitale de la Mauritanie, qui portait sous la domination romaine le nom de Cæsarea.
Depuis El-Affroun, nous avons toujours eu à notre droite le fameux tombeau qui couronne une éminence dominant une étendue considérable de pays. Sa forme, jusque-là un peu indécise, commence à s’accuser plus nettement. On distingue maintenant les contours de cet énorme cône tronqué au sommet, dont la teinte grisâtre se confond avec celle du sol calcaire qui l’environne.
Malgré les éloges enthousiastes que nous avait faits de son cheval M. Dubois, nous acquérons de plus en plus la triste certitude que le quadrupède ne justifiait aucunement le panégyrique de son maître.
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A partir de l’endroit où nous venions de stationner, la bête étique, auprès de laquelle le Rossinante de Don Quichotte eût paru un Pégase, s’arrêtait à chaque pas. Dubois avait beau multiplier les objurgations, les menaces, les prières entremêlées de persuasifs coups de fouet, c’était en vain, rien ne bougeait. Enfin, quand Bibi, obéissant à son seul caprice, se décidait à se remettre en marche, le conducteur lui prodiguait les compliments les plus flatteurs et les moins mérités.
« Quel excellent et noble animal! s’écriait-il d’un ton ému; quelle douceur de caractère! quel courage! Avec lui, aucune crainte de rester en chemin; le voyez-vous voler comme un oiseau? Que ne suis-je à Chantilly pour le faire concourir et jouir de ses succès ! »
Malgré tout ce lyrisme, nous n’étions pas rassurés; en effet, quelques pas plus loin, la comédie recommençait.
Nous laissons à gauche une ferme importante, exploitée, nous dit Dubois, par une famille de riches colons établis depuis peu dans la contrée; il nous fait remarquer une locomobile qui fonctionne dans les champs, et s’exalte à ce propos sur les progrès de la civilisation en Algérie.
Le ciel se rembrunit de plus en plus, les nuages accumulés étendent comme un voile de deuil sur la campagne déserte. Une bise glaciale fait entendre ses aigres sifflements. Malgré le feu roulant
des plaisanteries de l’automédon, nous sommes envahis par un vague sentiment de tristesse et de découragement qui commence à se dissiper à la vue de quelques toits rougeâtres, disséminés au pied d’un monticule aride. C’est le village de Montebello, d’où l’on part pour faire l’ascension du tombeau.
Enfin, après bien des cahots, entremêlés de pauses qui nous rendaient la route démesurément longue et insipide, nous atteignons la première maison du village, auberge d’apparence assez confortable. L’intérieur est propre et l’hôtesse avenante.
Quelques buveurs d’absinthe sont attablés et dégustent voluptueusement la liqueur verte à l’arome pénétrant. M. Dubois mène à l’écurie son cheval épuisé, qui a besoin de faire provision de forces pour le retour, et il vient se joindre aux consommateurs. Il a devant lui trois ou quatre heures pour se désaltérer; c’est à peu près le temps que dure l’excursion.
La maîtresse du logis nous munit de bougies pour explorer l’édifice à l’intérieur, puis elle fait prévenir un jeune garçon qui va nous servir de guide, et la caravane se met en marche.
Nous suivons d’abord, sur une pente inclinée, un sentier tortueux à peine tracé dans un terrain inculte et raviné de toutes parts. On dirait un amas de décombres semés çà et là de palmiers nains et de maigres fougères.
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Le guide est un Espagnol au teint halé, aux yeux vifs et intelligents; il parle suffisamment le français. Durant le trajet, le jeune gars s’éloigne de temps à autre pour butiner quelques fleurs sauvages dont il fait hommage à notre compagne.
L’un de nous découvre, en passant devant un buisson de lentisques, une tortue de moyenne grosseur, qui flânait avec l’insouciance particulière à ces animaux qui se croient à l’abri de tout danger sous leur carapace d'écaille. Au dire de l’Espagnol, ces reptiles inoffensifs sont très communs dans cette région solitaire, ils paraissent affectionner les environs du tombeau; mais les habitants de Montebello les arrachent sans scrupule et sans pitié à leurs goûts philosophiques et à leurs joies paisibles pour se délecter de leur chair dont ils font de succulents potages.
A mi-chemin, nous sommes accostés par un Arabe qui nous souhaite gracieusement le bonjour et se met à marcher à nos côtés sans y être invité. Sa figure imberbe, aux traits fins et distingués, se détache sous sa coiffe blanche serrée autour de la tête par une triple corde de chameau, sa tunique est d une propreté irréprochable ; il porte un fusil de chasse en bandoulière. Ahmed, c’est le nom de l’indigène, cueille à son tour des fleurs pour les offrir à la madama qui, par suite de cette aimable concurrence, voit croître son bouquet dans des proportions aussi gigantesques qu’incommodes.
Les deux jeunes gens se connaissent et paraissent même avoir entre eux des relations très amicales. C’est à qui s’efforcera de nous être agréable, et nous n’avons qu’à nous féliciter de leurs attentions rivales.
Nous nous croisons avec une calèche qui descend lentement et avec précaution le sentier pierreux ; c’est la première fois, assurent les guides, qu’une voiture a gravi jusqu’au sommet.
La végétation devient de plus en plus rare à mesure que nous montons*. Le monument paraît et disparaît tour à tour dans les nombreux circuits de la route ; par instants, on croit y toucher et l’instant d'après, on reconnaît qu’il faut faire encore bien des détours pour l’atteindre.
Enfin, après plus de deux heures d’ascension pénible, nous débouchons sur le plateau qui supporte le colosse de pierre.
La première impression est peu favorable. A une certaine distance, les inégalités, les lacunes disparaissent pour se fondre dans un ensemble complet, harmonieux; mais, de près, les dégradations et les mutilations s’accusent et s’accentuent brutalement. Une grande partie du revêtement du tumulus, formé de pierres cubiques, s'est détaché de la masse, et les débris gisent amoncelés sur le sol. On distingue çà et là des fûts de colonnes, des chapiteaux, des pilastres, des frises et autres fragments d’une architecture plus robuste qu’élégante, rappelant dans cer-
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tainespartiesle style des constructions égyptiennes.
Tandis que nous examinons curieusement ces intéressants vestiges, un vieillard à l’air vénérable sort d’une misérable cabane en planches, et s’avance pour nous offrir de visiter à l’intérieur l'édifice connu sous le nom de Tombeau delà Chrétienne ou de la Reine, cette dernière dénomination plus particulièrement locale.
Sur notre réponse affirmative, le bonhomme entame une dissertation historique et archéologique dont j’épargnerai les détails au lecteur. Il me suffira de dire que l’origine de cette construction est aussi obscure que mystérieuse. Cependant l’hypothèse qu’elle aurait eu pour destination la sépulture des rois de Mauritanie paraît admise aujourd’hui. Je ne serais pas éloigné de croire que ces souverains s’étaient fait bâtir cette demeure pour conserver après leur mort une position élevée, et tenir encore leurs sujets à distance respectueuse.
Quoi qu’il en soit, on a la preuve qu’à diverses époques, de vigoureux efforts furent mis en œuvre pour franchir l’épaisse muraille circulaire, mais toujours en vain. Il semblait qu’un génie invisible veillât sur le mausolée pour déjouer toutes les tentatives des profanateurs; cependant il arriva un jour où la vigilance du mystérieux protecteur se trouva en défaut, et c’est un Français qui, par son intelligence intuitive et sa persévérance infatigable, triompha de tous les obstacles.
La brèche. — Désappointement. — Mystère ! — Dans le mausolée. — Le boniment. — Un peu de gymnastique. — Recommandé aux chasseurs. — Panorama. — Une plaisanterie mal reçue. — Ahmed et sa famille. — Un village peu prospère. — Chemin de traverse. — Retour à l’hôtel.
Un hourrah joyeux et retentissant fut poussé à la fois par tous les travailleurs au moment solennel où, après des efforts multipliés, la sonde s’enfonça dans l’épais massif et rencontra enfin le vide. Eurêka! put s’écrier à son tour l’érudit conservateur de la bibliothèque et du musée d’Alger, sous la direction duquel toutes les opérations s’étaient effectuées.
On imagine avec quels tressaillements anxieux les vainqueurs pénétrèrent dans la place par la brèche béante. Quelles palpitations durent ressentir les archéologues à chaque pas qu’ils risquèrent dans l’obscur labyrinthe, fouillant avidement les cavités les plus souterraines, non dans l’espoir d’y trouver un trésor, mais du moins quelques vestiges humains ou autres, qui les aidassent à reconstituer un passé énigmatique!
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Amère déception! Les investigateurs, après les perquisitions les plus minutieuses, découvrirent seulement quelques pièces de monnaie et des poteries sans aucune signification au point de vue du problème historique qu’il importait de résoudre. Il fallut en conclure que le mausolée avait été défloré et dépouillé à peu près de tout ce qu’il contenait primitivement. A quelle époque? Avec quel talisman magique les profanateurs s’étaient-ils introduits dans le mystérieux sanctuaire? car, chose inexplicable, aucune trace matérielle de leur passage ne subsistait ; les dégradations s’arrêtent à la superficie, à l’épiderme pour ainsi dire de la formidable cuirasse calcaire. Autant de points d’interrogation restés jusqu’ici sans réponse.
On avait employé les combinaisons les plus ingénieuses pour dérouter. les chercheurs. Ainsi, il existe des portes figurées dans la décoration architecturale extérieure et dont l’orientation correspond aux quatre points cardinaux, mais une seule servait d’entrée; c’est précisément celle-là qu’il s’agissait de découvrir. Le gardien nous l’ouvre aujourd’hui sans difficulté. Elle est basse et étroite.
Quelques marches à descendre, et l’on se trouve dans un corridor circulaire dont nous entrevoyons les murailles humides et nues à la lueur vacillante des torches de résine que le vieillard agite en tous sens. Il nous promène ensuite de couloir en couloir, de caveau en caveau; l’un d’eux s’appelle le
caveau des lions à cause des animaux sculptés en relief sur le linteau de la porte, seule décoration intérieure de l’édifice et qui fait peu d’honneur au talent de l’artiste.
On arrive au bout de ces pérégrinations dans la chambre funéraire qui est fort vaste et occupe la partie centrale de l’hypogée. Elle est absolument vide et nue. Malgré le boniment fait d’une voix caverneuse dont les échos se perdent dans un silence sépulcral, malgré les noms imposants du roi Juba, dePtolémée, etc., que le cicerone évoque sans doute pour exalter l’imagination paresseuse du visiteur, je reste froid et je n’éprouve guère d’autre impression que le désir de m’échapper promptement de ces catacombes sombres et glaciales.
Il s’agit maintenant de compléter notre excursion archéologique par une promenade sur les parois extérieures de la vaste construction. L’assaut est pénible, mais rendu praticable par la saillie des pierres, entre lesquelles il existe des solutions et qui forment comme des gradins plus ou moins irréguliers. L’ascension des pyramides d’Égypte s’effectue à peu près ainsi; c’est donc un apprentissage que j’allais faire pour le cas où, un jour à venir, j’escaladerais un de ces vétérans de pierre, âgés actuellement de plus de quarante siècles. Ce genre de gymnastique paraît d’ailleurs très familier à nos jeunes guides; toutefois, affaire de tempé-
rament, l’Espagnol grimpe avec l’agilité du singe, tandis que l’Arabe monte posément, gravement; je dois ajouter que sa longue tunique est pour lui un sérieux impedimenlum.
Durant le trajet, il essaie de nous égayer par ses réflexions plus naïves que plaisantes, et entre autres à propos des lièvres que nous voyons regagner précipitamment leurs terriers. Il en passe à chaque instant; je recommande spécialement à l’attention des Nemrods ces lointains mais giboyeux parages.
Le langage du fils de Mahomet est presque correct, ses expressions sont même parfois recherchées ; ce qui a lieu d’étonner de la part de ce musulman, qui assure n’avoir jamais été à l’école, et ne devoir ce qu’il sait de français qu’à la fréquentation journalière de nos compatriotes.
Le sommet du tumulus mauritanien ne présente rien de remarquable; son couronnement aplati a été outrageusement dégradé, les dernières assises n’existent plus, mais on embrasse de ce belvédère aérien un admirable panorama.
D’un côté, l’œil plonge sur la nappe onduleuse de la Méditerranée, dont les flots bleus vont battre le roc noir dans l’anfractuosité duquel est blottie la petite ville de Tipaza, célèbre par ses antiquités romaines. En se retournant, on domine une immense vallée, splendide océan de verdure alternativement baigné d’ombre et inondé de soleil; bientôt d’épaisses vapeurs envahissent l’horizon et
viennent peu à peu couvrir d’un voile impénétrable le magnifique spectacle dont nous jouissions depuis quelques minutes.
Il ne nous restait plus qu’à descendre du gigantesque piédestal au bas duquel attendait le vénérable gardien. Il appelle notre attention sur la pauvre cabane qui lui sert à remiser ses outils.
Cette installation provisoire va bientôt faire place à un bâtiment sérieux, dans lequel le funèbre concierge pourra loger et s’éviter par suite une ascension quotidienne des plus fatigantes à son âge. Les touristes trouveront là désormais un abri pour se reposer et se rafraîchir. C’est grâce à la société d’archéologie d’Alger, qui a pris l’édifice sous sa protection, que cette amélioration est sur le point de s’accomplir.
Si nous avions voulu écouter le brave homme aussi longtemps qu’il le désirait, la journée n’eût pas suffi à entendre ses racontars, ses récriminations, ses doléances, sur la disette des visiteurs, la dureté des temps, etc. Nous ne tenions pas davantage à passer la nuit en compagnie des ombres qui hantent les abords de la royale sépulture.
Comme nous nous disposions à prendre congé du vieillard, celui-ci, pour se concilier tout à fait nos bonnes grâces et mériter nos largesses, exhibe à nos yeux une collection de piquants de porc-épic (encore une espèce de gibier qui se plaît dans ces lieux déserts), en nous invitant à choisir à notre
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convenance les plus beaux spécimens. Nous usons discrètement de la permission.
En descendant le sentier rocailleux qui aboutit an village de Montebello, nous nous croisons avec un troupeau de superbes mérinos, fait assez indifférent en lui-même et que je ne mentionnerais pas s’il n’eût été l'occasion d’un incident qui faillit avoir un dénouement sanglant.
L’Espagnol, par manière de plaisanterie, s’étant mis à barrer le chemin en faisant des moulinets avec son bâton, les innocentes bêtes à toison soyeuse se débandèrent et s’enfuirent affolées dans toutes les directions, remplissant l’air de leurs bêlements lamentables.
Cette facétie fut d’autant moins goûtée par Ahmed, qu’il était justement propriétaire des moutons.
Ses yeux flamboyèrent de colère; nous le vîmes tout à coup s’armer de son fusil, menaçant de faire feu sur le coupable s'il ne demandait pas pardon et ne s’engageait pas à ne jamais recommencer.
Celui-ci vit bien que la menace était sérieuse, aussi s’exécuta-t-il sans raisonner et en faisant humblement des excuses à l’irrascible descendant du Prophète.
Quelques minutes après, Ahmed nous quittait pour rentrer dans son gourbi que nous dérobait un petit bois situé à proximité de la route. Au moment de la séparation, je me trouvai dans un certain embarras, ne sachant si je devais offrir une gratifi-
cation à l’indigène, partagé entre la crainte de le froisser et le désir de récompenser ses services officieux.
Ce fut à ce dernier parti que je m’arrêtai, et la façon dont mon offre fut acceptée me prouva que mes scrupules étaient exagérés.
Suivant l’Espagnol, la famille d’Ahmed était riche, le jeune homme passait son temps à chasser et à se promener; malgré cela, il ne savait pas résister à la séduction d’une pièce de monnaie quand l’occasion se présentait.
Au pied de la montagne, le guide nous fit ses adieux emportant la tortue capturée par nous et dont il se promettait un régal pour son souper.
Les renseignements recueillis à l’hotel de Montebello suffirent pour nous épargner la visite de ce village créé en 1855, et dont l’état actuel n’est rien moins que florissant. Le petit nombre de colons qui s’y étaient établis à l’origine diminue chaque jour. Les habitants vendent peu à peu leurs concessions et s’éloignent pour chercher ailleurs des terrains plus productifs et un climat moins rigoureux.
M. Dubois nous fit prendre au retour un chemin de traverse qui devait, selon lui, abréger considérablement le trajet. Mais, en raison du mauvais état de ce chemin et des ornières profondes dont il était creusé, par suite enfin des nombreuses haltes que faisait Bibi, malgré la quantité énorme d’a-
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voineque son maître prétendait lui avoir dispensée, le bénéfice de la distance fat complètement perdu. La pluie supendue depuis longtemps sur nos têtes se mit à tomber dru, comme nous venions d’atteindre l’hotel de la gare, rompus de fatigue.
Le lendemain matin, à mon réveil, j'ouvris le vasistas de la porte, aussitôt les hirondelles, qui avaient passé la nuit dans ma chambre, se précipitèrent dehors, tandis que d’autres membres de la famille ailée entraient à leur tour; je m’empressai de leur céder la place pour aller prendre au passage le train d’Oran qui était en gare.
XIY
Sur le chemin de fer d’Oran. — Vesoul Bénian. — La vallée du'Chélif. — Un viticulteur algérien. — Paysages. — Arrivée àOran. — L'Hôtel de l’Univers. — Oran à vol d’oiseau. Le ghetto et les femmes juives. — Café chantant. — L’orchestre hébreu. — Marché nègre. — Danseurs et danseuses. Les youyou. — Barbarie et civilisation. — Mers el Kébir.
Nous devions arriver à Oran dans la soirée; la route que suit la voie ferrée est fort pittoresque, on croirait traverser la Suisse. C’est une succession de montagnes, de vallées, de torrents, de cascades dont le spectacle varié attire et captive l’attention. Le soleil, qui embrase cette nature accidentée, lui communique des tons chauds et lumineux que l’on ne rencontre ni dans les Alpes, ni même dans les Pyrénées. Puis, au lieu des élégants chalets qui complètent si bien le décor des paysages helvétiques, on n’aperçoit ici que de noirs et informes gourbis, sortes de huttes de charbonniers étagées sur les pentes de hautes collines, ou blotties dans les anfractuosités des rochers.
Quant aux villages français, ils sont tous taillés sur le même patron; maisons basses à toitures de
briques d’un rouge vif, rues se coupant à angles droits d’où émerge le clocher d’une église sans caractère architectural.
L’un des centres de population les plus prospères de cette région est certainement celui de Vesoul- Bénian, colonie agricole fondée par des Francs- Comtois qui se livrent à la culture des céréales, de la vigne, et à l’élève des bestiaux. Là, du moins, il existe un groupe important de colons sérieux et intelligents dont le succès a couronné les efforts persévérants, tandis que la plupart des nouvelles créations ont échoué par suite de l’ignorance, de la paresse et de l’incurie des occupants.
Ainsi que cela se pratique sur les grandes lignes ferrées de la métropole, le conducteur du train d’Oran vient s'informer du nombre des voyageurs qui désirent déjeuner à table d’hôte. C’est à la station d’Affreville, où le convoi doit s’arrêter une demi-heure, que le renseignement est télégraphié.
Avant d’arriver à Affreville, on jouit de la perspective à la fois riante et grandiose que présente la plaine du Chélif qui rivalise de fertilité et de beauté avec celle de la Mitidja. Le nom de Chélif lui vient de l’importante rivière qui l’arrose et s’étend sur un parcours de 700 kilomètres. A l’horizon, se dresse majestueusement le massif montagneux de l’Ouarensenis, l’un des plus élevés de l’Algérie.
Dans le vagon que nous occupons, construit
sur le même modèle que ceux qui existent en Suisse, c’est-à-dire avec un couloir longitudinal séparant les banquettes, un de nos voisins, gros garçon à la mine réjouie, qui habite l’Afrique depuis plusieurs années, nous renseigne complaisamment sur chaque endroit que traverse le railway, avec une précision qui nous dispense de recourir au Guide Joanne.
Nous ne tardons pas à savoir que notre compagnon est un fort propriétaire de vignobles. Après nous avoir longuement entretenu de l’importance de son exploitation, il nous fait ses offres de service, exprimant le regret de n’avoir pas sous la main un échantillon de ses produits, qui, selon lui, peuvent lutter avec les meilleurs crus de la métropole et qu’il eût été heureux de soumettre à notre appréciation.
Il assure, et cette opinion m’a été confirmée plusieurs fois pendant mon séjour, que l’avenir commercial de l’Algérie résidait surtout dans la viticulture (1).
Le négociant descend à Orléansville, où il a plusieurs clients à visiter. Rien à dire de cette loca-
(1). La quantité de vins produite se chiffre par 335,582 hectolitres, et le nombre des hectares cultivés en vigne, qui était de 17,728 en 1877, doit être maintenant de 25,500. La vigne seule peut refaire sa richesse. Les vignerons du Gard, de l’Hérault, de Vaucluse, ruinés par le phylloxéra, commencent à venir réparer sur la terre africaine leurs vignobles détruits.
(Officiel, 5 juillet 1880.)
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lité, centre militaire assez important; la ville est agrémentée de jardins, on aperçoit aux environs quelques bouquets de bois; malgré ces avantages, c’est un séjour peu recherché, le climat étant extrême, glacial en hiver, torride en été.
Nous voilà maintenant sur le territoire de la province d’Oran : campagne brûlée aux tons fauves, où sont disséminés quelques pauvres gourbis, plaines immenses d’alfa, terrains incultes ; à droite, horizon de montagnes dénudées qu’on nous dit être celles du Dahra, dont les habitants ne sont pas entièrement soumis à la France ; tel est l’aspect général qu’offre le pays jusqu’à la station de Pérégaux. Là, nous trouvons une énorme quantité de voyageurs et particulièrement de juifs indigènes qui revenaient à Oran, d’où ils s’étaient enfuis quelques jours auparavant, à la suite d’une terrible explosion de la poudrière du Château. Cette explosion avait causé des dégâts sérieux, comme nous pûmes le constater le lendemain en parcourant certaines rues dont les maisons étaient complètement veuves de leurs vitres.
C’est à proximité de cette station qu’est établi le fameux barrage de YHabra, dont les travaux sont dus à la société Debrousses, qui, en échange de cette entreprise, a obtenu une concession de 24,000 hectares de terrains à alfa.
Les ombres. du crépuscule nous dérobent peu à peu le paysage, nous n’entrevoyons qu’à travers
un voile vaporeux l’immense nappe d’eau qui forme le lac salé appelé Sebkra d'Oran.
A la gare, quantité de véhicules de tournure hétéroclite ; nous en arrêtons un qui nous conduit à Y Hôtel de V Univers, par des rues à pente fort inclinée.
L’hôtel regorge de voyageurs, il semble que tous ceux qui se trouvaient dans notre train s’y soient donné rendez-vous. La salle à manger, qui a accès sur un vaste corridor, vitré et dallé de faïences émaillées d’un dessin original, est comble. Le gaz répand partout ses lueurs étincelantes. Une joyeuse et bruyante animation règne parmi les convives hétérogènes.
La maîtresse de la maison a passé l’âge de la jeunesse printannière, mais c’estune brune encore fort piquante. Avec une activité dévorante, elle circule incessamment entre les tables, adressant à chacun un mot aimable et stimulant les domestiques qui ont du reste une tenue irréprochable, habit noir, cravate blanche, pantalon de la même couleur; ils sont d’une extrême politesse, on dirait presque des gentlemen.
Le lendemain, avant que le soleil ait fait sentir ses ardeurs tropicales, nous commencions à visiter les divers quartiers de la ville dont l’exploration n’offre plus qu’un intérêt médiocre au touriste qui vient de visiter Alger et Gonstantine : maisons européennes à cinq ou six étages, d’un
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architecture uniforme, qui occupent les flancs de collines élevées ; monuments sans caractère tranché, sauf la mosquée et les tours imposantes du Château Neuf , rues larges et bien percées dont les plus basses aboutissent au port; promenades agréables et pittoresques, encadrées dans un paysage d’une nature franchement africaine, le tout dominé par un formidable pic rocheux couronné de fortiflcations; telle est à peu près la physionomie générale d’Oran, dont l’histoire se résume dans une série d’occupations et de dominations diverses, arabe, turque, espagnole et française.
Après l’élément espagnol, dont se compose en majorité considérable la population actuelle, ce qu’on rencontre le plus à Oran, ce sont les juifs indigènes, confinés dans un quartier spécial qui occupe une des hauteurs de la ville. Le ghetto oranais n’est guère plus propre que celui de Rome, mais il ne manque pas d’une certaine originalité. On y remarque plusieurs rangées de maisons à terrasses, peintes en blanc ou en bleu foncé, percées de portes basses, illustrées de mains rouges ou bleues grossièrement figurées, de fers à cheval également coloriés, images cabalistiques considérées comme des préservatifs par les musulmans et les israélites.
Ici les boutiques sont presque exclusivement occupées par des marchands maures ou juifs, dont les costumes ont beaucoup d’analogie entre eux.
Le regard de l’étranger se porte curieusement sur les nombreuses filles d’Israël qui circulent d’un pas alerte et que l’on reconnaît aisément à leurs manteaux d’étoffe pelucheuse d’une couleur uniforme, rouge amarante. On est frappé de la grâce avec laquelle elles relèvent ou laissent retomber les draperies de leurs péplums.
Cette uniformité de vêtement est-elle un reste du moyen âge, où les enfants de Jacob étaient contraints, sous peine des châtiments les plus sévères, à porter des habits d’une coupe ou d’une nuance déterminée? De temps à autre, se détachent des groupes de passants, quelques Mauresques au visage entièrement voilé, à la démarche lente et grave ; on dirait des fantômes vivants enveloppés de leurs blancs linceuls.
Ce soir, le ghetto est plein d’agitation ; au milieu des bruits de toutes sortes, je perçois les sons d’une harmonie bizarre qui s’échappe des nombreux cafés répandus dans le quartier. Je me mêle à un groupe compact qui stationne devant l’un de ces établissements, dont la physionomie diffère par certains détails de celle de nos cafés chantants.
Qu’on se représente une grande salle modestement meublée, dont l’entrée spacieuse reste entièrement ouverte sur la rue. Au fond, sur une estrade peu élevée, sont assis ou plutôt accroupis cinq musiciens habillés à l’orientale : turban, veste de couleur éclatante, pantalon bouffant.
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Deux violons, une guitare, une mandoline et une espèce de tympanon, voilà les instruments avec lesquels les artistes hébreux accompagnent leurs voix nasillardes. Les solos alternent avec les chœurs, chantés toujours à l’unisson. J’observe que le violon, tenu verticalement et sans point d'appui, vacille toutes les fois que l’instrumentiste passe d’une corde à l’autre. Les sons graves et sourds que l’archet met en vibration se rapprochent de ceux de l’alto. Rarement le virtuose se permet une excursion dans les régions élevées de la chanterelle; il est également très sobre d’accords.
J’écoute attentivement, mais sans parvenir à saisir le sens de ces mélopées sauvages et monotones qui semblent n’avoir ni commencement ni fin, et ont d’ailleurs une certaine affinité avec la musique arabe. Les nombreux clients de l’intérieur, tout en fumant leurs longues pipes et en dégustant leur café; paraissent plongés dans des rêves extatiques d’où ils sortent de temps en temps pour applaudir, comme le font les habitués des concerts Pasdeloup à l’audition d’une symphonie de Mozart, les barbares incantations qui devaient déjà réjouir les rois dilettantes Salomon etDavid. Même mise en scène et même musiqùe dans les autres cafés devant lesquels je m’arrête avant de regagner mon hôtel.
Le village nègre, qui est presque un faubourg d’Oran, mérite que le touriste lui consacre une ou
plusieurs visites; là seulement il rencontrera la couleur locale qui fait à peu près défaut dans la ville.
Lorsqu’on a dépassé le ghetto , on se trouve sur un plateau rocheux d’une certaine étendue, formant la place dite des Carrières.
Les rayons solaires qui se réverbèrent sur le roc nu et calciné, la poussière fine et brûlante que le vent soulève en tourbillons épais, aveuglent le passant, et il se hâte de traverser cette fournaise ardente.
Nous atteignons les premières maisons du village, qui sont semblables à celles qu’on voit à l’intérieur d’Oran ; mais un peu plus loin se présente une agglomération de petites constructions basses, blanchies à la chaux, sans fenêtres au dehors; quelques-unes avec des jardins presque incultes, entourés de murs délabrés. Peu d’Européens se risquent dans le dédale de petites ruelles malsaines qui s’entre-croisent à droite et à gauche de la rue principale. On n’y rencontre guère que quelques flâneurs poussés par la curiosité ou des troupiers qui cherchent aventure et en trouvent facilement, au milieu de cette population de bohèmes indigènes où les hétaïres de bas étage pullulent. Il y en a de toutes couleurs, des noires, des jaunes, des blanches, qui, affublées des toilettes les plus fantaisistes, se montrent dans des attitudes plus ou moins décentes devant les portes bâtardes. Si les rares
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Mauresques que l’on aperçoit ont le visage couvert d’un voile, on peut présumer hardiment que ce voile abrite plutôt la laideur que la vertu.
Le promeneur en quête de couleur locale ne manque pas de s’arrêter sur la petite place centrale du marché, où s’entassent pêle-mêle les tentes grossières et les gourbis qu’occupent des indigènes arabes ou israélites se livrant à leur commerce et à leur industrie. Celle des cordonniers me paraît la plus prospère, si j’en crois la supériorité de leur nombre. Les cafés maures abondent dans cet espace resserré, le plus mouvementé etle plus bruyant de ce petit coin du Soudan.
Le village nègre est, m’assure-t-on, une création du général de Lamoricière, qui, en 1S45, voulant purger la ville d’Oran des bohémiens de toute provenance et surtout des nègres misérables qui l’infestaient, les expulsa de leurs sordides demeures, et les relégua dans le lieu isolé qu’ils habitent aujourd'hui.
Ce n’est pas une sinécure que d’exercer les fonctions de commissaire de police dans ce quartier mal famé où les disputes et les rixes sont extrêmement fréquentes.
J'y fus un jour témoin d’un spectacle d’une originalité saisissante, dont le souvenir me poursuivit longtemps.comme un de ces affreux cauchemars qui vous étranglent quelquefois au milieu du sommeil.
Attiré par un bruit confus de tambours et de cris
bizarres, je m’enfonce dans une des ruelles bordées de masures délabrées, dont j’ai donné plus haut un aperçu descriptif. Au bout de la ruelle se presse, en faisant queue devant une petite porte laissée ouverte, une cohue de nègres et d’Arabes des deux sexes et de tout âge. Poussé par le flot humain qui intercepte le passage, je parviens avec peine à franchir le seuil de l’entrée, et là un tableau étrange s’offre à mes yeux.
Devant moi, une cour étroite entourée de bâtiments irréguliers en pisé, surmontés de terrasses; dans la cour, grouille une foule de nègres, de négrillons, de négresses de tous les types, formant un triple cercle au milieu duquel des Aïssaouats couleur d’ébène se livrent à une chorégraphie épileptique, accompagnée de gestes indescriptibles et des grimaces les plus grotesques.
Aux sons charivariques d'un orchestre dont les exécutants frappent en cadence et à tour de bras sur des tambours de basque, avec accompagnement de cymbales et de castagnettes de fer, les danseurs s’enivrent et s’exaltent en poussant des hurlements de bêtes féroces; ils sont haletants, ruisselants de sueur.
J’avais déjà assisté, à Alger et à Constantine, aux représentations plus ou moins variées des disciples d’Aïssat(l); mais celle-ci se distinguait de celles
(1) J'ai donné, dans le récit de ma première excursion en
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dont j’avais été témoin parla présence insolite des femmes qui figuraient comme actrices dans ces exercices sauvages.
Si l’aspect des hommes qui participent à ces espèces de saturnales africaines impressionne douloureusement l’étranger, de quel dégoût ne se sent-il pas pris en voyant ces noires filles d’Eve, aux cheveux laineux, aux pommettes saillantes, au nez épaté, se trémousser, se déhancher, avec des contorsions capables de désarticuler les membres les plus solidement attachés ! Au bout de quelque temps de cette gymnastique d’acrobates en délire, les danseuses énervées, épuisées, viennent tomber lourdement sur le sol comme des masses inertes. Ces péripéties, qui se renouvellent à chaque instant, sont saluées par les bravos ou plutôt les youyou enthousiastes du public féminin.
Les spectatrices négresses et Mauresques, ces dernières revêtues des accoutrements les plus bizarres, ornées de bijoux excentriques, occupent toutes sortes de postures, juchées sur les terrasses ensoleillées.
Rien de plus singulier que la mise en scène réaliste de ces exhibitions sur lesquelles néanmoins j’avais fini par me blaser; j’abandonnai donc sans
Algérie, des détails sur la secte religieuse des A’issaouats, espèces d’illuminés musulmans, considérés par quelques sceptiques comme de simples charlatans.
regret à l’une de mes voisines la place que j’avais péniblement conquise.
En retour de l’hospitalité que j’avais reçue, je distribuai autour de moi quelques pièces de monnaie qui furent parfaitement acceptées, puis je m'ouvris un passage à travers la fourmilière bariolée qui se pressait aux abords du théâtre original où le hasard m’avait conduit.
Le soleil déclinait rapidement à l’horizon, ses lueurs mourantes s’éteignaient graduellement dans la brume crépusculaire, lorsque je rentrai en ville.
En voyant les honnêtes bourgeois qui circulaient paisiblement dans les rues, les commerçants qui vaquaient à leurs affaires, en passant devant les cafés où les consommateurs étaient joyeusement attablés, il me semblait que je venais de faire un voyage lointain dans un monde fantastique, et cependant 1 kilomètre à peine sépare le village nègre, d’Oran; transition presque subite de la vie à demi samage à la civilisation moderne. . . .
Après plusieurs jours de pérégrinations dans la ville et aux environs, après une intéressante visite au fort de Mers el Kébir, ancien nid de pirates accroché au flanc d’un rocher, à la base duquel s’étend un port très fréquenté avant la construction de celui d’Oran, nous arrêtâmes le plan d’une excursion à Tlemcen, la grande attraction archéologique de la région occidentale de l’Algérie. Là devait se terminer notre odyssée africaine.
SOUVENIRS D’UN PROVINOIS.
D’Oran à Tlemcen. — On demande un chemin de fer. — Opinion de Pandore sur les Espagnols. — Un officier de gendarmerie. — Bureaux arabes et spahis. — Rencontre suspecte. — Misserghin. — Paysages nocturnes. — Arrivée à Tlemcen. — L’hôtel de la Paix. — Le personnel féminin.
Par une brûlante après-midi du mois de mai, nous prenions place dans la diligence qui fait le service quotidien d’Oran à Tlemcen, deux localités importantes qu’une ligne ferrée va bientôt relier, et cela à la grande satisfaction des voyageurs et particulièrement des touristes qui, malgré leur désir de visiter Tlemcen, reculent devant la fatigue de deux nuits en patache.
Une des places de coupé a été retenue par un officier supérieur de gendarmerie, lequel, ne devant monter qu’au sortir de la ville, s’est fait suppléer, en attendant, par un simple gendarme. Celui-ci ne perd pas son temps pendant les quelques minutes qu’il passe en notre compagnie ; sa langue au moins ne reste pas inactive.
Nous apprenons ainsi beaucoup de choses et
d’abord que l’honnête militaire est depuis longtemps en garnison au chef-lieu du département, d'où je conclus qu’il ne change pas plus de place que d’épaulette.
Pandore se montre peu indulgent pour les Espagnols établis à Oran, qu’il traite volontiers de canailles, de voleurs, toujours prêts à jouer du couteau et donnant beaucoup de tracas à la police. S’il pouvait les empoigner tous, il s’en ferait un vrai plaisir. Cette appréciation, empreinte sans doute d’exagération, m’a cependant été confirmée en partie par plusieurs de nos compatriotes algériens, très peu sympathiques aux ^déclassés de la race ibérique qui passent du détroit de Gibraltar sur la rive africaine, et dont le flot envahissant menace de transformer un jour prochain la province française en colonie espagnole.
Le modeste protecteur de l’ordre public commençait à nous faire un éloge senti de son chef, en nous félicitant de voyager avec lui, lorsque la diligence s’arrêta à l’extrémité du faubourg, et le fidèle gendarme remit à son supérieur et sa place, et le sabre qui lui avait été confié.
L’officier porte une cinquantaine d’années; c’est un homme de haute taille, à la physionomie vive et spirituelle, aux manières distinguées. Il va faire une inspection dans la province et doit commencer sa tournée par Aïn-Témouehent, village situé à peu près h moitié du parcours entre Oran et Tlemcen.
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Notre voisin, d’abord fort réservé, devient peu à peu communicatif, une fois la glace rompue.
Combien je déplore le manque de mémoire qui m’empêche de reproduire les détails intéressants et instructifs de sa conversation ! J 'en retiens toutefois que l’officier est un arabophile déclaré; les Arabes sont, à son avis, infiniment meilleurs que leur réputation. Sa profession militaire l’ayant mis souvent en contact avec les indigènes, il a pu apprécier leurs qualités. Il vante surtout leur hospitalité toujours désintéressée, quelque stratagème qu’emploient les hôtes pour s’acquitter.
Cette hospitalité se manifeste d’une façon somptueuse chez les grands chefs qui tiennent stable ouverte et nourrissent des quantités considérables de leurs coreligionnaires. Mais ces prodigalités entraînent chaque jour la ruine de ceux qui possèdent encore quelque fortune et dont les capitaux demeurent la plupart du temps improductifs, par suite d’imprévoyance et de l’absence d’industrie et de commerce.
Notre compagnon prend chaudement la défense des bureaux arabes contre les attaques injustes dont ils ont été l’objet, et rappelle les services rendus par cette administration militaire, dont la disparition doit entraîner fatalement la suppression du corps si utile des spahis, chargés, entre autres attributions multiples, de percevoir l’impôt chez les indigènes.
Tout en écoutant avec l’attention qu’il méritait mon interlocuteur, mes yeux se portaient sur la Sebkra (1), que j’avais entrevue un instant du chemin de fer d’Oran et dont l’étendue en longueur mesure 53 kilomètres.
A cette heure, le lac, enflammé par les rayons du soleil couchant qui viennent s’épanouir à sa surface, ressemble à un immense bassin rempli d’or liquide.
Les contours des montagnes arides,- qui à droite estompent leurs silhouettes gigantesques, s’effacent peu à peu dans la brume qui les enveloppe. La route poudreuse est tracée au milieu de landes hérissées de palmiers nains. Nous nous croisons à tout instant avec des pâtres et des moissonneurs marocains, vêtus misérablement d’une espèce de chemise en laine qui descend jusqu’aux pieds. Ils ont le regard farouche et sinistre. Cette allure suspecte me fait songer que l’un des passagers de la Columbci, auquel je confiais mon projet d’excursion à Tlemcen, avait essayé de m’en détourner sous ce prétexte que le chemin était infesté de bandits. Ces messieurs ne se faisaient aucun scrupule d’arrêter la diligence et de dévaliser les voyageurs, ainsi que cela se pratique assez fréquemment dans le beau royaume
(1) « Une Sebkra est une terre que les eaux couvrent, puis découvrent en y laissant une légère couche de cristaux de sel formés par les chaleurs. On tire parti de. ce sel, mais le dessèchement serait peut-être plus avantageux. »
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des Espagnes, où l’on s’attaque même aux trains qui circulent sur les voies ferrées.
Je n’avais ajouté qu’une foi médiocre aux propos de cet alarmiste; cependant j’avoue que je me sentais plus rassuré à l’idée qu’aujourd’hui les Marocains, en cas de mauvaise intention, eussent vite reculé à la vue de luniforme qui brillait dans le coupé.
La nuit arrive sans transition apparente, mais cette nuit est presque aussi lumineuse que le jour. La lune caresse de ses reflets argentés la campagne endormie dans le silence ; les étoiles reluisent au ciel comme des myriades d’étincelles; l’air est tiède et embaumé, on se croirait en plein Orient,
La voiture fait halte à Misserghin, ancienne résidence des beys d'Oran. On y cultive, paraît-il, sur une large échelle les orangers et l’on se livre à l’élevage des autruches avec un plein succès; de là, une concurrence sérieuse au commerce fructueux des plumes dont le Soudan avait eu jusqu’ici le monopole. 11 n’y avait pas à songer à visiter ces intéressantes exploitations, le temps destiné au souper des voyageurs était fort limité, et le conducteur précipita encore le dénouement.
Chacun regagne docilement sa place.
A minuit, je suis réveillé par le départ de l’officier qui descend, ainsi qu’il l’avait annoncé, à Aïn- Témouchent, où il est remplacé par un simple pékin
enveloppé dans un fort paletot que justifie rabaissement subit de la température.
L’équipage, renforcé d’un cheval, continue de courir à travers d’immenses steppes de fougères et de palmiers nains. On monte et l’on descend successivement des pentes vertigineuses. Parfois nous sommes plongés tout à coup dans une obscurité profonde, lorsque la route se trouve encaissée entre deux montagnes qui interceptent les rayons de l’astre nocturne, puis, au sortir de la gorge étroite, la lumière céleste reparaît et semble resplendir d’un nouvel éclat
Aucun incident d’ailleurs à noter, mon voisin ne révèle guère sa présence que par des ronflements sonores dont je cesse bientôt de percevoir le bruit importun.
Mes yeux se rouvrent au moment où le soleil colore de teintes rose tendre les cimes des montagnes dont la base reste encore enveloppée d’ombre. La campagne mouvementée est inculte et déserte, rien ne distrait le regard jusqu’à ce qu’on ait dépassé un cours d’eau appelé lisser, au-delà duquel la végétation, plus septentrionale qu’africaine, commence à s’accentuer avec une extrême vigueur.
Cette agglomération de blanches constructions qui semhlent ramper aux pieds d’une mosquée dont le minarpt découpe son élégante silhouette sur l’azur du ciel, c’est le célèbre village de Bou-Médine,
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assis en amphithéâtre sur le flanc d’une des vertes collines qui forment à gauche le premier plan des montagnes. Un peu plus loin, après de nombreux circuits que fait la route entre des champs parfaitement cultivés, des vergers dont les arbres sont en pleine floraison, des bois d’oliviers, apparaît la ville de Tlemcen que signalent ses tours, ses minarets, emprisonnés dans une vaste ceinture de remparts.
On a déjà l’impression d’une grande ville orientale, ancienne capitale d’un puissant royaume.
La diligence, après avoir franchi une porte moderne en forme d’arc de triomphe, s’engage dans une rue large et régulière et vient s’arrêter devant le bureau des messageries, situé sur un boulevard ombragé d’arbres séculaires, que bordent d’un côté des constructions européennes et de l’autre une haute muraille crénelée, blanchie à la chaux.
Au bout de quelques minutes, nous gravissions l’escalier de Y Hôtel de la Paix , où le maître, M. Pascalin, nous accueillait avec de grandes démonstrations de politesse. L’établissement est de création toute récente, et nous sommes peut-être les premiers étrangers qui y descendons; de là sans doute l’aimable empressement de M. Pascalin. Le coup d’œil général est on ne peut plus favorable : chambres spacieuses et bien aérées, mobilier confortable et élégant, salon commun avec piano de Pleyel, tableaux, tapis moelleux, etc., le dernier
étage surmonté d’une terrasse d’où la vue s’étend sur des horizons splendides ! Que peut souhaiter de mieux le voyageur le plus exigeant?
Le service est fait par des garçons européens et des jeunes filles juives dont l’une, qui répond au nom biblique d’Esther, est peut-être aussi belle et aussi gracieuse que celle dont s’éprit si passionnément le galant Assuérus.
Son costume ne diffère sans doute guère de celui que ses sœurs portaient sous le règne du monarque persan : corset de velours se laçant sur la poitrine, gilet de couleur voyante flottant librement, manches larges de mousseline transparente qui découvrent les bras jusqu’au coude , pieds nus dans des babouches jaunes ouvertes, cheveux à longues tresses retombant sur le cou, bracelets et colliers de métal plus ou moins précieux, telle est la toilette ordinaire de ces demoiselles; si on pouvait ajouter que la propreté ne laisse rien à désirer, ce serait trop parfait.
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XYI
Un guide Koulougli. — Le Méchouar. — Ce qu’on voit sur le boulevard. — Les servantes espagnoles. — Singulier détail de mœurs. — • Excursion à Mansourah. — Un siège prolongé. — -. Les fortifications — Légende arabe. — La frontière du Maroc et les déserteurs. — Bou -Médine. — Une perle dans le fumier. — Le thaumaturge. — Mosquée et Médersa. — Shocking! — Cascades du Méfrouch.
A peine installés, nous recevons la visite d'un individu à la physionomie pleine d’intelligence et de finesse, au profil grec, au teint bronzé; il a l’air d'un figurant d’opéra-comique, avec son gilet de couleur sombre, sur lequel s’ouvre une veste rouge agrémentée de passementeries, pantalon large et flottant, guêtres blanches, fez rouge sur la tête.
Je me demande s’il va nous chanter une cavatine. C’est tout simplement le guide attaché à Y Hôtel de la Paix ; il s’appelle Abd-el-Kader, un nom dont on abuse un peu chez les Arabes.
Il paraît que celui-ci, comme nous le sûmes plus tard, était un Turc né à Smyrne, ou plutôt un Kou-
lougli (1), c’est-à-dire issu d’un Turc et d’une Mauresque ; il se charge de nous retenir une voiture pour explorer les envivons.
Mais en attendant, et sans nous éloigner beaucoup, nous pouvons faire de suite connaissance avec un des monuments historiques les plus intéressants de la ville.
Vis-à-vis mes fenêtres, cette muraille crénelée dont la hauteur et l’étendue m’avaient frappé à mon arrivée, c’est la citadelle de Tlemcen, connue sous le nom de Méchoucir. Le développement irrégulier de sa blanche façade embrasse environ 500 mètres de circuit.
Pénétrons-y un instant par une des portes surmontées de tourelles de style oriental. Là où nous ne voyons plus que des bâtiments militaires occupés par la garnison française, s’élevait, au moyen âge, un palais habité par les rois du Mahreb, dont Tlemcen était la capitale. Le Louvre arabe recélait, dit-on, des trésors immenses; il se tenait là des cours brillantes, où les artistes et les savants se donnaient rendez-vous, attirés par l’hospitalité des intelligents monarques Tlemcenois. Dans l’enceinte fortifiée, s’élevaient plusieurs édifices remarquables, entourés de jardins délicieux, irrigués par
(1) Les Koulouglis sont exécrés des Arabes, qui ne peuvent leur pardonner de s’ètre, en 1836, réunis aux Français commandés par le général Cavaignac, pour défendre le Méchouar, bloqué par les troupes d’Abd-el-Kader.
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de nombreux cours d’eau. De ces splendeurs du passé, le minaret de l’ancienne mosquée est le seul témoin qui ait survécu.
Sur le boulevard qui longe le Méchouar règne à cette heure une grande circulation de voitures et de piétons; ici l'élément indigène prédomine, 3,000 Européens sur 18,000 musulmans et juifs.
C’est une véritable procession des types et des costumes les plus variés. Dans cette mosaïque vivante, se confondent Kabyles, Arabes, Maures, Marocains, Turcos, chasseurs à pied et à cheval, israélites, dont quelques-uns, les plus jeunes surtout, ont abandonné le turban pour arborer la casquette plate de velours noir, posée négligemment sur la tête et qui jure avec le reste de l’habillement tout à fait oriental. Quand aux juives, la plupart sont enveloppées de la mante rouge, comme leurs coreligionnaires d’Oran. Pendant que nous contemplons ce tableau mouvant et pittoresque, une jeune fille s’avance vers nous en nous interpellant en espagnol; puis, s’apercevant qu’elle n’est pas comprise, elle s’adresse en français à ma femme pour la prier de la prendre à son service. La camerera énumère ses qualités, qui sont nombreuses, et déclare qu'elle se contentera d’un gage modeste.
Mais, après l’échange de quelques paroles, aussitôt que la brune Andalouse eut appris que nous demeurions en France, au-delà de Paris, elle poussa une exclamation de terreur comme s’il se
fût agi d’aller au Kamchatka, et s’enfuit précipitamment en se perdant dans la foule.
A peine celle-ci éloignée, une autre de ses compatriotes nous aborda en faisant des offres de service semblables, suivies du même résultat, ce qui n’empêcha pas une troisième de se présenter.
Décidément, il y a abondance de servantes sur la place. Je sus plus tard que ce n’était pas tout à fait sans motifs que ces demoiselles tenaient tant à ne pas quitter le pays où elles semblaient si bien acclimatées.
Ainsi, suivant la chronique scandaleuse, les caméristes qui entrent en*service ont la faculté de découcher, selon leur bon plaisir; c’est une tolérance consacrée par un usage traditionnel : le jour appartient tout à fait aux maîtres, les servantes se réservent la nuit.
Le matin, une fois rentrées de leurs expéditions nocturnes, elles se remettent tranquillement à l’ouvrage, et tout est dit. Ce n’est pas précisément moral; mais on n’a guère de domestiques ici qu’en se pliant à ces conditions un peu scabreuses qui, en France, seraient difficilement acceptées de nos ménagères. Maintenant, il faut tenir compte du climat et de l’origine; deux circonstances atténuantes.
Quant aux Mauresques mêlées à la multitude grouillante, leur allure est encore plus austère, plus mystérieuse que celle de leurs sœurs des autres
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villes d’Algérie; enveloppées de leurs longs suaires de mousseline, elles marchent lentement d’un pas mesuré. Nul ne s’aviserait de les arrêter; un homme qui tenterait de leur adresser la parole publiquement se compromettrait gravement et exposerait la fille du Prophète à de sérieux dangers.
On voit que nous sommes loin ici de la galanterie française, qui peut se produire librement chez nous et en toute sécurité.
A midi, l'heure où la plupart des Tlemcenois font la sieste, le cocher recruté par Abd-el-Kader est à la porte de l’hôtel. Le Smyrniote monte près de nous dans la calèche qui roule bientôt sur la route pierreuse de Mansourah, la grande curiosité historique et archéologique des environs de Tlemcen. Un quart d’heure suffit pour passer de la ville moderne à la ville morte. Il ne reste en effet que des ruines de l’importante et populeuse cité du xme siècle, élevée sur l’emplacement d’un camp militaire formé par un sultan du Maroc, qui, mécontent du souverain de Tlemcen, son vassal, était venu l’assiéger pour le contraindre à l’obéissance. La tradition prétend que le siège dura huit années, d’où l’on peut induire que les combattants, à défaut d’autre qualité, faisaient au moins preuve d'une certaine persévérance. Quoi qu’il en soit, les assiégeants ne perdirent pas tout à fait leur temps, puisqu’ils construisirent pendant leurs loisirs une ville rivale de Tlemcen.
Une enceinte elliptique de tours crénelées, reliées par des murailles en pisé, trouées, ébréchées, auxquelles le soleil africain a donné des teintes ferrugineuses : voilà comment se présentent les anciennes fortifications de Mansourah. Quant aux édifices qui décoraient l’intérieur de la ville, un seul a échappé à une destruction complète : c’est le minaret de la mosquée, haut de 40 mètres environ. Encore ne voit-on plus que la moitié de la tour carrée, au sommet découronné ; l’autre paraît s’être effondrée d’une seule pièce.
Gomment et à quelle époque l’accident eut-il lieu?
Abd-el-Kader croit peut-être nous renseigner suffisamment en racontant la légende locale d’après laquelle le minaret aurait été édifié par deux maçons, l’un Arabe, l’autre juif. Le travail achevé, la partie construite par le confrère israélite, n’ayant pas été agréée d’Allah, s’écroula tout d’un coup. Je suppose que ce sont les Arabes qui ont mis cette légende en circulation, les juifs ne doivent sans doute l’accepter que sous bénéfice d’inventaire.
Quoi qu’il en soit, nous n’avons plus aujourd’hui qu’à concentrer notre admiration sur ce précieux débris de l’architecture mauresque, qui, malgré la protection d’Allah, aurait à son tour entièrement disparu, si les archéologues n’étaient venus à son secours pour en arrêter la chute imminente.
Au moment de notre visite, des ouvriers s’occu-
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paient encore à consolider, au moyen de contreforts de maçonnerie, de crampons et d’armatures de fer, cette masse branlante qui projette son ombre fantastique sur le sol nu de l’immense arène.
Le guide ramasse, pour nous les offrir, des fragments de mosaïque, des morceaux d’onyx et de faïence émaillée, épaves de l’ancienne mosquée et qui en attestent la richesse.
Le coup d’œil offert par cet ensemble de ruines, qui détachent leurs sombres squelettes sur le bleu intense du ciel, est triste et imposant.
A l’horizon se dresse une chaîne de montagnes de caractère sauvage. La frontière du Maroc n’est qu’à quelques kilomètres au-delà; le Koulougli, en nous l’indiquant du geste, dit que les déserteurs français qui se hasardent à la franchir, croyant trouver au-delà la liberté et l’hospitalité, ne tardent pas à se repentir de leur imprudence. Ceux d’entre eux qui échappent au couteau des bandits marocains périssent de misère et de faim. Perspective qui n’a rien d’encourageant.
En quelques tours de roue, l’équipage nous transporte à Bou-Médine, dont la situation pittoresque avait attiré notre attention avant d’arriver à Tlemcen. C’est à pied que nous montons le sentier abrupt et raviné qui y conduit. A droite et à gauche, la végétation se montre avec une exubérance inouïe. On dirait une forêt vierge où se con-
fondent, dans une promiscuité inextricable, les arbres, les arbustes, les plantes de la flore africaine, caroubiers, térébinthes, lentisques, oliviers, aloès, cactus de toute espèce et de toute forme. Quant au village, ce n’est qu’un amas de petites constructions informes, délabrées, sordides, qui paraissent inhabitées; seuls les lézards se promènent nonchalamment sur ces ruines misérables, encore s’empressent-ils de fuir précipitamment à notre approche, malgré leur réputation de sociabilité.
Les rues désertes, si on peut appeler ainsi d’infàmes petits cloaques, sont à cette heure inondées d’un soleil dévorant. Et cependant ce fumier recèle une des perles les plus précieuses de l'art arabe. La mosquée de Bou-Médine, dont le minaret servit de type pour le pavillon algérien que les visiteurs de l’Exposition universelle de 1878 ont pu admirer, doit son nom à un savant, et, ce qui n’est pas incompatible, à un saint musulman du xne siècle, que ses miracles rendirent fameux. C’est en mémoire de l'illustre thaumaturge que fut construit le splendide édifice, dont un vénérable gardien à barbe blanche nous fait les honneurs, avec autant de dignité que de courtoisie.
Je tiens trop à conserver la bienveillance de mes lecteurs pour leur infliger la description, ou meme la simple mention des richesses de toutes sortes qu’offre le temple mahométan aux artistes et aux
archéologues (1). Je me bornerai à dire, qu’à mon avis, la mosquée de Bou-Médine est pour l’art mauresque ce que notre cathédrale de Reims est pour l’art français.
Abd-el-Kader résume son impression personnelle par cette exclamation tant soit peu triviale : C'est chic , s’écrie-t-il avec conviction. Plusieurs fois il s’était servi de cette expression d’atelier qu’il s’imaginait sans doute être l’une des plus distinguées de notre langue; mais j’avoue que, dans la circonstance, cela jeta un froid sur mon enthousiasme.
Au sortir de la mosquée, dont je me plais à constater le parfait entretien, j’entends un bourdonnement confus de voix enfantines qui s’échappe d’un bâtiment contigu à l’édifice et dont les murs extérieurs sont illustrés d’inscriptions hiéroglyphiques.
C’est la Méclersa, le collège des hautes études, dit gravement le guide.
Une porte donnant sur une cour spacieuse est ouverte, ce qui nous permet de plonger les yeux dans la grande salle du rez-de-chaussée, occupée par quantité de bambins accroupis sur le sol recouvert de nattes grossières.
Le maître d’école, autour duquel les enfants forment cercle, se tient debout, un livre à la main.
(1) A ceux qui, ne pouvant effectuer le voyage, désirent connaître en détail la mosquée de Bou-Médine, je recommanderai, comme la meilleure étude qui existe sur le monument, la monographie de M. C. Brosselard, ancien préfet d’Oran,
C’est le Coran, dont il fait répéter les versets à ses jeunes disciples, qui les psalmodient avec les intonations les plus discordantes, en dodelinant leurs petites têtes nues, surmontées de la mèche traditionnelle ou coiffés de la checchia. Apprendre et réciter par cœur le Coran, cette bible des mahométans, voilà à peu près la seule instruction qui soit donnée par les professeurs indigènes à leurs jeunes coreligionnaires.
On voit que ce n’est ni varié ni compliqué.
Si le baccalauréat existe dans ce pays, le grade de bachelier doit être moins difficile à conquérir que chez nous.
J’avais déjà plusieurs fois été témoin du spectacle amusant d’une école arabe ; aussi déclinai-je l’aimable invitation du maître qui m’engageait à assister à son cours.
A proximité de la Médersa, se dresse un édicule à coupole élégante, ornée d’arabesques en stuc, d’un dessin capricieux fort original.
Quelle déception pour ma curiosité lorsque, en pénétrant à l’intérieur, je reconnus que cet édifice, qui serait digne de figurer au nombre des monuments historiques, était un simple water-closet à l’usage des étudiants de la Mèdersa!
On a creusé dans le sol un réseau de petits canaux où coule une eau vive destinée à assainir le chalet de nécessité. Malgré ces précautions hygiéniques, l’humidité exerce sur les murs son action
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dissolvante, les charmantes sculptures se détachent pièce à pièce des parois rongées, et on peut craindre que bientôt il n’en reste plus rien.
Abd-el-Kader nous attend pour nous proposer une excursion rafraîchissante dont nous apprécions l’opportunité; il s’agit des cascades du Méfrouch, qui ont une grande réputation en Algérie où l’eau est le rara avis . Mais, à part les sauvages beautés de la route en corniche taillée au bord d’un précipice, et le site agreste et romantique qui leur sert de cadre, les chutes du Méfrouch n’offrent qu’un intérêt médiocre et feraient piteuse figure à côté de celles des Alpes et des Pyrénées.
C’est du magnifique pont moderne, sous lequel l’eau des cascades vient s’engouffrer, que l’on peut jouir du ravissant effet produit par le spectacle des rochers étagés comme les gradins d’un cirque de verdure, et sur lesquels l’onde cristalline se précipite par bonds impétueux, pour retomber en pluie de diamants liquides, étincelants au soleil.
Au pied de la cascade, s’ouvrent des grottes profondes, décorées de stalactites et de stalagmites qui affectent les formes les plus bizarres.
A droite et à gauche du pont, sont installés d’un côté un café maure, de l’autre un café français. Abd-el-Kader, se conformant aux préceptes du Coran, s’abstient de toute boisson alcoolique et se contente d’absorber un inoffensif verre de sirop d’orgeat,
ün nous montre, à proximité du pont, un endroit ombragé où les habitants de Tlemcen viennent chaque dimanche se livrer aux plaisirs de la danse en plein air. Il paraît qu’à ces bals champêtres, qui ont lieu entre midi et quatre heures, prennent part les indigènes (du sexe fort, bien entendu), ce qui donne un attrait piquant à ce divertissement chorégraphique. J’ajoute que les 8 ou 9 kilomètres qui séparent Tlemcen des cascades doivent singulièrement mettre en haleine les danseurs qui ont fait la route à pied
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