‹ En Allemagne; de Hambourg aux marches de PologneChapitre 2 sur 46 · LA VILLE — L^HOTEL KRUPP · texte numérisé non relu

LA VILLE — L^HOTEL KRUPP

Aspect ingrat de l'entrée de la ville. — Les chantiers maritimes Germania. — Toujours Krupp. — Point de vue. — Une rade magnifique. — L'hôtel Krupp. — Le Yacht-Club Impérial. — L'appartement de l'Empereur. — Un Anglais germanophile. — Guillaume 11 se fait aimer des humbles. — Il aime le Champagne Heidsieck-Monopole. — Anecdotes sur la sensibilité impériale.

Kiel donne, à première vue, l'impression d'une ville médiocre et sans originalité. Elle ne semble point avoir, comme tant de villes allemandes, ce souci de bonne tenue et de décence coquette qui séduit d*ordinaire l'étranger. A l'arrivée, point de grands hôtels, de places aux parterres fleuris ou d'avenues verdoyantes, mais, tout près de la gare, à

1. La plupart des chapitres de cet ouvrage ont paru dans le journal Le Figaro,

Tune des extrémités de la rade et faisant face à la mer, quatre halls colossaux, ouvrant sur l'eau, se dressent : ce sont les chantiers navals de la Germania appartenant à la Société Krupp. Un vacarme assourdissant de ferraille battue en arrive, des milliers de coups dé marteau sur le fer résonnent sous les verrières qui multiplient leur tintamarre. Accueil souverainement désagréable. Et c'est Krupp, toujours Krupp ! Tout à l'heure, nous verrons sa statue et deux statues de Guillaume P' et encore une statue de Bismarck. Et nous sommes dans le Holstein...

Au pied d'une colline qu'envahissent les quartiers modernes, la vieille ville a tassé ses rues étroites et boueuses, traversées de tramways; et qui descendent jusqu'à la rade. Là se concentre tout le commerce. La ville, en pleine prospérité, compte 170,000 habitants. Sur les quais du port, on démolit les vieilles maisons qui seront remplacées par des hôtels et des magasins modernes. C'est aussi dans cette partie de la ville que se trouve l'Université, incohérent amalgame de bâtiments de briques jaunes et rouges sans style, aussi sinistre d'aspect que le château du prince Henri, bâtisse grisâtre, mi-caserne, mi-prison, entourée d'arbres qui font de l'ombre jusqu'en haut des murs. En suivant des rues escarpées, on arrive aux nouveaux quartiers dont l'éclosion rapide date de l'ouverture du canal. Ils sont bien tristes, construits sans doute par des spéculateurs plus avides de profits que soucieux d'art, tristes comme les quartiers ouvriers de Lille ou de Roubaix avec leurs grandes maisons de rapport et leurs places dénudées qui semblent de vastes champs de manœuvre solitaires.

Du sommet de cette colline, la baie de Kiel s'étaûe

magaifique, ruisselante de lumière, parsemée de cuirassés quiy dans cette immensité, paraissent de minuscules bateaux. En face, de l'autre côté de la baie, sur une colline mamelonnée couverte de champs et de prairies, on voit, çà et là, de petites maisons blanches qu'abritent des bouquets d'arbres. A gauche, vers la haute mer, près de l'étroit goulet fermant la baie, un phare, des casernes et une statue en pied de Guillaume 1'' gardant l'entrée du canal. Au penchant de la colline sablonneuse d'où se découvre ce panorama, s'étend une forêt, et l'on se sent attiré vers ses épais taillis qui dévaleot jusqu'aux eaux argentées. Tout disparait alors, et la ville et la mer. L'on n'a plus devant soi que les fûts élancés des sapins et des hêtres et les sentiers couverts de fines aiguilles rouillées.

Et voici, à la lisière du bois, paisibles comme dans une campagne lointaine, des villas perdues au milieu de la verdure et de la floraison printanière des glycines mauves et des acacias d'or. La descente continue à travers des chemins tout neufs ; de temps en temps, par les découpures des taillis, le miroitement des eaux apparaît; les villas se rapprochent, bientôt elles forment des rues; nous sommes dans le quartier élégant qu'habitent commerçants, industriels, officiers et hauts fonctionnaires. On me montre la villa d'un M. Dilisan, l'homme le plus riche de Kiel, le même qui fournit de charbon la flotte russe au cours de la dernière guerre et qui y gagna des millions. Tout près de l'eau, et séparé d'elle seule- •nent par une digue-promenade, s'élève le < Seebaeanstalt >, hôtel bâti aux frais de Krupp il y a uelques années, sur le désir de l'Empereur. A côté, 5 Yacht-Club.

.MBOIIRG AUX MARCHES DE POLOG,

!ur Guillaume dit un jour, il y a on ami, M. Alfred Krupp :

dommage que dans une villa où igers, qui est appelée à un si grai il n'y ait pas un hôtel élégant et

il y en aura un l'an prochain, dii rôle. Et le voilà, cet hôtel, confori l'ai visité, — mais d'un luxe se nme toutes les créations de Krup] en a ie même caractère obscur « t pas dire que ce soit laid, ce i mêle le goôt du gothique, des !u demi-jour, des lourds lustres d !S en drap rouge sombre, bleu le goût anglais pour le velours métal, les bois laqués, les faïf I a même parfois, dans son inc< !, des trouvailles charmantes : par dames, en laqué blanc, égayé de fleurs, ou telle chambre éclalanl luivre poli, de carreaux de faïence, avec ;lairs et ses murs ensoleillés, ou ces salles escaliers, leur robinetterie de nickel, leur le marbre, leurs murs de porcelaine, i est exceptionnel, et, d'ensemble, au lieu attrayant, joli et gai comme nous l'aime- ;t un hôtel riche, mais plutôt sévère, éteint, où l'on croit sentir planer l'âme

Page 1