A votre santé
à la porte. Ces adolescents folâtres ont tous de dixhuit à vingt et un ans.
Un peu plus loin, au fond d'un sous-sot, un café où Ton fait de la musique, peuplé de gens placides, une main à la poche, fumant tous des cigares enfoncés dans des fume-cigares de carton. Sur une estrade basse, se tiennent quatre femmes éthérées, habillées de mousseline blanche, leurs pâles chevelures mêlées de fleurs blanches ei de glycines. Deux d'entre elles, accompagaées au piano, chantent des romances à deux voix d'une sentimentalité mourante. Les deux autres mangent des kakaouetts. Le public absorbe cette musique avec une tranquille piété. Quelques pauvres filles mêlées aux matelots fument des cigarettes. Un moment, comme le refrain sentimental est entraînant, hommes et femmes se risquent à le murmurer en chœvir avec la chanteuse. Puis un orgne mécanique se met en mouvement. Ensuite un violoncelle, un violon et le piano jouent un morceau de musique grave qr.e le public suit avec la même attention religieuse... Et il est une heuie dn matin — et nous somir.es en compagnie de matelots et de filles, an fond r^.'un sous-sol de San Pauli.
Dans un de ces cafés-concerts,, appelés ici c Variétés 1 :
Une dou2aine de femmes presque nues sont expo* sées sur une estrade, de grosses, de maigres, d'épanouies» d'ennuyées, de sinistres. On se croirait dans un gros eafé-concwt de la province française. J'y arrive en même temps qu'une vingtaine d'étrangers, débris d'un congrès de commerçants berlinois à la recherche d'endroits fermant le plus tard possible.
Ils portent tous un parapluie à la main, malgré le temps superbe, et s'installent tranquillement, sans éclat, sans bruit, sans même qu'on les remarque. Le Berlinois passe pourtant pour bruyant et frondeur, comme le Parisien. Et je compare la différence de tenue entre une troupe analogue d'excursionnistes de Paris débarquant un soir dans un café-concert de province — ou inversement une bande de Lillois ou de Marseillais arrivant à Paris, en bombe...
11 y a ici des bars comme je n'en ai vu nulle part. Ce sont de très longs comptoirs d'acajou de dix ou quinze mètres de long, luisants de cristaux et d'argenterie, reflétés par une glace appuyée au mur. Derrière ces comptoirs, au lieu du c waiter » ordinaire, se dressent, fraîches et provocantes, une quinzaine de jeunes femmes en corsages de broderies et de dentelles éclatants de blancheur. Vous vous asseyez sur de hauts escabeaux, et leur faites votre commande, qu'elles transmettent k un garçon en veste blanche. Mais c'est celle que votre regard a distinguée, devant qui vous vous êtes assis, qui vous servira. Au bout de quelques instants il n'est pas possible que vous ne lui offriez le verre de Champagne qu'elle vous « suggère » .
Leur rôle est, naturellement, de faire consommer le plus possible, et elles s'en tirent à merveille. Très jolies, je l'ai dit, jeunes, un air convenable et quelquefois candide, pas du tout « Folies-Bergère », elles exigent qu'on les traite respectueusement. Les Aile-
mands n'ont pas besoin de cette exigence. Cependant vous pouvez offrir avec désinvolture à ces femmes du monde susceptibles une bouteille de Champagne en cabinelparticulier — il en estau premier étage, — si c'est après deux heures du malin. D'ici là, il faut boire ou laisser la place libre. Ces femmes suaves parlent toutes les langues : il en est de Russes, d'Anglaises, d'Espagnoles, d'Italiennes et de Françaises, mais la majorité est Allemande; dans la salle, qui s'étend devant le bar, fulgure la lumière de lampes à arc et de mille ampoules électriques, multipliées par d'innombrables glaces. D'un orchestre de femmes hongroises habillées de blanc sort un bruit d'enfer, des nègres servent. C'est criard, hurleur même, mais excitant et joli.
Il fait doux, le ciel est pur, il faut tout voir, et nous allons dans les rues éloignées fréquentées aussi par les matelots. J'ai oublié les noms de ces rues, composées d'une série de petites maisons basses sur le seuil desquelles des femmes en tenue négligée sont assises. Ces agapètes, à qui les règlements interdisent de vivre à plus de deux ensemble, causent entre elles, et, ma foi, ne font guère attention aux passants. A Brème, au contraire, comme une série d'apparitions astrales, on voyait se dresser, sur le haut des perrons, dans la rue spéciale qui leur est réservée, des Gretchens sans poésie, faisant des signes et poussant des appels étouffés. Deux sergents de ville, pendant ce temps, font les cent pas, les mains derrière le dos, vigies de la pudeur germanique.
Rentrés à Hambourg, et comme cette soirée était décidément vouée à la vie noctambule, nous visitâmes un autre bar sur la place du Marché-aux-Oies {Ganse Markt). Il était beaucoup plus petit que
Taulre, mais se distinguait par la fraicbeur de sa décoration, sa poésie générale. Un violon se pâmait de tendresse à la barcaroUe des Contes d'Hoffmann :
0 belle Duit^ 6 nnit d'amaar.
Réponds à QOtre ivresse l
Les jeunes femmes du comptoir souriaienl inefia» blement aux coupes de Champagne, et tous pouvieai croire provoquée par votre arrivée la moile laagueur de leurs paupières et l'éclat caressant de leurs prunelles. Leurs cheveux blonds s'encadraient dans le décor modem style des glaces entourées de fleurs naturelles, une lyre de roses mourantes pleuvait des pétales sur le vin blond qui pétillait. Je m'enquis de la loi du travail de cette maison où la vertu s'entoure de tant d'attraits. La plus jolie serveuse, qui n^ayailpas vingt ans, me dit qu'elle était tenue à la présence de six heures du soir à quatre heures du matin. Trois jours par semaine, elle n'est de service qu'à partir de neuf heures du soir. Ses émoluments consistent ea 60 marks par mois (75 francs) que lui paie le tenancier,, ses pourboires sont pour elle. De plus, elle touche 15 p. lOQ sur le prix des boissons qu'elle vend.. Je voulus lui faire dire — le sachant d*autre part — que ses revenus ne s'arrêtaient pas là. Mais je vis que j'affensais la vertu permise par ta lettre des règlements.
Dehors, sous la clarté des lampes à arc, des voilures, des automobiles stationnaient comme devant le Café américain. Il était deux heures du matin.
Et qu'on ne vienne pas me raconter qu' € on s'embête à Hambourg... »
Non loia du champ de courses dellorn» on in*avait moniré» en passant, un orphelinat qui est à la fois une maison de correction, et qu'on appelle la Rauhes Haus.
— Allez-y. C'est une institution curieuse. On y Yoii des fds de princes à côté de fils de paysans, et la discipline y est admirable en même temps que la liberté y est très grande.
En tout cas, on y entre comme en un moulin. Par cette belle journée de juin, l'atmosphère est baignée d'une lumière joyeuse. Rien n*annonee ici le mal et sa répression, ni mur menaçant, ni barrière, ni serrure. Au contraire, on dirait, dans un pays hospitalier, une grande ferme accueillante, ouverte au passant. Je traverse une cour plantée de grands arbres,, me promène au bord d'un étang entouré de pelouses, sans rencontrer personne, et finis par irapper à la porte d'une vieille maison de briques couverte de plantes grimpantes, dissimulée en un coin du parc. Quand j'eus enfin découvert l'être vivant que je cherchais et lui eus dit ma curiosité, il s'ea alla quérir l'un des professeurs de l'institution. C'était un jeune pasteur, souriant, très blond, de taille petite, qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans. Il était coiffé d'un chapeau de feutre hk>u, comme les quakers de Pensylvanie, et sa redingote sans revers montait jusqu'à son coK
Il m'expliqua que l'institution, qui comprend 200 élèves, est divisée en trois parties : 1* une école primaire pour enfants orphelins ou mal élevés, âgés
de dix à seize ans, dont les parents n'ont rien pu faire; 2" une école supérieure destinée à des enfants de cette même catégorie ; 3* une école d'agriculture pour enfants de seize ans qui n'ont pas réussi ailleurs et ont déjà eu quelques légers ennuis avec les lois de leur pays.
Les pensionnaires sont répartis — par groupes de quinze — dans des c Maisons de famille », selon leur origine et selon la destinée qui les attend à leur sortie. Chaque maison est dirigée par un chef, docteur en théologie protestante, venu là pour se former au sacerdoce avant d'aller diriger une paroisse.
En même temps qu'ils reçoivent l'enseignement ordinaire des écoles, les jeunes gens s'occupentauxtravaux du jardinage ou dans une section professionnelle. Il y a des ateliers de menuiserie, de typographie, de serrurerie, deboulangerie, etc. Dans un jardin, chaque pensionnaire a son rosier et son triangle de fleurs à cultiver, et chaque « famille » assume le soin de quelques arbres. Des prix d'encouragement sont décernés aux plus jolis parterres et aux arbres les mieux venus.
Nous visitons la propriété. Une partie des grands est allée aux champs. D'autres, restés dans les classes, lisent, penchés sur une longue table verte centrale. Tout autour, le long des murs ou près des fenêtres, de petites tables de faveur sont occupées par ceux qui se sont le mieux conduit. Autour de leur encrier ou sur le mur, des photographies, des cartes postales, des gravures, des souvenirs, et des fleurs partout. Ils sont chez eux, là, et très contents et fiers d'y être.
D'autres vieilles maisons couvertes de lierre s'es-
pacent dans cette vaste propriété : les maisons des élèves. Les dortoirs sont d'une propreté remarquable. Les lits, d'une simplicité monastique, ne se composent que d'une mince paillasse posée sur une planche et de deux draps de coton à carreaux.
Dans les étables, il y a 40 vaches, 80 porcs, des veaux et des moutons. Des bœufs rentrent du tratail, menés par de grands garçons qui, après les avoir abreuvés et conduits devant leur mangeoire, vont se laver. C'est tout à fait le spectacle d'une cour de grande ferme, au crépuscule des jours d'été.
Les enfants ne doivent jamais avoir d'argent à leur disposition. Ceci les empêche d'obéir à la tentation de se sauver à San Pauli, qui est tout proche. Quelquefois, pourtant, l'un d'eux ne sait pas résister, et disparait. Mais, comme il n'ose retourner chez lui, de lui-même il revient bientôt. On lui fait publiquement, mais sobrement, honte de la conGance qu'il a trompée, et il ne recommence généralement plus.
Je voulais savoir si la maison n'avait pas un système de pédagogie spécial qui s'adapterait aux caractères, plutôt qu'un régime uniforme qui peut convenir aux uns, mais échouer complètement sur d'autres.
Non. La rénovation qu'on espère viendra du régime sain et réconfortant de l'École, de la simplicité de vie imposée, de l'atmosphère calmante créée par les champs voisins, les grands arbres, les étangs, les hautes haies d'aubépine blanche qui bordent les routes, les fleurs des parterres, la fraîcheur des
pelouses; elle vieadra avissi du système de confiance qu'on applique le plus largement possible^ de la liberté, relative laissée aux jeunes gens. Au lieu des casernes rébarbatives enc<H:e en usage cbea nous pour ces institutions et pour les maisons de retraite, ridée de faire vivre Tenrant en £amille, dan» êtes maisons séparées, doit servir aussi larégénération ^ercbée. il se trouve même des pasteurs qui,, saiiks avoir à se plaindre de leurs enËmts, les envoient là, esti* mant que cette existence simple et chrétienne est la meilleure préparation à la vie.
— Car, me dit mon jeune guide, la plupart ne sont pas des coupables, mais des enfants têtus, sottement heurtés par des parents maladroits ou sans tendresse, et qui se sont butés. Dans beaucoup de cas, les parents ont été trop sévères (c'est le contraire de ce qui se passe généralement en France). Alors,, ime fois les enfants admis ici, nous ne permettons plus aux parents dont Finfluence est mauvaise de les voir. Si, au contraire, le contact paternel ou maternel peut être utile, ou si l'enfant le réclame, nous le permettons.
« Ce vers quoi nous tendons^ c'est à prévenir le mal, non à le combattre quand il s'est produit. Par des recommandations constantes, parles deux visites quotidiennes au temple, en provoquant les confidences, en ayant soin de ne jamais laisser les enfants seuls^ en faisant appel à leur sentiment d'honneur, à leur dignité, nous arrivons à des résultats très souvent heureux. »
Le régime est banal : lever à six heures, déjeuner à six heures et demie, p«*ière et méditation de dix minutes; de sept heures à midi, cours de toutes
HAMBODRG
«ortes avec une récréation d'une demi-h( liMires. A midi et demi, dîner; de deux quart à quatre heures, quatre ("ois la semi oastique oq exerciees militaires ou prc quatre heures, collation, café au lait; lîeures et demie à six heures et demie, li les «lasses; les agriciiU^wrs vont aux cha heures un quart, chapelle; puis souper. De h 4 neufheures et demie, l'été, jeusenpîeinî «rocket, etc. ; l'hiver, récréation, lectures, dans les maisons. Pendant ies vacances, i et même voyages à rétran'g;erponr les plus
Nous passons auï ateliers. Je demande t ceux des élèves qTi*6n oblige à y travailler'
— Ceux qui avaient déjà un métier en i les lils de marchands ou d'artisans. Si la qu'on leur avait imposée ne leur coni ils en choisissent une autre de leur plein faut ici que leur vie recommence. C'est là I initial de la maison, celui que Ton trouva de toute notre pédagogie.
Au cours de la promenade, nous re dans les allées de jeunes pensionnaires qu luent poliment et sans aucune gêne : l'uc panier rempli des papiers qu'il a ramassé allées; un autre, le bras en écharpe, se pi soleil; un autre s'amuse avec un singe alla longue corde aux basses branches d'un gn quelques-uns jouent au ballon dans le ancien étang aujourd'hui desséché. Aucun garçons n'a l'aspect d'un malfaiteur, ni n antipathique. Au contraire, sur la plupj figures adolescentes, se lit quelque chose d'
et de résolu, que la rude discipline paternelle allemande a voulu sans doute, mais en vain, maîtriser. Ce seront peut-être plus tard des chefs ardents ou de braves aventuriers comme il en faut encore à nos demi-civilisations.
En partant, nous passons devant un grand arbre, au centre d'une pelouse, à l'ombre duquel un vieux brave homme, qu'on devine faible et bon à l'expression de ses traits, cause à son fils, jeune garçon de quatorze ou quinze ans, qui, lui, parait avoir de l'énergie pour deux. Le vieillard apporte à l'enfant une paire de bottines que celui-ci a chaussées et qu'il essaie sur l'herbe. L'homme parle avec douceur, le fils avec rudesse, ce qui m'attriste toujours.
(suite) LE MÉCANISME COMMERCIAL
Les palais. — Comptoirs de rexportation ot de l'importation» — Architectures symboliques. — Origines. — Les pionniers. — Organisation continentale. — Le courrier quotidien d'un exportateur hambourgeois. — Les Bibles commerciales : le Biedermann, le Brauchen'Register, — La Bourse de commerce. — Les Musées commerciaux particuliers. — Les catalogues neutres. — Le Meiers Adressbuch.
Après avoir essayé de rendre par des descriptions et des chiffres, dont le lecteur doit excuser l'aridité, l'impression émouvante de grandeur et de prospérité ressentie devant les quais de Hambourg, je voudrais étudier — et ceci sera peut-être encore un peu ingrat — quelques-uns des rouages commerciaux de la grande ville, montrer une fois de plus le génie organisateur des Allemands, et expliquer en quoi les façons de faire des commerçants hambourgeois diffèrent des nôtres.
Pour cela, il me faut conduire mes lecteurs devant les palais qui abritent armateurs, transitaires, expor-
lateurs, importateurs, courtiers, agents, commissionnaires, puis pénétrer avec eux dans un de ces bureaux, voir par quel mécanisme à la fois complexe et précis s'élabore la richesse du port, comment subsiste et s'alimente le commerce d'exportation et d'importation. C'est ce côté de la vie du grand port, cette vie intérieure qui prépare la vie extérieure, celle que nous admirons parce qu'elle se traduit par des sorties et des entrées mensuelles de plusieurs milliers de tonnes, que nous allons étudier.
Ces bureaux, qai scmi des palais^ ont des enseignes de mappemonde : VAfrika Hausj VAmerika HauSj VAsia Haus. Les façades n'ont de remarquable que leur ambition d'être artistiques, et y réusslsseoi 4fiial : tout s'y mè\e, depuis te styîe féodal jusqu'au modem 'Style, en passant par 1« turco-romain, le gothique et le grec. VAfrika Haus a une façade de briques blanches et vertes, el, à chaque pas, Txirchitecture rappelle son «osaigfie : nègres, éléphants de bronze, palmiers, paysages africains. Le « Klosterburg » est un cloître gothique éclairé par des vitraux représentant des scènes de la vie maritime; les <50rridors sont étroits et bas, les escaliers ae-cueillants et larges. Mais partout le confort, rorganîsalion pratique. Tordre. Î! existe soixante de ces maisons qui abrilenl de ^soixante à soixante-dix comptoirs chacune. Et quand après avoir sauté dans Tune des boîtes ouvertes d'un ascenseur sans fin, vous arriver devant une de ces portes et que vous voyez écrit en grosses lettres sm* nne pancarte : Heute Posttag {aujourd*huî, jour du courrier), vous n'insistez pas... Il faut repasser un autre jour. Les loyers y sontfort cbers {deuxpièoes pour 5,000 et 6,000 francs). Une boîte postale se trouve à
UAMBOORG ld&
la porte de chaque maison. La dernière innovation consiste à installer che^ soi le télégraphe — comme font les journaux. Un fil spécial relie directement le haueau i TOCfice cenlral^ ce qui dispense de dérangements et fah gagner un lemps considérable à renvoi et à la réception, des télégrammes.
Gomment fttt créée cette (organisation formidable?
To«ile» les. terres lointames, au moins toutes les boones, étant prises, lesr Allemand» évitèrent naturellement la phase: de la conquête coloniale et se mirent d'emblée, dès que les produits d'industrie encombrèrent lemarcbéy au commerce d'importation et d'exportation. De» familles essaimèrent : l'un des fils aUa dans l'Airkérique du Nord, un deuxième dans r Amérique du Sud, un troisième parcourut les îles, taiirdis qu'accrochés solideai^ent au continent le père e4 le plus jeune fils se donnaient pour tâche d'alimenter et de soutenir les comptoirs lointains foadéa par les autres. Ce furent le& premiers pionniers du eommei^ce allemand qui émigrèrent vers 1850. Depuis, et au for et à mesure de ta prospérité grandissmite, le aombre de ces colons augmenta; puis à ceux-â vinrent s'ajouter les maisons de commission qui font voyager pour leur compte des nuées de représentants. De sorte qu'aujourd'hui Hambourg compte environ neuf cents maisons d'exportation s'occupani uniquement d'échanges avec les pays d'outre-mer.
On doit se dire qu'à ce groupe d'activités circu-
lantes, de voyageurs souples et tenaces qui vont exposer dans les contrées les plus lointaines les produits européens, et surtout les produits allemands, doit correspondre une organisation continentale capable d'y faire face. Dans un port d'Asie, d'Afrique ou d'Amérique, on loue un magasin que Ton remplit d'échantillons, un bureau, on s'y installe, la clientèle vient. Mais rarement le client vous demande le produit dont vous disposez. Il en réclame cent autres avant celui-là ! L'Européen ne s'installe donc pas marchand, mais commissionnaire. Il arrive à centraliser des centaines de commandes les plus opposées, les plus inattendues, qu'il transmet à Hambourg. C'est là que doivent se faire les triages et les recherches.
On me communiqua à Hambourg la matière d'un seul courrier de maison d'exportation. On y demandait les objets suivants : tissus (et non pas n'importe quels tissus, mais des tissus de la couleur et du dessin réclamés par rÉquateur ou l'Uruguay, compliqués du goût particulier du client), allumettes, clous, bêches spéciales pour l'Afrique du Sud, des marmites émaillées, du carbure de calcium, du papier, des grelots pour colliers de chevaux, de la coutellerie de camelote, du feutre, de l'acide sulfurique, de l'antimoine, des sardines, des jouets, des bonbons, de la ficelle belge, des crayons de papier mâché, du cuivre en feuilles, des imitations de corail et des fez pour l'Inde, des perles de cire et des lampes sans mèches pour la Chine, des étuis à cigarettes, des casseroles, de la farine hongroise, des jeux de cartes à dos rouge et à coins dorés, des échantillons d'épices pour la Bolivie, des aiguilles à fil d'archal, des
gants fourrés pour l'Australie, des machiaes agrif coleSy etc., etc.
J'arrête là cette nomeaclature qui suffit à vous donner une idée de la variété affolante de ce commerce.
Quelle est la tète assez vaste pour contenir les milliers de connaissances et de renseignements nécessaires à ce travail? Une armée d'employés n'y sufQrait pas, puisqu'il s'agit en somme de totcs les produits européens. Pour éviter ces recherches impossibles, fut créé l'intermédiaire indispensable, Vagent^ qui représente un grand nombre de produits dont il a en main les catalogues et les échantillons; et, entre l'agent et l'exportateur, cet autre intermédiaire : le livre.
Dans quelle ville, dans quelle fabrique va-t-on demander ces objets? Ou plutôt quel est l'agent de Hambourg qui a sous k main des échantillons et les catalogues de ces articles dont certains sont complètement inconnus aux patrons comme aux employés? C'est ici qu'intervient le BiedermanUy c'est-à-dire un ouvrage composé de trois énormes volumes de 1,000 pages chacun, sans compter les innombrables pages d'annonces, réédité tous les trois ans. Il est ordonné par articles. Vous cherchez, dans l'ordre alphabétique, l'article qui vous intéresse, aussitôt vous trouvez "la liste des producteurs qui peuvent vous le fournir et, en regard, le nom de l'agent sur place. Les annonces, qui se trouvent à côté, vous édifient sur le détail de sa fabrication et sur sa spécialité. Cet ouvrage est le produit de la collaboration même des fabricants et des agents; les agents sont sollicités par l'éditeur de faire souscrire à tous les manufacturiers
qu'ils représentent ces aononces on au mains la men* lion de leur firmei. De sorte qu'il est aussi complcl que pos&ible.
II suffît ensuite d'un coup de téléphooe à TageBfe qui passera bientôt présenter ses échantillons, et TOUS instruira en quelques minutes sur Farlicle en question, aussi bien; qu'il l'est Imi-mème.
Les trois livres Bîedermann, magnifiquement édités, reliés, sont donnés giTituilement à tous les exportateurs, agents d'exportation, et à tonte personne d'Allemagne et de l'étranger ayant un iien avec le commerce d'exportation }
H arrive pourtant qu'un article ou nne marque spéciale, demandés de la Cdte-d'Ivoire ou de la Nouvelle-Zélande, ne figurent pas au Biedcrmann. Gomroent dénicher le producteur? Vous faites insérer ffratis une annonce dans une sorte de joamal-broehure : VExport-Anzeiger, connu de tous les agents d'Allemagne, auquel tous les fabricants s'abonneiit, moyennant quelques marks par an. Il y a dès lors grande chance pour que vous receviez bientôt l'ofSre qui vous intéresse.
Un autre livre remarquable rend aussi de grands services au commerce de Hambourg : c'est le Bra%'ehen-Regisler, Ordonné également par articles, il indique les maisons d'importation des produits bruts, les agents, les courtière qui s'occupent du placement de ces produits, les consommateurs, les acheteurs, les vendeurs de Hambourg, On aperçoit tout die suite l'intérêt qu'il peut avoir : !• pour le commis-
1. La page coûte 100 marks^ la demi-page 60 marks, la mention de ta maison 1 mark.
HAMBOURG m
sionnaife, qui y trouve iuslantauéiBeDl le Boin de rimpoplateup du produit donlil a besoin, le norn du eû'Urtier qui lui servira d'intermédiaire; ^ pofurrimportateur, qui y voit le Bom du courtier et des eon-scHOfimateurs s^ur place; 3" pour Texporlateur, qui y trouve rindicalion des dépôts sur place, et le nom des* agents de tous, les produits imaginables.
Les éditeurs du livre précédent publient une autre brochure d'un intérêt puissant pour l'homme d'affaires hambourgeois : c'est la li»te de toutes les maisons de commerce du lieu inscrites en Bourse, avec l'indication de laplaee qu'elles y occupent (car chacun a son carré numéroté dans la grande salle et les galeries du monument), l'année de leur fondation, le nom des associés, leurs banques, etc. On va voir l'importance d'un manuel de ce genre dans la conclusion rs^pide des affaires. Reeevèz-vous en Bourse une demajide de prix d'article à établir? A l'aide du livre en question et des manuels d'exportation, vou» vous mettez instantanément en rapport avec les intéressés, agents, courtiers, assureurs, qui sont représentés à la Bourse même, et, en quelques minutes^ vous êtes en mesure de télégraphier votre prix — de la Bourse même — et de conclure l'affaire.
Les agents d'exportation sont à la hauteur de leur tâche. Les maisons de Hambourg, dès qu'elles onl manifesté quelque intérêt pour un article, reçoivent régulièrement la visite des employés de ces agents exportateurs. Les collections gratuites d'échantillons sont i leur disposition avec les catalogues neutres.
c'est-à-dire sans nom de maison ni indication de lieux (ce qui est presque impossible à trouver en France), les indications de poids, cubages. De plus, certains agents, aidés en cela par leurs représentés, organisent des expositions d'articles, de vrais musées où Ton conduit les acheteurs de passage.
J'ai visité un de ces musées d'alimentation sur la Grosse Burstah,
— Je voudrais voir de tels musées en France, m'avait dit notre consul à Hambourg.
Dans quelques vastes chambres, ornées de palmiers, on a disposé, le plus arlistement qu'on a pu, des rayons le long des murs, au milieu de la pièce, des comptoirs, des étagères et des vitrines, et l'on se promène parmi des milliers de bocaux, de boîtes de fer-blanc de toutes formes, de bouteilles, de caisses, de paniers d'osier, renfermant toutes les conserves imaginables pouvant être vendues outre-mer : beurre d'Isigny, eaux minérales, fromages, bonbons, légumes, farines, lait, marmelade, chocolat, cornichons confits, poissons, provisions pour bateaux, herbes potagères, viandes, gelées de viande, jus de légumes, liqueurs et boissons de tous les pays et cent autres denrées semblables.
— Quel est le but de cette exposition? demandai-je au patron aimable qui me recevait.
— Celui de centraliser en un même lieu les mille produits de l'alimentation. Un exportateur vient à Hambourg acheter des aliments et des boissons destinés à l'Equateur ou à l'Australie. Lui faudrat-il aller acheter son caviar ici, sa morue là, ses sardines ailleurs? visiter vingt, quai'ante maisons pour être servi? C'est pourtant à cette corvée qu'il
était réduit avant la fondation de notre musée-magasin. Ici, désormais, il trouvera les milliers de spécialités de cent maisons diverses. Et il sera assuré de leur qualité. Vous allez comprendre pourquoi. Il nous a fallu dix ans pour atteindre le résultat que vous voyez. Le problème qui se posait à nous était entier. Aucun prix courant n'existait pouvant nous donner une idée des marchandises exportables. Il a fallu le créer de toutes pièces, puis demander aux fabricants des conditions spéciales de fabrication, car quels sont les produits qu'on peut en toute tranquillité expédier outre-mer, quels sont ceux qui n'offrent pas de garantie de durée? Enfin, quels sont ceux qui plaisent à l'Occident ? quels sont ceux qui n'ont de chance d'être vendus qu'en Orient? Avant d'avoir fait ces expériences qui, je le répète, demandèrent des années, nos envois arrivaient avariés au Chili ou en Nouvelle-Zélande, aux Antilles ou à Java, et nous nous exposions à perdre nos clients. Quand ces expériences furent faites, il nous fallut nous assurer le monopole de la représentation des marques. Nous y sommes arrivés, il ne nous manque que quelques marques françaises de premier ordre, que nous ambitionnons, et les nouveautés, les articles spéciaux que nous sommes à même de répandre partout.
€ Nous nous montrons très difficiles dans le choix de nos maisons. Malgré la qualité des marques qui nous sont offertes, nous ne pouvons recommander que celles dont les prix arrivent à lutter, et qui parviennent au client de destination sans être détériorées. Combien de fois nous sommes-nous fâchés pour des questions d'emballage! En général, les Français emballent mal. Et alors ce sont des pertes considé-
mt DE HAMBOURG AUX MARGBES DE POLOGiNE
rables de marchaDdises et; des perles irréparaMes de clientèle. No« expériences répétées d'emballage n'eurent pas setilement pour bot de sanvegardef* la marchandise. H est un autre souci qu'il faut a?oîr, extrêmement important : desQacO'ifôet des boitesi se vendent beaucoup s'ils sont d'une eertaÎBfe couleur ou d'une certaine forme, et très peu si la forme o^u la couleur ne plaisent pas, même s^ils renferme»! exactement les mêmes produits. Le goût da Guatemala n'est pas. le même que celui de la Jamaiqu6. L'étiquetage ^i plaît en Chine n'est pas celui qu'il fau»l à Bornéo.
— Quel intérêt auraient ces laskaisons françaises 4 TOUS donner leur monopole?
— Nous ne travaillons pas nous-mêmes pomr Texportation ; nous ne renidoHjS qu'aux exportateurs européens, dont nous ne sommes que les interraés diarres avec les fabriques; noas avons intérêt à faire connaître et à imposer nos. articles dans toutes les grandes maisons d'cxporlation de l'Europe : e'est donc aussi l'intérêt des marques qui noits donnent le monopole de leur représentation.
c Quatorze ans, me répétait le patron allemaaidy quatorze ans de travail et d'efforts pour réaliser cela!... On ne le croirait pas,^ n'est-ce pas? >
Quand je partis, je me croisais avec les élèves (f une école de commerce de Leipzig qui venaient se faire expliquer comme moi l'utilité et le fonctionsnement de ce comptoir.
La maison publie en quatre langues un catalogue (allemand, anglais, espagnol et portugais) comprenant tous les articles importants de l'iadustrie alimentaire avec rindicafion de plusieurs douzaines d'emballages différents. Sur ces catalogues destinés
aux maisons d'exportation, ne figurent ni le nom de lamaîson ImBibourgeoîse, ni l'adresse des fabricants de produili&, afin que les exportateurs puissent les jsoumeltrei leurs cliefiis sous leur propre nom.
Pourquoi ne se seri-on pas en France de ce « catalogue neutre », si utile, si précieux au commerce allemand? Vous sa^ex ce que c'est? J'y ins^iste : un catalogue spécial ne contenant aucune indication de fabrique, de proyenance, de prix même., que le fabricant joint en grand nombre à son catalogue ordinaire et qu'il adresse à tous les exportateurs. Cette c neutralité » en permet l'envoi outre-mer sans courir le risque que le client cherche, en s'adressant directement au fabricant, à s'affiranchir de l'intermédiaire delà maison d'exportation qui s'offre à le servir. On i^oit l'avantage indiscutable dece morceau de papier. Les fabricants n'ont rien à perdre à le répandre parmi tous les exportateurs, agents commissionnaires, courtiers- Au contraire. Pourquoi n'en usons-nous pas, ou si rarement? Je l'ai demandé A des compatriotes.
— Vous l'expliquer, ce serait faire, m'ont-ils répondu, tout le procès de notre esprit commercial, de notre routine, de notre incurie ou de notre avarioe- Incompréhension, peut-être au«si, du commerçant <pii n'envisage que sa réclame personnelle, et ne veut rien risquer sans certitude de profit immédiat.
Nousavofflis étudié Torganisaiion surplace diicom'» merce d'importation et d'exportation.
Mais il faut vendre et placer au dehors. Les succursales lointaines sont fondées, les voya-
«» DB HAMBOURG AUX MARCHES DE POLOGNE geuvs font leur métier, tes grandes maisons d'exporlation fonctionneat, c'est parfait. Mais les commissionnaires coDstituent la majorité du négoce de Hambourg, et (oui le monde ne peut fonder des comptoirs, entretenir â ses frais des voyageurs qui coûtent fort cher. Il faut néanmoins avoir des relations outre-mer, ne faire d'offres qu'à bon escient, frapper à la bonne porte pour éviter de tomber sur la concurrence.
A qui s'adressera-t-on? Au Meiers Adressbuch, au livre d'adresses de Meier. Ce livre indique, dans la première partie, le nom des exportateurs de toutes les grandes villes allemandes, anglaises, françaises, belges, suisses, hongroises, norvégiennes, danoises, italiennes, portugaises, etc., avec l'énumération des articles qu'ils exportent et des pays qu'ils recherchent. Dans la seconde partie, vous trouvez les maisons d'outre-mer avec leurs correspondants et acheteurs en Europe.
— Vous voyez d'ici le bénéfice â retirer de ces informations par les commissionnaires, fabricants, vendeurs, transitaires, etc. Exemple : Je suis commissionnaire et je désire me faire des relations outremer. Je vois immédiatement dans cette seconde partie du livre les places prises et les places à prendre. Ainsi, je remarque à Shanghaï une firme qui a un correspondant à Hambourg, ville que j'habite : rien à faire. Mais voici une maison qui est la succursale à Shanghaï d'une maison de Londres. Je fais mes offres à cette dernière pour les articles allemands dont elle peutavoir besoin dans sa succursale de Chine et le placement en Allemagne des articles chinois qu'elle importe.
< Vous trouvez dans le Meier une foule de combinaisons semblables. >
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