L'APPUI DES BANQUES — LES FRAUDES ET LE PORT FRANC
Vues sur les causes du succès du commerce hambourg^eois. — Mouvement-migrateur. — L'appui des banques. — De Targent bien placé. — Ingénieuses manipulations du port franc. — Les vins et les cognacs français sont-ils frelatés ? — Le consul général de France dit que non. — L'exception confirme la règle. — L'apprentissage. — L'éducation des surnuméraires. — Un consul français réfractaire au téléphone.
L'aimable spécialiste qui m'explique toutes ces choses compliquées, arides, et pourtant si intéressantes, veut bien me donner une consultation supplémentaire sur les causes de la réussite du commerce hambourgeois.
— Ce qui contribua, me dit-il, à la réussite du commerce d'exportation qui fait de Hambourg une place à la fois énorme et un peu camelote, c'est cette charte heureuse de liberté qui a survécu à toutes les aventures politiques, c'est aussi l'émigration alle-
mande, et l'assaul des commis-voyageurs à la conquête des autres continents, l'organisation sagace, Tesprit d'ordre et de méthode, de ténacité, la nécessité même de vivre et enfin l'appui des banques...
— Je vous arrête ici, fis-je. Un de mes compatriotes m'a assuré que les banques ne sont absolument pour rien dans le progrès des affaires hambourgeoises et qu'en tout cas ce n'est pas avec leur appui que le commerce prospère...
— Je suis d'un avis tout à fait opposé. Il se passe à Hambourg ce qui se passe dans toutes les villes industrielles ou commerçantes d'Allemagne, dont plusieurs ne doivent même leur prospérité qu'à l'appui des banques. S'il y a à Hambourg bon nombre de maisons d'exportation riches, il s'en trouve une quantité égale ne vivant que de maigres capitaux, mais soutenues par les banques qui, comme garantira, se contentent d'une honnêteté et d'une capacité reconnues^ qualités considérées, en France, à ce point de vue, comme équivalant à zéro. L'ouverture d'un crédit de banque est aisée, les avances de marchandises sont facilement obtenues et à des conditions très douces.
— Très douces? Yoilà ce que Y on pourrait peutêtre discuter,.,
— Vous avez raison. Et peut-être vais-je ici me trouver d'accord avec votre compatriote, À un Français, lesconditions des banquesgermaniquesparaîssent abusives. Les Allemands, eux, pour qui l^argent fut rare jusqu'à présent, sont enchantés qu'on les leur offre.
« En tout cas, les voici : ia banque qne vous sollicitez suit de près vos affaires, exige de ce fait qoe vous
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travaillez eiscloshement par son intermédiaire. Il n*est pas permis, en effet, d'user comme eo France du système des deox banques ; vos papiers à l'escompte,, vos traites doeumientâires, tout doit passer chez elle^ de sorte qo^elle exerce sar vos affaires un contrMe fort juste. Faisons un parallèle pour mieux m'expliquer. Prenons deux banques particulièrespar actions, le Crédit lyonnais, )a Deutsche Bank. Toutes deux se livreront avec la m^êrae activité aux opérations classiques de lancement d'actions, escompte de papiers^ achat et vente de titres, racaissement de coupons^ locations de coffres-forts, mais la banque française ne fera que très difficilement ou même pas du tout des avances sur wan^ants, des acceptations documentaires de marchandises en consi^ation, à moins que vous n'ayez chez elle en dépôt une somme équivalente à l'avance. Et, dans ce cas, vous n'avez pas besoin de ses services. Je dois dire que tes banques anglaises du même genre ne se livrent pas non pins à cette sorte d'opérations qui restent le monopote des banques à raisons sociales privées, lesquelles, d'ailleurs, ne s'y prêtent pas volontiers.
c Donc vous êtes en compte courant avec laDeutsche fiank, chez laquelle vous avez un capital liquide minime, disons 10,000 marks. Une maison du Gnate^ mala est disposée à vous adresser des cafés en consignation moyennant une avance de 75 p. 100 de la valeur présumée de la marchandise. Mais pour négocier sa traite, la maison du Guatemala demande à la tirer sor une banque bien connue qui permette de suite Fescompte du papier. Vous demandez à ta Deutsche Bank de vous ouvrir un crédit de 50,000 marks en lui expliquant pour quel besoin : ce crédit vous
est accordé, la banque gardera le connaissement du navire, fera mettre, si nécessaire, la marchandise en magasin dans le port franc, et tiendra le warrant (c'est-A-dire le café) à votre disposition pour toutes opérations de vente, d'échantillonnage, etc.
( Voici donc une banque qui, moyennaat ces garanties, a permis à un homme qu'elle savait sérieux, mais qui n'avait que 12,500 francs de dépôt chez elle, de faire une affaire d'une importance quintuple. La vente des cafés une fois effectuée dans le port franc de Hambourg, vous faites verser à la banque par votre acheteur le montant de la facture — et c'est fini.
— Mais à quelles conditions cette grande banque se prête-t-elle à ces combinaisons?
— Voici. Elle accepte, avec connaissement & l'appui (c'est-à-dire le papier qui la rend propriétaire du chargement du navire), les traites tirées sur elle à vue, à trente jours, à trois mois, etc. Si la régularisation de la vente a lieu dans le mois, sa commission est de 1/4 p. 100; si c'est dans un délai de trois mois, c'est 1/2 p. 100. En outre, pour encaisser la facture de votre client, elle prend 1/8 p. 100. Les intérêts pour traite à vue se payent au cours de la Reichsbank, plus 1 p. 100.
c Que dans certains cas spéciaux on vous demande des garanties sérieuses, cela se comprend aisément ; que les conditions ci-dessus vous paraissent un peu dures.jele comprends aussi, si je songe que les intérêts sont au moins de 6 p. 100. Mais qu'importe cela au commerçant hambourgeois qui fait supporter ces frais au correspondant américain ou les noie avec ingéniosité dans le prix de vente? Il a, et c'est l'important, un
instrument à sa disposition, qui lui permet de quintupler son chiffre d'affaires, de s'étendre et de devenir quelqu'un. »
Il est donc absolument indéniable que les banques allemandes comprennent mieux que leurs sœurs françaises leur rôle vis-à-vis du commerce. A quoi bon ces agglomérations de millions si elles ne doivent servir qu'à des opérations qui n'apportent aucun élément nouveau à la prospérité des affaires? Les banques allemandes et le commerce allemand, on peut le répéter, ne font qu'un seul corps, et ce qui le prouve, en dernier lieu, c'est l'établissement de nombreuses succursales financières d'Allemagne dans l'Amérique du Sud, au Japon, en Chine, et dans tout l'Orient.
L'affolante concurrence de Hambourg entre ces mille activités dirigées vers le même objectif, le négoce, surexcite les intelligences, les imaginations et les initiatives jusqu'au suprême degré. Ce fameux port franc, qui rend, d'autre part, tant de services, sert de louche laboratoire à toutes les mixtures, transformations, combinaisons possibles. C'est là qu'on ôte la coque des noisettes pour éviter de payer les droits de douane sur la partie non comestible du fruit (car c'est au poids que ces droits sont payés), qu'on retire de leurs boîtes les ananas arrivés en conserve de Singapour pour les mettre en fûts (car le taux de douane n'est que de 4 marks au lieu de 60 1), sauf à les remettre en boîtes avec un nouvel étique-
t»ge après leur entrée eet Allemagne*. C'egft là aussi que se prépare la chimie des alcools ef de^ vins dont on inonde les cinq parties du monde.
Nous avons cru longtemps en France que cette fraude et cette chimie étaient faites à nos dépens, et que nos bordeaux, nos cfcampagnes, nos cognacs se multipliaient à miracle grâce aux Faust du port franc, puis se lançaient sous les élîquetles françaises dans la circulation mondiale. Or, M. Jules Lefaîvre, notre consul général à Hambourg, proteste contre ces bruits. Il m'a même prié,, dans rinlérêt de la térité, de les démentir formellement.
Selon lui, dans son ensemble, le commerce de Haraboui^ est absolument honnête, et s'iè|y eut autrefois, dans les caves du port franc, des lanoratoires frauduleux, ils ont disparu, à l'exception d'un seul, bien connu de tous et dont on sait parfaitement les pratiques. Il est beaucoup plus vrai, au contraire, que les meilleurs vins français se trouvent à Hambourg. En voici la raison. Des maisons bambourgeoises achètent les récoltes entières des grands vignobles médocais, et, dernièrement, elles sont encare allées plus îein, elles ont acheté les propriétés et les châteaux eux-mômes l
— Que sont les fraudes du port franc à côté de ce qui se passe dans TAmérique du Sud, me dit M. Lefaivre; au Chili, par exemple, où on collectionne toutes les vieilles bouteilles à Champagne qu'on remplit de cidre ferroentescible mélangé de vin blanc et de sucre candi, et qu'on vend pour nos premières marques
nsbJ^iLl^l?^^ ^^^. ^''"^^ ^'^ ^' ^^* ^® ^"*^^« ^ cinq jours, et comme us baignem dans leur Jus îFs ne subissent aucone détérioration
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d'Ëpernay et de Reims. Au lieu de Cliccfuct, on éeril Cliqaot sur les étiquettes, et le tour est joué. Eo Ailemagne, on punit sévèrement Fintention de tromper. lÀrbsts, ftu contraire, les contrefacteurs sont protégés par les lois. L'indigène a toujours raison près des tribanaux contre ceux qui poursuivent ses fraudes. Cela s'appelle c défendre l'industrie nationale ».
J'ai bien entendu pourtant, un soir, an Faerhaus, raconter par un aimable Hambourgeois, ancien employé dans une maison de commission du port franc, qu'on y fabriquait do Champagne à I fr. 25 la bouteille, du bordeaux à 60 pfennigs rendu, du cognac, du rbum, de l'anisetle à seize centimes le litre, le tout franco à bord, escompte 3 p. 100, et des bonbonnes de chianti, de vermout, de porto, de genièvre, à des prix dérisoires.
— Mais c*est pour les nègres ! ajoutait le narrateur. Quant aux rins français destinés à la consommation allemande, vous ne nous trouvez pas assez barbares pour les défigurer... En tout cas, pas plus qu'à Bordeaux même !
Car il parait que certaines maisons de Bordeaux se prêtent à des manipulations de ce genre, envoient même au port franc Ieui*s étiquettes et leurs eslampes.
La concurrence déchaînée, sans limites possibles, a fini par produire un cumul des affaires qui, peu à peu, est devenu la règle générale* On est à la fois agent, courtier, acheteur, vendeur, sans que nul ne s'étonne ni ne s'émeuve des conflits possibles d'inté-
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rets. La compagnie de navigation Wœrraana a, i côté d'elle, la maison G. Wœrmann avec ses comptoirs sur toute la côte d'Afrique. La compagnie Freitas, qui possédait la ligne du Brésil acquise récemment par la Hamhurg-Amerika^ a son bel édifice de la Ferdinaudstrasse divisé en plusieurs départements : transit, armement, courtage maritime, export, import. La concurrence a fait baisser tous les prix. Il faut avoir plusieurs cordes à son arc, si Ton veut vivre. Songez qu'on effectue le transit d'un wagon de 10,000 kilos de colons pour 3 francs* !
Le bénéfice de ces affaires ne permet pas aux maisons de payer richement leur personnel. Aussi les volontaires (ceux qui veulent réellement travailler) sont-ils accueillis avec empressement, et multipliet-on dans les bureaux les « lehrlings », c'est-à-dire les apprentis qui n'ont comme rétribution, pendant le temps de leur apprentissage, que 145 francs la première année, 290 francs la deuxième année, 435 francs la troisième. Ils deviennent alors commis. Les règlements de la cité obligent les chefs d'établissement à leur donner connaissance de tout ce qui concerne leur commerce, pratique, théorie, tenue de livres, et à leur permettre de quitter le bureau deux fois la semaine à certaines heures pour suivre un cours quelconque, se perfectionner dans une langue, etc., etc.
Je rapproche de cette organisation d'informations
1. Je me suis iaformâ. En France, un transitaire refuserait de travailler à ces prix et demanderait au moins 1 franc par 1,000 kl* logrammes, soit 10 francs par wagon. Ce travail comprend la surveillance du débarquement, de la mise sur wagons et la rédaction de la lettre de voiture.
commerciales cette simple réponse que me fit un jour un consul français de l'une des plus grandes villes de l'Allemagne, à qui je demandai de me prêter son téléphone :
— Mon téléphone? Mais je n'îii pas le téléphone 1
— Vous n'avez pas le téléphone? Vous êtes le seul dans la ville !
— Aussi, suis-je relativement tranquille... Ah! si j'avais le téléphone !... Il faudrait que toute la journée j'y sois suspendu, pour répondre à Pierre et à Jacques. . . Ah ! non !
— Mais, me permis-je de dire, ce serait la preuve de son utilité...
— Son utilité... Pour me demander le prix du tarif de douane d'un w^agon de ceci, d'un wagon de cela... Je n'en finirais pas... Non, monsieur, conclut-il d'un ton à la fois comique et sarcastique.
Mais une réflexion lui traversa soudain l'esprit, et il reprit :
— D'ailleurs, je n*ai pas le moyen de me payer le téléphone. Et je serais hien bête de dépenser à cette chose inutile et encombrante les maigres appointements que me sert la République.
Déjà à San-Francisco, le consul de France, qui se trouvait dans le même cas, m'avait fait la même réponse...