CONVERSATIONS SUR LES AFFAIRES
Psychologie comparative de rAIIeinaDd et du Français. — Nos procédés empiriques. — Activité aliemande dans tous les domaines d'affaires. — Usines de fer aux bdrds de ta mer, — Un Danois sévère pour b«s armateurs. — L*étade des langues. — Le jeune Turc et M. Marcel Dubois. — Les commerçants allemands et les écoles françaises d'Orient. — Systématisation de l'enseignement commercial. — Le snobisme anglais battu en Asie par la simple aetivité âe remployé germanicfue. — Tristes exemples de notre incurie nationale. — Feignes, oignons^ poêles écoiM)itti(]iies« — Mutualité des employés allemamds. — Ce qu'un propriétaire de vignobles ajvpelle se déplacer. — Nous parlons trop. — Administrateurs bavards. — Commerçants honteux. — Défaut d'initiative. — Ce qu'il faudrait faire.
Fidèle à mon habitude, j'ai voulu profiler de mon séjour dans un grand centre pour demander aux principaux grands commerçants de la Hanse la critique des mœurs commerciales de nos compatriotes.
Voulant donnera ce chapitre une portée plus vaste, j'y ai joint les observations générales et de détail que
3 'ai pu recueillir de la bouche de nos consuls, leurs plaintes au sujet de l'inertie et de l'indifférence de nos eompairioies deyant leurs efforts, et quelques-uns de ietirs Tœux.
Car je voudrais pouvoir répondre avec quelque clarté à cette question passionnante pour tout Français averti de ce qui se passe hors de nos frontières :
Comment ce peuple pauvre, composé, il y a cinipianteans, de petits boutiquiers, 4e fonctionnair<es, -de paysans sordides et de hobereaux misérables, vivant sur un soi infertile, esl-il arrivé, en si peu de temps, i battre la riche France sur le terrain économique el, bi^Diôt, Torgueilleuse Angleterre ellemêôie, dans ses monopoles jusqu'ici incontestés?
Les Allemands ne sont pourtant ni extrêmement întelligeiKls, ni très actifs, ni particulièrement doués pour le commerce. Ils. sont lourds, lents, dogmatiques, pédants, ils se reprochent à «ui-mêmes que leur peuple manque d'initiative...
Je compare à ces défauts les qualités de notre race : Tintelligence vive et claire, notre entrain, l'habileté de nos ouvriers, leur ingéniosité, notre richesse, la réputation sticulaire des produits de la fabrication française, la fécondité enviée de notre terre, l'adminafcle situation physique de la France.^.
Et je me dis que c'est plutôt nos défauts et ieurs qualités qu'il faudrait comparer pour comprendre : notre mobilité, notre peu de persévérance, leur esprit de suite, leur téaiaciié ; leur sérieux, notre légèreté ; le sens voluptueux que nous avons de la vie, leur sentiment du devoir; notre indifféren.ce des choses générales qm intéressent le pays, leur instinct solidaire; nott*e combativité vaine, le réalisme de tous leurs
efforts; notre manque d'ordre, notre anarchie, leur don d'organisation, leur discipline.
Mais, dans le domaine des affaires, par quoi se sont traduites ces différences? Il faudrait jeter un peu de lumière là-dessus.
M. X,.. médit :
— Vous cherchez en France les raisons de la stagnation des affaires et vous vous en prenez à votre marine marchande, vous croyez que vous n'avez pas assez de bateaux, vous donnez 45 millions de primes à la construction, à la navigation, etc., etc. A mon sens, vous commencez par la fin. Ayez d'abord beaucoup de produits à apporter chez vous, beaucoup de produits à vendre outre-mer, et les bateaux se construiront tout seuls, et vous n'aurez pas besoin de donner d'argent aux chantiers de construction ni aux armateurs.
Je répondis, exprès pour le faire parler :
— La question est justement là. Pourquoi voulezvous que nous allions chercher des produits dont nous n'avons pas besoin, puisque notre sol nous fournit presque tout le nécessaire, et comment pourrionsnous produire industriellement plus que nous ne produisons, concurrencés que nous sommes par des pays miniers comme l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne qui, ayant le charbon à bon compte, peuvent usiner le fer, fabriquer les machines à de meilleures conditions que nous?...
— D'abord, dit-il, êtes-vous sûr qu'il serait impossible de créer dans le Nord et le Pas-de-Calais, près des mines de houille, beaucoup plus d'usines de fer qu'il n'en existe? En forçant la production de ces mines, ne trouverait-on pas de quoi alimenter en
charbon quelques autres forges de Timportance du Creusot? Vous êtes riches, les capitaux abondent chez vous, vous pouvez produire, sinon de quoi concurr.encer toutes les industries métallurgiques du monde, du moins vous passer des machines des autres. Nous avons, il est vrai, à l'heure qu'il est, une grande avance sur vous et même sur l'Angleterre. Mais il y a trente ans nous ne l'avions pas I Qui a empêché vos initiatives et vos progrès? Demandez-vousle plutôt que de vous plaindre... Et si dans quelques années la Belgique vous dépasse, quelle excuse aurezvous?
« Supposons que vous n'ayez pas assez de charbon ni de minerai de fer — vous qui possédez en Lorraine des gisements magnifiques que vous laissez même acheter par vos concurrents allemands, soit dit par parenthèse... Est-ce vraiment une raison pour ne pas lutter? Il y a un port sur la Baltique, Stettin, qui n'est pas entouré de mines de charbon ni de fer, et où Ton a installé des usines de fer et d'acier, avec le charbon anglais, le minerai de Suède et d'Espagne, et qui vont lutter avec les aciéries de Westphalie et de la Province Rhénane. Or, le charbon anglais ou le charbon allemand, le minerai de fer, transportés par bateaux dans un de vos innombrables ports de la Manche ou de l'Océan, ne coûteraient pas plus cher aux capitalistes français qu'aux capitalistes de Stettin. Pourquoi ne fondez-vous donc pas en France autant d'usines de fer et d'acier qu'en Allemagne ou qu'en Angleterre? Nous exportons pour 370 millions de machines, que n'en faites-vous autant ? L'Allemagne fabrique 600,000 tonnes de rails annuellement, dont les deux tiers sont exportés. Et vous? Pourquoi
laissez-vous rAngleterre constniire chaque année tant de centaines de navires de fer, pourquoi n'avez-vous pas plus de chantiers de construction? Pourquoi nous, les Allemands, vendons-nous des rails au Chili, à l'Argentine, cette Argentine qui vous tend les bras et avec qui nous faisons 500 millions d'affaires par an?
« Et la laine et le coton? Pourquoi n^avez-vous pas plus de filatures, de tissages, etc. ? Vous craignez de ne pouvoir écouler vos produits? Et l'outre-mer? Et l'Amérique du Sud, et TExtrême-Orient, et l'Afrique, et rOcéanie? L'Allemagne exporte par an 450 millions d'étoffes de coton, 375 millions d'étoffes de laine. Et nous augmentons chaque année notre production. Pourquoi ne nous prenez-vous pas notre clientèle? Le coton vous revient-il plus cher qu'à nous?
€ Nous exportons 135 millions de peaux. Est-ce que vous croyez que ce sont les nôtres? Ce sont des peaux que nous importons d'abord de Russie et de l'Argentine, que nous travaillons et que nous revendons sur tous les marchés européens. Voulez-vous me dire pourquoi vous n'en faites pas autant ? Vous avez des colonies d'une richesse en riz extravagante, que vous pourriez encore augmenter. Pourquoi n*avez-vous pas une flottille de voiliers qui iraient le chercher, vous l'apporteraient et le distribueraient ensuite jusqu'en Amérique, comme on le fait à Brème et à Hambourg?
« Pourquoi n'est-ce pas vous qui vendez en Russie les milliers de balles de café qu'on y consonmie?
c Par quel miracle expédions-nous 46 millions de francs de pianos à l'Angleterre, 2 millions à l'Argen-
tifiê, 6 millions à TÂiistralie du Sad, 1 million aa Brésil, 1 million à l'Italie, en Finlande, etc. ? Ce n'est pas qu'ils soient pourtant meilleurs que d'autres l Qu'est-ce que cela prouve donc? Qu'il y a parmi les fabricants de pianos allemands des gens extrêmement entreprenants et actifs, pas autre chose !
€ Je pourrais continuer cette démonstration pen*^ dant des heures, me dit M. X... Ce n'est pas utile, je pense. Vous m'avez compris.
€ Je vous entends. Vous dites qu'il faut une clien* tële énorme à une pareille activité. Certes. Et il faut l'aller trouver, car elle ne vient plus à vous, comme autrefois. Les Français bougent-ils? Vos commerçants, vos industriels, se sont-ils rendu compte des ressources de ces pays lointains? Tous les négociants de Hambourg ont visité, qui l'Australie, qui le Brésil^ qui le Venezuela, qui les États-Unis, qui les Iles. Âvez-vous fondé solidement, comme les Anglais et comme nous, sur toutes les côtes, des comptoirs, des filiales qui correspondent elles-mêmes avec des cen-laines de petites maisons de l'intérieur et qui drainent à votre profil toutes les commandes? Je ne le crois pas. Pourquoi ne l'avez- vous pas fait ?
c Ceci, je ne pourrais vous le dire... >
Ainsi parla M. X...
M. Y... — Danois d'origine — rectifia une partie des théories de M. X... :
— Il n'est pas du tout utile pour un pays d'avoir des marchandises à vendre pour que sa marine soit prospère. Car, à ce compte, la Russie, l'Argentine, la
Chine, les États-Unis, qui débordent de céréales, auraient les premières flottes marchandes du monde, ce qui n'est pas le cas. Par contre, la Norvège, le Danemark, la Hollande, l'Espagne, la Grèce, n'auraient que des flottes minimes, ce qui n'est pas le cas non plus, bien au contraire ! On peut donc dire, d'une façon générale, que la nationalité des marchandises n'a rien à faire avec la nationalité des navires qui les portent. Cette règle, vraie actuellement, sera un jour contredite. Le protectionnisme à outrance — et fatal — imposera de lourdes charges aux pavillons étrangers, quand les nations seront assez fortes pour être maîtresses chez elles : ce sera un retour au fameux Blocus continental de Napoléon. Mais nous n'en sommes pas là encore...
« En attendant, ce qu'il faut pour avoir une marine, ce sont des capitaux, et des hommes; le reste vient tout seul : des capitaux pour construire des navires, des docks, et tout l'outillage moderne des ports ; des hommes pour entreprendre. Or, vous n'avez, en France, en ce moment, ni argent, ni hommes.
« J'ai l'air de faire du paradoxe?
« Pas d'argent, au pays des bas de laine?
€ Non, pas de cet argent hardi, utile, fécond, qui consent à s'aventurer sur mer. Pas d'hommes. C'està-dire pas d'état-major d'armateurs, de courtiers maritimes qui, par leurs capacités éprouvées, leur intelligence des afiaires, leur esprit d'initiative, leur prestige, en somme, attireraient les capitaux. Or, si vous n'avez pas cela, vous n'avez rien. Un grand orateur a dit : « Ne regrettez pas l'argent, ce n'est pas € lui qui fait les hommes, mais les hommes qui le « font. ï>
€ Commencez donc par former des hommes. Car toutes les lois que votre Parlement pourra voler ne serviront de rien. »
Voici comment parla M. Z... :
— Les industriels français manquent d'initiative. Vous avez des avantages énormes dont vous ne savez pas tirer parti. Ainsi, s'il est une branche de la consommation mondiale dont la France soit encore maîtresse absolue, c'est la mode ! Si là, au moins, vous proQtiez de votre indiscutable suprématie!...
€ Voyez ce qui se passe à Paris dans les grandes chapelleries pour dames. Tous les ans, des commisvoyageurs allemands vont les visiter, leur achètent, au maximum, une centaine de formes de chapeaux qu'ils payent mettons 100 francs la pièce. Les maisons allemandes en font alors confectionner par vingtaines de mille, d'après ces modèles que vous leur avez livrés pour ainsi dire gratuitement î Les fabricants français devraient refuser de vendre ces formes, et, rheure des changements venue, envoyer des voyageurs en Allemagne et dans tous les pays d'Europe montrer ces modèles et en vendre avec leurs propres fournitures, rubans, fleurs, plumes, etc. Ce serait peutêtre un peu dur au début, car vous avez pris de mauvaises habitudes et nos marchands se mettraient à fabriquer vos formes en les imitant, mais vous pourriez toujours les devancer, puisque la mode part de Paris et non d'ailleurs. Il y aurait mille moyens de lutter. L'a-t-on jamais essayé chez vous?
« Ce que je vous dis des chapeaux, je vous le dis
aussi des articles de confection pour dames. Pourquoi fierlin et Breslau ont-ils aujourd'hui supplaiité Paris dans ce commerce considérable? Parce que Paris vend à Berlin ses modèles que celui-ci reproduit ensuite par centaines de milliers d'exemplaires vendus non seulement en Allemagne, ce qui, au pisaller^ se comprendrait encore, mais dans les pays d'outremer. Du Pérou arrivent à Berlin, dans des maisons que je connais, des commandes de 150,000 marks.. » Pourquoi? Je le sais. Parce que les Français ne fournissent pas assez vite, qu'ils demandent cinq ou six mois pour des fournitures que les Allemands livrent en trois mois ou en deux.
— Comment font-ils ?
— Ils s'organisent mieux , voilà tout. Us multiplient leurs débouchés, ce qui leur permet li'employer un plus grand nombre d'ouvriers toute Tannée... Pour trouver ces débouchés, il faut se remuer, naturellement, envoyai des gens actifs tous les ans dims tous les pays d'outre-mer, installer des représentants, etc., etc. Au lieu de cela, que se passe4-il chez vous? Je l'ignore. Ce que je saismieux^ c'œt ce que font tous mes compatriotes, qui n'est pas bien difficile. >
Un consul français me parla ainsi des Allemands :
— Voyez comment procède TAUemand. Ses consuls le servent, mais ils n'attendent pas s^rës lui. Des commis-voyageurs sont allés en Roumanie, l'année dernière. Ils ont rapporté des échantillons d'une foule d'objets en usage, avec l'indication de leurs prix. Cette
aaoée, ils y retournent avec des imitations des mêmes articles, qu'ils offrent aux marchands à des prix plus bas que les autres. Figurez-vous que tous les industriels et tous les gros commerçants allemands font la même chose dans tous les pays du monde^ et étonnezvous que rAUemagne prospère.
€ En Orient surtout, son activité est prodigieuse* Et voici une anecdote assez piquante qu'on m'a racontée sur le parti qu'ils tirent des écoles françaises d'Orient.
c Quand M. Marcel Dubois, le grand géographe, aUa en Turquie et en Asie Mineure fonder les Alliances françaises, il rencontra par hasard, dans les rues de Goastantinaple ou de Smyrne, un jeune homme par* knt français. Ravi de sa découverte, il lui demande :
c — Vous avez donc fréquenté les écoles françaises?
« — Oui, répondit l'indigène, et cela m'a beaucoup servi. Aujourd'hui, je gagne bien ma vie. Je suis représentant d'une maison de commerce allemande...
€ Voilà! Les écoles françaises servaient finalement les intérêts du négoce allemand.
€ Commercialement parlant, l'Allemand s'internationalise plus aisément que le Français. De même que sa souplesse en fait, au bout de peu d'années, un bon Américain, un bon Vénézuélien, un Brésilien convaincu, il devient très vite un bon chef de maison anglaise ou chinoise, fidèle et zélé, si on a sa l'intéresser selon son mérite. Voyez en Extrême-Orient, les armes des maisons anglaises sont pleines de noms allemands. Et, à côté, une quantité de maisons allemandes. Des noms français, il en existe relativement très peu, même dans vos propres colonies. On nâ
tu DE HAMBOURG AUX MARCHES DE POLOGNE
s'expatrie pas de chez vous. Peut-être s'y sent-oa trop bien. C'était l'avis de M. Henri Germain, cet homme remarquable que j'ai connu, qui se plaignait du mal qu'on a pour faire sortir un Français de chez lui.
c Leurs commis sont plus instruits de la matière commerciale que ceux de France où l'apprentissage n'existe pas. Ici, on fait deux ou trois ans de stage vrai, pendant lesquels le jeune homme travaille, apprend, observe. Dans les bureaux français, on emploie l'apprenti à faire des courses et à copier les lettres, ce qui lui retire l'envie de s'instruire, s'il l'avait. Interrogez les jeunes gens que leurs parents envoient de France en Allemagne pour apprendre la langue, dit-on. Ils ont dix-sept ou dix-huit ans et ne savent encore rien du commerce ! D'ailleurs, dès la frontière passée, la plupart ne pensent qu'à faire du bruit dans les cafés et à courir les filles.
« Les écoles servent beaucoup l'essor allemand. L'idée des maîtres et des programmes d'études sociales, c'est la systématisation du génie commercial. On marche ici vers l'organisation idéale du travail, souci de chacun. Les meilleurs esprits de la nation vont aux affaires. Voilà pourquoi le peuple allemand est si facile à gouverner : il suffit de lui faire une politique d'intérêts. Le pouvoir le sait. L'Empereur, au fond, ne craint pas les socialistes. Il laisse croire le contraire, de temps en temps, pour stimuler le loyalisme des classes fidèles. Mais il sait que le parti social-démocrate est arrivé à son maximum.
« L'Allemand qui s'expatrie est travailleur et résiste au snobisme. Le commerçant anglais, même le simple représentant d'une maison anglaise dans rindeoul'Extrême-Orient, tientàêtre un c gentleman »
qui ferme ses bureaux à onze heures, change trois fois par jour de vêtements, le matin au bureau, à cinq heures pour le tennis, à huit heures pour le dîner. Il fut trop longtemps le seul maître et s*est enrichi comme ill'a voulu. L'Allemand, plus modeste, ou moins snob, peut se contenter de moins et consent à travailler davantage. Le c gentleman > anglais a considéré jusqu'à présent ce concurrent, à qui le smoking est inconnu, comme un employé. Il doit commencer à le voir d'un autre œil... »
— En regard de l'activité, de l'initiative germaniques, voulez-vous, me dit un autre de nos consuls, que je vous montre où nous en sommes chez nous?
c D existe en France une commune — je ne dirai pas son nom, elle se reconnaîtra d'elle-même, — où depuis quarante ans se fabriquent les peignes de buffle. C'est là que s'alimente le commerce français, c'est là que les Allemands se fournissaient, depuis toujours* Dans un autre département, se trouve une fabrique de peignes en celluloïd qui produisait aussi des articles d'un prix raisonnable et luttait avec succès contre la concurrence allemande. On compte là 400 fabriques et 2,500 ouvriers, affaire importante et qui vaut qu'on s'en occupe.
« Mais, d'année en année, les Allemands se détachent de ces producteurs français. Pourquoi ? Parce que, dans ces deux centres si longtemps prospères, à chaque demande de produits nouveaux on leur répond : c Nous n'avons que ce genre,
nous ne faisons pas antre chose ! i Depuis trente ou quarante ans les dessins, les modèles sont restés les mêmes, ou presque, malgré les prières réitérées des acheteurs réclamant de nouveaux modèles. Alors d'autres centres se sont constitués en Aile* magne, pour lutter; ils font mieux, pr&senteiU leiar marchandise dans des emballages plus propres^ plus soignés, et, surtout, répondent ou vœu des clients. La routine, lané&ste routine, somnolente et satis-* faite de soi, dont nous nous vantons sous le nom de tradition, voilà donc le mal qui nous tue.
c Nous ne sommes pas seuls à soufirir de ce travers : les Anglais se voient actuellement bien punis de leur entêtement à vouloir imposer les marchandises de leur goût au lieu de se plier à celui des clients qu'ils recherchent. Cependant on ne trouverait pas partout un marchand d'huile d'olive comme celui de Marseille qu'une maison allemande s'est vue forcée de quitter parce qu'il se refusait à fournir une huile ayant conservé le goût du fruit.
€ — Nous en avons de meilleure, répondait-il au dépositaire, et vous la préférerez.
t — Non, protestait l'autre, c'est le goût du firuit qui plaît i mes clients. Envoyez-moi celle-là.
t II n'y consentit jamais. Et les relations cessèrent
( Voulez-vous une histoire d'un autre genre ? Un cultivateur de Vaucluse me demande un jour de le mettre en rapport avec un marchand pour la vente de ses oignons, dont il avait, disait'il, un stock considé* rable. On en manquait justement par ici. Le coomnerçant allemand à qui je m'adressai commanda au cultivateur méridional 5 v^agons, 40,000 kilos d'oignons, au prix qu'il indiquait. C'était une bonne affaire, et
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Surtout ce devait èlre Tamorce d'une suite de relations commerciales fructueuses. L'autre répondit qu'il n'en avait que 5,000 kilos, et huit jours après écriTtt pour oSnr les 40,000 kilos demandés, à iO p. 100 plus cher ! Jamais plus cette maison allemande ne voulut reprendre contact avec le Vauclusten. Et cela se coB^it. De telles mœurs déccniragent, et je pourrais vous ciier mille histoires de cette sorte qui montrent à quel point nous sommes légers en affaires, indi£Krents et négligents.
c Celle des poêles Cadé est plus typique encore. Il y a quelques années notre consul i Swansea (Angle* terre) avait £ati venir deux poêles Cadé pour le con« sulal. II y brûlait un déchet de charbon revenant à 5 shillings la tonne. Le poêle ayant plu à un homme d'aifiûr^ de Swansea, celui-ci conçut le projet d'en lancer la vente en grand» Il proposa au fabricant fran* (ais du poêle Cadé de faire à ses frais la publicité né* cessaire, d'organiser la vente en Angleterre, l'autre n'ayant qu'à fabriquer, mais rapidement, des milliers de ses poêles. Remarquez que la maison française n'avait aucune avance à faire, aucun risque à courir, qu'il s'agissait seulement d'augmenter ses moyens de production de façon i satisfaire aux demandes qui s'anncmçaient considérables. L'intéressé mit trois semaines i répondre, au bout desquelles il déclinait l'offre, déchûrant que le commerce de Paris lui suffi* sait, qu'il ne voidait pas augmenter son outillage, etc. Le consul de France, abasourdi, mentionna le fait en quelques lignes dans son rapport annuel. Le ministre du conunerce s'émut, fit faire des démarches près de l'intéressé, mais rien ne put le faire changer d'avis. Peu de temps après il vendait pour un prix dérisoire
son brevet en Angleterre à un homme qui fit fortune en très peu de temps...
c Et ne croyez pas que ce fait soit exceptionnel ! A chaque instant mes collègues les consuls se trouvent devant des faits semblables ou équivalents.
( On veut créer des attachés commerciaux comme l'Allemagne en a aux États-Unis, en Russie, à Constantinople, chargés de rechercher les bonnes pistes d'affaires, les occasions qui se montrent. C'est bien. Mais tous les consuls français vous diront qu'ils font cela depuis toujours.
« — Qu'on montre nos rapports, s'écrient-ils. Combien de fois n'avons-nous pas signalé des débouchés tout prêts à utiliser I Ce sont les commerçants qui ne veulent pas ! La frontière passée, le Français n'est pas tranquille... Rentrera-t-il dans ses fonds?... Il tremble pour ses traites, refuse le crédit, qu'on accorde ici au contraire, comme dans tous les pays neufs, avec largesse. Au bout de quelque temps, cela ne va plus... »
On nous dit que le personnel des maisons de commerce allemandes est supérieur par les connaissances et le sérieux à celui des maisons françaises. Je m'enquis, près d'un aimable armateur de Hambourg, de quelques détails sur la vie de ses employés l que font-ils de leurs loisirs, de leurs soirées, par exemple ?
— Ils vont au café, sans doute, boire de la bière?...
— Ne croyez pas cela 1 me répondit-il. Les vieux, peut-être. Mais les jeunes apprennent des langues.
suivent des cours pour augmenter leurs connaissances. Il m'est même arrivé une aventure qu'on admettra difficilement à Paris : j'ai voulu fermer mes bureaux à sept heures au lieu de neuf heures du soir, pour donner à mon personnel un peu plus de loisir... L'un d'eux vint me trouver de la part de ses camarades pour me dire : < Si vous donnez suite à votre projet, il faudra augmenter nos appointements. Car nous allons avoir des dépenses supplémentaires que nous avons évitées jusqu'à présent : la bière et le tabac. Â raison de 60 pfennigs par soirée, c'est une dépense de 18 marks par mois que vous nous imposerez. » J'ai donc, par économie, maintenu mes bureaux ouverts jusqu'à neuf heures.
La légende veut que les négociants français se déplacent peu...
Un matin, je me trouvais dans le bureau du consul général. On lui passa une carte portant un nom français, et je me retirai un instant pour lui permettre de recevoir ce visiteur. Dès que celui-ci fut parti, le consul me confia :
— Ce compatriote est un grand propriétaire de vignes d'Algérie qui vient à Hambourg pour trouver des débouchés à ses vins. Il y a, en effet, beaucoup à faire ici pour les vins d'Algérie qui peuvent prendre la place de ceux d'Italie et d'Espagne dans les coupages des vins allemands. Mais il m'a dit : c Je suisarrivé ici ce matin et je compte repartir à deux heures. — C'est un peu court, insinuai-je... Au moins, savezvous l'allemand? — Non. »
Le chef d'une grande banque de Weslphalie me ùt cette remarque :
— On bavarde trop chez vous dans les bureaux d^affaires, dans les grands comme dans les petite. Nous sommes toujours étonnés, quand nous allons à Paris pour traiter une affaire, du temps perdu à a causer ». Rendez-vous est pris pour un matin à 10 heures. On se salue, on se cangratulOi on « cause >, ou entame le sujet par le plus long, comme si l'on craignait d'avoir à se décider. Â partir de 11 heures et demie, les gens regardent leur montre, et il se trouve toujours quelqu'un pour s'écrier : « Ah! si on allait déjeuner, à présent ? Nous discuterons mieux à table! >
c A table, la conversation roule sur toute autre chose que les affaires. Bon repas, vin^ exquis, café, liqueurs. La journée est perdue... C'est à recom* m^eer.
t De même, dans vos grandes entreprises indus^ trielles ou financières, trop d'administrateurs viennent tous les jours, passez-moi le mot, a embêter > le directeur. Les affaires quotidiennes ne regardent pas ces messieurs, ou du moins ne devraient pas les regarder. Ayez un directeur qui vous inspire confiance, deuz si vous voulez, pour plus de sûreté. Mais laissez-les agir, puisqu'ils ont la compétence que vous n'avez pas et les qualités qui vous donnèrent confiance ai eux. A quoi servent ces flâneurs riches, incompétents et touche-à-tout, sinon à en^cber les travailleurs de travailler?... L'Angleterre souffre du
même défaut que vous. De très bonnes affaires anglaises périclitent par Texcès de pouvoir des administrateurs, presque toujours ignorants, qui brident les initiatives du directeur et le découragent. J*ai assisté à ces duels malheureux. Un directeur avait passé un mois à étudier les mille détails d'une affaire ; il la possédait sur le bout des doigts, la trouvait bonne et allait la traiter. Un administrateur arrive, Tinterrc^, discute. Il prétendait savoir, sans avoir rien appris, ce que l'autre avait mis un mois à apprendre. Temps perdu. Bavardages et fmatement brouille. >
-— Il ne faut pas croire que tout réussisse chez nous, confessait un juriste très versé dans les questions industrielles et commerciales. Des capitaux s'engouffrent dans des tentatives trop risquées. Mais quoi... c'est la loi ordinaire des affaires. Après celleslà il en vient d'autres qui aboutissent et, finalement, le progrès est accompli, la bataille gagnée contre le concurrent.
— Ce sont les banques alors qui perdent?
— - Avee un peu de prudence, elles ne perdent pas tant que cela. En Angleterre et en Allemagne, dans les grandes entreprises financières, on est au courant de tout ce qui se passe sur la terre. Le itoyd, la Hambur^Amerika enireûenneni des correspontfants aux quatre coins de la planète, yeux ouverts sur te mouvement des affaires mondiales. Leurs directeurs font partie des grandes banques, et les grandes banques sont représentées au sein des entreprises commerciales et industrielles importantes ; M. Ballin
appartient au Conseil d'administration de la DiscontO'Gesellschafty de Berlin, deuxième banque d'Allemagne ; là, il se met au courant des affaires financières, et il renseigne la banque sur les affaires de commerce et de navigation.
c D'ailleurs, l'union, et même la soUdarité des banques, n'est pas un vain mot chez nous. Vous vous rappelez le krach de 1901, la faillite de la grande banque de Leipzig. Un instant on perdit la tète. Mais la Deutsche Bank intervint pour garantir, les autres banques suivirent son exemple, et au bout de six semaines le monde financier allemand vit qu'on pouvait sortir avec honneur de la crise désormais conjurée. »
Un autre armateur hambourgeois, des plus estimés pour la clairvoyance de son esprit, et que je questionnai, eut ce point de vue original :
— Je crois que l'une des raisons de la stagnation de vos affaires, malgré votre prospérité, je veux dire votre richesse générale, c'est que les Français se retirent trop tôt. Dès qu'un industriel arrive à cinquante ou cinquante-cinq ans, il pense à se reposer, si ce n'est pas avant; quant au petit commerçant ou au commerçant moyen, sitôt qu'il a gagné une misérable rente, il songe à la campagne et à la pêche à la ligne.
— N'est-ce pas la sagesse? N'est-on venu sur la terre que pour travailler? La vie est courte...
— Bon. Mais alors ne vous plaignez pas que des gens plus travailleurs et moins pressés de jouir vous
dépassent. Aujourd'hui^ les affaires demandent de grands capitaux. L'industriel qui les possède, en se retirant pour vivre de ses rentes, diminue d'autant la richesse de son pays. De plus, l'expérience qu'il a acquise et qui lui eût permis de se risquer dans des tentatives nouvelles est inutilisée. Ses fils, moins renseignés et disposant de moindres capitaux, recommenceront ses efforts et à cinquante-cinq ans feront comme lui.
Un autre me disait :
— Chez vous, les gens dans les affaires, industriels, commerçants, financiers, ont l'air d'avoir honte de leur profession. Ils recherchent des fréquentations au-dessus d'eux, et c'est pour cela qu'ils se pressent d'abandonner leurs usines ou leurs bureaux. Chez nous, on est fier de ce qu'on est.
Je note cette remarque qui me paraît un peu vraie. Mais je note aussi qu'en Allemagne des marchands d'orge et des fabricants de produits chimiques achètent au grand-duc voisin des titres nobiliaires de 900 ou 800,000 marks.
Le directeur d'une des premières maisons d'importation de Hambourg me parla ainsi :
— Les Français passaient autrefois pour des gens hardis. Ce fut peut-être vrai de vos aventuriers, de vos grands généraux et de vos soldats à la bataille. Mais c'est tout à fait faux de vos hommes d'affaires, qui sont la circonspection, la timidité mêmes.
m DE HAMBOURG AUX MARCHES DE POLOGNE
— N'est-ce pas, dis-je, que, riches depuis longtemps, ils connaissent mienx te prix de l'argent et souffriraient trop d'en être privés? Les peuples seofs, les matelots et, en général, les nègres, n*ont pas le sens de l'économie.
— Admettons-le, et cela expliquerait que ncfm au^s, plus récemment enrichis, et même encore pauvres, nous n*hésitions pas à aventurer notre peu de fortune dans des risques à longue échéance. Gomme ce peu d'argent ne nous suffit pas, nous préférons courir la chance d'un très gros bénéfice ou de tout perdre plutôt que de végéter jusqu'à la fis de nos jours dans la médiocrité, comme la foule de vos petits rentiers.
— Et pourtant, fis-je un soir à la fin d'un dîner où ass^istaient quelques-uns des plus gros commerçants de Hambourg, tout est dcmc vraiment si solide chez vous?
L*un d'eux me répondit :
— Pour être sincère, je crois que notre succès économique est un peu factice. Les industries qui se fondent et se développent chaque jour aident à leur réussite réciproque, et cela crée une apparence exagérée de prospérité. L'industrie a fait trop grand et surtout trop vite, la banque aussi. Elle a de l'argent, mais pas assez. La Gazette de Francfort (avril 1906) vient de faire baisser de plusieurs points les valeurs de banque à la Bourse de Berlin, en criant aux banques : « Vous exagérez vos crédits à l'industrie. Gare! > En France, vous n'avez pas ce danger à
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HÂl^BOURG 235
craindre, ajoota ironiquement mon interlocuteur, au contraire ! Et je crois que c'est une exagération plus mauvaise que la nôtre. Aujourd'hui, dans* la lutte gâdérale des affaires, l'avantage est à celui qui met le plus d'argent sur la table. Or, la France est riche, très riche. Mais elle cache son argent dans des bas de laine et dans des titres de rente. C'est dommage pour vous, car si rons continuez, au lieu de desneurer économiquement un peuple vivace et pros^ père, vous ne serez plus que les usuriers du monde. Vous valez mieux que cela.
— Votre prospérité, à vous, date bien de 4870?
— Nous n'avons pas fait en 1874 plus d'efforts qu'en 1869 pour nous enrichir. Mais ce fut une aoinée ou notre budget se trouva plus riche de vos cinq milliards. Bien avant 4870, les Allemands étciient déjà partis pou^J' Angleterre, la France, les deux Amériques, les Indes, essayant de fonder des maisons... Malheureusement on manquait d'argent. De là, le long terme qu'il nous a fallu pour devenir des concurrents sérieux.
c II est vrai que l'argent affluant dès 4874, des Compagnies de navigation, des banques se fondèrent ou se développèrent. C'était le temps de la liberté commerciale, puisque Bismarck ne commença sa politique de pprotection qu'en 4879. La véritable grande date de notre expansion fut celle des traités de commerce Gaprivi qui échurent l'an dernier, après avoir dosmé quatorze ans de prospérité colossale à TAIIe*magne. Le protectionnisme est une bêtise. Nous ne sommes pas un pays agricole, cela crève les yeux, mais xm pays de grande industrie et de libre commerce, puisque nous dépendons de la Russie et de
rAutriche pour les céréales, et des États-Unis pour le porc.
— Comment expliquez-vous que ce peuple de rêveurs et d'idéalistes se soit si soudainement trouvé à point réaliste pour profiter, comme il Ta fait, des richesses que seuls créent l'industrie et le commerce ?
Mon interlocuteur se mit à rire :
— L'Allemagne un peuple de rêveurs? Où prendon cela ? Parce que nous avons eu quelques grands cerveaux, quelques grands poètes le siècle dernier et que notre pauvreté nous faisait modestes, on nous appelle des rêveurs.
< Des rêveurs?
€ Voyez ce que nous avons pu faire, en Prusse, de 1806 à 18131 Au temps où Goethe chantait, nous avons relevé notre armée en moins de sept ans. On avait mal vu TAlIemagne, voilà tout. »
Après avoir interrogé cent personnes, consuls de tous pays, financiers, usiniers, négociants, fabricants, professeurs, publicistes, députés, sur ce sujet passionnant : « La Prospérité allemande et ses raisons », je crois pouvoir résumer ainsi les opinions que j'ai recueillies sur les moyens de lutter à notre tour en vue de la pacifique victoire économique :
Commencer par exiger des jeunes gens qui se destinent au commerce qu'ils apprennent les langues étrangères, même les langues secondaires, comme le portugais, le roumain ; les envoyer dans les pays nouveaux, en Afrique, en Australie, à Madagascar, au Mexique, en Argentine, et dans les pays de civilisa-
tion inférieure, étudier les conditions du marché, les habitudes de crédit, les goûts, les exigences, les façons de traiter les affaires, y fonder des filiales; qu'ils reviennent en France avec des rapports, des échantillons, ayant établi des relations; se mettre alors à fabriquer, en ayant soin de ne pas imposer nos mœurs et nos préférences, mais de nous plier à celles des pays dont nous voulons capter la clientèle. Il ne faut pas s'en tenir là, il faut retourner au bout de quelques années dans ces pays, visiter les filialesi suivre l'évolution du marché.
Au lieu de cela, qu'avons-nous fait jusqu'à présent? Exactement le contraire. Ne bougeant pour ainsi dire pas de chez nous, quand les affaires nous venaient, nous les refusions parce qu'elles ne cadraient pas avec nos habitudes et nos préférences, nos préférences à nous, entendez bien. Faut-il donc nous étonner qu'au bout d'un siècle ou seulement d'un demi-siècle, un voisin plus avisé se soit installé partout où nous avons refusé d'aller?
Tel est le point de vue purement pratique de la solution. Il s'agit de savoir comment on arrivera à ce résultat. Nous touchons ici au point le plus délicat de la question : l'éducation du peuple et de la bourgeoisie.
G*est aux sociologues à en traiter.