‹ En Allemagne; de Hambourg aux marches de PologneChapitre 27 sur 46 · LE PARADIS TERRESTRE DE M. UAGENBEGK · texte numérisé non relu

LE PARADIS TERRESTRE DE M. UAGENBEGK

Une promenade d'une heure et demie à travers les fatuboargs de la grande cité, les routes bordées de haiesi les petite hameaux^aux rustiques maisons couvertes de chaume épaisi aux toits si pointus qu'on dirait des éteignoirs posés sur quatre murs bas, et voici qu'appariassent y au milieu de pâturages herbus, quelques bisons, les uns paisibles comme de grands bœufs, les autres fonçant, tête baissée, contre un obstacle imaginaire ; plus loin, un dromadaire ûle de son pas long et rapide, une laine souillée pendille et saatUle â ses flancs, lamentable comme celle d'un matelas crevé ; voici une vigogne qui semble couverte de varech, et tout près de nous une autruche à demi déplumée^ si décrépite et si ridicule qu'on dirait ime très vieille ballerine aux jambes grêles, fatiguées, au tutu fané et sale. Elle nous regarde à travers la clôture d'un air bête, puis sympathiquement se met à suivre par les champs, à grandes enjambées, la course de notre voiture. Au loin, des chevaux sauvages du Thibet et de Mongolie galopent éperdument, l'œil menaçant, la tête ûère.

Des constructions de briques rouges apparaissent. Devant unegrille, une foule patiente piétine : ouvriers, employés, mères de famille escortées d'enfants et de poupons dans leurs voiturettes. C'est dimanche, et pour 50 pfennigs, on vient de très loin se récréer chez Hagenbeck. De l'autre côté de la route> des cafés, eon* diiorei, restaurations, les accueilleront i la sortie.

M. Hagenbeck nous attendait.

Cet homme, qui passe au miUeu des lions, des tigres, des ours, des panthèores et des kmps comme un garçon de chenil parmi ses meutes, est un être charmant, poli et doux. Avec ses soixante-deux ans, il a

un sourire d'enfant, joyeux et frais, qui s'ouvre sur des dents de lait, et des yeux d*un bleu candide. Sa lèvre rasée, sa barbe en fer à cheval lui donnent l'aspect d'un Yankee qui serait souriant.

Il nous promena à travers des jardins, des parterres de fleurs qui égayent l'entrée de l'établissement et au milieu desquels s'élève sa villa toute blanche, puis nous parcourûmes le parc ou s'élève le jardin zoologique. Ce sont des pelouses, des massifs de verdure, des rochers et de minuscules montagnes, de grandes enceintes caillouteuses, des rotondes pour les singes, des galeries de verre où somnolent les serpents et des cages barrées de fer pour les animaux féroces, une vaste faisanderie dissimulée derrière des haies, aux allées bordées d'iris mauves et d'œiilets d'Inde.

Des Hindous à turban rose promènent des éléphants qui, de temps en temps, s'arrêtent pour avaler le sable des allées :

— C'est excellent, dit M. Hagenbeck ; cela les purge.

En passant il nous présentait ses pensionnaires.

Il avait là 35 lions de la côte des Somalis et 5 tigres de Sibérie et de Java, au total 90 animaux féroces, avec les pumas, les léopards, les panthères, les ours et les hyènes.

Nous passions devant des cages où se pressaient lions et lionnes. En longeant l'une d'elles, une lionne l'aperçut et se mit à sauter sur le grillage par bonds énormes; elle miaulait de plaisir après lui, comme un chien aboie après son maître, et faisait des efforts pour l'apercevoir le plus longtemps possible. ••

Éparses dans l'herbe des prairies, des voitures grossières, grillées comme celles des forains, des boites

LE PARADIS TERRESTRE DE M. HAGENBEGK tii

treillagées, d'autres solidement cadenassées, sont remplies d'animaux.

Quand nous longeons une cage isolée, des cris de rage affreux éclatent, une panthère blanche apparaît : grimaçante, les yeux cruels, les griffes éperdument tendues vers nous, rauquant, soufBant, grinçant dans une exaspération effrayante. Jamais je n'aurais ima* giné une telle fureur, même chez des animaux en colère ou au combat.

— Je crois que c'est l'animal le plus sauvage, dit M. Hagenbeck en cessant de sourire paternellement comme il faisait en passant devant chaque cage. On l'appelle la panthère des neiges; elle vient de Sibérie, vit à des altitudes de 5,000 ou 6,000 mètres; elle est faite pour résister aux plus grands froids. Quand on approche de ces animaux, je pense qu'ils de* viennent fous. Parfois ils s'exaspèrent tellement qu'ils meurent de rage impuissante, devant les barreaux.

Les grands serpents l'intéressent énormément. II a en ce moment chez lui plusieurs pythons de Bornéo qui font son admiration par leur appétit formidable. L'un d'eux, mesurant 26 pieds de long et pesant il3 kilogrammes, est en train de digérer un grand cygne noir de 8 kilos ^t un chevreuil de Sibérie de 73 livres morts dans la nuit et qu'il a avalés aujour* d'hui même. Il nous le montre derrière l'épaisse vitre où il dort. La peau écailleuse, aux reflets bleus et dorés, est renflée inégalement comme un sac bourré en désordre. Le cygne noir et le chevreuil emprisonnés dans cette gaine élastique seront digérés dans une quinzaine au plus tard. Un autre, à côté, a mangé un bouc de 27 livres et une chèvre de 38 livres

242 Dfi HÂHBOURG AUX MARCMfiâ D£ POLOGNE

en deux iuiiU« Quatorze joui^ après» il les avait digérés.

«- Le deuiiëme jour^ ma dit M* Hagenbeck^ il ne pouvait presque plus respirer* . «

Ua autre, en vingt-quatre heures^ mangea quatre agneaux avec les cornes, les sabots, tout«<» Lediâième jour U recommençait.

Leur croiiftanee est très rapide : en fteisse moiâ ils augmentent d'un mètre.

Je me demandais comment peuttaiM un serpent dont la tète est si peitte pour avaler d«s animaux d'ufie telle dimen&i4)n.

M* Hage&betk explique :

— Quand il veut manger une chèvre^ il a'entaale autour^ la serre tant qu^il peut, en fait ujae scârte de saucisse très épaisse. Alors^ sa mâchoire s'tiargit conune un goitre énorme ei il comme&ce à avakr • Cette opération dure des heures*

« Je suis persuadé, ajoute-t-il, qu'il mangerait très Uen un lû^mme tout entier* »

Les pythons en liberté sont redoutables par leur force extraordinaire.

«^ Quand une proie s*est approchée d'eux (invisi- HkB parmi les feuilles et les branches d'un arbre où ils sont enroula), ils s'accrocbeot par la queue mi tri»îc de l'arbre et^ dans un mouvemeat èb bâlafl* ço-ire, se projettent violemment sur la tèté des animaux qu'ils convoitent, elles assomment. Mais^ quand ils digèrent, ils dorment et sont ificapaU^ de mouvement; on paît faeilemaftt les tuer.

Gh^nîn faisant, botre bote notis parle des moevEcs des bêtes. Ce n'est pas, en effets un simple marchand d'animaux : c'est un zoologiste passionnée Aisai il

LE PARADIS TEftRfiSTRC DE M. HA^EMMSGK 249

essaye lies croisements de toute sorte. Ses produits de lion à crinière et de tigresse ont donné des animaux de très forte taille, qu'il nous montre : ils mesurent presque le double des autres. La panthère et le puma se métissent également, et il projette le croisement d'une lionne et d'un jaguar du Ihtmgoay. Ces essais, il les jfhit simplement par curiosité, car les produits en sont stériles. Il n*en est pas ainsi des animaux de même espèce, comme le cerf de Sibérie et ia liîche d'Europe, par exemple, qui s'améliorât beauemip par le métissage. Bes Anglais lui achètent aussi, pour les croiser, des faisans de Mongolie, plus grands que ceux de nos régions. Le métis dont il est le plus fier, c'est le zébroïde, produit du zèbre et de la jument irlandaise, animal siq^^erbe, d'une force de deux bons cheraux et courant très vite, qui rendrait de grands services aux colonies. Il envoie ses chevaux de MongoKe dans des instituts loologiques, à Halle et en Ân<gleterre, pour les croiser. Il voudrait acclimater des castors robustes dans les lacs innombrables d'Alle« magne. Ce serait une grande source <ie revenus.

On ne connaît qu*un exemple de reproduction d'éléphant en captivité : c'était à Londres. Mais une heure après la mise bas, on a vu la mère tuer ses petits. Les ours résistent à la chaleur comme au froid, ils sfipportent des températures plus élevées que les reptiles eux-mêmes.

— J*ai expérimenté, dit-il, que les atitruches peuvent vivre en plein air dans TAIlemagne du Nord et que les diameaux de la Badriane, forts et sobres^ s'aeclimatent en nos régions. D^ailleurs, d'une façon générale, je considère qu'une foule d'animaux pourraient rendre service à l'homme s'il savait étudier

leur nature. On y viendra si on ne s'empresse pas trop de tuer les bêtes créées par Dieu. »

M. Hagenbeck vient de réaliser un rêve qu'il cares^ sait depuis bien longtemps : celui de reconstituer le Paradis terrestre — sans Adam et Eve. Il veut voir tous ses animaux en liberté ! Pour cela il a fait apporter 40,000 mètres cubes de terre qu'il a mis en tas au milieu de sa propriété, ce qui fait une assez haute colline où il a tracé des chemins, établi des plateaux, des cavernes, des bassins, des jardins, des fossés, des rochers. D'un côté, on voit des ours blancs, des rennes, des pingouins, des phoques, des otaries, des morses, qui se meuvent en liberté dans un paysage polaire, tout en glace artificielle et dans des bassins. De l'autre, un jardin équatorial, avec des cactus, palmiers, araucarias, agaves, dagues espagnoles, où se promènent lions, tigres, jaguars, panthères, léopards, girafes, hyènes, chacals, chats-pards, etc.

Le public a devant lui, sur l'une des faces de la colline, cinq cents sortes d'oiseaux enfermés dans une volière très haute et très fine, presque invisible, de façon à donner l'illusion du plein air : à côté, les herbivores, chevaux, zèbres, chameaux, cerfs, antilopes, gazelles, moutons du Thibet, de l'Himalaya.

Au-dessus, douze lions et tigres, avec, derrière £ux, leurs tanières ouvertes. Au-dessus encore, sur les rochers à pic bâtis exprès pour eux, des chamois, bouquetins, et des vautours, des condors, des aigles.

Plus tard, il ajoutera, dans des bassins, des caïmanSi des hippopotames, des rhinocéros.

LE PARADIS TERRESTRE DE H. HAGENfiEGK 245

On voit le tableau ! Sept à huit cents animaux divers réunis en amphithéâtre, sans barrières apparentes, sans grillages ! Le public ne verra pas comment ils seront séparés de lui ni séparés entre eux. A la vérité, des fossés de 6 mètres, dont la largeur est calculée sur les plus grands sauts sans élan des tigres, 5 mètres, je crois, et dont les murs de* ciment sont en pente raide et lisse, empêcheront les fauves de fraterniser avec les hommes, comme au temps de notre premier père.

— On n'aura jamais vu cela depuis Adam ! dit M. Hagenbeck, en riant de toutes ses dents blanches.

Des sentiers ménagés derrière les tanières permettent de servir aux animaux leur nourriture à travers des grilles de fer scellées au roc. M. Hagenbeck a mis toute sa fortune de millionnaire dans cette entreprise unique au monde.

Pour un marchand, ce n'est pas un étalage banal !

A l'heure qu'il est, sur la planète, 2,000 individus chassent au compte d'Hagenbeck tous les animaux sauvages. Des Arabes tuent les lionnes berbères et des Kalmouks les ours femelles afin de ravir leurs petits, des Cynghalais captivent les éléphants de l'Inde, des Esquimaux lui apportent des ours blancs, des rennes, des aurochs, des phoques et des pingouins. Les naturels de Sumatra chassent pour lui le rhinocéros. Les nègres du Zambèze sont à l'afifût de l'hippopotame dans les marécages en vue de peupler ses bassins.

Gomment arrive-t-on à prendre ces animaux?

— La plupart se prennent presque à leur naissance, nous explique Hagenbeck; les tigres, les lions, les panthères, les léopards adultes, dans des trappes où

ils sont attirée par i'appàt d'animaox, géoéralement des chèvres et dk^ moutons attadiés à des poteaux et qae leurs bêlements trahissent. Les hippopotame sont capturés tout petits. On apporte ces amphibies en Europe dans des bassins remplis d'eau en les noorrissant d'une grande quantité de lait concentré. Les élé« {^ants, les rhinocéros s'attrapent au piège ou, anssi, an fond des trous ; les zèbres, dans de grands 6^ls tendus où ils se jettent quand on a su les y conduire. On m'a amené des antilopes de Rhodésia à traders 150 lieues de désert, au milieu d'une caravane de mulets et d'ânes qu'elles suivaient

c Je vais faire ici même, ajoute-t-il, un musée ou seront exposés tous les systèmes de chasse et de capture des animaux féroces. J'y ajouterai ma collectîù& de cornes d'animaux qui est, je crois, la plus com*' plète qui existe, puisqu'elle contient 500 différentes espèces. »

Il nous conduit dans une salle où a lieu pour le public un exercice d'animaux dressés : quatre lions, deux lionnes, quatre tigres, quatre ours et deux grands chiens danois. Un employé de M. Hagenbeck jouait avec ces bètes terribles au milieu d'ime grande cage sans ces cris et ces airs tragiques des dompteurs de nos foires; il les faisait obéir, sauter, changer de place, rouler sur des cylindres creux comme des ani* maux domestiques. Ils obéissaient sans empressement, mais aussi sans paraître aucunement blessés, dans leur dignité de fauves, des ordres un peu brusques du belluaire.

LE PARADIS TERiRESTRE DE M. HAGENBECK 247

— Ih «6 pensent ^u'à la récompense, me dit M. Hagenbeck.

— Oui, comment arrive-t-on à les dresser ainsi? lui deraandai-je.

— Par la douceur, seulement par la douceur — et la gourmandisfe; les ours avec du sucre et des fruits^ les lions et les tigres avec de la viande. Naturellement,. il faut les habituer tout jeunes à se trouver ensemble et & obéir. A cette condition, ils ne sont pas plus dangereux que des chiens ou des moutons. J'ai eu des chèvres qui allaitaient des petits tigres et des tigresses noumssant des chiens. Tout cela, en grandissant, ne frit plus qu'une famille.

t 11 y a trente ans, continue Hagenbeck, dans les ménageries on domptait les lions avec le fer rouge et on n'obtenait que des résultats douteux, toujours dangereux. Ici, notre pédagogie est celle de Pestalozzi, douceur et sévérité mêlées, à peine un léger coup de cravache pour décider les bêtes à se classer (tans les exercices. Et les dressages sont bien plus sérieux, plus durables. Ainsi, je me promènerais fort bien dans la rue avec mon grand tigre de Sibérie que voilà, et je le laisserais sans crainte près des enfants et des poules, exactement comme on fait avec les chiens et les cbats. Il ne tsnit pas leur foire de mal, les rendre furieux, leur faire peur — ni les affamer, cela va de soiî Même méthode que pour les enfantiè, exactement. Moi, je n'ai jamais touché un de mes eniants du bout du doigt ; quand ils faisaient quelque chose de travers, je sifflais un coup bref, et je leur montrais le doigt : c'était suffisant. Dans ma longue carrière, j*ai dressé des hommes aussi... Je dresserais même des beHes-raèrc« s'il le fallait... Avez-vous une

belle-mère à dresser? dit en riant M. Hagenbeck, qui est au courant, comme on voit, des dernières plaisanteries du boulevard...

— Et vous n'avez jamais été blessé?

— Une seule fois, en coupant Tongle d'une panthère. Mais je fus vingt fois en danger de mort. Un éléphant m'attaqua de dos d'un coup de défense qui eût pu me tuer, et qui m'a laissé indemne; un autre jour, un alligator, d'un coup de queue, me fit tomber dans un bassin où sommeillaient douze autres grands caïmans... Le jour où j'ai vu la mort de plus près fut celui où une locomotive lancée à toute vitesse frôla le pan de ma jaquette, flift... Un centimètre de plus, et ce produit de la civilisation me prenait une vie que les animaux les plus sauvages avaient épargnée.

— Et votre commerce consiste à vendre des animaux aux ménageries et aux souverains?

— Ce n'est là qu'une petite partie de mon commerce. Je vous ai dit que les instituts zoologiques d'Europe et d'Amérique m'achetaient des types d'animaux en vue de croisements. J'en vends aussi aux laboratoires de bactériologie. J'ai envoyé mon fils en Afrique acheter 2,000 chameaux au compte du gouvernement allemand au moment de notre dernière expédition coloniale. Lord Rothschild et d'autres seigneurs anglais m'achètent des cerfs, des daims, des chevreuils étrangers destinés à leurs parcs, et dernièrement j'ai reçu la visite de M. William Rockefeller et de M. K. Vanderbilt qui venaient choisir aussi des animaux qu'ils voulaient croiser pour leurs chasses.

Page 1