‹ En Allemagne; de Hambourg aux marches de PologneChapitre 28 sur 46 · LE PARADIS TERRESTRE DE M. HAGENBECK S · texte numérisé non relu

LE PARADIS TERRESTRE DE M. HAGENBECK S

Je lui demande quels animaux il préfère.

— Oh! je vis avec les bêtes depuis cinquante-cinq ans, et je les aime toutes autant, fit-il.

— Hais si vous les aimez, pourquoi les réduisezvous à la captivité ? Vous devriez souffrir de penser qu'ils sont malheureux ainsi, fis-je pour voir...

— C'est dans le but de les rendre plus heureux que je veux leur donner la liberté dans le Paradis terrestre, répondit-il.

^ — Et quels sont, selon vous, les plus intelligents parmi les animaux sauvages?

— Les éléphants, les phoques, les otaries, les morses... oh! les morses surtout. Si on peut les avoir jeunes, on en fait ce qu'on veut. J'en ai reçu un âgé de quatre mois et qui pesait 40 kilos. Deux ans après, il pesait 400 kilos et il lui fallait 80 livres de poissons par jour. Les morses adultes arrivent à peser 2,000 kilos... Le mien, je l'avais dressé comme un chien ou un chat. Il sortait de l'eau, se traînait jusqu'à moi au moindre appel. Je lui avais appris à agiter une sonnette pour commander son rtpas. On lui demandait s'il voulait manger, il répondait oui. Il disait papa et maman. Et si je lui jetais une pièce de 50 pfennigs dans un bassin, il plongeait et la rapportait. 1

Cette journée finit trop vite. Comme elle est bizarre la curiosité que nous éprouvons vis-à-vis tous nos frères sauvages... Vient-elle du respect atavique que nous conservons pour leur force et leur cruauté, mêlé au sentiment de sécurité que nous donnent les solides barreaux de leurs cages? Mais je sais que j'aime-

encore les réetto de diatse aux animmix fSroees €t tfvtes les histoires qui les coacement. J'épronye à fixer leurs yeux cruels une èaiétimk \Meiite qai surexcite ma combatiyité... Je rêve d'Atre bien eui^ rassé et bien ar»é, d*atter au-devant de ces vieux ennemis de la race humaise et de les égorger ou de les étouffer, comme recoAtent les lé^nles, dans un corps A corps. J'euTie le dompteur qui tes cra^ vache. J*aime à les voir dépecer en grognant les viandes saignantes, et je voudrais assister à un car* nage colossal de tigres, de lions, de panthères, de rhinocéros et d*éléphants. Et je me souviens avec pitié de ce vieux lion édenté qu'un jeune taureau maltraita si fort, il 7 a quelques années, da»s l'arène de Roubaix.

M. Hagenbeck, qui se promène panni eux comme im dieu intangible et respecté, prend quelque chose de la majesté mystérieuse qui leur vient de I^ir indteciplinable sauvagerie, et quMl soit, en même temps, eouriant, doux et affable, augmente la sympa^ thie qu'on aurait pour lui-même sit ne vendait, comme son père, que du caviar d^esturgeon.

Aufsi, suis-je resté en correspondanoe avec cet homme charmant. Dernièrement même, dans une lettre, je lui disais :

€ Comment se fait-il qu'au milieu de ces lions, de ces tigres et de ces panthères, dressés jusqu'à la do* mesticité, on ne voie jamais de loups? Serait-ce que le loup morose soit plus rétif au dressage que les bêtes exubérantes des contrées chaudes ? >

11 me répondit :

c Quant aux loups, je vous dirai qu'on peut les apprivoiser aussi bien que les chiens. Il y a six ans^

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on voyait un loup courir aux côtés d'un monsieur à qui je l'avais fourni tout jeune. Ce loup avait toutes les qualités du chien et ne devenait jamais méchant. Quand vous serez de retour à Paris et si vous désirez un loup tout jeune, je vous prie de me considérer à votre entière disposition. Je me ferai un plaisir de vous faire cadeau d'un animal très jeune... »

C'est cela. Mes enfants joueront avec lui, l'hiver, dans la neige, et quand je leur apprendrai les fables de Lafontaine, ils n'y comprendront rien.

Dantzîg le jour et la nuit. — Jolie ville. — Souvenirs d'histoire rétrospective. — La Bourse de commerce. — Douze casernes. — Les Hussards de la mort. — Napoléon î^^ a endetté la ville pour un siècle. — La Mottlau. — La Vistule. — Les trains de bois. — Commerce de Dantzig. — Octave Mirbeau et le consul Jouffroy d'Âbbans. — Appétit magnifique. — Je mange de tout !

J'arrivai à Dantzig par un joli soir d'été, et je parcourus la ville au galop d'une voiture découverte. Lumière électrique à part, je crus être dans une ville du moyen âge. Même à Nurembei^, on n'a pas une telle impression de jadis. Ce n'étaient, dans d'étroites rues, que maisons à pignons couronnées de statues, n'ayant sur leurs façades noires et resserrées que deux ou trois fenêtres à chaque étage. Nous passâmes sous des portes massives flanquées de tours crénelées et de poivrières qui prenaient dans la nuit des airs menaçants. Le jour, l'impression change un peu, les maisons ouvrent les grandes vitrines de leurs clairs magasins, et l'on voit que beaucoup d'entre elles sont neuves. C'est que, pour conserver à certains quartiers leur harmonie, on reproduit les vieilles architectures. Les banques bâties d'hier ont

des aspects de cathédrale et de forteresse^ et les écoles nouvelles sont de très beaux châteaux de la Renais* sance.

La ville peut compter , d'ailleurs^ parmi les plus jolies d'Allemagne et parmi les plus intéressantes à visiter pour les amateurs d'art ancien et de souvenirs historiques.

Tour à tour vassale des chevaliers de l'Ordre teutonique, ville libre de la Hanse, soumise pendant trois siècles à la domination polonaise, attribuée à la Prusse lors du partage de la Pologne en i 793, occupée par les Français en 1807 et finalement donnée au roi de Prusse par le traité de Vienne de 1814, Dantzig a conservé de ces vicissitudes d'innombrables souvenirs. La maison actuelle du consul général de Russie est celle qu'habitait Pierre le Grand alors qu'il étudiait ici la construction des bateaux avant d'aller à Haarlem. Jolie maison pour un charpentier de navires ! On montre aussi le mur par où sauta le roi Stanislas Leckzinski, poursuivi par des soldats, et qui, habillé en matelot, put se réfugier sur la corvette française que lui avait envoyée le cardinal Fleury, ministre de son beau-fils Louis XY. Depuis 1894, Dantzig est devenue capitale de la Prusse occidentale et cette capitalisation fut le point de départ d'un nouvel essor de la ville. Des quartiers neufs, franchissant les limites de l'ancienne cité, se sont construits. Leur architecture s'est mise aussi en harmonie avec celle des vieux quartiers, et de grands édifices — banques, gare, résidences des hauts fonctionnaires, magasins modernes, villas somptueuses — attestent la prospérité de la capitale nouvelle.

Mais c'est dans l'ancienne ville, le long de la Lan-

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gegasse et du Laogemftrkt, mr les cpiaÎA de la MollkHi^ daw les f aeUes étroites bordées de vieiUes buîsom, qu'il faut revivre le passé. Là s'élève TArthusiiof, aiiyourd'htti Bourse du commeix»* La salle où se réunissent armateurs et commerçaats, souleiiiié fx^ d^ massives eotoimes, est ^orée de peintures ntirales d'où se détachent, çà et là, une tête de cerf au pnk^ santés ramures, des cuirai&es> des lancœ^ des étendards. Des modèles de caravelles et de frégates arméea pendent du plafond. D^ lambris en bois des lies, fin^ ment marquetés, achèvent Tornementation* jQans «a coin, un magnifique poêle de céramique, haut de phK sieurs mètres, dont les figurines représentent des personnages notoires d'autrefois* Ceci est d'un pm inestimable. Au-dessus d'une porte, on lit eesnu^ts : « 1807, à 4 heures du matin, le â avril, un boulet français a frappé là. » Une statue d'Auguste III de Pologne^ celui-là même dont on a dit :

Quand Auguste ayait bu^ la Pologa^ étsii ivre,

regarde les rangées de tables ou som déposées de petites éçuelles de bois contenant des échantiUoM de grains> car Dwtsig se livre toujours aux mêmes tran<« sections qu'il y a quatre ou cinq siècles. Longtemps, elle fut rentrent des Polonais pour le commerce de leurs céréales et de leurs bois. C'était l'époque où, supérieure à HadP^ibourg et à Brème, elle battait la flotte anglaise, AujourdTbm, son prestige a br» baissé et r<m se plaint même fort ici du régime pri^cteur qui diminue lea entrées de bto ruades, dont Dantïif avait autrefois presque le monopole.

w long de la Langestrasse, la rue la plus ammée

DANTZtG tS5

de k Tille *- cà 1^ filles n*ont fini le droit dé se ^^rcnaraer après le coucher du soleil, — des maiso&s ha/mtes ^ étroites sculpte&l sur le ciel gris leurs pigoomsiorfiés de statues et d'obélisqaes, et servant de ibfid à cette {lersp^Dtive élégaiite, le Ratbaus, tout en briques ronges, lance, au^iessus des toits, sa flèche haute de 80 mètres, que surmonte une statue dorée. Il faut visiter le Ralhaus si fin aime les bois travaillés. Ony trouve des panneaux et un plafond d'une exécution merveiUeuse ainsi qu'un magnifique escalier dix-septième siède^ fierr^*e, parallèlement à cette rue centrale, de p^iles nielles, la Japeogasse, la Fraueogasse, ont ûOBServé leur caractère. Chaque maison est précédée d'un perron en terrasse i laquelle en accède par un eseaher de sept ou huit marohas. Toutes ces radies aboutissest aux quais de la Moitlau» Elles étaient aitfreilS^s^ closes le soir, après le couvre«f eu, par les portes flanquées de tourelles qui subsistent encore, mais qu'on ne ferme plus. Leurs lourdes silhouettes rendent plus triste l'ai^ect du fleuve, dont l'autre jive est bordée paries vastes entrepôts des anciens seig&eurs polonais* Hauts de cinq et six étages, p^cés ^ui^u'à leurs toils pointus de petits trous régidkrs qui so&i des fenMres et qui semblent autan! d'yeux euverts, sxm paupières, ils alignent le profil d^dtelé de leurs pignons et le soir surtout prennent de fantastiques apparences. Autrefois, tout ce quartier était occupé par les Polonais, dont les noiiis fb^neurent aux enseignes des maisons. Pourtant la plus grande partie s'est assimilée à l'AUemand. Les réiractaires comptent encore dix à douze mille familles, toutes catholiques ferventes. A c&té de la HarÈenkirche, dans une ruelle étroite, se trouve la

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chapelle des anciens rois de Pologne. Le dimanche, la foule trop nombreuse qui vienl y prier s's^enouille dehors et les chants polonais s'unissent à ceux des Allemands dans la grande cathédrale voisine, la superbe Marienkirche, imposante construction de briques qui domine la ville de sa haute tour et de sa douzaine de tourelles.

Danlzig, ville forle, a douze casernes, toutes plus monumentales les unes que les autres, mais dont la plus confortable est celle de ces fameux hussards de la Mort — Leib Htissards — qui portent sur le devant de leur cbapska noire une têle de squelette attentée posée au-dessus de tibias en croix. Ils sont vêtus du dolman noir à brandebourgs blancs et de culottes collantes. C'est un des régiments les plus recherchés de l'Empire. Guillaume II en fait partie et, au moins une fois par an, il en revêt l'uniforme. Il parait que rien ne manque dans cette caserne. Les soldats y ont jusqu'à l'eau chaude à volonté. Quand on pense à ceux qui sont forcés, pour se laver, de casser la glace des baquets... L'été, les hussards et les autres troupiers de la garnison sont conduits aux bains en tramway. Et ces bains sont propres. Où sommesnous? En pleine Prusse occidentale, presque à la frontière russe.

Il pleut beaucoup dans celte région, le ciel y est souvent gris, et, pour qui est sensible  ce spectacle, le passage incessant des troupes au son du fifre augmente encore la mélancolie de ces lieux. Les Prussiens ne comprennent naturellement pas cette impression. Heureusement pour eux, ni leur ciel ni leurs

troupes ne les attristent. Des chambres du Dati' zigerhof qui domine une vaste place pavée, ornée de pelouses verdoyantes et de parterres de fleurs, on entend à des intervalles presque aussi réguliers que la sonnerie d'une horloge, s'avancer le son des fifres et des tambours, puis celui des trompettes de cava-^ lerie et du pas des chevaux. Assis devant ma table de travail, j'essayais de n'y pas penser. Mais dix fois dans la matinée, je me levai et allai à la fenêtre pour voir passer les soldats de Guillaume II, déjà fourbus et couverts de poussière, marchant cependant bien en ligne et au pas.

L'occupation française a laissé ici un terrible souvenir. Le bombardement du maréchal Lefebvre et ses contributions de guerre ne sont pas oubliés. On montre sur la façade de l'arsenal, bijou de la Renaissance, trente-six boulets français aux trois quarts entrés dans la pierre, d'autres dans la Jopen* gasse, d'autres à l'Arthushof, où partout ils sont religieusement conservés. Et une certaine antipathie contre la France est entretenue plus qu'ailleurs en Allemagne. Elle se conçoit un peu. Avant l'occupation française, la ville était prospère; la conquête l'a complètement ruinée. L'indemnité de guerre» de je ne sais plus combien de millions, greva terriblement les habitants pendant près d'un siècle, et il y a peu d'années les finances municipales en subissaient encore le contre-coup I Récemment, à une fête de tir qui dura un mois, les jeunes gens simulèrent à plusieurs reprises la guerre entre Français et Allers.

rnands. Oa réédita des épisodes de la lutte de i87Q où aaturelleoient, les Français étaient toujours battus,

Noua ne laissâmes de notre passage qu'un sotty^oiir agréable» mais qui coula cher : c'est cette belle promenade longue de 2,400 mètres, la Grosse Allées. qu^ planta le général Rapp en 180S, je crois, belle route bordée de bas côtés avec deux rangées d'ormes aujpurr d'hui superbes.

Cette route conduit au faubourg voisiii de LaQ£fhur^ qui renferme 56,000 babitantSy. une vraie vill^ aba^ument neuve, très bien située au p^e4 de vastes forêts. De superbes villas, cachées dans la verdure, sont habitées par les millionnaires de Dantzig, sucriers, marchands de bois et de grains, tous Geheim^ ratken et Kommerzialrathen^ c'est-à-dire conseillers intimes et conseillers du commerce. Plu^ modestes, mais coquettes, des maisons bordepi des rues plautéeâi d'acacias, et la forêt les couronne, merytilleu^emeûl tracée pour réserver aux promeneurs de beau)^ points de vue vers la Vistuleet la Baltique*

De passage à Dantz^, il faut aller, en baiew» voir les grands trains de bois arrivant de Pologne et de Galicie et admirer les beaux travaux de régularisation du cours de la Yislule, gràee à quoi les Prussiens ont triomphé des caprices du fleuve et.i^ec^ifié sa course errante. .

La Vistule. ne passe pas à.Dantjug mâ«ie. Pour y atteindre, on s'embarque au centre de la v^le,.,sur les quais d'un affluent, la Mottlau, pêle-mêle avec ies paniers et les barils vides couverts d'écaillés argen-

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téeft> ies provisians de fnitts et de légumes que les lemiaes de pècbairs o&t achetés au marché en échange de leur poisson. Et l'on pésètre bieittôt dans les eaux, du grand fleuve, large îei comme l'Elbe.

Les rives très basses sont bordées de trains de bois ^i fonnent comme un large trottoir le long de l'eau. Ces trônes à deiniéquarris, portant chacun un numéro et leur âge^ appartienn^t aux scieries à vapeur instal* lées le long du fleuve.

ftoCre bateau s'arrête de temps en temps de^nt un rustique ponton^ et les femmes descendent, chargées de leurs deux petites curelles qu'elles portent à la façon de nos porteurs d'^u, avec une gorge de bois posée sur les épaules. Les maisons basses en boisgou* dronné, eouvertes de tuiles rouges, percées d'étroites feaètresileuried aux volets verts, entourées de filets^de pêcheurs qui flottent au vent, forment de minuseules grillages très espacés. Le silenee^ la solitude à peu près^mplète. Veau sombre, les rives plates artiâciellementsùrélevéespar des talus empi^rés et maçonnés^ font, Biatgré le eiel aujourd'hui très bleu, un paysage morne, d'une mélancolie bien septentrionale.

Nour sommes seuls maintenant abord du bateau. Au loin, sur les mouvante trottoirs de bois qui secoii* fondent presque avec les prairies environnantes, des heaumes blouib et des femmes à la physionomie triste, coiffées d^un mouchoir blanc, vêtues de jupes courtes et bottées, ramènent à t'aide de grands harpons les trône» indociles qui s'égarent. Nous croisons un train de boisy long de 300 à âStt mètres, large de 10 à 12 mètres, qui vient de Galicie. Un autre train le suit, plus long encore, décrivant sjur Teau triste sa course sinueuse. Une petite hutte couverte de branchages

s'érige au milieu. Tout près, un homme est assis, ua Polonais velu d'une blouse àceinturon, botté, et coiffé d'une toque. C'est dans ces niches primitives qu'habitent, durant des mois, les conducteurs de trains et quelquefois leur famille.

On les appelle les c flissaki >, pour la plupart ouvriers galiciens et polonais aux gages des grands marchands de bois. Leur tâche consiste à diriger le radeau au moyen des harpons, à éviter qu'il ne butte contre les rives ou les bateaux de rencontre* On les nourrit à bord, et ils ne gagnent guère plus de 50 à 60 francs par voyage, et ce voyage dure généralement de quatre à huit mois si le temps est beau^ de dix à douze, s'il est mauvais. Dans cette butte, pourvue d'un poêle de terre battue, le flissaki vit un peu comme un sauvage, de poisson salé et de pommes de terre qu'il arrose volontiers de vodka*.

Des forêts entières passent ainsi sous les yeux du riverain, un million d'arbres, sept cent mille sapins rouges, couchés et enchaînés comme des vaincus. Et on ne peut s'empêcher, par un réflexe élémentaire, de redresser vers le ciel ces fûts écorchés et démem^ brés, de leur restituer leur écorce, leurs branches et leurs feuilles et d'évoquer la forêt qu'ils furent. La sève circula dans leurs ramures pleines d'oiseaux, ces sapins bruirent, ces aulnes gémirent dans le brouillard, aux bords des marais, ces chênes chantèrent gravement dans les hautes futaies. A l'automne les feuilles tombaient, l'hiver leurs branches se pliaient sous le poids de la neige qui dessinait des

1. mile Kœthe Schirmaçher a publié au Musée social une très complète et très intéressante étude sur les travailleurs du bois à Dantzig.

manches pagodes à tous les étages des sapins, au printemps les bourgeons goudronnés crevaient sous la poussée de la sève et la vie redevenait belle. Un jour les bûcherons sarmates vinrent, frappe* rent les milliers de troncs moussus de leurs cognées retentissantes, dont le bruit chassa au loin les oiseaux et les bêtes familières de la forêt; alors Tarbre s'abattit, écrasant les légions d'insectes, de larves et d^œufs, anéantissant Timmense vie parasitaire des géants. Puis, comme on fait des animaux à l'abattoir, les bûcherons les décortiquèrent, coupèrent leurs branches, raclèrent les nœuds des fourches, et bientôt, à la place de la forêt impénétrable, on vit des cépées semées de baliveaux, de broussailles et de chicots.

Voici donc les morts, voici les écorchés des forêts galiciennes et polonaises qui passent. La morne Vis* tule charrie dépuis des mois et des mois ces cadavres Bans chevelure qui furent des frondaisons splendides. Entre leurs fûts à demi immergés, des touffes d'herbes ont poussé par la grâce de quelque graine envolée.

Tout cela représente 450,000 mètres cubes de bois dont la valeur est d'environ 48 millions de francs et qui vont devenir des traverses de chemin de fer, des pièces de bateau, des charpentes, des allumettes de tremble, des caisses d'aulne. Cinquante maisons d'exportation, plus line trentaine de courtiers et commissionnaires, exploitent à Dantzig ces richesses.

Maintenant les villages ont disparu; de chaque côté, des talus formant digue s'élèvent, au delà des* quels s'étendent des prairies jadis marécages que les

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eaux de la Yistule inoadaie«t à&ox fois Tafi^ ea macs, à Yépoqp^ .4^ dégel^ e4 i 1|^ im d^moût, l^rs delafoiite ^es.aeiges dans les Karfmtbes. Profonde de huit mètres à l'époque des crues^ la Yistule abaissait son niveau à quarante centimètr$^ durant k sécheires&e. ]Us AUemanjds entreprirent de régulariser son cours, d'endiiguar fortem^^t 1^ ritièr^ et d'empêcher ainsi non seulement les inandatiofts mais les dévialijii^ns. du fleuve qui» à plusi^rst r^rises, changea Templs^ement de son embouchure dans la mer Baltique. Grâce à ces travaux, les terres, abandonnées jadis aux hérons, aux poulçs d'eiiuetaux bécassines, sont des prairies fertileSi, riches 4$. dér tritus v^étaux,. où paissent de beaux troupe^tux <te vaches noires et blanches, d'oies et de chèvres lardées par des ^arçon^ets, des ^apinièpes plant^e^ de toutes pièces. et aussi des teri:es de culture qui s'étwdent jusqu'au bord d^ l'eau» De temps en tejnpst la silhouette d'un moulin rompt la SQM)]|otû9ie du paysage, sans diiapiinuer la placidité de ce. décor saofi beauté.

Nous passons devant un lazaret où, depuis la dernière épidémie de choléra, U[n médecin.est en permanence. Il examine au passage les tK flissalij > et Les met en quarantaine s'il le trouve utile..

Des é<^luses parfaitement aménagées barrit un instant notre route.

Quelques minutes après^ le, bateau abordait à Nifekelwalds, dernière station àrembouchuire de la Yi^ tule. A deux cents mètres, une barre écumeuse qui a l'air de fermer le fleuve indique l'entrée de la mer. Le bateau ^e va pas plus loin.

Nous entrons chez Rudolphe RamÇj l'un des der-

BÎer» survnrantB de !a catastrophe qui, en 4840, balaya tout iei vittage, simple fentaisie de la Yistule qui s^hnagioa cette année-là entre autres de changer son cours. A l'ombre des pommiers, dans son Yerger où se réunît le dimanche la jeunesse d'alentour, le cabaretîer nous sert des beignets et du pain de seigle à Vmis, arresés de lait; puis, derrière sa maisonnette, nous altons prendre en plein champ un petit « tortillard > à locomotive haletante et poussive qui, tant bien que mal, nous ramena à Dantzig, â travers les prairies couvertes de brume.

Dantrfg, dont le port n*a qu*un mouvement de 1 million et demi de tonnes, fut autrefois, m'affirmet-oii, le premier port de la Hanse, mais à Eulieck on m'a dît la même chose de Lubeçk; à Hambourg, à Brëma aussi. . . Car, ainsi que je Tai remarqué souvent, le patriotisme local déborde de toutes parts en Allemagne. Aujourd'hui Danttig est dépassé par tous ses anciens concurrents, même par Stettîn. (Test que, ^âee RUi nouveaux droits de douane qui interdisent pofur ainsi aire Fentrée en Allemagne des grains étràng'ers, les' céréales qui arrivaient autrefois de la Pologire russe par la Tîstule pour être distribuées ettsuîte sur Aïilte'poîntiS différents, demeurent en Russie, sont utilisées siir les Heux mêmes ou sont Mvoyées des ports russes de Riga et de Liban vers d'autres contrées. Restent les alcools, les savons, le sucre, ' eiportôs enf Angleterre,' en Hollande et dans les pays Scandinaves, et surtout les bois, qui constitiient le plus cWir du niouvetncnt de Oatitîig. Mais

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cette industrie a elle-même ses crises : les chemias de fer allemands renoncent aux traverses de chêne pour les traverses de pin, les Anglais changent les dimensions des leurs, la France achète en Amérique, la Belgique paye mal. Une crise s'ouvre.

Les charbons de Silésie sont concurrencés jusqu'ici par les charbons anglais. Le port de Dantzig en reçoit 300,000 tonnes qu'il distribue à l'intérieur, grâce au bas prix du fret. La Compagnie du Lloyd commande aux chantiers de Dantzig des bacs à vapeur, l'État des croiseurs, l'industrie privée des grues, des bateauxciternes, des canots automobiles.

Dans la Mottlau accostent des bateaux de 800 tonnes; à Neufahrwasser, avant-port de Dantzig, s'arrêtent les navires de 4,000 tonnes, et la baie reçoit des navires de 12,000 tonnes. Mais sur 3,200 bateaux qui entrent dans le port, on en compte environ 2,300 allemands, 300 anglais, 250 danois, 200 norvégiens, 120 hollandais, 30 russes, 2 ou 3 belges, 2 espagnols et pas un français. Depuis l'année 1900, notre pavillon n'a même pas paru à Dantzig. En dix ans, on l'y a vu une seule fois.

Je tiens ces renseignements de notre consul à Dantzig, M. de Jouffroy d'Abbans. Lui seul vaudrait le voyage. On peut le dire sans le fâcher, car il ne craint pas d'afficher son originalité naturelle, mélangée au pittoresque exotique qu'il a rapporté de deux séjours à Singapour. Il ne craint même pas le ridicule. Il m'a raconté plusieurs histoires qui le prouvent indubitablement.

— Je suis au-dessus de ces misères, me dit-il.

Et comme il a raison !

L'une des facultés dont il est le plus fier — mais il

est modeste, — c'est sa faculté digestîve. Un jour, on avait défié ce bon vivant, qui est un homme trapu d'une cinquantaine d'années, avec une tète de reître du quinzième siècle, moustache et barbe rousses en broussaille, on Tavait défié de manger des corbeaux avec leurs os. Il les mangea.

Il } a, dans le Journal d'une femme de chambre^ d'Octave Mirbeau, un inoubliable type d'omnivore, le capitaine Maugé. On croit toujours que Mirbeau invente... Il copie.

— Oui, me dit M. de JoufTroy d'Abbans, j'ai mangé des corbeaux. Mais qu'est-ce que cela? Je mangerais n'importe quoi! Une fois, j'ai même avalé quatre geais, avec les os, naturellement. Je mange couramment des perdrix entières... Je ne sens rien... Pour moi, la digestion n'est pas un travail... Je ne sais même pas si j'ai un estomac.

Un tel appareil digestif doit faire l'admiration et l'envie des Prussiens, et le prestige de la France doit évidemment s'en accroître...

Cela n'empêche pas du tout l'éminent consul de Dantzig de savoir mille choses et d'écrire des rapports très documentés où il m'a été donné de jeter les yeux et où j'ai recueilli les renseignements ci-dessus ^

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