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de la ville — où les filles n’ont plus le droit de se promener après le coucher du soleil, — des maisons hautes et étroites sculptent sur le ciel gris leurs pignons ornés de statues et d’obélisques, et servant de fond à celte perspective élégante, le Rathaus, tout en briques rouges, lance, au-dessus des toits, sa flèche haute de 80 mètres, que surmonte une statue dorée. ÎT faut visiter le Rathaus si on aime les bois travaillés. On y trouve des panneaux et un plafond d’uneexécution merveilleuse ainsi qu'un magnifique escalier dix-septième siècle. Derrière, parallèlement à cette rue centale, de petites ruelles, la Jopengasse, la Frauengasse, ont conservé leur caractère. Ghaque maison est précédée d’un perron en terrasse à laquelle on accède par un escalier de sept ou huit marches. Toutes ces ruelles aboutissent aux quais de la Mottlau. Elles étaient autrefois closes le soir,après le couvre-feu, par les portes flanquées de tourelles qui subsistent encore, mais qu on ne ferme plus. Leurs lourdes silhouettes rendent plus triste l’aspect du fleuve, dont l’autre rive est bordée par les vastes entrepôts des anciens seigneurs polonais. Hauts de cinq et six étages, percés jusqu’à leurs toits pointus de petits trous réguliers qui sont des fenêtres et qui semblent
-autant d'yeux ouverts, sans paupières, ils alignent
le profil dentelé de leurs pignons et le soir surtout prennent de fantastiques apparences. Autrefois, tout ce quartier était occupé par les Polonais, dont les noms demeurent aux enseignes des maisons. Pour-
-tant la plus grande partie s’est assimilée à l’Alle-
mand. Les réfractaires comptent encore dix à douze mille familles, toutes catholiques ferventes. À côté de la Marienkirche, dans une ruelle étroite, se trouve la
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chapelle des anciens rois de Pologne. Le dimanche, la foule trop nombreuse qui vient y prier s’agenouille dehors et les chants polonais s’unissent à ceux des Allemands dans la grande cathédrale voisine, la superbe Maricnkirche, imposante construction de briques qui domine la ville de sa haute tour et de sa douzaine de tourelles.
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Dantzig, ville forte, a douze casernes, toutes plus monumentales les unes que les autres, mais dont la plus confortable est celle de ces fameux hussards de la Mort — Leib Hussards — qui portent sur le devant de leur chapska noire une tête de squelette argentée posée au-dessus de tibias en croix. Ils sont vêtus du dolman noir à brandebourgs blancs et de culottes collantes. C’est un des régiments les plus recherchés de l'Empire. Guillaume IT en fait partie et, au moins une fois par an, il en revêt l’uniforme. Il paraît que rien ne manque dans cette caserne. Les soldats y ont jusqu'à l’eau chaude à volonté. Quand on pense à ceux qui sont forcés, pour se laver, de casser la glace des baquets... L'été, les hussards et les autres troupiers de la garnison sont conduits aux bains en tramway. Et ces bains sont propres. Où sommesnous ? En pleine Prusse occidentale, presque à la frontière russe.
I! pleut beaucoup dans cette région, le ciel y est souvent gris, et, pour qui est sensible à ce spectacle, le passage incessant des troupes au son du fifre augmente encore la mélancolie de ces lieux. Les Prussiens ne comprennent naturellement pas cette impression. Heureusement pour eux, ni leur ciel ni leurs
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troupes ne les attristent. Des chambres du Danzigerhof qui domine une vaste place pavée, ornée de pelouses verdoyantes et de parterres de fleurs, on entend à des intervalles presque aussi réguliers que la sonnerie d’une horloge, s’avancer le son des fifres et des tambours, puis celui des trompettes de cavalerie et du pas des chevaux. Assis devant ma table de travail, j’essayais de n’y pas penser. Mais dix fois dans la matinée, je me levai et allar à la fenêtre pour voir passer les soldats de Guillaume IT, déjà fourbus et couverts de poussière, marchant cependant bien en ligne et au pas.
L'occupation française a laissé ici un terrible souvenir. Le bombardement du maréchal Lefebvre et ses contributions de guerre ne sont pas oubliés. On montre sur la façade de l’arsenal, bijou de la Renaissance, trente-six boulets français aux trois quarts entrés dans la pierre, d’autres dans la Jopengasse, d’autres à l’Arthushof, où partout ils sont religleusement conservés. Et une certaine antipathie contre la France est entretenue plus qu'ailleurs en Allemagne. Elle se conçoit un peu. Avant l’occupation française, la ville était prospère; la conquête l’a complètement ruinée. L’indemnité de guerre, de je ne sais plus combien de millions, greva terriblement les habitants pendant près d’un siècle, et il y à peu d'années les finances municipales en subissaient encore le contre-coup ! Récemment, à une fête de tir qui dura un mois, les jeunes gens simulèrent à plusieurs reprises la guerre entre Français et Alle-
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mands. On réédita des épisodes de la lutte de 1870 où naturellement, les Français étaient toujours battus.
Nous ne laissâmes de notre passage qu’un souvenir agréable, mais qui coûta cher : c'est cette belle promenade longue de 2,400 mètres, la Grosse Allee, que planta le général Rapp en 1808, je crois, belle route bordée de bas côtés avec deux rangées d’ormes aujourd’hui superbes.
Cette route conduit au faubourg voisin de Langfhur, qui renferme 56,000 habitants, une vraie ville, absolument neuve, très bien située au pied de vastes forêts. De superbes villas, cachées dans la verdure, sont habitées par les millionnaires de Dantzig, sucriers, marchands de bois et de grains, tous Geheumrathen et Kommerzialrathen, c’est-à-dire conseillers intimes et conseillers du commerce. Plus modestes, mais coqueltes, des maisons bordent des rues plantées d'acacias, et la forêt les couronne, merveilleusement tracée pour réserver aux promeneurs de beaux points de vue vers la Vistule et la Baltique.
De passage à Dantzig, il faut aller, en bateau, voir les grands trains de bois arrivant de Pologne et de Galicie et admirer les beaux travaux de régularisation du cours de la Vistule, grâce à quoi les Prussiens ont triomphé des caprices du fleuve et rectifé sa course errante.
La Vistule ne passe pas à Dantzig même. Pour y atteindre, on s’embarque au centre de la ville, sur les quais d’un affluent, la Mottlau, pêle-mêle avec les paniers et les barils vides couverts d’écailles argen-
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tées, les provisions de fruits et de légumes que les femmes de pêcheurs ont achetés au marché en échange de leur poisson. Et l’on pénètre bientôt dans les eaux du grand fleuve, large ici comme lElbe.
Les rives très basses sont bordées de trains de bois qui forment comme un large trottoir le long de l'eau. Ces troncs à demi équarris, portant chacun un numéro et leur âge, appartiennent aux scieries à vapeur installées le long du fleuve.
Notre bateau s'arrête de temps en temps devant un rustique ponton, et les femmes descendent, chargées de leurs deux petites cuvelles qu’elles portent à la facon de nos porteurs d’eau, avec une gorge de bois posée sur les épaules. Les maisons basses en bois goudronné, couvertes de tuiles rouges, percées d'étroites fenêtres fleuries aux volets verts, entourées de filets de pêcheurs qui flottent au vent, forment de minuscules villages très espacés. Le silence, la solitude à peu près complète, l’eau sombre, les rives plates artificiellement surélevées par des talus empierrés et maçonnés, font, malgré le ciel aujourd'hui très bleu, un paysage morne, d’une mélancolie bien septentrionale.
Nous sommes seuls maintenant à bord du bateau. Au loin, sur les mouvants trottoirs de bois qui se confondent presque avec les prairies environnantes, des hommes blonds et des femmes à la physionomie triste, coiffées d’un mouchoir blanc, vêtues de jupes courtes et bottées, ramènent à l’aide de grands harpons les troncs indociles qui s’égarent. Nous croisons un train de bois, long de 300 à 350 mètres, large de 10 à 12 mètres, qui vient de Galicie. Un autre train le suit, plus long encore, décrivant sur l'eau triste sa course sinueuse. Une petite hutte couverte de branchages
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